{"id":9932,"date":"2021-08-22T07:30:59","date_gmt":"2021-08-22T05:30:59","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/toxicomanie-feminine-introduction-2\/"},"modified":"2021-10-08T02:20:15","modified_gmt":"2021-10-08T00:20:15","slug":"toxicomanie-feminine-introduction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/toxicomanie-feminine-introduction\/","title":{"rendered":"Toxicomanie f\u00e9minine : introduction"},"content":{"rendered":"\n<p><em>La collection Carnet Psy aux Editions \u00c9r\u00e8s publie un ouvrage d\u2019Olivier Thomas issu de sa th\u00e8se conduite sous la direction de Roland Gori. Ce travail a re\u00e7u le Premier prix de th\u00e8se du SIUEERPP (S\u00e9minaire inter-universitaire europ\u00e9en d\u2019enseignement et de recherche en psychopathologie et psychanalyse). Nous publions ici une introduction de Roland Gori et Serge Lesourd (Pr\u00e9sident du Jury du Prix de Th\u00e8se du SIUEERPP) et une pr\u00e9sentation de cette recherche par son auteur, Olivier Thomas<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes particuli\u00e8rement heureux de voir venir \u00e0 parution ce premier prix de th\u00e8se du SIUEERPP qui nous para\u00eet paradigmatique de ce que les recherches en psychopathologie clinique et en psychanalyse peuvent exiger. Comme le souligne Olivier Thomas d\u00e8s les d\u00e9buts de son travail, c\u2019est \u201cun parcours qui va devenir une recherche\u201d. Psychologue depuis vingt ans, travaillant avec des toxicomanes depuis 18 ans (CSST de l\u2019AMPTA \u00e0 Marseille), l\u2019auteur assure dans cette structure les fonctions de Chef de service d\u2019une \u00e9quipe de 15 personnes prenant en charge les toxicomanes et par ailleurs est, tant \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 que dans des formations, soucieux de transmettre une pratique enracin\u00e9e profond\u00e9ment dans la clinique psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre souci en organisant ce premier prix de th\u00e8se du SIUEERPP \u00e9tait de montrer la rigueur de la recherche universitaire fran\u00e7aise en psychanalyse \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 seuls les paradigmes de la preuve et de la randomisation semblent trouver un \u00e9cho favorable dans le champ public. L\u2019ouvrage d\u2019Olivier Thomas, issu de sa th\u00e8se, s\u2019offre comme un triptyque exemplaire de la recherche en psychopathologie clinique. Nous avons affaire \u00e0 un clinicien fin, rigoureux, ayant une tr\u00e8s longue exp\u00e9rience clinique diversifi\u00e9e en institution et en lib\u00e9ral&nbsp;; un enseignant soucieux \u00e0 la fois de transmettre, de former et de communiquer, un chercheur honn\u00eate, m\u00e9ticuleux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce manuscrit a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu, non sans d\u00e9bats parmi les membres du jury, car il a pu \u00eatre reconnu comme un r\u00e9v\u00e9lateur critique des questions qui se posent \u00e0 l\u2019institution universitaire actuelle face \u00e0 la th\u00e9orisation clinique. \u00c0 devoir pousser jusqu\u2019au ridicule la proc\u00e9dure de normalisation de l\u2019\u00e9valuation universitaire actuelle, nos disciplines se priveraient de ce savoir clinique essentiel des praticiens qui prennent soin de leurs recherches comme de leurs patients. Il s\u2019agit selon nous d\u2019un point politique essentiel&nbsp;: la standardisation, l\u2019uniformisation et la normalisation des doctorats de psychologie risquent de conduire \u00e0 des th\u00e8ses de psychologie clinique qui seraient formellement conformes \u00e0 un clonage \u00e0 partir des autres psychologies mais sans clinique psychopathologique authentique. De telles th\u00e8ses de psychologie clinique seraient conformes au plan formel aux autres th\u00e8ses de psychologie mais sans aucun d\u00e9veloppement authentiquement psychopathologique, elles resteraient vides et orphelines du souci \u00e9pist\u00e9mophilique s\u00e9cr\u00e9t\u00e9 par la rencontre avec le <em>pathei mathos<\/em> de la clinique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce cadre, au moment m\u00eame o\u00f9 la psychiatrie v\u00e9t\u00e9rinaire se fabrique une sous-sp\u00e9cialit\u00e9 m\u00e9dicale avec la notion d\u2019addiction qui uniformise, normalise en arasant les diff\u00e9rences entre sujets, entre sexes, entre produits, entre jouissances, l\u2019auteur r\u00e9introduit la diff\u00e9rence sexuelle dans le rapport au produit que la passion de la drogue, celle du dit \u201caddict\u00e9\u201d comme celle de \u201cl\u2019addictologue\u201d tend parfois \u00e0 abolir. Il le fait avec l\u2019op\u00e9rateur de la passion qui est \u00e0 la fois souffrance et amour, en prenant appui sur les paroles m\u00eame de Virginie, une de ses patientes&nbsp;: \u201cdans le monde de la toxicomanie, on ne peut pas \u00eatre parent, on n\u2019est pas homme, pas femme, on est toxico avec une mentalit\u00e9 de toxico\u201d. \u00c0 l\u2019\u00e9coute de cette parole, toujours unique, dans un langage, toujours commun, l\u2019auteur r\u00e9introduit, au c\u0153ur de la pens\u00e9e sur les toxicomanies ce qui se trouve actuellement d\u00e9savou\u00e9 par la culture pseudoscientifique&nbsp;: la diff\u00e9rence, l\u2019amour et la souffrance. Il interroge ainsi ce que le discours \u201cm\u00e9dico-\u00e9conomique\u201d provoque de normalisation des individus et de leurs comportements, au nom de la sant\u00e9 con\u00e7ue comme un bien -et qui comme tout \u201cbien\u201d doit \u00eatre impos\u00e9 au sujet, suivant en cela les grands penseurs du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Lacan qui disait de la norme&nbsp;: le normal, c\u2019est le psychotique, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui met sa position de sujet en panne, Michel Foucault qui disait lui que&nbsp;: \u201cla norme, ce n\u2019est pas un principe d\u2019intelligibilit\u00e9&nbsp;; c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 partir duquel un certain exercice du pouvoir se trouve fond\u00e9 et l\u00e9gitim\u00e9. \u201d<\/p>\n\n\n\n<p>La question que soul\u00e8ve Olivier Thomas dans cet ouvrage est d\u2019une actualit\u00e9 br\u00fblante, et nous pourrions la formuler ainsi&nbsp;: les rapports que notre culture a avec la passion de la drogue ont quelque chose de franchement contre-transf\u00e9rentiels, c\u2019est-\u00e0-dire que par cette technologie de discours et de pouvoir que constituent la psychiatrie et la psychologie modernes se r\u00e9v\u00e8le actuellement le monde des valeurs de notre culture, dont les drogues sont l\u2019effet r\u00e9sistance.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e9cisons un peu notre pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la marchandisation de l\u2019exp\u00e9rience de la souffrance humaine que construit la surproposition de soins de la m\u00e9decine moderne et que les industries de la sant\u00e9 relaient pour le plus grand b\u00e9n\u00e9fice des actionnaires se met en place un consum\u00e9risme psychotropique. Entre <em>Ritaline<\/em> et <em>Prozac<\/em>, entre <em>Patch<\/em> et <em>Ziban<\/em>, est, au fond, propos\u00e9 un \u00e9crasement des \u00e9carts \u00e0 la norme. Les diverses classifications des pathologies de la vie (comportements, angoisses, etc.) statistiquement construites, proposent et induisent la m\u00e9dicalisation des d\u00e9viances \u00e0 ces m\u00eames normes et dans ce rapport moderne \u00e0 la sant\u00e9&nbsp;: le toxicomane fait figure de martyr. Il t\u00e9moigne \u00e0 sa fa\u00e7on de la mani\u00e8re dont une culture prend soin, de ce que Michel Foucault appelait \u201cle souci de soi\u201d. S\u2019il est vrai que la valeur d\u2019une culture se mesure \u00e0 la mani\u00e8re dont elle traite ses enfants et ses fous, ces passionn\u00e9s de la drogue que sont les toxicomanes t\u00e9moigneraient des impasses de notre civilisation contemporaine. Notre pratique analytique nous r\u00e9v\u00e8le \u00e0 quel point les th\u00e9ories qui rendent comptent de la souffrance psychique s\u2019\u00e9crivent sous l\u2019effet de la v\u00e9rit\u00e9 qui nous affecte dans la probl\u00e9matique du patient. \u00c0 ce titre l\u2019addictologie, comme \u201cscience\u201d, nous para\u00eet un effet de la v\u00e9rit\u00e9 du toxicomane dans notre culture postmoderne induite par les parlottes. Cette v\u00e9rit\u00e9 <em>new age<\/em> semble produite en contre point, au sens m\u00e9lodique du terme, de l\u2019\u00e9criture passionnelle des \u00e9crits litt\u00e9raires ou scientifiques de la fin du XIX<sup>e<\/sup> et du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle sur la m\u00eame pratique toxicomaniaque. La question, \u00e0 la lecture de l\u2019ouvrage, est donc de savoir si ce dont t\u00e9moignent \u00e0 leur mani\u00e8re les toxicomanes hommes et femmes de notre XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle n\u2019est pas un pur effet de notre culture technoscientifique qui aurait des effets psychotisants, des effets de disparition du sujet&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre de son travail, Olivier Thomas se laisse interroger par la femme toxicomane \u00e0 partir de la logique passionnelle et dans son rapport au traumatisme. Il diff\u00e9rencie de mani\u00e8re fine et int\u00e9ressante la douleur et la souffrance, ce qui lui permet de concevoir la toxicomanie au f\u00e9minin comme une solution autoth\u00e9rapique passionnelle suite au traumatisme. Du coup c\u2019est toute la clinique du toxicomane qui s\u2019en trouve \u00e9clair\u00e9e dans le transfert, comme l\u2019auteur le montre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence dans son cas <em>princeps<\/em>, celui de L\u00e9a.<\/p>\n\n\n\n<p>En opposition au \u201csanitairement correct\u201d l\u2019auteur dans sa <em>praxis<\/em> ne se contente pas d\u2019un \u00e9change de \u201cproduit\u201d sans modification de la substance \u00e9thique des relations des toxicomanes \u00e0 l\u2019autre, mais prend en charge \u00e0 partir de l\u2019\u00e9change des produits cette substance \u00e9thique de la passion toxicomaniaque en acceptant de devenir cet Autre que la drogue court-circuite. Position th\u00e9rapeutique qui devrait \u00eatre r\u00e9fl\u00e9chie par chacun qui se targue d\u2019\u00e9couter la souffrance du sujet dans notre monde moderne, car ce n\u2019est peut-\u00eatre pas seulement la drogue qui court-circuite l\u2019Autre mais les processus m\u00eames de consommation qui tentent de d\u00e9savouer le sexu\u00e9 et l\u2019amour&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi la marchandisation globalis\u00e9e a pu faire du sexe une marchandise comme une autre qui s\u2019\u00e9change, avec plus-value, sur tous les sites Internet ou dans n\u2019importe quel <em>Mondial<\/em> de football. De la m\u00eame fa\u00e7on, notre lien social a cr\u00e9\u00e9 cette police sanitaire, qui mod\u00e9lise la m\u00e9decine comme la psychologie contemporaines, en fabriquant des praticiens qui acceptent de devenir les instruments d\u2019un pouvoir qui traite l\u2019homme en consommateur \u00e9clair\u00e9 et qui gouverne les corps et les \u00e2mes en indiquant comment il faut se comporter pour bien se porter. Ce qui en clair veut dire&nbsp;: oui aux antid\u00e9presseurs et \u00e0 la <em>ritaline<\/em>, non \u00e0 la coca\u00efne et l\u2019<em>ecstasy<\/em> sans que l\u2019on puisse toujours cerner avec pr\u00e9cision ce qui les diff\u00e9rencie du point de vue de la structure mol\u00e9culaire. Marcel Czermak faisait part \u00e0 l\u2019un d\u2019entre nous, Roland Gori, il y a quelque temps de sa longue exp\u00e9rience psychiatrique \u00e0 Sainte-Anne et des diff\u00e9rentes pratiques de prescription m\u00e9dicamenteuse pour les d\u00e9pressions et les m\u00e9lancolies. Selon lui les antid\u00e9presseurs actuels seraient davantage des psychotoniques comparables aux amph\u00e9tamines ou \u00e0 la coca\u00efne que des m\u00e9dicaments sp\u00e9cifiques de la d\u00e9pression.<br>L\u2019auteur de cet ouvrage se place dans une tout autre probl\u00e9matique, celle qui prend le risque de la parole \u00e0 laquelle les toxicomanes tardent \u00e0 se fier. C\u2019est un point important de son travail qui appara\u00eet lorsqu\u2019il d\u00e9voile cette passion qui hante et obture \u00e0 la fois la parole de la toxicomane au moment o\u00f9 elle suspend sa tentative de dissoudre le traumatisme par la drogue. L\u00e9a, encore une fois, est exemplaire. C\u2019est un peu comme si la drogue lui permettait de trouver un motif et une cause de cette absence \u00e0 elle-m\u00eame qui se trouve produite par la s\u00e9duction. Dans sa passion transf\u00e9rentielle, elle t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 son psychanalyste pour lui dire qu\u2019elle ne sait plus ce qu\u2019elle lui a dit le matin. Elle lui dit son absence \u00e0 elle-m\u00eame qui se trouve ici en rapport avec de \u201cl\u2019amour mort\u201d. Seulement cet amour mort, dont Lacan fait parfois le noyau de la psychose, il se trouve ici comme son chat, mort mais conserv\u00e9, congel\u00e9. Et l\u2019auteur d\u00e9compose de mani\u00e8re extr\u00eamement fine les s\u00e9quences cliniques qui vont de la drogue \u00e0 la passion amoureuse, \u00e0 l\u2019alcool et enfin, \u00e0 ce rien qui se trouve comme encapsul\u00e9 en elle et entre eux.<br>Ce travail, o\u00f9 la parole retrouve toute sa place, toujours un peu impossible, toujours un peu rat\u00e9e, est t\u00e9moignage de ce que l\u2019Universit\u00e9 peut attendre d\u2019un travail de th\u00e8se dans le champ de la psychologie clinique et de la psychanalyse.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9932?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La collection Carnet Psy aux Editions \u00c9r\u00e8s publie un ouvrage d\u2019Olivier Thomas issu de sa th\u00e8se conduite sous la direction de Roland Gori. 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