{"id":9847,"date":"2021-08-22T07:30:46","date_gmt":"2021-08-22T05:30:46","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/une-equipe-de-psychodrame-au-centre-etienne-marcel-2\/"},"modified":"2021-09-23T11:22:06","modified_gmt":"2021-09-23T09:22:06","slug":"une-equipe-de-psychodrame-au-centre-etienne-marcel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/une-equipe-de-psychodrame-au-centre-etienne-marcel\/","title":{"rendered":"Une \u00e9quipe de psychodrame au Centre Etienne Marcel"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a plusieurs formes de psychodrame. Qu\u2019il soit individuel (avec un patient) ou de groupe (avec plusieurs patients). Je vais vous d\u00e9crire la n\u00f4tre pour que vous puissiez comprendre les descriptions qui vont suivre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>il y a une \u00e9quipe de th\u00e9rapeutes (6 \u00e0 8) (hommes et femmes) qui vont interpr\u00e9ter ou jouer les r\u00f4les que vont leur attribuer les patients.<\/li><li>le meneur ne joue pas.<\/li><li>les th\u00e9rapeutes jouent librement&nbsp;: ils parlent, ils agissent et il n\u2019y a pas d\u2019interdiction du toucher.<\/li><li>avant et apr\u00e8s les sc\u00e8nes con\u00e7ues avec le meneur, parfois avec son aide, le patient discute avec lui de la sc\u00e8ne qui vient d\u2019\u00eatre jou\u00e9e et de la suivante s\u2019il y en a une.<\/li><li>le meneur conduit le d\u00e9roulement des sc\u00e8nes et du jeu en fonction des associations qui se d\u00e9roulent en lui selon diverses figures&nbsp;: il intervient, coupe ou transforme les sc\u00e8nes par rapport \u00e0 son r\u00e9gime associatif.<\/li><li>les th\u00e9rapeutes se glissent plus ou moins selon les jours et selon leur propre r\u00e9gime associatif, dans le courant maintenu par le patient et le meneur.<\/li><li>une discussion sans le patient entre les th\u00e9rapeutes et le meneur assure la continuit\u00e9 de ce courant, en somme la continuit\u00e9 du traitement. Avant de poursuivre notre description th\u00e9orique du fonctionnement de notre psychodrame et de ses fondements, voici trois exemples du trajet accompli par trois adolescents que nous avons suivi r\u00e9guli\u00e8rement&nbsp;: Romain, Thomas et S\u00e9bastien.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Romain<\/h2>\n\n\n\n<p>Romain est un jeune homme de 19 ans, que l\u2019on suit au psychodrame depuis l\u2019\u00e9t\u00e9 2006. C\u2019est un adolescent qui a un fonctionnement en apparence beaucoup plus n\u00e9vros\u00e9 que Thomas. Il a un style vestimentaire en accord avec son \u00e2ge. Sa fa\u00e7on de parler, son vocabulaire sont \u00e9galement assez typiques. Globalement, sa pr\u00e9sentation n\u2019est donc pas inqui\u00e9tante d\u2019embl\u00e9e, mais, peu \u00e0 peu, on per\u00e7oit ses difficult\u00e9s \u00e0 d\u00e9ployer sa vie psychique et on se rend compte que son fonctionnement est beaucoup moins souple qu\u2019il n\u2019en a l\u2019air. Dans les premiers temps de sa prise en charge au psychodrame, il am\u00e8ne toujours le m\u00eame genre de sc\u00e8nes. Des sc\u00e8nes d\u2019agression dans la rue, dans le m\u00e9tro&#8230; Il veut jouer cette \u00ab&nbsp;peur d\u2019\u00eatre agress\u00e9&nbsp;\u00bb qui l\u2019assaille.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit de sc\u00e8nes au cours desquelles une personne regarde avec une insistance \u00ab&nbsp;louche&nbsp;\u00bb une autre personne, ce qui les am\u00e8ne \u00e0 s\u2019interpeller&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais qu\u2019est-ce qu\u2019il me veut celui-l\u00e0, qu\u2019est-ce qu\u2019il a \u00e0 me regarder bizarrement\u2026&nbsp;\u00bb. Cela peut aussi d\u00e9boucher sur un vol de portefeuille et autres insultes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces sc\u00e8nes, il joue plut\u00f4t l\u2019agresseur, mais accepte aussi de jouer l\u2019agress\u00e9. Dans cette m\u00eame veine, il met \u00e9galement en sc\u00e8ne un homme qui suit une femme jusqu\u2019\u00e0 son appartement et cherche \u00e0 y entrer de force. Nous remarquons qu\u2019il regarde beaucoup Pierre Sullivan pendant les sc\u00e8nes. Il le regarde, en particulier lorsqu\u2019il se montre grossier ou provoquant, comme pour scruter ses r\u00e9actions. D\u2019une certaine fa\u00e7on, ces sc\u00e8nes qui reviennent de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9titive, semblent \u00eatre une mise en jeu de ce que la situation du psychodrame lui fait vivre&nbsp;: Que me veulent ce gens&nbsp;? Que voient-ils de moi quand ils me regardent&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>De ce point de vue, le psychodrame met en exergue ce qu\u2019il vit en permanence, mais ceci au travers d\u2019une mise en sc\u00e8ne assez r\u00e9p\u00e9titive et v\u00e9rouill\u00e9e. Une sc\u00e8ne est d\u2019ailleurs assez embl\u00e9matique de cette immobilit\u00e9&nbsp;: il est coinc\u00e9 dans un ascenseur, une des coth\u00e9rapeutes joue l\u2019ascenseur qui l\u2019enserre de fa\u00e7on oppressante, et il dit qu\u2019il va sans doute rester coinc\u00e9 l\u00e0 pendant quinze jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis le retour des vacances d\u2019\u00e9t\u00e9, nous abordons toujours sa peur. Une peur qui, d\u2019apr\u00e8s lui, le maintient au Centre Etienne Marcel et qui pourrait se d\u00e9finir ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;la peur d\u2019avoir fait quelque chose de mal&nbsp;\u00bb. Au fil des s\u00e9ances, cette peur prend une tonalit\u00e9 diff\u00e9rente. En effet, il commence \u00e0 exprimer que ce qui est le plus terrifiant pour lui, ce ne sont pas les sc\u00e9narios d\u2019agressions en tous genres, les histoires de mauvais gar\u00e7ons, de petits voyous, mais les sc\u00e8nes plus d\u00e9pouill\u00e9es de rencontre, de rapproch\u00e9 avec l\u2019autre. Par exemple, l\u2019id\u00e9e d\u2019aborder une fille, sans ce masque de \u00ab&nbsp;racaille&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019argot facile, le laisse tr\u00e8s d\u00e9muni. Au m\u00eame moment, il dit beaucoup de phrases qui lui viennent en t\u00eate comme \u00ab&nbsp;passe moi ton fric&nbsp;\u00bb et de son impression qu\u2019il pourrait les dire de fa\u00e7on impulsive, incontr\u00f4lable en passant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quelqu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre Sullivan \u00e9labore avec lui l\u2019id\u00e9e que ces phrases arriveraient pour l\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 la sexualit\u00e9. Elles seraient comme des \u00ab&nbsp;phrases-policiers&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui. L\u00e0 o\u00f9, avant, les sc\u00e8nes faisaient intervenir la police \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, elles mettent aujourd\u2019hui en lumi\u00e8re une sorte de \u00ab&nbsp;fliquage&nbsp;\u00bb interne relativement envahissant. Ce mouvement am\u00e8ne des changements importants dans sa fa\u00e7on de jouer. Il ne peut pas faire semblant d\u2019\u00eatre dans une situation transgressive, comme fumer un joint avec un groupe de jeunes, accepter les propositions d\u2019une prostitu\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, lorsque nous nous \u00e9cartons des sc\u00e8nes immuables qu\u2019il avait lui-m\u00eame introduites dans le jeu, et que nous nous montrons aussi provocateurs que lui (et voire plus), il se mue en agneau timor\u00e9 et ne peut m\u00eame pas r\u00e9pondre \u00e0 nos invitations. Il ne peut plus jouer.<\/p>\n\n\n\n<p>Afin d\u2019illustrer notre propos, nous allons vous parler rapidement d\u2019une s\u00e9ance r\u00e9cente qui montre bien ce mouvement&nbsp;: Romain joue une premi\u00e8re sc\u00e8ne de vacances chez son grand-p\u00e8re o\u00f9 il se trouve avec un jeune cousin. Ils ne savent pas quoi faire, se \u00ab&nbsp;font chier&nbsp;\u00bb et cherchent \u00e0 provoquer ce grand-p\u00e8re s\u00e9v\u00e8re en parlant grossi\u00e8rement. Il veut ensuite jouer une sc\u00e8ne o\u00f9 il passerait \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision par hasard, en fond d\u2019image, derri\u00e8re le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Dans le jeu, les parents d\u00e9sign\u00e9s improvisent qu\u2019ils voient leur fils serrant carr\u00e9ment la main du pr\u00e9sident. Romain ne cesse de dire que c\u2019est \u00ab&nbsp;impossible&nbsp;\u00bb, que \u00e7a ne peut pas \u00eatre lui.<br>Apr\u00e8s la sc\u00e8ne, Pierre Sullivan lui demande pourquoi il n\u2019a pas pu jouer ce qui lui \u00e9tait propos\u00e9 et lui fait remarquer que, finalement, il est aussi s\u00e9v\u00e8re que le grand-p\u00e8re de la premi\u00e8re sc\u00e8ne. Il lui demande ensuite \u00e0 quoi il jouait quand il \u00e9tait petit. Romain r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;aux <em>Playmobil<\/em>&nbsp;\u00bb. S\u2019organise alors une sc\u00e8ne o\u00f9 Romain choisit trois <em>Playmobil<\/em> parmi les coth\u00e9rapeutes. Il prend trois femmes et leur donne des r\u00f4les en forme d\u2019\u00e9tiquettes&nbsp;: princesse, femme battue et femme de m\u00e9nage. Pendant le jeu, Pierre Sullivan envoie une autre coth\u00e9rapeute qui se pr\u00e9sente ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Moi je suis une femme, seulement une femme&nbsp;\u00bb. Romain est d\u00e9sempar\u00e9. Il dit qu\u2019il ne peut plus jouer et arr\u00eate la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Thomas<\/h2>\n\n\n\n<p>Thomas est un adolescent tr\u00e8s impressionnant par sa pr\u00e9sentation. Il est courb\u00e9, vo\u00fbt\u00e9, se croise les mains sur le ventre et les tortille constamment. Il agite sa langue de gauche \u00e0 droite et son menton de bas en haut, geste impossible \u00e0 r\u00e9aliser par quelqu\u2019un d\u2019autre que lui. Il parle par monosyllabe ou par mots courts. Son \u00e9locution se fait sur l\u2019expiration. Le son est rauque, saccad\u00e9, m\u00e9canique et robotis\u00e9. Son regard est lourd et fixe. Chacune de ses paroles et de ses actions est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par un temps d\u2019attente de quelques secondes, laissant son interlocuteur dans une sorte de vide. Il y a chez lui une sid\u00e9ration d\u00e9routante car elle c\u00e8de apr\u00e8s quelques instants, mais est toujours pr\u00eate \u00e0 r\u00e9appara\u00eetre. Les st\u00e9r\u00e9otypies sont envahissantes. Il est d\u2019une lenteur paradoxale \u00e9tant donn\u00e9 son agitation constante.<\/p>\n\n\n\n<p>Thomas se croit oblig\u00e9 d\u2019\u00eatre un automate. Il lui est impossible de se rapprocher de l\u2019autre, sauf \u00e0 \u00eatre dans une exhibition de son corps toujours en mouvement. A chaque s\u00e9ance, au d\u00e9but de la cure, il enl\u00e8ve son manteau avec lenteur et le d\u00e9pose sur le fauteuil apr\u00e8s en avoir v\u00e9rifi\u00e9 l\u2019assise. Au d\u00e9but il est incapable de d\u00e9signer un co-th\u00e9rapeute. Le meneur lui prend la main et l\u2019aide \u00e0 choisir et \u00e0 apprendre leur nom&nbsp;; et il prend plusieurs minutes pour d\u00e9signer un joueur. Il est toujours en retard au psychodrame car apr\u00e8s un cours priv\u00e9 pr\u00e8s de chez lui, il retourne \u00e0 sa maison pour \u00ab&nbsp;faire ses besoins&nbsp;\u00bb avant de venir au Centre. Il choisit des sc\u00e8nes r\u00e9p\u00e9titives o\u00f9 il fait du v\u00e9lo, au bois. Il y a tant\u00f4t son p\u00e8re, tant\u00f4t un chien qui crotte et qui le suit. Il p\u00e9dale. D\u2019autres sc\u00e8nes o\u00f9 il est au fond d\u2019une piscine o\u00f9 il nage seul. Et enfin des sc\u00e8nes o\u00f9 il personnifie trop bien le <em>Golum<\/em> du film <em>Le Seigneur des anneaux<\/em>. Il semble ne rien vouloir, et redouter au plus haut point la surprise, l\u2019ind\u00e9termin\u00e9 de l\u2019autre. Tout doit \u00eatre pr\u00e9visible. Les sc\u00e8nes, br\u00e8ves, sont entrecoup\u00e9es de dialogue avec le meneur de jeu. Il s\u2019agite de tout son corps et rit de mani\u00e8re discordante. Il semble quand m\u00eame \u00e9couter ce qui lui est dit et ses r\u00e9ponses, bien que souvent inattendues et bizarres, sont en rapport avec ce qui est dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Une sc\u00e8ne autour du corps maternel repr\u00e9sent\u00e9 par un vase \u00e0 fleur qu\u2019il ne faut pas toucher, marquera un virage dans les s\u00e9ances. Peu \u00e0 peu les sc\u00e8nes s\u2019enrichiront et il souhaitera jouer du piano, se regarder dans une armoire \u00e0 glace, faire une promenade avec un ami, aller au cin\u00e9ma avec ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Etant donn\u00e9 son silence, son \u00e9tat de sid\u00e9ration et le peu de mots qu\u2019il prononce, la technique du double est souvent employ\u00e9e pour tenter de le mettre en contact avec ce que nous croyons plausible qu\u2019il ait dans l\u2019esprit. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, un co-th\u00e9rapeute vient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, parfois derri\u00e8re lui, en posant une main sur son \u00e9paule, et dit \u00e0 haute voix ce que Thomas serait susceptible de penser dans cette sc\u00e8ne. Il mettra un temps avant de comprendre le sens de cette pratique.<\/p>\n\n\n\n<p>Son commentaire sur les sc\u00e8nes est souvent le m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019ai bien jou\u00e9, je me suis imit\u00e9 moi-m\u00eame&nbsp;\u00bb. Ces paroles sont un point charni\u00e8re o\u00f9 le projet du psychodrame se pr\u00e9cise. La psychose de Thomas l\u2019emp\u00eache d\u2019avoir un projet vers autrui. Il n\u2019est le projet de personne, il est son propre projet. Il refuse ainsi la voie commune de la sexualit\u00e9 et de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Notre travail sera, avec lui, de d\u00e9jouer la forme auto\u00e9rotique de sa sexualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec la prise en charge du centre et le travail du psychodrame, Thomas va explorer son lien aux autres et \u00e0 lui-m\u00eame. Pour exemple cette sc\u00e8ne qui cl\u00f4turera l\u2019ann\u00e9e et sera reprise par lui-m\u00eame \u00e0 la rentr\u00e9e&nbsp;: Thomas pourra dire non \u00e0 sa m\u00e8re pour faire du jardinage. Il refusera aussi de partager des secrets avec le groupe. Les changements prendront aussi forme dans son corps \u00e0 travers une diminution de ses st\u00e9r\u00e9otypies&nbsp;: moins de lenteur dans ses gestes, il bougera plus et para\u00eetra moins crisp\u00e9. Cependant une certaine raideur dans sa d\u00e9marche reste, il n\u2019associe pas spontan\u00e9ment et r\u00e9pond toujours avec un temps de latence assez long, aux questions du meneur, pendant lequel il regarde les co-th\u00e9rapeutes les uns apr\u00e8s les autres avec un rictus fig\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>I1 arrive \u00e0 l\u2019heure maintenant. Une absence assez longue au psychodrame marquera le rythme des s\u00e9ances, absence li\u00e9e \u00e0 l\u2019institution et au psychodrame lui-m\u00eame. Ses parents peuvent l\u2019accompagner au Centre pour l\u2019aider \u00e0 venir.<br>Thomas vit et nous fait maintenant vivre des sc\u00e8nes avec une certaine qualit\u00e9 relationnelle, plus vivante: un bal ou un concert, o\u00f9 il se met en sc\u00e8ne comme chanteur m\u00eame si une certaine fr\u00e9n\u00e9sie domine parfois son jeu ex\u00e9cut\u00e9 dans le silence avec des mouvements saccad\u00e9s et r\u00e9p\u00e9titifs. Ces sc\u00e8nes o\u00f9 presque tous les co-th\u00e9rapeutes sont invit\u00e9s \u00e0 jouer sont aussi paradoxalement l\u2019occasion, avec le meneur, de parler de sa solitude, de son impossibilit\u00e9 \u00e0 se sentir \u00e0 l\u2019aise. Pour Thomas, sa solitude aurait d\u00e9but\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 12 ans, \u00e2ge o\u00f9 il aurait commenc\u00e9 le chinois. Le meneur, \u00e0 la suite d\u2019une association, lui demandera si il parle chinois, question auquel Thomas r\u00e9pondra par l\u2019affirmatif. Cette langue \u00e9trang\u00e8re s\u2019entendra dans chacun de ses oui&nbsp;: un oui prononc\u00e9 sur l\u2019expiration. D\u2019ailleurs, Thomas dit qu\u2019il ne dit pas oui mais \u00ab&nbsp;ui&nbsp;\u00bb, sa fa\u00e7on \u00e0 lui de ne pas faire comme tout le monde. Un des avantages \u00e0 ne pas \u00eatre normal selon lui. Cette question de la langue parle peut-\u00eatre de la rencontre avec lui. Parlons-nous la m\u00eame langue&nbsp;? Le psychodrame sera l\u2019occasion de mettre en sc\u00e8ne cette diff\u00e9rence de langue, ce rapport \u00e0 sa sexualit\u00e9 et \u00e0 l\u2019autre. Ses phrases deviendront compl\u00e8tes et l\u2019emploi du je, j-e, pour parler de lui s\u2019associera \u00e0 des \u00e9motions qu\u2019il mettra en mots comme la timidit\u00e9, le malaise, le rire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">S\u00e9bastien<\/h2>\n\n\n\n<p>S\u00e9bastien \u00e9tait tr\u00e8s impressionnant quand il a commenc\u00e9 le psychodrame il y a plusieurs ann\u00e9es. Cet adolescent de 16 ans se pr\u00e9sente comme gentil, timide et en aucun cas agressif \u00e0 ses yeux. Il est appliqu\u00e9, et fait des efforts pour \u00eatre un gar\u00e7on bien. Il se montre obs\u00e9quieux et dit souvent \u00ab&nbsp;cher M. Sullivan&nbsp;\u00bb, ou dans les jeux&nbsp;: \u00ab&nbsp;chers parents, ch\u00e8re m\u00e8re, cher p\u00e8re&nbsp;\u00bb, utilisant des formules de politesse ronflantes pour s\u2019adresser \u00e0 des intimes.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but du traitement il prend de nombreux m\u00e9dicaments. Peu \u00e0 peu les doses seront diminu\u00e9es, laissant appara\u00eetre d\u2019autres aspects de sa personnalit\u00e9. A chaque d\u00e9but de s\u00e9ance, il salue personnellement chaque co-th\u00e9rapeute en lui serrant la main et le nommant. Il offre une petite main molle et seulement le bout des doigts, autant de gestes ritualis\u00e9s de politesse qui tiennent lieu d\u2019\u00e9change relationnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res sc\u00e8nes qu\u2019il propose sont des sc\u00e8nes de promenade au parc, de restaurant avec ses parents, d\u2019activit\u00e9 sportive. Ces sc\u00e8nes, de fait banales, sont int\u00e9ressantes car elle sont propos\u00e9es sans affect apparent et ce qui surprend surtout c\u2019est la forme que prend l\u2019\u00e9nonc\u00e9, sans lien grammatical entre les diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments de la sc\u00e8ne&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019enfant, au parc, les parents&nbsp;\u00bb. Aucune action n\u2019est verbalis\u00e9e, tout semble ind\u00e9fini et impersonnel.<\/p>\n\n\n\n<p>On sent S\u00e9bastien sur ses gardes et rien d\u2019agressif ou d\u2019haineux ne doit troubler son monde qui risquerait de chavirer dans une violence qu\u2019il ne saurait contr\u00f4ler. Lors de sc\u00e8nes o\u00f9 perce l\u2019agressivit\u00e9, il devient de plus en plus impersonnel et servile. Tr\u00e8s t\u00f4t il investit le meneur de jeu et il installe une sorte de v\u00e9n\u00e9ration \u00e0 son endroit. Tout ce qu\u2019il dit est vrai et ne peut \u00eatre l\u2019objet d\u2019aucune critique.<\/p>\n\n\n\n<p>Un sentiment d\u2019\u00e9touffement envahit l\u2019\u00e9quipe qui fait des prodiges pour tenter de r\u00e9animer cet adolescent qui semble d\u00e9pourvu de mouvement de vie et pour lequel tout sentiment ou \u00e9motion li\u00e9s de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9 sont inavouables et peut-\u00eatre m\u00eame impensables. A ceci pr\u00e8s, qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion d\u2019une absence du meneur de jeu, alors que la s\u00e9ance \u00e9tait dirig\u00e9e par un jeune coll\u00e8gue, il a jou\u00e9 le meurtre de sa m\u00e8re. Ce comportement montre la fragilit\u00e9 de ses m\u00e9canismes de contention des contenus psychiques et la n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 il est d\u2019id\u00e9aliser le meneur de jeu et sans doute d\u2019autres personnages de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les sc\u00e8nes r\u00e9p\u00e9titives se succ\u00e8dent et trouvent finalement une r\u00e9solution partielle lors d\u2019une sc\u00e8ne de proc\u00e8s o\u00f9 il \u00e9voque les brimades des camarades de sa classe lorsqu\u2019il \u00e9tait en 5<sup>\u00e8me<\/sup> au coll\u00e8ge. Des adolescents se moquaient de lui et lui faisaient des remarques qui ont \u00e9voqu\u00e9 pour lui ses difficult\u00e9s d\u2019identification sexuelle. C\u2019est \u00e0 cette p\u00e9riode que commence ses troubles et que s\u2019est mis en place un d\u00e9lire de pers\u00e9cution. Dans cette sc\u00e8ne de proc\u00e8s, o\u00f9 il est la victime, il se montre dans une position sacrificielle. Par le jeu seront explor\u00e9es les diff\u00e9rentes r\u00e9ponses possibles \u00e0 de telles brimades et nous jouerons des sc\u00e8nes o\u00f9 les sentiments haineux et agressifs ne tombent pas n\u00e9cessairement sous le coup d\u2019une sanction terrifiante. Par la suite, S\u00e9bastien se montrera moins indigne et les injonctions qui l\u2019habitent quotidiennement seront quand m\u00eame moins envahissantes et moins pr\u00e9sentes bien qu\u2019il reste tr\u00e8s angoiss\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour mieux comprendre le fonctionnement du psychodrame voici une courte s\u00e9quence significative au regard des probl\u00e9matiques que pr\u00e9sente S\u00e9bastien&nbsp;: agressivit\u00e9 contenue ou exprim\u00e9e dans le rapport \u00e0 sa m\u00e8re, d\u00e9but de la maladie, processus identificatoire&nbsp;: S\u00e9bastien commence la s\u00e9ance en confiant qu\u2019il ne veut pas encore devenir adulte parce que ses probl\u00e8mes se sont d\u00e9clench\u00e9s \u00e0 l\u2019adolescence, il voudrait recommencer l\u2019adolescence, pour se venger de ceux qui lui ont fait du mal. Pierre lui propose de jouer cela&nbsp;: la vengeance. Il choisit trois adolescents, parmi les th\u00e9rapeutes, dont une n\u2019est pas l\u00e0 ce jour l\u00e0. Pierre lui fait remarquer qu\u2019elle est absente et lui demande pourquoi il la choisit. Il banalise, ne sait pas et choisit tout de suite une autre Dans la sc\u00e8ne, apr\u00e8s avoir poliment salu\u00e9 les trois adolescents, de but en blanc, il leur donne une claque \u00e0 chacun. Les trois s\u2019insurgent, mais il y ajoute des coups de pieds. Ils lui demandent ce qu\u2019ils lui ont fait mais il ne r\u00e9pond pas et continue de faire semblant de donner des coups. Pierre envoie une th\u00e9rapeute jouer la m\u00e8re&nbsp;: elle dit que son fils ne correspond pas \u00e0 ce qu\u2019elle attendait, mais S\u00e9bastien semble ne pas reconna\u00eetre sa m\u00e8re. La m\u00e8re dit qu\u2019elle est la th\u00e9rapeute absente.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre demande \u00e0 S\u00e9bastien si la co-th\u00e9rapeute qu\u2019il a choisie dans un premier temps, Caroline, alors qu\u2019elle \u00e9tait absente, n\u2019aurait pas pu avoir le r\u00f4le de sa m\u00e8re, par exemple, celle qui n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9sente dans la sc\u00e8ne et pourrait l\u2019affecter, avoir un effet sur lui. Il dit que non, sa m\u00e8re n\u2019a aucun effet sur lui. Mais il ajoute que sa m\u00e8re est blonde comme cette th\u00e9rapeute. Oui, peut-\u00eatre que Pierre a raison. A ce propos, il pense \u00e0 quelque chose. Il a lu qu\u2019un homme, \u00e0 sa naissance avait, comme lui, le cordon ombilical autour du cou et qu\u2019il aurait pu en mourir \u00e9trangl\u00e9. Cet homme \u00e9tait devenu \u00e9crivain. Il raconte que sa m\u00e8re se reproche souvent d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019origine de sa maladie parce qu\u2019\u00e0 sa naissance elle n\u2019\u00e9tait pas bien. Il ajoute que quand sa m\u00e8re se reproche la maladie de son fils, il lui dit qu\u2019elle n\u2019a pas \u00e0 s\u2019en vouloir, que ce n\u2019est pas de sa faute et qu\u2019elle n\u2019a pas \u00e0 culpabiliser. Pierre lui propose de jouer cette sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le jeu, la m\u00e8re se reproche de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 une bonne m\u00e8re, d\u2019\u00eatre la cause de la maladie de son fils. Il lui r\u00e9pond que ce n\u2019est pas de sa faute. La m\u00e8re et le fils dialoguent&nbsp;: elle continue \u00e0 se bl\u00e2mer, avec une certaine d\u00e9tresse, de la maladie de son fils, il lui r\u00e9pond sur un ton neutre presque distant et froid. Elle lui dit qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas bien quand il \u00e9tait petit, que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il est malade. Il r\u00e9pond que ce n\u2019est pas vrai, qu\u2019elle ne fumait pas, qu\u2019elle ne buvait pas. Elle n\u2019a donc rien \u00e0 se reprocher, ce n\u2019est pas de sa faute. Apr\u00e8s la sc\u00e8ne, Pierre rel\u00e8ve la distance de S\u00e9bastien envers sa m\u00e8re, il acquiesce, dit \u00ab&nbsp;oui, c\u2019est vrai&nbsp;\u00bb, mais n\u2019associe pas. Il s\u2019en va apr\u00e8s avoir salu\u00e9 tout le monde.<br>A son arriv\u00e9e la semaine suivante, S\u00e9bastien dit qu\u2019il a eu des angoisses pendant la semaine. Il a peur de tuer sa m\u00e8re. Alors qu\u2019il faisait la cuisine, il a pens\u00e9 \u00e0 la poignarder avec un couteau. Pierre lui dit que ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois qu\u2019il a ce type d\u2019angoisse. Il parle des d\u00e9buts de sa maladie, de sa d\u00e9pression pour laquelle il a \u00e9t\u00e9 admis au centre. Il avait une phobie des couteaux, pour ce qu\u2019il pouvait en faire. Il a peur de ses id\u00e9es, de l\u2019impulsion qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 r\u00e9aliser l\u2019id\u00e9e. C\u2019est la raison pour laquelle il \u00e9vite de s\u2019\u00e9nerver. Pierre lui fait remarquer que dans les s\u00e9ances pr\u00e9c\u00e9dentes il avait \u00e9voqu\u00e9 sa haine envers sa m\u00e8re. S\u00e9bastien r\u00e9pond qu\u2019il pense qu\u2019il a de la haine plut\u00f4t pour son p\u00e8re, et pas pour sa m\u00e8re. Il ajoute qu\u2019\u00e0 sa m\u00e8re il fait des bisous tout le temps. Pendant la discussion avec Pierre, lorsque ce dernier propose une id\u00e9e, il r\u00e9pond toujours en premier, que \u00ab&nbsp;c\u2019est vrai&nbsp;\u00bb ou que \u00ab&nbsp;c\u2019est une bonne question&nbsp;\u00bb. Pierre lui fait remarquer qu\u2019il est tr\u00e8s gentil.<br>La nomination et la reconnaissance de l\u2019agressivit\u00e9, voire de la haine envers la figure maternelle permettent \u00e0 S\u00e9bastien d\u2019abandonner peu \u00e0 peu sa pr\u00e9sentation de potiche bien \u00e9lev\u00e9e. Il devient moins machinal et il nous semble qu\u2019\u00e0 bas bruit, se profile pour lui, avec nous, un possible partage de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Les pens\u00e9es lancinantes, n\u00e9gatives, angoissantes d\u2019indignit\u00e9 li\u00e9es \u00e0 un v\u00e9cu de destruction et d\u2019agressivit\u00e9 pourront peut-\u00eatre se transformer et servir de support \u00e0 une relation avec l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Comment penser ce travail que nous faisons de semaine en semaine et dont nous venons de vous donner le t\u00e9moignage. C\u2019est ce que je vais tenter avec vous maintenant<\/h2>\n\n\n\n<p>Tout d\u2019abord, je remercie l\u2019\u00e9quipe de me suivre dans mon approche des choses. D\u2019o\u00f9 me vient-elle&nbsp;? J\u2019ai appris le psychodrame avec E. Kestemberg et puis avec Jean Gillibert, dont j\u2019ai repris les psychodrames, l\u2019un au Centre E. et J. Kestemberg, l\u2019autre ici m\u00eame au Centre Etienne Marcel. La premi\u00e8re m\u2019a mis le pied \u00e0 l\u2019\u00e9trier en me lan\u00e7ant dans le jeu (Allez-y Pierre&nbsp;: jouez&nbsp;!)&nbsp;; le second m\u2019a permis en plus de comprendre intellectuellement ce que je faisais au cours d\u2019un s\u00e9minaire sur les psychoses qui a frapp\u00e9 tous les esprits qui l\u2019ont suivi. Les sc\u00e8nes rapides, le rythme syncop\u00e9, l\u2019irruption d\u2019une association, la parfaite docilit\u00e9 des th\u00e9rapeutes au flux associatif qui se noue entre le patient et moi, c\u2019est E. Kestemberg qui me les a enseign\u00e9s avec la fougue et le courage qu\u2019on lui connaissait. Les grandes significations du psychodrame, les rapports fondamentaux entre le r\u00eave et le jeu, c\u2019est J. Gillibert qui m\u2019a appris \u00e0 les distinguer et \u00e0 m\u2019en servir comme des balises pour conduire le jeu psychodramatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes camarades ont d\u00e9crit nos s\u00e9ances et leur r\u00e9sultat&nbsp;: je vais essayer maintenant de d\u00e9gager leur fondement th\u00e9orique. Ainsi j\u2019aurai rendu hommage \u00e0 mes ma\u00eetres.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">I- Le psychodrame est un collectif. Doublement<\/h2>\n\n\n\n<p>Int\u00e9rieurement d\u2019abord. Remarque-t-on assez que la psych\u00e9 est une configuration de forces ou plus justement d\u2019instances qui sont souvent en conflit&nbsp;? C\u2019est Freud avec ses topiques, avec sa spatialisation de psych\u00e9 qui a introduit cette vision de notre int\u00e9riorit\u00e9&nbsp;: comme telle c\u2019est une vision collective. Il y a plusieurs \u00eatres en nous, on les appelle moi, surmoi, \u00e7\u00e0 et peut-\u00eatre que la liste n\u2019est pas close. Il n\u2019y avait que les fous qui \u00e9taient cliv\u00e9s ou d\u00e9doubl\u00e9s mais depuis Freud nous le sommes tous. Et cette s\u00e9paration interne n\u2019a fait qu\u2019accentuer notre besoin vital d\u2019unit\u00e9&nbsp;: on consulte, et de plus en plus, les \u00ab&nbsp;psy&nbsp;\u00bb, parce que l\u2019unit\u00e9 de soi n\u2019est pas donn\u00e9e une fois pour toutes, elle se perd et vraisemblablement les conditions ext\u00e9rieures, culturelles, accentuent encore ce sentiment d\u2019\u00e9chapper \u00e0 soi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Le psychodrame par la multiplication des intervenants figure d\u2019embl\u00e9e cette division de la psych\u00e9&nbsp;: les patients qui s\u2019y pr\u00e9sentent trouvent imm\u00e9diatement l\u2019occasion, c\u2019est nous qui la leur offrons en incarnant les divers r\u00f4les qu\u2019ils inventent, de reproduire les conflits d\u2019instances qui les habitent. Exemple&nbsp;: quand Romain, dans la s\u00e9ance sur laquelle je reviendrai, imagine une sc\u00e8ne avec un grand-p\u00e8re qui lui reproche ses mots orduriers, il reproduit certes une sc\u00e8ne de ses vacances mais plus encore une relation esp\u00e9r\u00e9e mais introuvable en lui, entre un surmoi protecteur qui saurait enfin lui interdire par le refoulement les mots qui le font tant souffrir, parce qu\u2019ils se transforment en ordres compulsifs qui menacent de s\u2019accomplir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est vraisemblable que cette int\u00e9riorit\u00e9 peupl\u00e9e, nombreuse, qui est la n\u00f4tre aujourd\u2019hui n\u2019a pas toujours exist\u00e9 et qu\u2019elle aura peut-\u00eatre une fin. De ce point de vue, l\u2019int\u00e9riorisation progressive en Occident a la m\u00eame valeur que les mythes constitutifs des cultures \u00e9loign\u00e9es de la n\u00f4tre. Les anthropologues nous diront comment les unes et les autres, l\u2019Occident et les autres cultures, ont constitu\u00e9 leur esprit et sa forme particuli\u00e8re. Si l\u2019on en croit Freud, il aura fallu des crimes, un crime initial (le parricide originaire) pour qu\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 se cr\u00e9e en Occident, une int\u00e9riorit\u00e9 qui a la forme d\u2019une culpabilit\u00e9 partag\u00e9e par tous. De ce point de vue, les maladies psychiques, et en particulier les psychoses, sont des difficult\u00e9s ou m\u00eame des impossibilit\u00e9s \u00e0 int\u00e9rioriser, \u00e0 se laisser habiter par cette culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les patients par le choix des sc\u00e8nes et par l\u2019introduction des personnages jou\u00e9s par les th\u00e9rapeutes travaillent avec notre aide \u00e0 cette int\u00e9riorisation. Ils s\u2019y opposent souvent au d\u00e9part (par exemple Thomas qui souhaite jouer une sc\u00e8ne o\u00f9 il descend seul au fond de la piscine, mani\u00e8re d\u2019\u00e9viter toute conflictualit\u00e9) mais ils sont, c\u2019est notre but, gagn\u00e9s par le jeu qui, lui, favorise cette int\u00e9riorisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce processus s\u2019accomplit lentement et en suivant des sch\u00e9mas ou des formules type que nous retrouvons \u00e0 des degr\u00e9s divers chez les patients. Ces sch\u00e9mas sont en m\u00eame temps des valeurs diff\u00e9rentes de l\u2019exp\u00e9rience humaine, ce qui veut dire que certaines sont plus souhaitables que d\u2019autres&nbsp;: elles correspondent en effet \u00e0 des modes d\u2019\u00eatre que la majorit\u00e9 des humains reconnaissent comme des situations existentielles enviables.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois formes, mais ce nombre pourrait varier, vont ainsi s\u2019\u00e9chelonner, de la plus sauvage \u00e0 la plus civilis\u00e9e. Ce sont, soulignons-le, trois formes d\u2019organisation collective.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re, le sacrifice, est au fondement de beaucoup de soci\u00e9t\u00e9s humaines&nbsp;: tous les patients au psychodrame y ont recours, souvent en d\u00e9but de traitement mais aussi dans les moments de r\u00e9gression. Quand S\u00e9bastien nous dit lors d\u2019une s\u00e9ance, \u00e0 un moment o\u00f9 par ailleurs il va avouer ses pens\u00e9es criminelles \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa m\u00e8re, qu\u2019il a mal fait au sport et que le professeur l\u2019a signal\u00e9 publiquement et ainsi l\u2019a humili\u00e9, il s\u2019offre \u00e0 nous en victime sacrificielle. Etre une victime, assure la coh\u00e9sion du groupe m\u00eame si c\u2019est aux d\u00e9pens de soi. Et le psychodrame montre l\u00e0 qu\u2019il est non seulement la figure de la psych\u00e9 interne mais \u00e9galement et imm\u00e9diatement une figure de la collectivit\u00e9 humaine, familiale d\u2019abord et sociale ensuite.<\/p>\n\n\n\n<p>Le proc\u00e8s, autre figure d\u2019arrangement du collectif, est une deuxi\u00e8me signification fondamentale r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par le groupe du psychodrame. A un moment ou l\u2019autre, les patients organisent par leurs jeux des proc\u00e8s, en g\u00e9n\u00e9ral, des figures int\u00e9rieures, les imagos. On juge un parent pour sa s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, on juge un th\u00e9rapeute parce qu\u2019il a mal jou\u00e9. Le proc\u00e8s est un mode d\u2019\u00eatre avec autrui infiniment plus haut de signification humaine que le sacrifice parce qu\u2019il est essentiellement un mode accept\u00e9 en commun de r\u00e9gulation des relations entre individus ou entre individus et collectivit\u00e9s. On ne discute pas un sacrifice mais on gagne ou on perd un proc\u00e8s.<br>Plus \u00e9lev\u00e9 encore, le partage, derni\u00e8re grande valeur v\u00e9hicul\u00e9e par le psychodrame&nbsp;: on la voit s\u2019imposer \u00e0 nous quand par exemple S\u00e9bastien de retour d\u2019une op\u00e9ration sacrificielle des amygdales nous lance en pleine sc\u00e8ne: \u00ab&nbsp;Etes-vous l\u2019ami des Dalles&nbsp;?&nbsp;\u00bb et que tout le monde \u00e9clate de rire avec lui.<br>Quand de pareils \u00e9v\u00e9nements se produisent, l\u2019\u00e9quipe et le patient d\u00e9couvrent souvent qu\u2019ils ont atteint les limites de ce que le psychodrame peut apporter&nbsp;: il est temps d\u2019arr\u00eater puisque l\u2019on peut vivre ensemble et partager le m\u00eame destin sexuel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">II- Le psychodrame et le jeu<\/h2>\n\n\n\n<p>Le psychodrame nous oblige, plus que d\u2019autres formes de traitement, \u00e0 tenir compte des valeurs du collectif, \u00e0 s\u2019en servir pour s\u2019orienter dans la cure. Mais ce n\u2019est peut-\u00eatre pas l\u00e0 ce qui d\u2019abord saute aux yeux du psychodramatiste d\u00e9butant, ce qui distingue pour lui imm\u00e9diatement le psychodrame des autres formes de prise en charge psychologiques.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le jeu, c\u2019est le fait de jouer qui diff\u00e9rencie le psychodrame des autres formes th\u00e9rapeutiques. Le jeu plut\u00f4t que quoi&nbsp;? Plut\u00f4t que la parole&nbsp;? Plut\u00f4t que l\u2019immobilit\u00e9 relative propre au divan&nbsp;? Le jeu contre l\u2019absence impos\u00e9e de mimiques repr\u00e9sentatives, plut\u00f4t que la r\u00e9duction n\u00e9cessaire du geste&nbsp;? Ces modulations de l\u2019expression qui d\u00e9terminent la cure classique de divan et dans une moindre mesure la th\u00e9rapie en face \u00e0 face ne sont pas \u00e0 vrai dire les oppos\u00e9s du jeu psychodramatique. Le psychodrame de ce point de vue ne fait que mettre \u00e0 la disposition du patient et du th\u00e9rapeute une plus vaste et plus libre expressivit\u00e9. On fait des gestes \u00ab&nbsp;interpr\u00e9tables&nbsp;\u00bb au psychodrame, on en fait moins par asc\u00e8se volontaire en th\u00e9rapie ou en psychanalyse mais ce n\u2019est qu\u2019affaire de degr\u00e9. La diff\u00e9rence du psychodrame ou sa nouveaut\u00e9 ne passe pas profond\u00e9ment par l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Le psychodrame se d\u00e9finit avant tout par le jeu. Celui des enfants ou celui des acteurs&nbsp;? Le jeu des enfants, sans aucun doute. Les liens entre le psychodrame et le th\u00e9\u00e2tre, m\u00eame s\u2019ils ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 sa naissance, ont \u00e9t\u00e9 vite rompus en particulier par l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise dont les Diatkine, Lebovici ou Kestemberg, psychanalystes d\u2019enfants et d\u2019adolescents ont \u00e9t\u00e9 les premiers et les plus glorieux repr\u00e9sentants. En effet, si le psychodrame a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 comme un traitement cathartique, l\u2019expression jou\u00e9e et mim\u00e9e des affects devant provoquer une d\u00e9charge lib\u00e9ratrice sur le mod\u00e8le de la catharsis aristot\u00e9licienne, il est vite devenu autre chose. Le jeu qui l\u2019habite n\u2019est pas celui du th\u00e9\u00e2tre et m\u00eame s\u2019il emprunte \u00e0 l\u2019art th\u00e9\u00e2tral nombre de ses mots usuels, il s\u2019en distingue profond\u00e9ment. A proprement parler, il n\u2019y a pas de r\u00f4le ou de sc\u00e8ne au psychodrame, et tout simplement d\u2019abord parce qu\u2019il n\u2019y a pas de public. On pourrait dire que quand le psychodrame s\u2019arr\u00eate, le temps du th\u00e9\u00e2tre commence, le temps de cette c\u00e9r\u00e9monie collective issue \u00e9galement des pratiques sacrificielles et que l\u2019Occident s\u2019est cr\u00e9\u00e9es, pourrait avoir lieu, mais nous ne sommes pas l\u00e0 pour \u00e7\u00e0\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La nouveaut\u00e9 du psychodrame vient de ce qu\u2019il oppose le jeu au r\u00eave. Syst\u00e9matiquement. Freud a invent\u00e9 le r\u00eave moderne&nbsp;: c\u2019est peut-\u00eatre sa plus grande intuition et <em>L\u2019Interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> son plus grand livre. Qu\u2019est-ce qui distingue le r\u00eave de tous les autres \u00e9v\u00e9nements psychiques&nbsp;? Pour Freud, le r\u00eave est l\u2019accomplissement d\u2019un souhait. C\u2019est l\u2019accomplissement qui est sa marque distinctive. Comme l\u2019hallucination, mais dans d\u2019autres conditions que cette derni\u00e8re, le r\u00eave affirme que c\u2019est fait, c\u2019est accompli. Tout r\u00eaveur se souvient \u00e0 son r\u00e9veil de ce sentiment \u00e0 nul autre pareil d\u2019y avoir \u00e9t\u00e9, d\u2019avoir v\u00e9cu une aventure parfois extravagante. Le cachet du r\u00eave, c\u2019est la r\u00e9alisation. Ce pouvoir de la psych\u00e9 du r\u00eaveur d\u2019accomplir par l\u2019image en lui donnant ainsi ce sentiment incomparable d\u2019y \u00eatre parvenu est une marque distinctive des humains. A moins que les animaux ne r\u00eavent\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Freud a compris qu\u2019en mettant en \u0153uvre un processus onirique, analogue \u00e0 celui du r\u00eave de la nuit, il pouvait esp\u00e9rer d\u00e9couvrir les secrets de ceux qui s\u2019y soumettaient, car ils profiteraient pour ainsi dire de l\u2019occasion pour accomplir leurs souhaits les plus cach\u00e9s. C\u2019est l\u00e0 une fa\u00e7on de d\u00e9crire la mise au point du dispositif de la cure de divan&nbsp;: c\u2019est une pr\u00e9disposition \u00e0 r\u00eaver ou \u00e0 retrouver dans une certaine mesure les conditions du travail du r\u00eave de la nuit. D\u2019ailleurs, certains patients ne peuvent pas se soumettre \u00e0 une telle situation tant la propension \u00e0 la r\u00e9alisation des souhaits est forte chez eux au point que la nuit envahirait leur vie vigile. C\u2019est le cas de nombreux psychotiques, la psychose se r\u00e9v\u00e9lant souvent \u00eatre une pareille inversion du r\u00eave et du vigile. R\u00eave et d\u00e9lire ont un grand nombre de points communs, ils se ressemblent dans leur forme ou encore dans leur strat\u00e9gie commune de vouloir \u00e9viter d\u2019\u00eatre compris par celui qui en entend le r\u00e9cit ou est t\u00e9moin de sa manifestation.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00eave et le d\u00e9lire, ou encore la tentation du d\u00e9lire dans la psychose, diff\u00e8rent n\u00e9anmoins fondamentalement l\u2019un de l\u2019autre. Le r\u00eave, contrairement \u00e0 la psychose, et parce qu\u2019il est ench\u00e2ss\u00e9 dans le sommeil peut exhiber ses contenus assez impun\u00e9ment. Le psychotique anim\u00e9 du pouvoir de r\u00e9aliser ou d\u2019accomplir des souhaits qui sont souvent contraires aux r\u00e8gles communes se sent traqu\u00e9 \u00e0 la fois par sa puissance int\u00e9rieure et \u00e0 la fois par le milieu ou l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, t\u00e9moins de ces accomplissements interdits. Or rien ne vient autant r\u00e9soudre ce conflit que le jeu. Le jeu, c\u2019est Freud qui nous l\u2019a enseign\u00e9, modifie notre rapport \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Dans une situation de d\u00e9s\u00e9quilibre par rapport \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur -la m\u00e8re est absente, la r\u00e9alit\u00e9 est d\u00e9cevante- il r\u00e9tablit par sa puissance d\u2019actualisation un \u00e9quilibre qui mena\u00e7ait de dispara\u00eetre. Le jeu sauve du r\u00eave parce qu\u2019il r\u00e9alise un tout autre mode d\u2019identification \u00e0 l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9&nbsp;: le r\u00eave aurait plut\u00f4t tendance \u00e0 nier l\u2019ext\u00e9rieur ou \u00e0 l\u2019organiser enti\u00e8rement selon ses sch\u00e9mas. A l\u2019oppos\u00e9, le jeu exalte le pr\u00e9sent, le dehors et la pr\u00e9sence \u00e0 soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Prenons un exemple&nbsp;: Romain nous dit souvent, encore maintenant, m\u00eame si cette force compulsive de r\u00e9alisation est moins forte, qu\u2019il a des mots dans la t\u00eate qui risquent d\u2019aboutir \u00e0 leur r\u00e9alisation, des mots de violence toujours. Nous jouons ces impulsions \u00ab&nbsp;d\u00e9lirantes&nbsp;\u00bb. Soit&nbsp;: nous les r\u00e9alisons en y ajoutant la puissance de transformation du jeu. L\u2019accompli-jou\u00e9, c\u2019est le m\u00eame et pas tout \u00e0 fait le m\u00eame que ce qui est \u00e0 la fois craint et attendu. R\u00e9cemment Romain revient avec une proposition de jeu \u00e0 la fois semblable et diff\u00e9rente et o\u00f9 l\u2019on voit les r\u00e9sultats de notre strat\u00e9gie de jeu&nbsp;: son grand-p\u00e8re lui reproche les mots orduriers qu\u2019il emploie. Cela signifie pour nous qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 moins d\u00e9pourvu devant ses pens\u00e9es, ses mots compulsifs. Au cours de la m\u00eame s\u00e9ance, je demande \u00e0 Romain \u00e0 quoi il jouait quand il \u00e9tait petit. \u00ab&nbsp;Aux <em>Playmobil<\/em>&nbsp;\u00bb. Je lui propose de choisir ses <em>Playmobil<\/em> parmi les th\u00e9rapeutes&nbsp;: il choisit trois femmes. Dans le jeu, elles veulent savoir qui elles incarneront&nbsp;: \u00ab&nbsp;la princesse, la femme battue et la femme de m\u00e9nage&nbsp;\u00bb dit-il. J\u2019enverrai peu apr\u00e8s une autre femme, purement femme celle-l\u00e0. Il me regardera alors intens\u00e9ment et demandera \u00e0 arr\u00eater le jeu, d\u00e9montrant par l\u00e0 \u00e0 la fois l\u2019attrait pour le jeu et jusqu\u2019\u00e0 un certain point son impossibilit\u00e9 de s\u2019y laisser aller.<br>On vient donc au psychodrame pour apprendre \u00e0 jouer, pour d\u00e9velopper en soi-m\u00eame sa puissance salvatrice. De ce point de vue, rien ne s\u2019oppose autant \u00e0 la psychose que le jeu. Et c\u2019est la raison pour laquelle, nous sommes attach\u00e9s \u00e0 cette technique \u00e0 l\u2019H\u00f4pital de Jour du Centre Etienne Marcel.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9847?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a plusieurs formes de psychodrame. Qu\u2019il soit individuel (avec un patient) ou de groupe (avec plusieurs patients). 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