{"id":9879,"date":"2021-08-22T07:30:51","date_gmt":"2021-08-22T05:30:51","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/dune-autre-confusion-de-langues-2\/"},"modified":"2021-09-20T11:15:49","modified_gmt":"2021-09-20T09:15:49","slug":"dune-autre-confusion-de-langues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/dune-autre-confusion-de-langues\/","title":{"rendered":"D&rsquo;une autre confusion de langues"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vais intervenir ici dans la continuit\u00e9 d\u2019un travail que j\u2019avais men\u00e9 l\u2019an pass\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>Association Lacanienne Internationale<\/em> \u00e0 la demande de Pierre-Henri Castel et, pour ce faire, je vais assez logiquement partir de l\u2019intitul\u00e9 que j\u2019avais donn\u00e9 il y a quelques mois d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Didier Lauru lorsqu\u2019il pr\u00e9parait cette journ\u00e9e. J\u2019avais alors parl\u00e9 <em>D\u2019une autre confusion de langues<\/em>, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e9videmment \u00e0 Ferenczi. La confusion c\u00e9l\u00e8bre que Ferenczi met en sc\u00e8ne dans son article de 1932 se joue entre la langue de la passion que parlerait l\u2019adulte et celle de la tendresse que manie l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, je ne vais pas exactement parler de la m\u00eame chose que Ferenczi. L\u2019autre confusion de langues que je veux \u00e9voquer ne concerne que l\u2019enfant, et m\u00eame que certains enfants. Ce sont des petits sujets qu\u2019on voit de plus en plus en institution et qui posent probl\u00e8me \u00e0 tout le monde dans la mesure o\u00f9 ils sont absolument insupportables. Ils insultent, ils frappent, ils cassent, ils sont tous en \u00e9chec scolaire gravissime&nbsp;; et ils d\u00e9sesp\u00e8rent souvent, \u00e0 plus ou moins br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance, tout ceux qui les approchent. Cet \u00e9l\u00e9ment contre-transf\u00e9rentiel vaut au sein de la cellule familiale, bien s\u00fbr, mais les diff\u00e9rents soignants partenaires qui travaillent avec ces enfants n\u2019y font logiquement pas exception. Les psychologues ou les \u00e9ducateurs les plus aguerris en la mati\u00e8re soulignent \u00e0 juste titre que la majeure partie de leur travail consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 tol\u00e9rer les attaques de ces enfants et que c\u2019est m\u00eame le fait de les supporter pendant des ann\u00e9es (c\u2019est-\u00e0-dire de les contenir autant que de les \u00e9tayer) qui contribue le plus aux soins qu\u2019on peut leur apporter. On n\u2019a du reste g\u00e9n\u00e9ralement aucun probl\u00e8me de diagnostic trop tardif avec ces enfants parce qu\u2019il suffit de les mettre dans une classe pour que d\u00e8s la maternelle, souvent, les services sociaux fassent leur apparition. C\u2019est du reste ce qui peut leur arriver de mieux. C\u2019est cette partie du corps social qu\u2019on appelle l\u2019\u00e9cole qui appelle alors au secours quand la famille n\u2019a pas su ou pas pu le faire. Car ces enfants, comme on disait il n\u2019y a pas si longtemps, sont des \u00ab&nbsp;antisociaux&nbsp;\u00bb. Pas comme le petit Antoine Doisnel des <em>400 coups<\/em> ou comme les sympathiques \u00ab&nbsp;graines de crapule&nbsp;\u00bb de Deligny. Les enfants dont je parle ici ont repouss\u00e9 plus loin que ne les voyait Winnicott les limites des \u00e9tats-limites et, vous le savez parce que vous en voyez peut-\u00eatre vous-m\u00eames, ils posent beaucoup de probl\u00e8mes aux cliniciens que nous sommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois que vous avez parl\u00e9 d\u2019\u00e9tats limites, de troubles du comportement, de troubles des conduites, de troubles oppositionnels avec provocation, vous avez effectivement beau agiter dans tous les sens votre joli concept de clivage, vous n\u2019\u00eates pas franchement mieux \u00e9quip\u00e9 pour aider le gamin \u00e0 penser ses pens\u00e9es. Ou alors \u00e0 l\u2019envers, sous forme de d\u00e9mission. Parce qu\u2019il y a quand m\u00eame un mot magique, dans le vocabulaire psy, qui d\u2019une certaine mani\u00e8re fait un peu obstacle \u00e0 ce qui attaque l\u00e0 &#8211; dedans, c\u2019est le mot de psychopathe &#8211; qui fonctionne \u00e0 peu pr\u00e8s aussi \u00ab&nbsp;efficacement&nbsp;\u00bb que le mot de pervers. Quand vous brandissez l\u2019argument de la psychopathie, qu\u2019est-ce que vous faites, souvent&nbsp;? Eh bien vous vous d\u00e9fendez. Dans ce cas-l\u00e0, le <em>n\u2019en rien vouloir savoir<\/em> sous le signe duquel est plac\u00e9 ce s\u00e9minaire, c\u2019est \u00e0 vous qu\u2019il s\u2019applique, naturellement, et non au patient qui chercherait \u00e0 ne pas se repr\u00e9senter la castration, par exemple. Cela n\u2019est jamais que la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019un geste de Freud lui-m\u00eame&nbsp;: les \u00ab&nbsp;psychopathes&nbsp;\u00bb, selon lui, ce sont suppos\u00e9ment des incurables. Et il faut bien dire que l\u2019impuissance dans laquelle cette perspective place le clinicien est elle-m\u00eame difficilement supportable. Surtout si, en plus, on prend des coups au passage (ce qui n\u2019est pas exceptionnel). Parce que la psychopathie, appliqu\u00e9e \u00e0 ces enfants se r\u00e9duit en fait \u00e0 une propension assez massive \u00e0 l\u2019action plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la r\u00e9flexion. Il suffit de passer r\u00e9guli\u00e8rement une demi-heure avec deux ou trois d\u2019entre eux dans une pi\u00e8ce pour comprendre que penser, juste penser, peut vite relever de l\u2019exploit. Je trouve \u00e0 cet \u00e9gard que la classification de Mis\u00e8s, quand elle pr\u00e9sente ce que sont les \u00e9tats-limites, r\u00e9sume la chose assez clairement. Elle dit que ce qui les d\u00e9termine, ce sont notamment des \u00ab&nbsp;d\u00e9faillances portant sur l\u2019abord du champ transitionnel et sur les supports de la pens\u00e9e&nbsp;\u00bb. Et elle ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;En d\u00e9coule une dominance des expressions par le corps et par les agirs&nbsp;\u00bb. Tout ceci est connu, je n\u2019y insiste pas. Mais alors ma \u00ab&nbsp;confusion de langues&nbsp;\u00bb, appliqu\u00e9e \u00e0 ces enfants, en quoi consiste-t-elle&nbsp;? S\u2019agirait-il d\u2019une confusion entre la langue qu\u2019on parle et une certaine grammaire du corps, par exemple&nbsp;? Pas du tout. Cette confusion concerne bien plut\u00f4t deux langues qu\u2019on parle, deux langues au sens de deux syst\u00e8mes linguistiques &#8211; et j\u2019ajouterais, pour qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 sur la question des origines ou des langues maternelles, que ce sont deux langues \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Fran\u00e7ais. Comme si, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, vous aviez \u00ab&nbsp;notre langue&nbsp;\u00bb &#8211; celle que j\u2019utilise en ce moment pour vous parler, par exemple&nbsp;; et, de l\u2019autre, la langue de ces enfants, qui n\u2019est pas du tout la langue des psychotiques &#8211; ils ne prennent pas le mot pour la chose, il faut \u00eatre absolument clair l\u00e0-dessus -, mais une sorte de langue r\u00e9duite ou amput\u00e9e, ou minimale. (si on allait trop vite, on dirait qu\u2019elle est amput\u00e9e de ses capacit\u00e9s m\u00e9taphoriques. Mais en r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est beaucoup plus subtil que \u00e7a).<\/p>\n\n\n\n<p>En Anglais, ce serait une forme de <em>basic English<\/em>. En Fran\u00e7ais, on pourrait appeler \u00e7a un Fran\u00e7ais de base, avec un nombre de mots r\u00e9duit et une vari\u00e9t\u00e9 de structures syntaxiques \u00e9galement r\u00e9duite. J\u2019essaierai plus loin de sp\u00e9cifier un peu cette langue, que j\u2019appelle la <em>maternA<\/em>, en r\u00e9f\u00e9rence au livre homonyme d\u2019une romanci\u00e8re qu\u2019on red\u00e9couvre un peu aujourd\u2019hui&nbsp;: H\u00e9l\u00e8ne Bessette. Mais pour vous montrer l\u2019\u00e9cart entre les deux, je vais partir d\u2019une exp\u00e9rience clinique toute simple, que vous retrouvez en institution si vous y faites un peu attention. On la rep\u00e8re lorsqu\u2019on lit des histoires \u00e0 ces enfants en y mettant le ton, voire en les surjouant un peu. Conte, roman, bande dessin\u00e9e&nbsp;: tout s\u2019y pr\u00eate pourvu qu\u2019il y ait suffisamment de dialogues. Vous y allez, vous vous laissez emporter par le texte, comme on dit, vous laissez passer dans votre voix les affects qui, dans votre esprit, sont associ\u00e9s aux signes \u00e9crits. Que se passe-t-il, alors&nbsp;? Petit \u00e0 petit &#8211; \u00e0 votre insu, qui passe ici par le \u00ab&nbsp;haut&nbsp;\u00bb de la voix haute -, vous allez cr\u00e9er une sorte de m\u00e9ta-texte&nbsp;: vous allez ajouter aux signes figurant sur la page des petites interjections de votre cru, des bruitages, voire des mots entiers, et vous allez m\u00eame parfois reformuler en style plus direct ce que votre \u0153il a per\u00e7u un quart de seconde plus t\u00f4t. Vous allez devenir m\u00e9ta-\u00e9crivain en direct, dans les pas de l\u2019auteur dont vous tenez le livre, en quelque sorte. Ce surplus, sans m\u00eame avoir lu le texte que vous avez, vous, sous les yeux, les enfants vont imm\u00e9diatement le rep\u00e9rer (et nous parlons ici d\u2019enfants qui sont en immense difficult\u00e9 pour lire et \u00e9crire, souvenez-vous). Ils vont le rep\u00e9rer et ils vont vous interrompre en le faisant remarquer&nbsp;: \u00ab&nbsp;dis donc, ce que tu dis, l\u00e0, quand tu fais schprrrr (par exemple, pour imiter le bruit d\u2019une explosion), c\u2019est o\u00f9&nbsp;? Montre-le-moi&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Et ils vous le font chercher dans le livre &#8211; o\u00f9, bien entendu, rien ne se trouve qui ressemblerait \u00e0 ce qu\u2019ils ont per\u00e7u. Ils ont la forte intuition, d\u2019ailleurs, que \u00e7a ne s\u2019y trouve pas, mais ils en veulent la confirmation. Pourquoi&nbsp;? Mais parce qu\u2019ils savent que ces signifiants, employ\u00e9s comme \u00e7a, ne font pas partie de l\u2019orthodoxie du texte \u00e9crit tel qu\u2019ils se la repr\u00e9sentent. Ce sont des invraisemblables. Si on en pr\u00e9levait le d\u00e9calque complet, si on retranscrivait chaque occurrence de ces bouts de langue-l\u00e0 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une s\u00e9ance de lecture de ce type, qu\u2019obtiendrait-on&nbsp;? Tout bonnement une partie des projections inconscientes que vous avez librement associ\u00e9es au texte durant votre lecture. Simplement, vous avez mis dans cette lecture plus d\u2019affect(s) que ce que les gamins qui nous pr\u00e9occupent en supposent au texte (\u00e0 n\u2019importe quel texte). Vous pouvez faire l\u2019exp\u00e9rience avec plein d\u2019enfants diff\u00e9rents&nbsp;: vous verrez qu\u2019avec des petits n\u00e9vros\u00e9s tout ce qu\u2019il y a de plus sages, la tol\u00e9rance \u00e0 ce genre d\u2019\u00e9cart est non seulement bien plus grande mais qu\u2019en plus ils la r\u00e9clament, qu\u2019ils en redemandent. Cela signifie tout bonnement qu\u2019<em>a contrario<\/em>, nos petits \u00ab&nbsp;troubl\u00e9s de la personnalit\u00e9, du comportement et de l\u2019attention&nbsp;\u00bb conf\u00e8rent \u00e0 la <em>maternA<\/em> une sorte de statut sacr\u00e9&nbsp;: elle est en quelque sorte intouchable, et ils en sont m\u00eame comme les gardiens. Dans ce petit exemple clinique, les \u00e9motions que le texte a provoqu\u00e9 chez le lecteur sont all\u00e9es envahir un peu l\u2019espace psychique de l\u2019enfant alors qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eat \u00e0 les laisser p\u00e9n\u00e9trer, cela semble \u00e9vident. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il <em>ne veut rien en savoir<\/em>. Mais justement, tout le travail qu\u2019on fait en institution, quand on lit des histoires sur ce mode-l\u00e0 \u00e0 ces enfants-l\u00e0, consiste \u00e0 les laisser se brancher sur notre propre fa\u00e7on de r\u00eaver le texte&nbsp;; d\u2019incorporer puis de restituer des affects donn\u00e9s, avec le maximum de souplesse possible. Mais le bon r\u00e9glage est souvent difficile \u00e0 affiner. On peut imaginer, pour l\u2019expliquer, que cette capacit\u00e9 d\u2019incorporation-restitution a fait d\u00e9faut du c\u00f4t\u00e9 maternel et que ces enfants ont trouv\u00e9 dans la <em>maternA<\/em> non pas un substitut mais le simple reflet de la fonction r\u00eavante de la m\u00e8re dans l\u2019\u00e9tat o\u00f9 elle leur \u00e9tait propos\u00e9e lorsqu\u2019ils \u00e9taient <em>infans<\/em>. Un reflet quasi-d\u00e9saffect\u00e9, justement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un tr\u00e8s beau passage de Pascal Quignard, dans un de ses derniers textes, qui s\u2019appelle <em>Z\u00e9t\u00e8s<\/em>, dans lequel il parle de l\u2019origine de l\u2019\u00e9criture chez certains \u00e9crivains, et o\u00f9 il dit ceci&nbsp;: le Fran\u00e7ais est une disposition irr\u00e9sistible qui a permis Chr\u00e9tien, Montaigne, Sc\u00e8ve, La Fontaine, La Rochefoucauld, Saint-Simon, Rousseau, Laclos, Chateaubriand, Mallarm\u00e9, Bataille. Oreilles absolues. Mais il faut peut-\u00eatre un autre mot qu\u2019\u00e9crivain pour renvoyer \u00e0 ces oreilles. Car Balzac, Dumas, etc., totalement d\u00e9pourvus d\u2019oreille, sont totalement des \u00e9crivains. \u00ab&nbsp;Ceux qui ont de l\u2019oreille&nbsp;\u00bb peut vouloir signifier ceux qui ont le sens de la langue o\u00f9 ils sont n\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames avant toute signification. Mais c\u2019est faux dans le cas de L\u00e9vinas. C\u2019est faux dans le cas de Celan. Celan en a donn\u00e9 la raison. Paul Celan disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n\u2019\u00e9cris pas ma langue maternelle&nbsp;; j\u2019\u00e9cris la langue qu\u2019aimait ma m\u00e8re&nbsp;\u00bb. Je cite ce passage pour deux raisons. D\u2019abord parce qu\u2019il me semble que les enfants dont il est question ici ont de l\u2019oreille, exactement au sens o\u00f9 l\u2019entend Quignard&nbsp;: ils ont le sens de la langue o\u00f9 ils sont n\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames avant toute signification. Mais je cite ce passage \u00e9galement pour souligner que, s\u2019ils ne peuvent pas \u00eatre des Paul Celan, c\u2019est peut-\u00eatre parce que leurs m\u00e8res \u00e0 eux n\u2019aiment pas leur langue. Elles ne la d\u00e9testent pas non plus. Elles n\u2019en ont juste pas le souci ou pas l\u2019inqui\u00e9tude&nbsp;: elles l\u2019utilisent m\u00e9caniquement comme un bras, une jambe ou un \u0153il. Et en tout cas, elles ne s\u2019entendent pas penser. Ni quand elles sont muettes, ni quand elles parlent \u00e0 leur enfant. C\u2019est pour \u00e7a que je trouve Winnicott un peu trop tranchant quand il renvoie vers les \u00e9tats-limites les enfants qui ont \u00e9t\u00e9, pour une raison ou pour une autre, \u00ab&nbsp;l\u00e2ch\u00e9s&nbsp;\u00bb par la m\u00e8re (alors qu\u2019ils \u00e9taient tenus auparavant), et vers les psychoses les enfants qui n\u2019ont justement jamais \u00e9t\u00e9 tenus. C\u2019est peut-\u00eatre un peu moins net que \u00e7a aujourd\u2019hui. Parce que les n\u00f4tres, ils n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement tenus par le langage de la m\u00e8re, en particulier&nbsp;; et pourtant, ils ne sont pas psychotiques. Ce qui s\u2019est pass\u00e9 pour eux, face \u00e0 cette langue de pure utilit\u00e9 qu\u2019\u00e9tait la langue maternelle, c\u2019est qu\u2019ils y ont justement saisi le mat\u00e9riel symbolique minimal dont ils avaient besoin pour ne pas sombrer. C\u2019est bien pour \u00e7a qu\u2019ils y tiennent comme \u00e0 la prunelle de leurs yeux ou comme \u00e0 celle des yeux de leur m\u00e8re&nbsp;; c\u2019est bien pour \u00e7a qu\u2019ils ne sont pas pr\u00eats \u00e0 y renoncer. \u00ab&nbsp;Pas pr\u00eats \u00e0 y renoncer&nbsp;\u00bb, \u00e7a veut dire d\u2019une part qu\u2019ils ne vont pas en de\u00e7\u00e0 (c\u2019est quand m\u00eame frappant&nbsp;: ils parlent comme leurs parents)&nbsp;; mais ils ne vont pas non plus au-del\u00e0. Ils sont en quelque sorte les gardiens de leurs propres limites&nbsp;: celles qui leur ont garanti une adaptation \u00e0 l\u2019environnement jusqu\u2019ici \u2013 m\u00eame si elle n\u2019est pas id\u00e9ale. C\u2019est une histoire, pour le coup, qui me semble importante parce qu\u2019elle vient nuancer l\u2019id\u00e9e selon laquelle le refus d\u2019apprendre des enfants qui sont en \u00e9chec scolaire ferait uniform\u00e9ment \u00e9cho au fait qu\u2019ils n\u2019ont plus rien \u00e0 apprendre de la sc\u00e8ne sexuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est vrai pour ceux qui arrivent jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u0152dipe et \u00e0 la castration sans trop d\u2019encombres. Mais pour les enfants-limites dont je parle, on se situe quand m\u00eame sur des probl\u00e9matiques plus archa\u00efques. Alors, bien s\u00fbr, ils dorment pour la plupart dans le lit de leur m\u00e8re et cela n\u2019arrange rien. Mais auparavant, chez ces enfants-l\u00e0, il y a cette question de la fonction r\u00eavante limit\u00e9e que la lecture d\u2019histoires \u00e0 voix haute, notamment, \u00e9tire petit \u00e0 petit. C\u2019est une chose assez formidable de voir comment, quand le transfert le permet, les enfants finissent par s\u2019exercer au m\u00eame jeu que le lecteur adulte \u2013 ce qui est une sorte de transgression majeure. J\u2019ai capt\u00e9 chez l\u2019autre un affect associ\u00e9 \u00e0 telle nuance de langage&nbsp;: comme il n\u2019a pas l\u2019air d\u2019en souffrir, je l\u2019ai accept\u00e9 et m\u00e9tabolis\u00e9, et je tente maintenant de le jouer \u00e0 mon tour. Ces gains de souplesse psychique sont \u00e9videmment tr\u00e8s lents, mais ils permettent progressivement un d\u00e9collage de la <em>maternA<\/em> et, ce qu\u2019on peut en esp\u00e9rer, c\u2019est &#8211; entre autres &#8211; un acc\u00e8s plus facile aux savoirs. Mais il faut d\u2019abord montrer \u00e0 l\u2019enfant qu\u2019il y a une plasticit\u00e9 possible sans ravages pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un jeu qui n\u2019est rendu possible que si on garde \u00e0 l\u2019esprit une chose essentielle&nbsp;: toute tyrannique qu\u2019elle soit pour ces enfants, la <em>maternA<\/em> n\u2019est pas fig\u00e9e. C\u2019est un bloc de langue r\u00e9duite (pratiquement au sens culinaire du terme), mais qui \u00e9volue quand m\u00eame presque aussi vite que la mode des jeux dans les cours de r\u00e9cr\u00e9ation. Les Beyblades succ\u00e8dent aux cartes <em>Yugi-Yo<\/em>, qui ont elles-m\u00eames succ\u00e9d\u00e9 aux cartes <em>Pokemon<\/em>, aux billes plates, aux <em>yoyos<\/em>, aux scoubidous et \u00e0 tout ce que vous voulez &#8211; et tout ceci a lieu, exactement comme pour la <em>maternA<\/em>, \u00e0 la fois par l\u2019interm\u00e9diaire et \u00e0 l\u2019insu des enfants dont je parle ici. Cela nous permet de faire l\u2019hypoth\u00e8se que ces transformations, qui affectent donc l\u2019ordre langagier des enfants, elles nous donnent un autre acc\u00e8s \u00e0 certains de leurs mouvements psychiques. Je l\u2019ai mentionn\u00e9 plus haut&nbsp;: si on faisait la retranscription de tout le m\u00e9talangage qu\u2019un lecteur \u00e0 voix haute ajoute au texte qu\u2019il parcourt des yeux et de la pens\u00e9e, on obtiendrait une voie certes pas royale, mais tout de m\u00eame non n\u00e9gligeable, \u00e0 son inconscient. De la m\u00eame mani\u00e8re, et comme par sym\u00e9trie, on obtiendrait probablement des choses tr\u00e8s int\u00e9ressantes en tra\u00e7ant les modifications que nos jeunes patients impriment \u00e0 la <em>maternA<\/em>. En r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 ce s\u00e9minaire, il y a un exemple de transformation de ce type qui me revenait par exemple sans cesse&nbsp;: c\u2019est celui du mot \u00ab&nbsp;apr\u00e8s&nbsp;\u00bb. Si vous suivez des enfants ou des adolescents comme ceux que j\u2019\u00e9voque, vous avez peut-\u00eatre observ\u00e9, quand ils vous racontent une histoire ou quand \u00ab&nbsp;ils se la racontent&nbsp;\u00bb, comme ils disent, que le mot \u00ab&nbsp;apr\u00e8s&nbsp;\u00bb se transforme depuis deux ou trois ans en \u00ab&nbsp;aj\u00eat&nbsp;\u00bb, comme si \u00ab&nbsp;p&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;r&nbsp;\u00bb \u00e9taient remplac\u00e9s par une <em>jota<\/em> espagnole. Que peut bien signifier cette succession d\u2019\u00ab&nbsp;aj\u00eats&nbsp;\u00bb quand ils racontent quelque chose, chez ces enfants que justement rien n\u2019arr\u00eate&nbsp;? A ce stade, je ne peux \u00e9videmment que poser la question, mais je crois que c\u2019est une vraie question.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, on peut d\u2019embl\u00e9e y faire deux objections. Premi\u00e8rement, il faudrait tenir compte des \u00ab&nbsp;ph\u00e9nom\u00e8nes de quartier&nbsp;\u00bb \u2013 de particularismes locaux, en quelque sorte. Celle-ci, je la balaie tout de suite parce que m\u00eame si un ph\u00e9nom\u00e8ne langagier est propre \u00e0 un lieu donn\u00e9, il n\u2019en est pas moins propre, chaque fois, au patient qu\u2019on re\u00e7oit et qui nous le montre. Peu importe que le mouvement observ\u00e9 ne soit pas universel&nbsp;: ce qui compte, c\u2019est qu\u2019il affecte sa <em>maternA<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8me objection, plus solide, le type de transformation phon\u00e9tique que je viens de mentionner est parfaitement rep\u00e9r\u00e9 en linguistique historique. Il a m\u00eame un nom&nbsp;: \u00ab&nbsp;la paresse articulatoire&nbsp;\u00bb. Au bout d\u2019un certain temps, un peu comme des pneus qui sont us\u00e9s \u00e0 force d\u2019avoir roul\u00e9, il y a des mots, comme \u00e7a, qui perdent en adh\u00e9rence sur certaines consonnes. Cent ans plus tard, ils en retrouvent, parce que ce qu\u2019ils avaient perdu les a progressivement rendus trop proches d\u2019un autre mot, etc. Quand il y a trop d\u2019ambigu\u00eft\u00e9, les mots se transforment physiquement. Mais \u00e7a, il faut parfois des dizaines d\u2019ann\u00e9es pour le voir. Je soutiens n\u00e9anmoins qu\u2019\u00e0 notre (petite autant qu\u2019humaine) \u00e9chelle clinique \u00e0 nous, il existe aussi des rotations plus courtes. Des micro-mouvements sur le sens desquels on peut s\u2019interroger. Je suis bien incapable d\u2019en dresser la carte &#8211; je ne suis pas linguiste, je ne suis pas ethnologue non plus. Mais, avec un peu d\u2019exercice, on rep\u00e8re ceux qui frappent avec le plus d\u2019insistance \u00e0 la porte du sens, dans un mouvement inverse \u00e0 celui que je d\u00e9crivais lors des ateliers de lecture&nbsp;: ce sont les enfants qui vous racontent alors leurs histoires, \u00e0 voix haute, et qui viennent \u00e9tirer chez vous ce que vous pensiez pensable du livre intime dans lequel ils puisaient. Il me semble, \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, que nous avons beaucoup \u00e0 apprendre de ce qui se met alors ainsi en sc\u00e8ne.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9879?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vais intervenir ici dans la continuit\u00e9 d\u2019un travail que j\u2019avais men\u00e9 l\u2019an pass\u00e9 \u00e0 l\u2019Association Lacanienne Internationale \u00e0 la demande de Pierre-Henri Castel et, pour ce faire, je vais assez logiquement partir de l\u2019intitul\u00e9 que j\u2019avais donn\u00e9 il y&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[],"auteur":[1753],"dossier":[857],"mode":[61],"revue":[858],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9879","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","auteur-sebastien-smirou","dossier-ne-rien-vouloiren-savoir","mode-gratuit","revue-858","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9879","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9879"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9879\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14586,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9879\/revisions\/14586"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9879"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9879"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9879"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9879"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9879"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9879"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9879"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9879"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9879"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}