{"id":9766,"date":"2021-08-22T07:30:37","date_gmt":"2021-08-22T05:30:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/vols-de-savoirs-2\/"},"modified":"2021-09-20T11:12:03","modified_gmt":"2021-09-20T09:12:03","slug":"vols-de-savoirs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/vols-de-savoirs\/","title":{"rendered":"Vols de savoirs"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans son article, <em>Histoire et trauma dans les \u00e9crits autobiographiques des \u00e9crivains antillais<\/em>, Anne Levallois<sup>1<\/sup> inaugurait sa communication par un propos qui ne laissait pas de l\u2019\u00e9tonner&nbsp;: alors qu\u2019un Robert Antelme se saisissait de la traite n\u00e9gri\u00e8re pour dire la \u00ab&nbsp;repr\u00e9sentation embl\u00e9matique de l\u2019horreur et de l\u2019avilissement&nbsp;\u00bb (L\u2019esp\u00e8ce humaine), des \u00e9crivains cr\u00e9oles comme Chamoiseau, Confiant ou Glissant pouvaient reconna\u00eetre dans \u00ab&nbsp;le ventre du bateau n\u00e9grier&nbsp;\u00bb leur \u00ab&nbsp;cr\u00e9ation du monde&nbsp;\u00bb. Comment ces derniers, descendants d\u2019une histoire qui leur avait \u00e9t\u00e9 absolument confisqu\u00e9e, ont-ils pu se d\u00e9brouiller de l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019esclavage colonial, en faire sentir toute la violence, pour parvenir \u00ab&nbsp;\u00e0 se penser <em>cr\u00e9oles<\/em> dans une situation radicalement nouvelle&nbsp;\u00bb, au-del\u00e0 de leur histoire traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9tude d\u2019Anne Levallois nous montre la voie trac\u00e9e par quelques \u00e9crivains pour affronter cette hantise du trauma collectif qui est un trauma renouvel\u00e9 pour chaque sujet quand il vient \u00e0 rencontrer par exemple la signification sociale du m\u00e9tissage et donc de la couleur de peau, ou le rejet de la langue et de la culture cr\u00e9ole par les institutions, le cr\u00e9ole devenant \u00ab\u00a0signe du frustre et du violent\u00a0\u00bb, comme le dit Chamoiseau, ou encore \u00ab\u00a0patois de n\u00e8gres sauvages et de coulis malpropre\u00a0\u00bb comme le serinait \u00e0 Confiant sa ma\u00eetresse d\u2019\u00e9cole, \u00ab\u00a0dame de France, comme on dit, noire comme un p\u00e9ch\u00e9 mortel\u00a0\u00bb (p. 191). Autant d\u2019indices du redoutable \u00ab\u00a0processus d\u2019id\u00e9alisation qui a fait perdurer l\u2019ordre colonial\u00a0\u00bb jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, cons\u00e9quence d\u2019un \u00ab\u00a0clivage entre le v\u00e9cu domin\u00e9 et d\u00e9valoris\u00e9 de la couleur et le savoir id\u00e9alis\u00e9 du blanc\u00a0\u00bb (p.191). Face \u00e0 de tels processus d\u2019id\u00e9alisation et \u00e0 un certain type de savoir, Edouard Glissant reprend \u00e0 son compte l\u2019exergue d\u2019un historien et po\u00e8te antillais, Braithwate, \u00e0 propos d\u2019un ensemble de travaux sur l\u2019histoire de la Cara\u00efbe\u00a0: \u00ab\u00a0<em>The unity is submarine<\/em>\u00a0\u00bb. Il en propose l\u2019interpr\u00e9tation suivante\u00a0: \u00ab\u00a0Ils sem\u00e8rent dans les fonds les boulets de l\u2019invisible.\u00a0\u00bb Cet exergue semble significatif de l\u2019invitation de Glissant \u00e0 une pens\u00e9e radicale du trauma. C\u2019est qu\u2019en effet pour lui, cette unit\u00e9 ne se fonde pas sur l\u2019un, mais sur la Relation, au sens o\u00f9 il existe une transversalit\u00e9 des relations dans la Cara\u00efbe, sur fond d\u2019invisibilit\u00e9. Or nous dit-il, ne rien vouloir savoir de cette invisibilit\u00e9, c\u2019est \u00eatre esclave de l\u2019esclavage<sup>2<\/sup>. Ces \u00ab\u00a0boulets de l\u2019invisible\u00a0\u00bb en r\u00e9f\u00e9rence aux \u00ab\u00a0africains lest\u00e9s de boulets et jet\u00e9s par dessus bords, chaque fois qu\u2019un navire n\u00e9grier se trouvait poursuivi par des ennemis et s\u2019estimait trop faible pour soutenir le combat<sup>3<\/sup>\u00a0\u00bb, constituent la m\u00e9taphore des histoires diversifi\u00e9es dans la Cara\u00efbe mais convergent souterrainement. Faire savoir les histoires, c\u2019est restituer les faits et donner statut d\u2019\u00e9v\u00e9nements \u00e0 ce qui \u00e9tait non-histoire et non-\u00e9v\u00e9nement, en vertu d\u2019un savoir confisqu\u00e9 \u00ab\u00a0absence \u00e0 toute d\u00e9cision et \u00e0 toute maturation<sup>4<\/sup>\u00a0\u00bb qui concerne le peuple. Savoir confisqu\u00e9 est moins \u00e0 entendre comme un savoir dont on aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9, mais comme un savoir qui n\u2019a pas pu advenir comme tel puisque les faits ne permettaient pas une telle subjectivation. Il ne s\u2019agit donc pas pour Glissant de r\u00e9v\u00e9ler l\u2019unit\u00e9 qu\u2019il y avait dans l\u2019Histoire, mais de faire appara\u00eetre l\u2019unit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait rien. \u00ab\u00a0Un peuple sans \u00e9v\u00e9nement, un peuple coup\u00e9 du monde est un peuple qui ne se voit pas et ne se pense pas<sup>5<\/sup>\u00bb. L\u2019esclavage colonial se pr\u00e9sente ainsi comme le vol sans sujet d\u2019un savoir \u00e0 l\u2019origine, dont le geste de violence par un effet de translation d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre, avec des effets d\u2019interdit portant sur le savoir lui-m\u00eame, produit une incarc\u00e9ration dans le trauma. En reprenant \u00e0 son compte <em>The unity is submarine<\/em>, Glissant d\u00e9place le lieu de l\u2019ali\u00e9nation, des colons vers le non-savoir \u2013 l\u2019unit\u00e9 sous-marine et transversale\u00a0: il y a donc un geste \u00e9v\u00e9nementiel de Glissant qui situe le ma\u00eetre au lieu du non-savoir. Or cette incarc\u00e9ration dans et par le trauma, vol d\u2019un savoir qu\u2019il n\u2019y a pas et dont on est l\u2019esclave, est \u00e9tonnamment congruente avec les pertes brutales dans l\u2019enfance (deuil d\u2019un parent, abandon) ou encore avec le deuil d\u2019un nourrisson. Comment faire dans une analyse avec ces savoirs qu\u2019il n\u2019y a pas\u00a0? Comment accueillir un savoir qui n\u2019a pas exist\u00e9\u00a0? Je fais ici l\u2019hypoth\u00e8se, avec cet arri\u00e8re plan Carib\u00e9en, que ces pertes s\u00e8ches, sans rituels pour les accueillir, sutur\u00e9es du m\u00eame silence que celui qui entoura les boulets sous-marins, peuvent \u00eatre l\u2019occasion, dans la cure, de faire circuler \u00e0 nouveau ce savoir incarc\u00e9r\u00e9, et exister cette parole \u00ab\u00a0rentr\u00e9e dans la gorge avec le premier cri<sup>6<\/sup>\u00a0\u00bb. L\u2019histoire d\u2019un enfant f\u00fbt \u00e0 l\u2019origine de ces questionnements, autour de ces \u00ab\u00a0vols de savoirs\u00a0\u00bb, entre d\u00e9possession et circulation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le petit Louis<\/h2>\n\n\n\n<p>Louis est issu d\u2019une famille carib\u00e9enne. Il a 10 ans quand il m\u2019est adress\u00e9. N\u00e9 de p\u00e8re inconnu pour ses proches, sa m\u00e8re est morte, probablement suicid\u00e9e, quand il avait quelques mois. Il a un fr\u00e8re et une s\u0153ur a\u00een\u00e9s, le fr\u00e8re fut abandonn\u00e9 et plac\u00e9 \u00e0 la naissance et ressurgira dans le paysage familial plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re. D\u2019apr\u00e8s sa tante, Louis vient pour remplacer ce fr\u00e8re abandonn\u00e9. Le tribunal, \u00ab&nbsp;sous la pression&nbsp;\u00bb de la famille pour qu\u2019elle s\u2019en charge, dira sa tante, octroie la garde de Louis \u00e0 cette derni\u00e8re et son mari qui ont d\u00e9j\u00e0 deux enfants. L\u2019a\u00een\u00e9 des fr\u00e8res de Louis ira chez une autre tante, aux Antilles. Quand qu\u2019il n\u2019a pas encore 3 ans, \u00e0 la garderie puis \u00e0 l\u2019\u00e9cole, Louis crie, vocif\u00e8re, est \u00e9nur\u00e9tique et encopr\u00e9tique, mord et griffe les autres enfants sur qui il a le dessus malgr\u00e9 son petit gabarit. Sa tante rapporte des paroles d\u2019autres parents qui la blesse particuli\u00e8rement&nbsp;: \u00ab&nbsp;il a abim\u00e9 mon enfant&nbsp;\u00bb, a dit un jour une m\u00e8re. Louis est un enfant d\u00e9rangeant pour sa tante&nbsp;: ce ne sont pas seulement les autres qu\u2019il abime ainsi, c\u2019est elle. Alors, pour se prot\u00e9ger des regards, elle le change d\u2019\u00e9cole ou de garderie. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, Louis aime bien jouer avec son beau-p\u00e8re qui a d\u2019ailleurs insist\u00e9 pour le recueillir, mais il le trouvait d\u00e9j\u00e0 trop impr\u00e9visible. Et si ses productions \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e9taient remarqu\u00e9es, Louis les d\u00e9truisait aussit\u00f4t termin\u00e9es. En plein d\u00e9sarroi, sa tante lui dressait des listes de bonne conduite qu\u2019il devait apprendre par c\u0153ur et r\u00e9citer chaque matin &#8211; il s\u2019ex\u00e9cutait. Ces difficult\u00e9s donn\u00e8rent lieu \u00e0 des consultations de guidance qui lui permirent, bon an mal an, de poursuivre plut\u00f4t bien sa scolarit\u00e9, malgr\u00e9 une entr\u00e9e rat\u00e9e en primaire. Mais voil\u00e0 qu\u2019approche l\u2019\u00e2ge canonique de l\u2019adolescence, per\u00e7u par sa m\u00e8re d\u2019adoption comme une menace &#8211; divorc\u00e9e d\u00e9sormais, elle ne veut pas se retrouver seule avec \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb&nbsp;: elle l\u2019am\u00e8ne donc consulter. Tout se passe pourtant bien \u00e0 la maison. Les a\u00een\u00e9s ont second\u00e9 leur m\u00e8re divorc\u00e9e. Les difficult\u00e9s de comportement de Louis auraient en effet \u00e9touff\u00e9 la relation avec son mari, et sa tante l\u2019a choisi, lui \u2013 \u00ab&nbsp;on n\u2019abandonne pas ses enfants&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Sauf qu\u2019en se l\u2019appropriant ainsi comme m\u00e8re, c\u2019est la menace d\u2019un corps \u00e9tranger qui loge \u00e0 la maison qui p\u00e8se sur elle. Il la menace en tant que femme, comment aura-t-elle le temps d\u2019\u00eatre femme, d\u00e9sormais&nbsp;? Il n\u2019est pas question que Louis l\u2019en emp\u00eache. Mais elle ne peut pas non plus ne pas \u00eatre m\u00e8re (on n\u2019abandonne pas ses enfants), c\u2019est un imp\u00e9ratif h\u00e9rit\u00e9 de sa propre m\u00e8re. Et il y a comme une revanche \u00e0 prendre sur sa s\u0153ur d\u00e9c\u00e9d\u00e9e (m\u00e8re de Louis) devant sa m\u00e8re. Louis, quant, \u00e0 lui vient me voir \u00ab&nbsp;surtout pour rassurer tata&nbsp;\u00bb, mais veut qu\u2019on l\u2019aide, d\u2019abord \u00e0 cause de son \u00ab&nbsp;h\u00e9sitation&nbsp;\u00bb lors des \u00e9valuations.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance o\u00f9 je le re\u00e7ois seul, il me raconte un cauchemar d\u2019enfance qui le trouble encore aujourd\u2019hui&nbsp;: au sein d\u2019une famille tueuse, il jouait avec une poup\u00e9e, tous, m\u00eame le b\u00e9b\u00e9, voulaient le tuer dans son lit. Sur fond de v\u0153ux de mort le concernant, Louis se plaint alors de deux sympt\u00f4mes&nbsp;: une ancienne anorexie mentale qui l\u2019emp\u00eacherait de grandir comme il voudrait &#8211; et il compte bien trouver quelque nourriture dans la cure (d\u00e8s qu\u2019il comprend qu\u2019il peut \u00e9carter sa tante de l\u2019espace de la cure, il se met \u00e0 avoir faim en s\u00e9ance), et la crainte assez persistante de d\u00e9cevoir cette tante-m\u00e8re, qui le suspend \u00e0 l\u2019h\u00e9sitation lors des \u00e9valuations scolaires alors qu\u2019il est tr\u00e8s bon \u00e9l\u00e8ve. Et puis il y a cette figure fantomatique du p\u00e8re&nbsp;: il existe une photo d\u2019hommes inconnus, transmise par sa m\u00e8re qui a pu dire que l\u2019un \u00e9tait le p\u00e8re sans pr\u00e9ciser lequel, ni donner de nom. Et ce beau-p\u00e8re qui l\u2019a \u00e9lev\u00e9 quelques ann\u00e9es avant de partir sans demander son reste.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019identification aux v\u0153ux de mort<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019identification aux v\u0153ux de mort indiqu\u00e9e par le r\u00eave racont\u00e9 \u00e0 son entr\u00e9e en analyse, va occuper une place centrale dans la cure de Louis. Le r\u00eave trouvera confirmation de cette place sous transfert quand il me demandera malicieusement\u00a0: \u00ab\u00a0Vous voulez me tuer\u00a0? M\u2019enterrer cach\u00e9 dans un coin de la pi\u00e8ce et je viendrai vous hanter\u00a0?\u00a0\u00bb, mais pour me dire aussit\u00f4t qu\u2019il voudrait bien avoir le b\u00e9b\u00e9 <em>Godzilla<\/em>, l\u2019am\u00e9ricain, celui qui est le seul rescap\u00e9 de l\u2019histoire. Ce qu\u2019il veut, ce n\u2019est pas le dragon qui tue, qui crache du feu, c\u2019est un dragon domestique. <em>Godzilla<\/em> est un monstre classique du cin\u00e9ma japonais, dragon pr\u00e9historique qui, enfoui sous terre, f\u00fbt r\u00e9veill\u00e9 par des essais nucl\u00e9aires et se mit \u00e0 tout d\u00e9truire sur son passage, jusqu\u2019\u00e0 renverser sa position pour s\u2019\u00e9riger en d\u00e9fenseur de l\u2019humanit\u00e9. Louis, en questionnant le d\u00e9sir de sa m\u00e8re, veut ce b\u00e9b\u00e9-monstre, am\u00e9ricain et non plus japonais, sp\u00e9cialement parce qu\u2019il est styl\u00e9. Le b\u00e9b\u00e9 acceptable, qui revient d\u2019entre les morts &#8211; ou des entrailles de la terre, c\u2019est le b\u00e9b\u00e9 styl\u00e9. Le style fait pour Louis d\u00e9choir le monstrueux, il est aussi l\u2019indice de la domestication. Quant \u00e0 la hantise, elle l\u2019a accompagn\u00e9 des ann\u00e9es sous la forme d\u2019une peur panique des morts-vivants, des zombies, qui cessa quant il apprit qu\u2019il avait un fr\u00e8re \u2013 celui dont il serait venu en remplacement pour sa m\u00e8re qui l\u2019avait abandonn\u00e9. Louis pourrait donc consentir \u00e0 ce que je me d\u00e9barrasse de lui \u00e0 condition qu\u2019il soit enfoui chez moi pour pouvoir me hanter et revenir un jour sous la forme d\u2019un b\u00e9b\u00e9 domestiqu\u00e9 ou styl\u00e9. Dans ce temps de la cure, il me met en place de m\u00e8re meurtri\u00e8re qu\u2019il cherche \u00e0 pacifier \u2013 l\u2019apaisement de la peur panique des zombies au retour du fr\u00e8re qu\u2019il a remplac\u00e9 permet d\u2019apercevoir une autre possibilit\u00e9 que la mort. Par ailleurs, la domestication par le style (le b\u00e9b\u00e9 styl\u00e9) est l\u2019indice d\u2019une voie pour une r\u00e9solution \u00e0 venir de cette identification aux v\u0153ux de mort suppos\u00e9 de sa m\u00e8re. Peu de temps apr\u00e8s la s\u00e9ance\u00a0<em>Godzilla<\/em>, un dessin ex\u00e9cut\u00e9 aux beaux-arts fut retenu pour une publication locale &#8211; il repr\u00e9sentait un dragon, quelle ne fut pas sa stupeur quand il r\u00e9alisa qu\u2019il avait oubli\u00e9 de le signer en son nom propre\u00a0! (qu\u2019il n\u2019avait pas pu\u00a0?)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Nourrir l\u2019Autre<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa6\">Une premi\u00e8re phase de la cure de Louis va \u00eatre l\u2019occasion pour lui de v\u00e9rifier la toxicit\u00e9 pour \/ de l\u2019Autre. Il me pr\u00e9parera nombre festins qu\u2019il faudra d\u00e9guster ensemble, qui seront l\u2019occasion de m\u2019exposer ses th\u00e9ories concernant la croissance. Par exemple la fr\u00e9quence des passages \u00e0 la selle de son fr\u00e8re, compar\u00e9e \u00e0 son aspect physique, lui permet de d\u00e9signer son encopr\u00e9sie infantile comme cause de sa maigreur actuelle \u2013 Louis a d\u2019ailleurs d\u00e9velopp\u00e9 une grande capacit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9tention excr\u00e9mentielle. Mais il peut imputer \u00e9galement sa maigreur aux cigarettes que fumait sa m\u00e8re pendant sa grossesse, assertion qu\u2019il renverse aussit\u00f4t puisqu\u2019il sait, sans savoir comment, que maigre, elle \u00e9tait en bonne sant\u00e9, puis que malade, elle a grossi. Il m\u2019explique \u00e9galement qu\u2019il a tr\u00e8s peur de m\u2019ennuyer s\u2019il n\u2019a rien \u00e0 dire et s\u2019empresse alors de me pr\u00e9parer \u00e0 manger. Ces \u00e9l\u00e9ments sont autant d\u2019indices d\u2019une grossesse per\u00e7ue comme toxique pour la m\u00e8re, et son encopr\u00e9sie appara\u00eet au regard de sa th\u00e9orie comme une tentative de tout lui donner, jusqu\u2019\u00e0 sa propre mort&nbsp;: ne pouvant plus rien donner car ne pouvant plus rien retenir, il se donne alors \u00e0 l\u2019Autre comme mort, alors qu\u2019il tentait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de se l\u2019approprier sur un mode cannibalique. Avoir faim me r\u00e9p\u00e8tera-t-il plusieurs fois, c\u2019est \u00eatre en danger de mort, c\u2019est risquer de se faire dessus. Ces jeux de nourrissages qui se substituent souvent \u00e0 la parole dans la cure reviendront r\u00e9guli\u00e8rement, et sur le mode de l\u2019oblativit\u00e9, qui est la condition pour que naisse sa propre faim. Ils prirent une autre dimension quand il me raconta ses mots rapport\u00e9s de sa m\u00e8re \u00e0 son propos qui donn\u00e8rent toute leur saveur \u00e0 l\u2019oblation&nbsp;: \u00ab&nbsp;ne lui donnez pas trop de biberons, et pr\u00e9parez son biberon avec du lait de vache, pour pas qu\u2019il grossisse&nbsp;\u00bb&nbsp;! C\u2019est donc le prolongement de son propre corps qu\u2019elle per\u00e7oit dans son fils, elle qui s\u2019est probablement donn\u00e9e la mort\u2026 Louis quoiqu\u2019il en soit, s\u2019identifie \u00e0 ce qui semble animer sa m\u00e8re&nbsp;: la perspective de sa propre mort. Mais cette identification a sans doute lieu apr\u00e8s coup&nbsp;: il n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 la ranimer, et le voil\u00e0 toxique pour sa m\u00e8re de substitution&nbsp;: il l\u2019ab\u00eeme dans sa f\u00e9minit\u00e9, elle le met donc en position de lui voler quelque chose, elle n\u2019attend rien de lui, il est encopr\u00e9tique. Et le voil\u00e0 fix\u00e9 \u00e0 la parole fatidique&nbsp;: manger, c\u2019est mourir, ou tuer &#8211; ce qu\u2019il acte par son cannibalisme. Cette parole de sa m\u00e8re, il ne put toutefois m\u2019en parler qu\u2019apr\u00e8s que j\u2019occupai une autre place dans le transfert, qui eu lieu dans le cadre du retour du fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le retour du fr\u00e8re<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa7\">Il v\u00eent un jour \u00e0 rencontrer son fr\u00e8re abandonn\u00e9 et il tint absolument \u00e0 me l\u2019amener en s\u00e9ance. Le fr\u00e8re s\u2019empressa fi\u00e8rement d\u2019accompagner Louis \u00e0 la salle de boxe, o\u00f9 il souhaitait l\u2019inscrire. Louis d\u00e9clina l\u2019inscription au motif que \u00ab\u00a0\u00e7a l\u2019emp\u00eacherait de grandir\u00a0\u00bb Cette visite du fr\u00e8re infl\u00e9chit le transfert. Il m\u2019expliqua qu\u2019il avait eu le besoin imp\u00e9rieux de consulter le dictionnaire pour y chercher le mot \u00ab\u00a0zombie\u00a0\u00bb, sans savoir pourquoi &#8211; on se souvient que sa terreur des zombies, qui faisait le r\u00e9gal de son fr\u00e8re-cousin, c\u00e9da lorsque Louis appris l\u2019existence de ce second fr\u00e8re r\u00e9el, plusieurs ann\u00e9es auparavant. D\u00e9couvrant les origines vaudou du mot<sup>7<\/sup>, il identifia \u00ab\u00a0zombie\u00a0\u00bb avec \u00ab\u00a0sorcier antillais\u00a0\u00bb, qui en serait plut\u00f4t le p\u00e8re puisqu\u2019il vient r\u00e9veiller le mort, tout en reconnaissant avoir probablement r\u00eav\u00e9 cette signification. Il faut porter cr\u00e9dit \u00e0 cette dimension de r\u00eave. Alors donc qu\u2019il v\u00e9rifiait que je pouvais r\u00e9sister \u00e0 ses attaques, et notamment le versant vital du nourrissage \u2013 jusqu\u2019\u00e0 se livrer en p\u00e2ture pour pouvoir me hanter, en une demande d\u2019amour inconditionnel, il m\u2019apporte son fr\u00e8re en chair et en os. Il convoque un sorcier antillais, soit celui qui a le pouvoir de r\u00e9veiller sa m\u00e8re d\u2019entre les morts &#8211; de la r\u00e9veiller au d\u00e9sir, au d\u00e9sir, notamment d\u2019avoir un fils vivant &#8211; elle a pu l\u2019abandonner si elle le mettait en danger. Un p\u00e8re &#8211; le sorcier antillais, a la puissance de r\u00e9veiller la m\u00e8re pour dire au fils qu\u2019elle le veut bien vivant (dans la mythologie familiale, Louis est \u00e0 la place de ce fr\u00e8re laiss\u00e9 en vie.) Il me d\u00e9signa comme arbitre du combat entre deux fr\u00e8res sur un ring\u00a0! Malheureusement pour Louis, son fr\u00e8re figure un impossible pour sa tante, son existence la ronge de l\u2019int\u00e9rieur comme un corps \u00e9tranger. Il y a impossibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre la m\u00e8re de Louis si l\u2019\u00e9tranger est son fr\u00e8re\u00a0: l\u2019injonction qui la portait \u00e0 se charger de \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb parce qu\u2019\u00ab\u00a0on abandonne pas ses enfants\u00a0\u00bb ne justifierait plus la valeur de son acte aupr\u00e8s de sa m\u00e8re (la grand-m\u00e8re de Louis). Dans l\u2019immense col\u00e8re de sa tante, Louis redevient le \u00ab\u00a0paquet\u00a0\u00bb, dont elle a d\u00e9j\u00e0 cherch\u00e9 \u00e0 se d\u00e9lester symboliquement, notamment en donnant une autorit\u00e9 de tutelle sur Louis \u00e0 la s\u0153ur a\u00een\u00e9e qui a vite trouv\u00e9 du travail dans le sous-continent Indien. Louis ne bronche pas\u00a0: rapidement, tous les ponts avec son fr\u00e8re sont coup\u00e9s. La place du fr\u00e8re, en revanche, dans la cure f\u00fbt tout \u00e0 fait pr\u00e9serv\u00e9e \u2013 qu\u2019il me l\u2019ait amen\u00e9 en s\u00e9ance f\u00fbt sans doute salutaire. Louis se mit alors \u00e0 me raconter sa th\u00e9orie des douleurs\u00a0: en somnambule, supposait-il, il se cognait la nuit et se r\u00e9veillait le matin avec de petites douleurs &#8211; mais il m\u2019expliqua d\u2019une part que tout petit, sa m\u00e8re le secouait parce qu\u2019il \u00e9tait trop agit\u00e9 (il parle alors de sa tante), et d\u2019autre part que des bosses sur sa t\u00eate le g\u00eanait parce que sa m\u00e8re ne lui avait pas assez mass\u00e9 le front quand il \u00e9tait b\u00e9b\u00e9. C\u2019est alors seulement qu\u2019il me raconta la parole fatidique du lait de vache. Elle ne put \u00eatre exprim\u00e9e que lorsqu\u2019il put formuler l\u2019existence de quelques carences de soin maternel (n\u00e9anmoins \u00e9clips\u00e9es par sa th\u00e9orie des douleurs) et que l\u2019adresse \u00e0 un p\u00e8re-sorcier f\u00fbt possible.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La r\u00e9appropriation de la nourriture<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa8\">Un ensemble de s\u00e9ances f\u00fbt alors l\u2019occasion de s\u00e9parer le bon du mauvais &#8211; en un rejet massif de toute la production antillaise, dont il r\u00e9ussissait \u00e0 se d\u00e9caler astucieusement par l\u2019utilisation de currys asiatiques. Au fil de l\u2019exposition d\u2019une recette il tr\u00e9bucha de fa\u00e7on spectaculaire sur un mot apr\u00e8s moult b\u00e9gaiements pour \u00e9noncer triomphalement&nbsp;: \u00ab&nbsp;as-sais-ossement&nbsp;\u00bb (\u00e0 propos de l\u2019assaisonnement des salades qu\u2019il pr\u00e9parait \u00e0 sa tante). Je lui pointais le \u00ab&nbsp;ah ces ossements&nbsp;!&nbsp;\u00bb qu\u2019il venait d\u2019\u00e9noncer, en lui signifiant que les ossements \u00e9taient les restes des morts. La s\u00e9ance suivante, il dessinait une BOX internet&nbsp;: je lui pointais le signifiant de la salle de boxe qu\u2019il avait visit\u00e9e avec son fr\u00e8re &#8211; il avait, me dit-il, envoy\u00e9 r\u00e9cemment un SMS \u00e0 son fr\u00e8re, contre l\u2019injonction de sa tante, et ce dernier, pensait-il, avait oubli\u00e9 de lui r\u00e9pondre. Il se mit \u00e0 dessiner des oignons en expliquant \u00e9prouver une sensation particuli\u00e8re \u00ab&nbsp;car ses yeux \u00e9taient sensibles aux pelures d\u2019oignons&nbsp;\u00bb, en montrant de mani\u00e8re toujours aussi surprenante sa s\u00e9paration de l\u2019affect et de la repr\u00e9sentation. Dans une troisi\u00e8me s\u00e9ance cons\u00e9cutive il tr\u00e9bucha sur le mot \u00ab&nbsp;a\u00e9roport&nbsp;\u00bb en disant \u00ab&nbsp;arr\u00eat au port&nbsp;\u00bb. Bien que cette confusion soit courante, elle ne l\u2019\u00e9tait pas chez lui. Je lui demandais dans quel port il s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 arr\u00eat\u00e9 et il me d\u00e9signa le seul qu\u2019il connaissait, celui de Pointe-\u00e0-Pitre. Comme c\u2019\u00e9tait seulement la deuxi\u00e8me fois qu\u2019il tr\u00e9buchait sur un mot, je lui rappelais la s\u00e9ance des ossements et il put me dire que sa m\u00e8re et son grand-p\u00e8re \u00ab&nbsp;qui ne parlait pas&nbsp;\u00bb \u00e9tait enterr\u00e9s \u00e0 Pointe-\u00e0-Pitre&nbsp;: il en oublia le pr\u00e9nom de sa m\u00e8re. Mais pour la premi\u00e8re fois, par l\u2019interm\u00e9diaire des oignons dessin\u00e9s, et en convoquant la non-r\u00e9ponse de son fr\u00e8re, il put, d\u2019une certaine mani\u00e8re, pleurer sa mort. Il se met alors \u00e0 r\u00eaver de chutes amorties sans troubler le sommeil, comme une mani\u00e8re de&nbsp;<em>holding<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le gain du nom propre<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa9\">Il est tout a fait envisageable qu\u2019avant la d\u00e9signation de la s\u00e9pulture dans l\u2019analyse, la mort de sa m\u00e8re n\u2019ait pas eu lieu pour Louis. Sa valeur traumatique n\u2019a sans doute pas \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e avant qu\u2019elle ne soit redoubl\u00e9e par l\u2019ab\u00eeme que Louis constituait pour sa tante &#8211; \u00ab\u00a0on veut ma mort\u00a0\u00bb &#8211; et qu\u2019il s\u2019acharnait \u00e0 \u00eatre dans l\u2019oscillation entre l\u2019encopr\u00e9sie o\u00f9 il se donnait tout entier comme objet, et ses tentatives d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es de ranimer l\u2019Autre par ses morsures, l\u2019impossibilit\u00e9 de la r\u00e9tention signant l\u2019impossibilit\u00e9 de se s\u00e9parer comme sujet\u00a0: \u00ab\u00a0ce que le sujet peut donner (dans la fantasmatique anale) est exactement li\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il peut retenir, \u00e0 avoir son propre d\u00e9chet, son excr\u00e9ment. Il est impossible de ne pas voir l\u00e0, nous dit Lacan, quelque chose d\u2019exemplaire, indispensable \u00e0 d\u00e9signer comme le point radical o\u00f9 se d\u00e9cide la projection du d\u00e9sir du sujet dans l\u2019Autre<sup>8<\/sup>\u00a0\u00bb. La reconnaissance de la s\u00e9pulture, qui est une symbolisation de la mort, d\u00e9signe le fait qu\u2019il y a bien eu trauma pour lui, trauma de la perte de sa m\u00e8re qui intervient apr\u00e8s-coup, \u00e0 l\u2019entour de la p\u00e9riode encopr\u00e9tique qui est venu faire exister pour le sujet la carence primitive (<em>early<\/em>) au sens de Winnicott, \u00e0 laquelle il a eu affaire comme nourrisson, autour de quoi s\u2019organiseront par la suite ses sympt\u00f4mes. Une premi\u00e8re version du p\u00e8re &#8211; le sorcier antillais &#8211; lui permit de se s\u00e9parer du fantasme maternel pour s\u2019autoriser \u00e0 vivre, comme sujet. La concurrence pour la vie que les morsures cannibales &#8211; il re\u00e7ut le terme en injure d\u2019un de ses camarades de classe &#8211; indexait au registre du tout ou rien (il venait en remplacement d\u2019un fr\u00e8re qui de ce fait \u00e9tait \u00e9limin\u00e9) pouvait d\u00e9sormais se jouer sur l\u2019espace tr\u00e8s r\u00e9gl\u00e9 du ring. Le traumatisme de la mort de sa m\u00e8re put \u00eatre reconnu dans la s\u00e9pulture. Louis se mit \u00e0 jouer autrement et \u00e0 cuisiner pour lui-m\u00eame \u00e0 la maison. Une s\u00e9ance vint alors condenser deux ans d\u2019analyse.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors qu\u2019il m\u2019avait demand\u00e9 s\u2019il pouvait emporter chez lui les recettes de cuisine trouv\u00e9es dans un magazine, il vint me voir pour me dire qu\u2019il les avait \u00ab\u00a0toutes rat\u00e9es sans faire expr\u00e8s\u00a0\u00bb en \u00ab\u00a0cr\u00e9ant plein de recettes excellentes\u00a0\u00bb dont sa tante s\u2019\u00e9tait d\u00e9lect\u00e9e. Il se saisit d\u2019un petit animal sculpt\u00e9 sur mon bureau qui lui rappela son activit\u00e9 aux beaux-arts. Il d\u00e9cida de le prendre pour \u00ab\u00a0mdl modl modle\u00a0!\u00a0\u00bb il ne trouvait plus ses mots\u00a0! Le b\u00e9gaiement dura une bonne minute. Il finit par trouver ce qu\u2019il cherchait\u00a0: le mod\u00e8le. Fort de l\u2019enseignement des ossements, je lui pointais les \u00ab\u00a0mots d\u2019elle\u00a0\u00bb. Il put alors m\u2019apprendre que sa m\u00e8re travaillait comme styliste\u00a0! &#8211; \u00e9tablissant donc des mod\u00e8les, mais aussi que c\u2019est elle, en tant que s\u0153ur a\u00een\u00e9e, qui avait appris \u00e0 cuisiner \u00e0 sa tante\u00a0! En ratant ses recettes, qui font office de mod\u00e8le dans le domaine culinaire, il d\u00e9signait les activit\u00e9s cr\u00e9atrices de sa m\u00e8re qui \u00e9taient aussi les activit\u00e9s, vitales pour lui, de la cuisine et du dessin. Pour la cuisine, o\u00f9 s\u2019\u00e9tait log\u00e9e la question de la toxicit\u00e9, il n\u2019avait plus besoin de recettes, sinon pour s\u2019en d\u00e9prendre. Et la profession de styliste r\u00e9sonnait sp\u00e9cialement pour moi, quand apr\u00e8s trois ans de cure, se d\u00e9voilait la face du b\u00e9b\u00e9 dragon styl\u00e9 qu\u2019il avait r\u00eav\u00e9 d\u2019avoir, soit la face vivante de sa m\u00e8re, qu\u2019il pouvait s\u2019approprier autrement en transformant le savoir impos\u00e9 des recettes. Il ne fit pas appel cette fois au sorcier antillais mais me demanda simplement quel sport m\u00e9canique j\u2019aurais aim\u00e9 pratiqu\u00e9 en vacances. Il termina bient\u00f4t sa sculpture, une voiture, qu\u2019il signa de son nom propre.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h1>\n\n\n\n<p id=\"pa11\">Cette tranche d\u2019analyse avec Louis aura permis \u00e0 un gar\u00e7on \u00e0 l\u2019or\u00e9e de l\u2019adolescence d\u2019en savoir un peu plus sur le nourrisson qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 et de se d\u00e9gager de l\u2019identification mortif\u00e8re au v\u0153u maternel &#8211; \u00eatre le b\u00e9b\u00e9 mort pour elle. Ce temps primitif de son existence est bien entendu inaccessible en lui m\u00eame. Alain Vanier rappelle \u00e0 propos de Winnicot que la dimension n\u00e9cessaire de l\u2019environnement au tout premier temps n\u2019est pas rem\u00e9morable dans l\u2019analyse\u00a0: cette \u00ab\u00a0conception de l\u2019environnement doit \u00eatre ajout\u00e9e par l\u2019analyste au cours de la cure\u00a0\u00bb, car \u00ab\u00a0dans l\u2019analyse, cet environnement est sous-entendu, mais le patient ne peut le communiquer parce qu\u2019il n\u2019en a jamais pris conscience\u00a0\u00bb<sup>9<\/sup>. Si Louis a accept\u00e9 de s\u2019engager dans l\u2019analyse pour \u00ab\u00a0rassurer tata\u00a0\u00bb et en vertu de l\u2019inconfort o\u00f9 le pla\u00e7ait la crainte d\u2019\u00e9chouer \u00e0 l\u2019\u00e9cole, ce fut bien vite pour faire valoir le d\u00e9sir \u00e9nigmatique d\u2019un Autre dont la parole destinale le suspendait \u00e0 l\u2019arr\u00eate de la mort\u00a0: qui \u00e9tait-il pour cet Autre\u00a0? Ce dragon anonyme, profond\u00e9ment enfoui sous terre, ou le b\u00e9b\u00e9 styl\u00e9 qui avait pu domestiquer une rage d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e<sup>10<\/sup>\u00a0? Dans ses rebondissements, la cure lui permit de trancher et de d\u00e9signer sa m\u00e8re comme ayant \u00e9t\u00e9 vivante, alors que lui avait \u00e9t\u00e9 reconnue une s\u00e9pulture. Pour cela, il aura fallu que je suppose qu\u2019il me d\u00e9signe au lieu du trauma, et donc que je le d\u00e9poss\u00e8de une seconde fois, sous transfert, de sa m\u00e8re morte, en lui confisquant ce savoir qu\u2019il n\u2019aura jamais eu.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les mois qui suivirent l\u2019identification r\u00e9solutive du deuil (le choix du b\u00e9b\u00e9 styl\u00e9), Louis vint \u00e0 ses s\u00e9ances tr\u00e8s en avance, pour dormir aupr\u00e8s de moi. Le trauma n\u2019aura pu avoir \u00e9t\u00e9<sup>11<\/sup> sans le savoir construit dans la cure qui en constitue d\u00e9sormais l\u2019habitat. Sans doute ce temps r\u00e9gressif lui \u00e9tait-il n\u00e9cessaire, alors qu\u2019\u00e0 bient\u00f4t 15 ans, il n\u2019\u00e9tait pas encore entr\u00e9 dans la pubert\u00e9, lieu de la menace qu\u2019il pourrait \u00eatre pour son autre m\u00e8re, qui lui permit tout de m\u00eame, sur un chemin extr\u00eamement \u00e9troit, de trouver une terre d\u2019accueil. Les \u00e9crivains antillais \u00e9tudi\u00e9s par Anne Levallois se sont r\u00e9appropri\u00e9s le cr\u00e9ole, comme langue et comme culture, dans leurs r\u00e9cits autobiographiques, mais aussi leurs romans, leurs essais, la constitution d\u2019une grammaire, etc. \u00ab&nbsp;Ce retour au cr\u00e9ole &#8211; nous dit-elle &#8211; aurait pu devenir un enfermement, il a permis, au contraire, de faire exister une histoire et un peuple dans une langue inou\u00efe jusque l\u00e0&nbsp;\u00bb, il a permis \u00e9galement \u00ab&nbsp;de percevoir, dans l\u2019enfance de ces \u00e9crivains, des femmes de haute stature, qui \u00e0 elles seules, ont incarn\u00e9 pour eux l\u2019univers cr\u00e9ole<sup>12<\/sup> dans lequel ils sont enracin\u00e9s&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;et dont toute l\u2019ambition \u00e9tait de faire de leurs enfants et de leurs petits enfants des gens instruits&nbsp;\u00bb. Il aura donc fallu la puissance de ses femmes m\u00e8res ou grand m\u00e8re de Glissant, Chamoiseau, Confiant ou Pineau, pour qu\u2019un bout de savoir sur \u00ab&nbsp;le bruit et la fureur de l\u2019origine&nbsp;\u00bb puisse un jour \u00eatre constitu\u00e9 par les fils, afin de \u00ab&nbsp;combattre effectivement ce trauma par lequel ils sont collectivement n\u00e9s&nbsp;\u00bb. Si le choix de Louis s\u2019accompagne aujourd\u2019hui d\u2019un rejet d\u2019une part de sa langue maternelle, le cr\u00e9ole, mais aussi bien de la terre de ses a\u00efeux, dans la Cara\u00efbe, peut-\u00eatre rencontrera-t-il un jour les Glissant, Chamoiseau, Confiant qui rendirent transmissible le bruit et la fureur de l\u2019origine, lui qui put, en acceptant que je lui confisque une seconde fois le savoir emport\u00e9 avec sa m\u00e8re morte, se r\u00e9approprier ce trauma primitif.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Anne Levallois, <em>Une psychanalyste dans l\u2019histoire<\/em>, Paris, Campagne Premi\u00e8re, 2007.<\/li><li><em>Le discours antillais<\/em>, Paris, Gallimard, folio essai (2002), p. 221.<\/li><li>Id.. p. 230-231.<\/li><li>Id. p. 172<\/li><li>Id. p. 173<\/li><li>Id. p.166.<\/li><li>Sur ce point on pourra consulter avec profit l\u2019article de Rosine Li\u00e9nard, \u00ab\u00a0Pl\u00e9thore de morts vivants\u00a0\u00bb, in <em>L\u2019Uneb\u00e9vue<\/em> n\u00b028, les bateaux noirs du genre, Paris, L\u2019Uneb\u00e9vue Ed., printemps 2011, pp. 151-178.<\/li><li><em>Le s\u00e9minaire VIII, Le transfert<\/em>, texte \u00e9tabli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 261.<\/li><li>\u00ab\u00a0Ce qui ne cesse pas de ne pas commencer\u00a0\u00bb, p.147, in <em>Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes<\/em>, 66, Er\u00e8s, 2002.<\/li><li>Notons n\u00e9anmoins l\u2019\u00e9quivoque du terme \u00ab\u00a0domestique\u00a0\u00bb.<\/li><li>Il me semble n\u00e9cessaire ici de ne pas trancher entre reconnaissance et existence concernant le \u00ab\u00a0n\u2019aura pu avoir \u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, ne serait-ce que parce qu\u2019il d\u00e9signe la m\u00e8re de Louis comme objet impossible &#8211; ce dont t\u00e9moigne le r\u00eave des chutes amorties et la r\u00e9gression dans la cure.<\/li><li>On peut prendre toute la mesure de cet univers point\u00e9 par Anne Levallois au moment d\u2019introduire les m\u00e8res avec cette indication de Glissant\u00a0: \u00ab\u00a0Le rapport \u00e0 l\u2019humain ne passe pas par un visage, mais il passe par un comportement, une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre sur la place publique. Par exemple si, quand j\u2019\u00e9tais enfant, je ne saluais pas un adulte, tout de suite on allait dire \u00e0 ma m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0tu sais, ton fils n\u2019est pas poli, il ne salue pas les gens dans la rue.\u00a0\u00bb Autrement dit, il n\u2019y avait ni figure de la m\u00e8re ou du p\u00e8re, il y avait plut\u00f4t des composantes d\u2019une collectivit\u00e9, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb. Cf. rencontre film\u00e9e avec Edouard Glissant, question de Mayette Viltard sur le paysage, in <em>Unebeweb<\/em> 26, consultable sur www.unebevue.org.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9766?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son article, Histoire et trauma dans les \u00e9crits autobiographiques des \u00e9crivains antillais, Anne Levallois1 inaugurait sa communication par un propos qui ne laissait pas de l\u2019\u00e9tonner&nbsp;: alors qu\u2019un Robert Antelme se saisissait de la traite n\u00e9gri\u00e8re pour dire la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[],"auteur":[1796],"dossier":[857],"mode":[61],"revue":[858],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9766","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","auteur-boris-chaffel","dossier-ne-rien-vouloiren-savoir","mode-gratuit","revue-858","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9766","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9766"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9766\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14583,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9766\/revisions\/14583"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9766"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9766"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9766"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9766"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9766"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9766"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9766"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9766"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9766"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}