{"id":9855,"date":"2021-08-22T07:30:49","date_gmt":"2021-08-22T05:30:49","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-parole-dejouee-du-langage-a-la-langue-2\/"},"modified":"2021-10-04T10:03:48","modified_gmt":"2021-10-04T08:03:48","slug":"la-parole-dejouee-du-langage-a-la-langue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-parole-dejouee-du-langage-a-la-langue\/","title":{"rendered":"La Parole d\u00e9jou\u00e9e, du langage \u00e0 la langue"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a une id\u00e9alisation du langage et de la langue dans le monde analytique et notamment en France, une id\u00e9alisation qui n\u2019est ni freudienne ni partag\u00e9e par une grande partie du monde analytique. Nous connaissons l\u2019histoire&nbsp;! Nous savons que Lacan dans la suite de la th\u00e9orie linguistique a th\u00e9oris\u00e9 sur la question de l\u2019inconscient structur\u00e9 comme un langage. Mais d\u00e9j\u00e0 bien avant ce genre de structuralisme linguistique apport\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie analytique, il y a eu dans la culture fran\u00e7aise, une sorte d\u2019id\u00e9alisation de la langue que je ne vois pas dans la culture germanophone, celle de Freud. Il faut pr\u00e9ciser que cette id\u00e9alisation de la langue en France, n\u2019est pas une id\u00e9alisation du langage ou de la langue en g\u00e9n\u00e9ral, mais surtout de la langue fran\u00e7aise et justement, malgr\u00e9 beaucoup de r\u00e9flexion et de philosophie du langage en Allemagne et malgr\u00e9 le fait que la langue allemande peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une grande langue ayant une grande litt\u00e9rature et une grande philosophie, les germanophones n\u2019id\u00e9alisent pas leur langue ni le langage en g\u00e9n\u00e9ral. On se m\u00e9fie m\u00eame de la langue&nbsp;: un proverbe allemand dit que les paroles \u00ab&nbsp;ne sont autre chose que son et fum\u00e9e&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le th\u00e8me de notre r\u00e9flexion est la psychanalyse et le langage. Nous sommes confront\u00e9s l\u00e0 \u00e0 une difficult\u00e9 de distinction entre langage et langue, distinction qui n\u2019existe pas dans toutes les langues. Quand Freud dit qu\u2019il n\u2019y a que des mots qui s\u2019\u00e9changent dans la cure analytique<sup>1<\/sup>, il est du c\u00f4t\u00e9 de la parole, du verbe, donc de la langue en tant que moyen d\u2019\u00e9changes humains, du c\u00f4t\u00e9 du vivant, du c\u00f4t\u00e9 de la langue dans le sens propre du mot, de la langue comme organe, comme partie presque du corps avec toute sa sensualit\u00e9 et non pas au niveau du langage comme syst\u00e8me s\u00e9mantique et grammaire qui est l\u2019objet de recherche des scientifiques. Nous pouvons dire que la psychanalyse ne s\u2019int\u00e9resse pas au langage comme syst\u00e8me abstrait des signes.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la parole de nos patients qui nous int\u00e9resse, le comment ils nous parlent, avec quelle tonalit\u00e9, avec quelle pesanteur, quelle sensibilit\u00e9, quelle violence, quelle douceur, quelle souffrance, ils nous parlent. Qu\u2019est-ce qui se transporte dans leur parole, c\u2019est surtout cette question qui se pose \u00e0 nous. Puisque la parole transporte quelque chose et surtout qu\u2019elle contient plus qu\u2019elle ne veut dire, mais elle ne dit pas seulement plus dans le sens quantitatif du terme, elle dit souvent autre chose que ce qu\u2019elle dit de premier abord. Cette diff\u00e9rence entre ce qu\u2019elle veut dire et ce qui est transport\u00e9, est d\u00e9j\u00e0 une manifestation de l\u2019inconscient. Une partie reste pour celui qui parle inconscient.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un type de fonctionnement obsessionnel et, toute notre vie sociale est organis\u00e9e de cette mani\u00e8re-l\u00e0, donc un fonctionnement qui aimerait \u00eatre uniquement entendu par le contenu de ce qui a \u00e9t\u00e9 dit. Il est insupportable pour cet obsessionnel caricatural que sa parole d\u00e9passe la signification pr\u00e9vue, donc il souhaiterait ma\u00eetriser tout ce que la parole transporte. Et ce n\u2019est pas que ce m\u00eame obsessionnel ne supporte pas que sa parole puisse en dire davantage que ce qui est dit mais qu\u2019elle soit entendue par l\u2019autre avec le monde psychique interne de l\u2019autre, un monde que notre obsessionnel n\u2019arrive pas contr\u00f4ler. Donc, on peut se dire ici que la part obsessionnelle dans notre syst\u00e8me de d\u00e9fense, est une part qui se d\u00e9fend contre une r\u00e9gression vers un stade parano\u00efde. Il y a donc le risque d\u2019un trouble de signification qui importe dans notre clinique parce que parler peut devenir difficile au fur et \u00e0 mesure que le patient prend conscience de l\u2019impact de la parole \u00e9nonc\u00e9e. Donc, savoir parler ais\u00e9ment, avec une grande l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, n\u2019est pas forc\u00e9ment un signe de la bonne conscience de soi, mais souvent comme chez les enfants, signe de l\u2019inconscience. L\u2019homme parle avec facilit\u00e9 parce qu\u2019il ne conna\u00eet pas les connotations de ce qu\u2019il dit. Et il nous arrive aussi lors des entretiens pr\u00e9liminaires de faire l\u2019exp\u00e9rience avec un nouveau patient de cette aisance de la parole et d\u00e8s que ce m\u00eame patient s\u2019allonge et d\u00e8s qu\u2019il est face \u00e0 notre abstinence et \u00e0 la r\u00e8gle fondamentale, il n\u2019arrive plus \u00e0 parler.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc, notre pr\u00e9occupation concernant le langage et la langue, c\u2019est la parole dans son agir sur l\u2019autre, la parole qui est toujours adress\u00e9e, la parole qui a un poids toujours difficile \u00e0 mesurer. La parole dans le transfert ou le transfert de la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que nous pouvons mesurer l\u2019impact de la r\u00e8gle fondamentale. Le \u00ab&nbsp;dire tout ce qui passe par la t\u00eate&nbsp;\u00bb comme m\u00e9thode de recherche est absolument le contraire de tout ce que la philosophie, les sciences et m\u00eames les traditions \u00e9thiques nous ont toujours conseill\u00e9 de faire. Et cette formule, elle fait peur. Une fois qu\u2019on r\u00e9alise la constitution \u00e9thique de la r\u00e8gle fondamentale, donc de ce \u00ab&nbsp;dire tout ce qui passe par la t\u00eate&nbsp;\u00bb on comprend \u00e0 quel point il est impossible de d\u00e9ployer cette r\u00e8gle hors du contexte de la cure analytique. La psychanalyse travaille selon le principe qu\u2019ici on a le droit de dire tout ce qui vous passe par la t\u00eate parce que justement hors de ce contexte vous n\u2019avez pas ce droit et c\u2019est m\u00eame bien et juste comme cela puisque cela finira en barbarie.<\/p>\n\n\n\n<p>Un \u00e9l\u00e9ment de la civilisation humaine consiste \u00e0 donner des limites aux dires, \u00e0 construire un ordre de la parole, \u00e0 rendre l\u2019homme attentif \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce qu\u2019il dit et m\u00eame \u00e0 \u00ab&nbsp;tabouiser&nbsp;\u00bb de dire quelque chose. Cette limitation et s\u00e9paration d\u2019un espace interne et externe est le fondement de chaque civilisation et elle est recr\u00e9\u00e9e par la cure analytique. Tout totalitarisme a toujours essay\u00e9 de supprimer cette diff\u00e9rence entre l\u2019interne et l\u2019externe, il a toujours essay\u00e9 de contr\u00f4ler la vie interne de l\u2019homme et de le mettre \u00e9gal \u00e0 son besoin politique ou id\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Un tel totalitarisme est \u00e9videmment en chacun de nous. Si nous consid\u00e9rons la r\u00e9alit\u00e9 psychique comme une mosa\u00efque de diff\u00e9rentes formes de d\u00e9fenses, on peut se dire que dans la d\u00e9fense obsessionnelle et parano\u00efde, il se trouve une tentative de supprimer la diff\u00e9rence entre l\u2019interne et l\u2019externe, une tentative de tout contr\u00f4ler et de donner \u00e0 tout un sens pers\u00e9cuteur, donc un sens qui est en fait un sens unique qui m\u00e8ne vers une impasse, qui ne lib\u00e8re pas l\u2019esprit, mais qui l\u2019enferme plut\u00f4t.<br>Il importe peut-\u00eatre d\u2019ajouter ici que la langue qui nous concerne, nous les analystes, cette langue vivante, cette langue premi\u00e8re et transf\u00e9rentielle, \u00e0 part nous, n\u2019int\u00e9resse que les litt\u00e9raires et les artistes, mais moins les scientifiques. Les scientifiques ont cess\u00e9 de se servir du transfert au moins consciemment. Mais il faut ajouter que cela n\u2019\u00e9tait pas toujours comme \u00e7a&nbsp;! La science classique, de l\u2019antiquit\u00e9 jusqu\u2019au milieu du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle \u00e9tait encore diff\u00e9rente. Les chercheurs se sont aventur\u00e9s facilement avec leurs imaginations, leurs pr\u00e9jug\u00e9s, leurs projections, leurs identifications personnelles. La science moderne applique les m\u00e9thodes de plus en plus strictes et empiriques et cela \u00e0 peu pr\u00e8s depuis le temps de Freud. Freud lui-m\u00eame reste en ce qui concerne la m\u00e9thodologie scientifique plus proche de Goethe que du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. C\u2019est une des difficult\u00e9s pour la psychanalyse dans sa reconnaissance en tant que science. Puisque la reconnaissance des enjeux du transfert est d\u00e9sormais exclue du monde proprement scientifique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La fonction consolante de la langue et ses impasses<\/h2>\n\n\n\n<p>La langue, d\u00e9j\u00e0 le po\u00e8te allemand H\u00f6lderlin le disait, est le bien le plus dangereux de l\u2019homme. C\u2019est par la langue que les hommes racontent des mensonges, racontent des b\u00eatises, d\u00e9forment la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est par elle que les \u00eatres humains d\u00e9clarent leur amour qui ne tiennent pas longtemps, c\u2019est elle l\u2019organe des nos id\u00e9ologies les plus atroces et fausses. Elle r\u00e9v\u00e8le et \u00e0 la fois elle cache, elle dissimule, elle d\u00e9forme et, mais elle console aussi, elle dit n\u2019importe quoi et en m\u00eame temps c\u2019est par la langue que la v\u00e9rit\u00e9 se dit. Et toute justice humaine est \u00e9galement exprim\u00e9e par elle. La langue est un bien dangereux et nulle exp\u00e9rience ne nous d\u00e9montre plus son danger que l\u2019exp\u00e9rience de la cure analytique. Le silence et l\u2019abstinence de l\u2019analyste dans la cure peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es de ce point de vue, ils p\u00e8sent sur les mots comme s\u2019ils voulaient toujours mesurer la valeur de la parole \u00e9nonc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, il y a une dimension de la langue qu\u2019on peut attribuer \u00e0 la voix, donc \u00e0 une dimension presque musicale. Dans les premiers rapports de la m\u00e8re avec son b\u00e9b\u00e9, cette musicalit\u00e9 de la langue est primordiale. Toute communication psychique, celle que Bion appelait la r\u00eaverie maternelle, passe par ce genre de cantil\u00e8ne. Les mots allemands \u00ab\u00a0<em>Stimme<\/em>\u00a0\u00bb, voix et \u00ab\u00a0<em>Stimmung<\/em>\u00a0\u00bb, humeur, ambiance, \u00e9tat d\u2019\u00e2me sont de la m\u00eame origine. Dans les\u00a0<em>Trois Essais<\/em><sup>2<\/sup> de 1905, Freud dit, concernant les angoisses d\u2019un petit gar\u00e7on, la chose suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Je dois l\u2019explication de l\u2019origine de l\u2019angoisse enfantine \u00e0 un gar\u00e7on de trois ans que j\u2019entendis un jour supplier d\u2019une chambre obscure\u00a0: \u00ab\u00a0Tante, parle-moi, j\u2019ai peur, parce qu\u2019il fait si noir.\u00a0\u00bb La tante r\u00e9pliqua\u00a0: &#8211; A quoi cela te servira-t-il, puisque tu ne peux pas me voir\u00a0? &#8211; Ca ne fait rien, r\u00e9pondit l\u2019enfant, du moment que quelqu\u2019un parle, il fait clair\u00a0\u00bb. La fonction consolante de la langue est ici tr\u00e8s pr\u00e9sente, sa dimension s\u00e9mantique presque insignifiante. Mais ceci n\u2019est pas toujours le cas, la plupart du temps nous sommes pr\u00e9occup\u00e9s et pris par les indications du sens de la parole et par les errements qu\u2019elles produisent.<\/p>\n\n\n\n<p>Une patiente pendant plusieurs semaines ne me parle que des difficult\u00e9s qu\u2019elle \u00e9prouve dans le contact avec son chef. Elle me le d\u00e9crit comme quelqu\u2019un qui transgresse tout le temps le cadre professionnel en lui proposant de d\u00eener ensemble, de sortir ensemble pour un concert, de passer jusqu\u2019\u00e0 tard dans la nuit dans des bars et en m\u00eame temps sans qu\u2019il n\u2019y ait attouchement ou un net int\u00e9r\u00eat sexuel. Elle me parle avec beaucoup de timidit\u00e9, avec une voix h\u00e9sitante et basse, exprimant ses sentiments ambivalents \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cet homme dont elle se sent tout de m\u00eame professionnellement d\u00e9pendante. Lors d\u2019une s\u00e9ance, elle dit \u00e0 ma surprise la phrase assez banale \u00ab&nbsp;je d\u00e9teste cet homme&nbsp;\u00bb. Je r\u00e9ponds&nbsp;: \u00ab&nbsp;ah bon, c\u2019est nouveau&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Peut-\u00eatre, dit-elle, mais maintenant de plus en plus&nbsp;\u00bb. Un tel \u00e9change est tr\u00e8s banal et pourtant. Que se passe-t-il ici&nbsp;? \u00ab&nbsp;Je d\u00e9teste cet homme&nbsp;\u00bb. Pourquoi me dit-elle cela&nbsp;? Qu\u2019est-ce qu\u2019elle veut me dire par l\u00e0, \u00e0 qui s\u2019adresse sa parole, que veut dire cette fa\u00e7on de parler, cette voix basse et timide. Je sens un sentiment d\u2019agressivit\u00e9 en moi, je me demande ce qui m\u2019agresse et pourquoi je me sens agress\u00e9. Aussi une m\u00e9fiance, comme si elle voulait me dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;ne croyez pas que je sorte avec cet homme parce que je l\u2019aime\u2026 non, non, c\u2019est le contraire, je le d\u00e9teste&nbsp;\u00bb. Donc, elle veut me faire croire qu\u2019elle le d\u00e9teste. Elle veut m\u2019imposer une signification pr\u00e9cise et clore ainsi l\u2019affaire. Elle veut la clore avec un jugement net. Sa parole m\u2019agresse parce que je la consid\u00e8re comme fausse et manipulatrice, son but est d\u2019effacer la r\u00e9alit\u00e9 de son acte, \u00e0 savoir qu\u2019elle passe de bon gr\u00e9 des nuits enti\u00e8res avec ce Monsieur. Dans ce \u00ab&nbsp;je d\u00e9teste cet homme&nbsp;\u00bb, il resurgit alors toute son histoire de culpabilit\u00e9 de se sentir contrainte de faire quelque chose qu\u2019elle ne veut pas faire, donc toute une probl\u00e9matique oedipienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Le grand penseur de la langue po\u00e9tique, le d\u00e9constructiviste Paul de Man disait \u00ab&nbsp;<em>Die Sprache verspricht (sich)<\/em>&nbsp;\u00bb, c\u2019est un jeu de mot en allemand. \u00ab&nbsp;<em>Die Sprache verspricht (sich)<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>sich versprechen<\/em>&nbsp;\u00bb, c\u2019est commettre un lapsus, mais \u00ab&nbsp;<em>versprechen<\/em>&nbsp;\u00bb veut dire \u00ab&nbsp;promettre&nbsp;\u00bb. Donc, la langue, elle promet et d\u00e9raille en m\u00eame temps. Le mot allemand \u00ab&nbsp;<em>versprechen<\/em>&nbsp;\u00bb et son r\u00e9flexif \u00ab&nbsp;<em>sich versprechen<\/em>&nbsp;\u00bb parle donc bien de notre exp\u00e9rience en analyse. La promesse dans laquelle elle s\u2019engage, ne tient pas le coup. Dans ce contexte, l\u2019exemple du fonctionnement obsessionnel est \u00e0 nouveau int\u00e9ressant&nbsp;: il y a des caract\u00e8res qui sont pers\u00e9cut\u00e9s par leurs propres paroles. Ils ne peuvent plus changer d\u2019avis, ils sont m\u00eames fiers de leur fiabilit\u00e9, mais en fait ils sont capt\u00e9s par leurs propres paroles. Ils ont du mal \u00e0 sortir de l\u2019engagement qu\u2019ils ont pris. \u00ab&nbsp;La promesse&nbsp;\u00bb de leur parole est devenue un dernier jugement et donc un pi\u00e8ge. Pourtant, c\u2019est \u00e9vident que la parole nous engage et que cet engagement de la parole est la vis\u00e9e de toute \u00e9ducation et de toute moralit\u00e9 humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore plus sceptique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la langue \u00e9tait Elias Canetti, l\u2019\u00e9crivain autrichien.<sup>3<\/sup> Il a invent\u00e9 le terme du \u00ab&nbsp;masque acoustique&nbsp;\u00bb pour montrer dans quel labyrinthe du sens l\u2019homme se trouve. L\u2019homme, selon lui, d\u00e9velopperait un genre de dialecte propre \u00e0 lui, un genre de langue priv\u00e9e. Pour cr\u00e9er cela, il a besoin d\u2019un certain nombre de mots qui sont m\u00eal\u00e9s avec tout un assortiment de sensualit\u00e9 et d\u2019affection. Cela se traduit par la suite dans la fa\u00e7on dont il parle cette langue priv\u00e9e, avec quel rythme, quelle tonalit\u00e9, quelle impulsion. L\u2019ensemble se transformerait en un masque langagier ou acoustique qui lui est propre. Ce masque fa\u00e7onne ensuite une sorte de comportement langagier par lequel l\u2019individu deviendrait identifiable. Chaque personne n\u2019entend qu\u2019un certain nombre de mots dont la signification est son patrimoine priv\u00e9. Les mots signifient quelque chose pour soi qu\u2019ils ne signifient pas pour les autres. Il y a ainsi des foss\u00e9s insurmontables entre les personnes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une m\u00eame langue qui sont aussi importantes que les foss\u00e9s entre les langues diff\u00e9rentes. \u00ab&nbsp;Cette forme langagi\u00e8re d\u2019un homme, dit-il, la constance de sa fa\u00e7on de parler, ce langage, qui a \u00e9t\u00e9 engendr\u00e9 avec lui, qu\u2019il a pour lui tout seul, qui dispara\u00eetra avec lui, c\u2019est \u00e7a que j\u2019appelle le masque acoustique.&nbsp;\u00bb Canetti consid\u00e8re ce masque comme une carapace langagi\u00e8re qui emp\u00eache finalement la communication avec autrui de telle sorte que, plus on parle, moins la compr\u00e9hension et la reconnaissance entre les \u00eatres humains risquent de fonctionner.<br>Malgr\u00e9 sa critique de Freud et de la psychanalyse qui reste pour nous incompr\u00e9hensible et regrettable, Canetti d\u00e9veloppe une th\u00e9orie du th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de renversement de ce masque acoustique est pr\u00e9pond\u00e9rante. Ce renversement arriverait par quelque chose qu\u2019il appelle \u00ab&nbsp;<em>Grundeinfall<\/em>&nbsp;\u00bb qui est une sorte d\u2019id\u00e9e incidente originelle. Et c\u2019est \u00e0 partir de cette id\u00e9e d\u00e9routante que les personnages dans ses pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre \u00e9voluent en subissant un renversement. La carapace langagi\u00e8re est bris\u00e9e pour un instant. Il est \u00e9vident qu\u2019il parle de la m\u00eame chose que ce que nous appelons avec Freud \u00ab&nbsp;l\u2019id\u00e9e incidente&nbsp;\u00bb, l\u2019id\u00e9e alors qui renverse la logique d\u00e9fensive. Avec le renversement, s\u2019il a lieu, le masque acoustique change de forme, ses figures changent subitement de visage.<br>L\u2019id\u00e9e fondamentale de Canetti est assez pessimiste et m\u00eame un peu tragique. Selon sa th\u00e9orie, les \u00eatres humains ont peu de chance de se comprendre, chacun reste \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa carapace langagi\u00e8re et se comprendre est plut\u00f4t une illusion. Dans son grand roman <em>Die Blendung<\/em>, litt\u00e9ralement <em>L\u2019aveuglement<\/em>, traduit en fran\u00e7ais d\u2019abord par <em>Tour de Babel<\/em> et ensuite par <em>Auto-da-f\u00e9<\/em> ce th\u00e8me de l\u2019incapacit\u00e9 de la compr\u00e9hension est central. A l\u2019inverse de l\u2019id\u00e9alisation de la langue, il y a un doute et une m\u00e9fiance profonde concernant la langue. \u00ab&nbsp;J\u2019ai compris que les \u00eatres humains se parlent mais qu\u2019ils ne se comprennent pas\u2026 qu\u2019il n\u2019y a pas de plus grande illusion que l\u2019opinion selon laquelle le langage est un moyen de communication entre les hommes. On parle \u00e0 l\u2019autre, mais de telle-mani\u00e8re qu\u2019il ne nous comprenne pas\u2026 rarement rentre quelque chose dans l\u2019autre et si c\u2019est le cas, c\u2019est quelque chose de travers.&nbsp;\u00bb La figure de Peter Kien dans ce roman est le personnage du savant absolu, homme qui vit dans les mots, quelqu\u2019un qui ma\u00eetrise tout par les mots et qui est pourtant compl\u00e8tement aveugle \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est un Don Quichotte des mots.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De la langue de la cure au langage analytique<\/h2>\n\n\n\n<p>Notre vision de la chose est moins pessimiste mais l\u2019exp\u00e9rience de la cure analytique nous montre \u00e0 quel point la communication humaine est difficile, voir impossible. On peut maintenant se dire que les sciences et la philosophie d\u00e8s le d\u00e9but se lan\u00e7aient dans le projet de trouver un moyen objectif de communication. Elles \u00e9taient, pourrait-on dire, \u00e0 la recherche d\u2019un langage objectif, un langage scientifique, universel. Le fameux \u00ab&nbsp;Nul n\u2019entre dans cette demeure qui ne ma\u00eetrise pas la g\u00e9om\u00e9trie&nbsp;\u00bb de l\u2019acad\u00e9mie platonicienne est d\u00e9j\u00e0 l\u2019embl\u00e8me de cette exigence de la communication id\u00e9ale. Au d\u00e9but, les math\u00e9matiques et ensuite les soi-disant sciences exactes ont trouv\u00e9, tout de m\u00eame, une fa\u00e7on de communiquer objectivement entre les membres de la communaut\u00e9 scientifique. Mais, il y a les sciences moins exactes, les sciences dites humaines, les sciences de l\u2019interpr\u00e9tation, les sciences qui s\u2019occupent de tout ce qui a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9e par l\u2019homme et qui est forc\u00e9ment de l\u2019ordre de l\u2019interpr\u00e9tation. Et l\u00e0, o\u00f9 l\u2019interpr\u00e9tation est possible, il y a divergence, il y a diff\u00e9rence, il y a dispute, il y a scission, il y a m\u00e9pris de l\u2019autre, il y a tout ce qui est de l\u2019ordre de l\u2019humain. Trouver un langage \u00ab&nbsp;objectif et exact&nbsp;\u00bb est devenu pour les sciences humaines un probl\u00e8me de fond.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychanalyse entre tardivement dans l\u2019univers des sciences. Freud d\u00e9sirait qu\u2019elle soit une \u00ab&nbsp;<em>Naturwissenschaft<\/em>&nbsp;\u00bb, science de la nature, donc de l\u2019ordre des sciences exactes. On a m\u00eame du mal aujourd\u2019hui \u00e0 comprendre son d\u00e9fi. Et pourtant, pour lui, il y avait une \u00e9vidence, il se voyait dans la filiation de Darwin et aussi comme penseur de la biologie de l\u2019homme. Pour lui, le fonctionnement de l\u2019inconscient et la r\u00e9alit\u00e9 de la vie pulsionnelle faisaient partie de la nature. Certes, qu\u2019au fur et \u00e0 mesure o\u00f9 sa science se d\u00e9veloppait, il a pris conscience de l\u2019ampleur de sa cr\u00e9ation, il a pris conscience aussi de l\u2019impact de la question du transfert, tellement centrale dans la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 psychique. Et depuis la mort de Freud, on peut se dire que les psychanalystes ont d\u00e9velopp\u00e9 tout un <em>Babel<\/em> de langages diff\u00e9rents qui communiquent mal entre eux. Donc, il y a diff\u00e9rents langages de la psychanalyse qui visent les m\u00eames choses, mais ils les visent avec parfois des concepts diff\u00e9rents. Rassembler un psychanalyste fran\u00e7ais, un allemand, un anglais et un am\u00e9ricain, c\u2019est parfois comme si on rassemblait quatre ethnies diff\u00e9rentes. Ceci dit, il y a du vrai dans cette difficult\u00e9 et il ne faut surtout pas la supprimer&nbsp;! Mais o\u00f9 se cache le probl\u00e8me&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire de la psychanalyse est aussi l\u2019histoire de la traduction de la psychanalyse et des diff\u00e9rentes lectures de Freud. On peut aussi dire que la psychanalyse a \u00e9t\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises r\u00e9invent\u00e9e. Je vous donne plusieurs exemples&nbsp;: d\u2019abord au temps de Freud, les schismes entre Freud et Jung et Freud et Adler. Ensuite, les querelles des ann\u00e9es 40 entre M. Klein et A. Freud. En m\u00eame temps et surtout \u00e0 partir des ann\u00e9es 50, l\u2019\u00e9cole am\u00e9ricaine de l\u2019ego-psychologie. Il faut dire qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque ces querelles ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9es par des gens de la m\u00eame souche culturelle, en grande partie de germanophones \u00e9migr\u00e9s, des Berlinois, des Viennois, des Hongrois germanophones. Dans les ann\u00e9es 50, Lacan en France engage une violente pol\u00e9mique contre la soi-disant psychanalyse am\u00e9ricaine comme trahison de Freud, il proclame un retour \u00e0 Freud. Glover quitte la <em>British Society<\/em> parce qu\u2019il consid\u00e8re les th\u00e9ories kleiniennes comme une trahison. En Am\u00e9rique, il y a une psychiatrisation de la psychanalyse, on veut rester, co\u00fbte que co\u00fbte, des m\u00e9decins et soigner des malades. Les techniques souples et interpersonnelles remplacent l\u2019abstinence consid\u00e9r\u00e9e trop froide des soi-disant orthodoxes.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si Melanie Klein inventait une m\u00e9ta-psychologie pr\u00e9oedipienne avec justement des concepts nouveaux, son langage analytique restait encore largement identique \u00e0 celui de ses adversaires. Pareil pour les ego psychologistes. Le d\u00e9veloppement de nouveaux langages commence juste apr\u00e8s. Avec Fairnbairn et la th\u00e9orie de la relation d\u2019objet, avec le vocabulaire de Winnicott, avec Kohut et la psychologie du <em>self<\/em>, avec Sullivan et l\u2019interpersonalisme pour ne citer que quelques grandes tendances. Et <em>last but not least<\/em> avec les deux grands inventeurs d\u2019un nouveau langage analytique, Lacan et Bion qui s\u2019engagent dans une lecture compl\u00e8tement nouvelle de la psychanalyse, ils r\u00e9inventent carr\u00e9ment la psychanalyse. Ils sont, tous les deux, tellement pr\u00e9occup\u00e9s par la question de la scientificit\u00e9 de la psychanalyse, de sa fondation universelle, qu\u2019ils tombent, compl\u00e8tement ind\u00e9pendemment, sur l\u2019id\u00e9e des math\u00e9matiques, en vogue pour leur g\u00e9n\u00e9ration. Ils cherchaient une sorte de formalisme universel comme langage de la psychanalyse. Personnellement, je n\u2019y crois pas, je pense que c\u2019est une impasse comme cela l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pour la philosophie au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier. Mais ce genre d\u2019impasse est toujours important et cr\u00e9ateur pour les mouvements scientifiques. En France, dans la suite de Lacan, il se passe encore autre chose. On s\u2019engage \u00e0 partir des ann\u00e9es 70 dans un enseignement tr\u00e8s universitaire et acad\u00e9mique. Il y a toute une g\u00e9n\u00e9ration de Fran\u00e7ais qui ont appris la th\u00e9orie analytique par un enseignement universitaire. Ce genre de lecture conceptuelle et parfois scolastique de Freud devient par la suite une v\u00e9ritable obsession, on est freudologue, on en fait un discours de savoir de sorte que la pratique de la psychanalyse devient presque secondaire. A part cette lecture conceptuelle et m\u00e9tapsychologique, nous avons une approche plus empirique, dont les d\u00e9fendeurs aujourd\u2019hui sont les anglo-saxons et les pays de l\u2019Europe centrale. Cette approche pr\u00f4ne le paradigme de la clinique et les \u00e9changes entre les psychanalystes \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience de la clinique.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre ces deux approches, m\u00e9tapsychologique et empirique, il n\u2019y a pas de choix \u00e0 faire, nous ne pouvons qu\u2019\u00eatre des cliniciens qui comprennent leur travail \u00e0 travers les concepts de la m\u00e9tapsychologie. On dirait qu\u2019avec les deux approches notre scientificit\u00e9 est acquise et donc la chose peut se d\u00e9ployer dans le monde entier comme n\u2019importe quelle science avec son langage scientifique. Et pourtant cela n\u2019est pas vraiment le cas. Nous avons du mal \u00e0 parler le m\u00eame langage analytique. Il y a un impact de la culture qui s\u2019impose dans notre compr\u00e9hension des choses. Certes, une science \u00e9volue, s\u2019\u00e9largit sur diff\u00e9rents champs, devient plus complexe mais est-ce vraiment cela&nbsp;? Non, les diff\u00e9rents langages de la psychanalyse ne sont pas seulement le r\u00e9sultat d\u2019un besoin scientifique, mais surtout le produit d\u2019une lecture diff\u00e9rente de la chose, lecture qui est forc\u00e9ment influenc\u00e9e par la culture de base. Et on peut radicaliser encore la question de la culture pour la compr\u00e9hension de la psychanalyse en disant que si la culture de base n\u2019offre pas une ouverture, la pens\u00e9e et l\u2019exp\u00e9rience analytique restent inaccessibles. L\u2019exemple du Japon est assez parlant. Il n\u2019y a pas un seul domaine de la science ou de la culture qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re tr\u00e8s cr\u00e9ative par le Japon lors du si\u00e8cle dernier. Freud a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 traduit dans les ann\u00e9es 20. Et pourtant la psychanalyse y restait exotique. De jouer Schubert est mille fois plus facile pour les japonais que jouer avec la m\u00e9tapsychologie freudienne et de la d\u00e9ployer dans leur culture. Donc, il y a une universalit\u00e9 du langage scientifique, assimilable par toutes les cultures qui manque au langage analytique. La psychanalyse \u00e9tait jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui une affaire de l\u2019horizon culturel europ\u00e9en, avec des r\u00e9f\u00e9rences scientifiques, philosophiques et artistiques en commun. L\u2019Am\u00e9rique, nord ou sud, ne sont pour ces milieux intellectuels et scientifiques que des extensions de la culture europ\u00e9enne.<br>Que deviendra la psychanalyse maintenant hors de ses r\u00e9f\u00e9rences culturelles de son origine&nbsp;? Si l\u2019exportation de la psychanalyse du monde viennois et germanophone \u00e0 Paris, \u00e0 Londres et aux \u00c9tats-Unis, a cr\u00e9\u00e9 des nouvelles lectures et des r\u00e9inventions alors que ces cultures semblent relativement proches et port\u00e9es par les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences, est-ce qu\u2019il y aura un jour, une lecture chinoise, japonaise, indienne, perse, turc et arabe de la chose freudienne&nbsp;? Je n\u2019y crois pas parce que d\u2019abord on ne peut pas r\u00e9inventer la m\u00eame chose infiniment et parce que le corpus des concepts fondamentaux de la psychanalyse me semble \u00eatre achev\u00e9. Pendant les derniers 30-40 ans, il y avait beaucoup de remaniements et beaucoup d\u2019approfondissements et pr\u00e9cisions, mais il n\u2019y avait pas de nouveaux langages. Mais il est possible qu\u2019il y ait des nouvelles lectures ou alors aussi des nouvelles pratiques.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019impact de la culture et la question de l\u2019individu&nbsp;: du langage \u00e0 la langue<\/h2>\n\n\n\n<p>Mon hypoth\u00e8se maintenant concernant l\u2019universalit\u00e9 du langage analytique est la suivante&nbsp;: la psychanalyse est une exp\u00e9rience et une pratique th\u00e9rapeutique avec des implications hautement culturelles et malgr\u00e9 tout ce qu\u2019on peut penser largement plus culturelle que scientifique. L\u2019homme en soi n\u2019existe pas, c\u2019est une abstraction, il n\u2019existe que dans sa culture. Les m\u00e9taphysiciens aiment parler de l\u2019homme comme une entit\u00e9 abstraite et universelle. Freud, dans sa croyance aux sciences, en a r\u00eav\u00e9 \u00e9galement. Les concepts et les observations cliniques sont vrais et universels, mais ils ne sont pas toujours audibles parce que la r\u00e9sistance n\u2019est pas seulement n\u00e9vrotique, mais aussi culturelle. Dans la mesure o\u00f9 les concepts de la psychanalyse visent la r\u00e9alit\u00e9 psychique de l\u2019homme, ils entrent forc\u00e9ment en rivalit\u00e9 avec les langues de la culture de base. La psychanalyse est ce que Freud appelait un travail de la culture. Cette expression de travail de la culture reste encore \u00e9nigmatique et pas suffisamment compris. Donc, peu importe la scientificit\u00e9 du langage analytique et son corpus m\u00e9tapsychologique, il y aura toujours des lectures diff\u00e9rentes port\u00e9es par les cultures de base. Le langage analytique, c\u2019est-\u00e0-dire le corpus conceptuel et scientifique de la psychanalyse peut \u00eatre tout \u00e0 fait universel, mais les langues dans lesquelles il est traduit ne le sont pas. Les langues sont diff\u00e9rentes, elles sont nationales, r\u00e9gionales, familiales, personnelles et aussi intimes. Elles sont aussi secr\u00e8tes, \u00e9nigmatiques, incompr\u00e9hensibles pour l\u2019autre avec des codes sp\u00e9ciaux, etc. La parole analytique, celle que notre r\u00e8gle fondamentale invite \u00e0 parler, c\u2019est cette langue priv\u00e9e. Il y a un d\u00e9calage entre le langage universel et scientifique de la psychanalyse et les pluralit\u00e9s des langues \u00e0 la fois culturelles et personnelles. Ce d\u00e9calage demeure toujours infranchissable. Il est tout \u00e0 fait possible que les diff\u00e9rences des langues et des cultures doivent de plus en plus dispara\u00eetre, il y a une tendance vers cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous parlons beaucoup de mondialisation et de cons\u00e9quences \u00e0 long terme de la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019Internet comme un langage universel. Mais nous ne sommes pas encore l\u00e0 et la disparition des diff\u00e9rences est plut\u00f4t une chose inqui\u00e9tante. Nous sommes encore pr\u00e9occup\u00e9s par les difficult\u00e9s de la traduction d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, par la difficult\u00e9 de comprendre une autre culture. Et je consid\u00e8re ici \u00ab&nbsp;culture&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;r\u00e9alit\u00e9 psychique&nbsp;\u00bb comme la diff\u00e9rence entre le collectif et l\u2019individu. Avec chaque nouveau patient, nous nous engageons pour comprendre sa r\u00e9alit\u00e9 psychique, comprendre sa culture individuelle. Et l\u00e0, il y a des pi\u00e8ges, car plus on croit parler la m\u00eame langue et donc comprendre la culture de l\u2019autre plus on peut se tromper. Les mots peuvent \u00eatre identiques alors que leurs repr\u00e9sentations sont compl\u00e8tement individuelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous faut parler de quelque chose qui est essentiel dans ce contexte entre langage et langue, entre l\u2019universalit\u00e9 du langage et la particularit\u00e9 des langues. C\u2019est comme la culture et la n\u00e9vrose, il s\u2019agit de l\u2019enjeu de l\u2019individu pour la chose analytique. La psychanalyse vise avec ses concepts et surtout dans sa clinique la r\u00e9alit\u00e9 psychique de l\u2019individu. La m\u00e9decine vise l\u2019homme en g\u00e9n\u00e9ral et le syndrome physique comme une entit\u00e9 biologique. Pour la psychanalyse cet homme \u00ab&nbsp;en g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;\u00bb n\u2019existe pas. C\u2019est l\u2019individu en que patient, voir malade, avec ses crises et ses impasses qui nous consulte et nous essayons de comprendre la particularit\u00e9 de son existence du point de vue de sa vie psychique. La d\u00e9marche de venir nous consulter, l\u2019individualise encore davantage et son destin a quelque chose d\u2019absolument singulier. Dans une lecture socio-psychologique, les crises des malades hyst\u00e9riques au d\u00e9but de la d\u00e9couverte de la psychanalyse ont \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9es \u00e0 juste titre comme une \u00e9mancipation de la femme. Elle aurait essay\u00e9 de se lib\u00e9rer \u00e0 travers les sympt\u00f4mes hyst\u00e9riques de la carapace sociale dans laquelle elle \u00e9tait enferm\u00e9e. L\u2019individu est donc celui qui se permet quelques distances \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la culture collective.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud a d\u00e9montr\u00e9 dans son texte de 1930, <em>Le malaise dans la civilisation<\/em> \u00e0 quel point les exigences du collectif et les besoins de l\u2019individu sont en conflit permanent. Le collectif exige que l\u2019individu renonce \u00e0 sa particularit\u00e9 ou autrement dit \u00e0 ses besoins narcissiques, il exige que l\u2019individu se soumette aux valeurs collectives. Donc, on peut distinguer entre le langage du collectif qui poss\u00e8de des codes et des normes et les langues priv\u00e9es qui se permettent plus ou moins de libert\u00e9s. Plus on parle une langue priv\u00e9e, plus on est en d\u00e9calage avec le collectif. Et cela est pareil pour la chose analytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est \u00e9vident que tout au d\u00e9but, la communaut\u00e9 scientifique a consid\u00e9r\u00e9 la langue employ\u00e9e par Freud comme une langue priv\u00e9e, comme quelque chose qui transgressait les fronti\u00e8res des normes scientifiques. Il a fallu pour Freud alors construire un langage scientifique et conceptuel. La correspondance de Freud, au d\u00e9but avec Fliess, mais aussi celle qui accompagne pendant cinq d\u00e9cennies la vie de Freud t\u00e9moigne \u00e0 quel point Freud avait besoin de recourir toujours \u00e0 cette langue priv\u00e9e pour d\u00e9velopper sa pens\u00e9e. Comme si le langage conceptuel qu\u2019il a lui-m\u00eame cr\u00e9\u00e9 risquait de devenir toujours une carapace pour la pens\u00e9e, comme si la pens\u00e9e avait besoin de temps en temps de sortir de cette carapace pour s\u2019ouvrir vers l\u2019individualit\u00e9 et la particularit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 psychique. Et, c\u2019est \u00e9videmment dans ce sens que la litt\u00e9rature comme mod\u00e8le de la langue priv\u00e9e nous accompagne depuis la d\u00e9couverte de la psychanalyse. Sans tomber dans le pi\u00e8ge de faire de la psychanalyse une sorte de litt\u00e9rature, puisque notre but n\u2019est pas la cr\u00e9ativit\u00e9, mais de travailler avec nos patients et d\u2019essayer de comprendre leurs souffrances, malgr\u00e9 cette diff\u00e9rence fondamentale entre litt\u00e9rature et psychanalyse, malgr\u00e9 cela, la parole vivante de notre clinique fait que nous avons souvent l\u2019impression de vivre dans un roman.<\/p>\n\n\n\n<p>Le langage de la psychanalyse est donc li\u00e9 \u00e0 l\u2019individualisation, c\u2019est le langage de la probl\u00e9matique de l\u2019individu entre le d\u00e9clin du complexe d\u2019\u0152dipe et son narcissisme. L\u2019individu avec son moi a \u00e9t\u00e9 compris en \u00e9tant d\u00e9termin\u00e9 par les processus inconscients. Sa probl\u00e9matique d\u2019existence et ses crises touchent \u00e0 la question de la maladie et vont en m\u00eame temps au-del\u00e0 du sens m\u00e9dical de ce terme. Les crises hyst\u00e9riques avec leurs sympt\u00f4mes ont \u00e9t\u00e9 prises au s\u00e9rieux, la femme et la question sur sa sexualit\u00e9 commencent \u00e0 inqui\u00e9ter le monde traditionnel&nbsp;! Le moi n\u2019\u00e9tant plus ma\u00eetre, comme disait Freud, dans sa propre demeure, a \u00e9t\u00e9 totalement r\u00e9vis\u00e9. Maintenant nous pouvons dire que cette nouvelle id\u00e9e de l\u2019individu est \u00e0 l\u2019origine de la pens\u00e9e analytique et tant que cette individualisation n\u2019a pas culturellement eu lieu, parce qu\u2019elle est fortement sanctionn\u00e9e, le langage de la psychanalyse restera incompr\u00e9hensible et ses v\u00e9rit\u00e9s universelles ne passeront pas. Plus une culture s\u2019individualise plus elle poss\u00e8de les moyens d\u2019\u00eatre sensible au langage analytique.<br>\u0152dipe lui-m\u00eame, le sort d\u2019\u0152dipe et dans la mythologie et dans sa mise en sc\u00e8ne tragique par Sophocle montre d\u00e9j\u00e0 clairement cette sorte d\u2019individualisation. Expos\u00e9 par ses parents, adopt\u00e9 par des nouveaux parents qui lui cachent son \u00e9tranget\u00e9, il commence \u00e0 se m\u00e9fier sur ses origines, il s\u2019interroge, il s\u2019isole et il quitte Corinthe. La trag\u00e9die de Sophocle peut se lire comme la trag\u00e9die de l\u2019individu, son destin \u00e0 la fois d\u00e9termin\u00e9 et libre de choix et de volont\u00e9, destin qu\u2019il d\u00e9couvre au fur et \u00e0 mesure o\u00f9 il progresse dans son individualisation. Dans la culture chr\u00e9tienne ensuite ce genre de l\u2019individualisation se radicalise avec l\u2019exemple du Christ qui lui, ne veut plus reconna\u00eetre ni m\u00e8re ni p\u00e8re, en se donnant compl\u00e8tement \u00e0 la spiritualit\u00e9 de son engagement. L\u2019individu qu\u2019il devient se radicalise \u00e0 un point tel que l\u2019\u00e9glise par la suite doit sauver les chr\u00e9tiens de trop de <em>imitatio christi<\/em>. C\u2019est sur ce sujet que joue le Grand Inquisiteur de Dostoievski&nbsp;: le Christ, ressurgi sur terre, est emprisonn\u00e9 par l\u2019inquisiteur qui est le seul \u00e0 le reconna\u00eetre par peur qu\u2019il trouble la communaut\u00e9 avec ses exigences trop individualis\u00e9es ou alors pour le dire avec des termes analytiques, ses exigences trop narcissiques. Pour chaque croyance collective ou tradition collective, la radicalit\u00e9 du concept analytique de l\u2019individu est une menace. Les mouvements totalitaires du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle \u00e9taient une sorte de combat contre l\u2019individu. Et pourtant chaque \u00eatre humain a le droit d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 en tant qu\u2019individu, et la reconnaissance et le respect de l\u2019autre sont tout d\u2019abord le respect de l\u2019\u00eatre humain comme individu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La parole d\u00e9jou\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous avons fait le tour du langage \u00e0 la langue, ensuite de la langue au langage et ensuite encore un retour du langage \u00e0 la question de l\u2019individu, donc \u00e0 la langue personnelle. <em>Words, words, words<\/em>, disait Hamlet. Revenons alors sur ce que j\u2019appelle la parole d\u00e9jou\u00e9e, une parole qui rate son destin. Ce destin de la parole qui \u00e9choue et qui est d\u00e9jou\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019existence humaine, ce sort, il concerne le langage, donc le concept et \u00e0 la fois la langue priv\u00e9e de chaque \u00eatre humain. La parole promet, nous disait Paul de Man et elle d\u00e9raille, on peut donc dire qu\u2019elle est toujours entre espoir et d\u00e9ception. Le concept de notre langage scientifique promet aussi et pourtant au quotidien de notre travail, souvent, ce langage conceptuel, il nous abandonne, il nous donne un indice, mais ensuite il nous laisse seul nous d\u00e9brouiller avec notre r\u00e9alit\u00e9 clinique. Et parfois, nous sommes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. Nulle tradition de la pens\u00e9e n\u2019a mieux compris cette probl\u00e9matique de la langue et du langage que l\u2019exp\u00e9rience de la psychanalyse. Une id\u00e9alisation de la langue va donc forc\u00e9ment \u00e0 l\u2019encontre de cette exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 humaine demeure insaisissable et toujours plus complexe que la capacit\u00e9 de la parole de la saisir. Freud n\u2019a jamais id\u00e9alis\u00e9 le langage mais s\u2019il y a quelque chose dans la pens\u00e9e freudienne qu\u2019il n\u2019a jamais perdu de vue et qu\u2019il a toujours mis au centre de sa pens\u00e9e, comme une perspective centrale, c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019il a appel\u00e9 le principe de r\u00e9alit\u00e9. La parole est toujours d\u00e9jou\u00e9e par ce principe, plus fort que tout et nous ne la mesurons qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce principe. Avec la r\u00e8gle fondamentale, Freud a donn\u00e9 \u00e0 l\u2019esprit humain une derni\u00e8re grande ouverture, une derni\u00e8re grande id\u00e9e de libert\u00e9 dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est v\u00e9ritablement une promesse qu\u2019avec la diversit\u00e9 de la parole, avec la multiple possibilit\u00e9 de traduction de la vie interne, la souffrance de l\u2019homme trouve enfin une expression qui lui est ad\u00e9quate. Comme si c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une consolation si les choses psychiques arrivent \u00e0 trouver leurs \u00e9quivalences dans les mots. La parole juste, la parole mesur\u00e9e, cette parole qui essaie enfin le mieux saisir \u00e0 la fois les enjeux de la r\u00e9alit\u00e9 psychique et ceux de la r\u00e9alit\u00e9 objective, c\u2019est celle-l\u00e0 que nous cherchons dans notre quotidien clinique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>\u00abIn der analytischen Behandlung geht nichts anderes vor als ein Austausch von Worten zwischen dem Analysierten und dem Arzt\u00bb (Freud, <em>Vorlesungen zur Einf\u00fchrung der Psychoanalyse. GW XI. S. 9)<\/em>.<\/li><li>Elias Canetti&nbsp;: zitiert nach&nbsp;: Manfred Durzak, Gespr\u00e4ch \u00fcber den Roman, a.a.O., S. 116 \u00ab&nbsp;Diese sprachliche Gestalt eines Menschen, das Gleichbleibende seines Sprechens, diese Sprache, die mit ihm entstanden ist, die er f\u00fcr sich allein hat, die nur mit ihm vergehen wird, nenne ich seine akustische Maske&nbsp;\u00bb.<\/li><li>Elias Canetti&nbsp;: zitiert nach&nbsp;: Manfred Durzak, Gespr\u00e4che \u00fcber den Roman, a.a.O., S. 117 \u00ab&nbsp;Ich begriff, dass Menschen zwar zueinander sprechen, aber sich nicht verstehen\u2026 Dass es keine gr\u00f6ssere Illusion gibt als die Meinung, Sprache sei ein Mittel der Kommunikation zwischen Menschen. Man spricht zum anderen, aber so, dass er einen nicht versteht\u2026 Selten dringt etwas in den anderen ein, und wenn es doch geschieht, dann etwas Verkehrtes&nbsp;\u00bb.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9855?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a une id\u00e9alisation du langage et de la langue dans le monde analytique et notamment en France, une id\u00e9alisation qui n\u2019est ni freudienne ni partag\u00e9e par une grande partie du monde analytique. Nous connaissons l\u2019histoire&nbsp;! 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