{"id":9747,"date":"2021-08-22T07:30:34","date_gmt":"2021-08-22T05:30:34","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/verbe-et-image-2\/"},"modified":"2021-09-22T10:52:10","modified_gmt":"2021-09-22T08:52:10","slug":"verbe-et-image","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/verbe-et-image\/","title":{"rendered":"Verbe et image"},"content":{"rendered":"\n<p>Comprendre, c\u2019est tenter de fabriquer de l\u2019intime avec du conventionnel. Lorsque je choisis de dire \u00ab&nbsp;les roseaux chantaient sous le vent&nbsp;\u00bb, j\u2019ai s\u00e9lectionn\u00e9 des mots particuliers. Pour composer chacun d\u2019entre eux, par stricte convention, un bruit sp\u00e9cifique est li\u00e9 \u00e0 un sens sp\u00e9cifique&nbsp;: le \u00ab&nbsp;bruit&nbsp;\u00bb (<em>rozo<\/em>) est li\u00e9 au sens \u00ab&nbsp;roseau&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;bruit&nbsp;\u00bb (<em>v\u00e2<\/em>) est li\u00e9 au sens \u00ab&nbsp;vent&nbsp;\u00bb, etc. Parce que nous parlons le fran\u00e7ais, nous nous sommes mis d\u2019accord sur ces associations. De plus, j\u2019ai organis\u00e9 ces mots selon des r\u00e8gles conventionnelles&nbsp;; c\u2019est ainsi que j\u2019ai plac\u00e9 \u00ab&nbsp;roseaux&nbsp;\u00bb avant \u00ab&nbsp;chantaient&nbsp;\u00bb pour indiquer qu\u2019ils \u00e9taient responsables du \u00ab&nbsp;chant&nbsp;\u00bb&nbsp;; ainsi j\u2019ai utilis\u00e9 \u00ab&nbsp;sous&nbsp;\u00bb pour indiquer la part prise par le vent dans cette action.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ensemble de ces conventions ne garantissent pas, malgr\u00e9 leur force, que l\u2019exp\u00e9rience que j\u2019ai v\u00e9cue, sera reconstruite \u00e0 l\u2019identique par mon interlocuteur. Loin s\u2019en faut&nbsp;! Ces conventions ne font qu\u2019activer avec plus ou moins de pr\u00e9cision<sup>1<\/sup> sa m\u00e9moire intime qui s\u2019est, au fil de son existence, nourrie de tout ce qu\u2019il a vu, ressenti, dit, entendu ou lu. Comprendre, c\u2019est ainsi r\u00e9pondre \u00e0 une sollicitation ext\u00e9rieure, exprim\u00e9e sur le mode conventionnel, par la construction d\u2019une repr\u00e9sentation qui n\u2019appartient qu\u2019au \u00ab&nbsp;compreneur&nbsp;\u00bb. La m\u00eame phrase d\u00e9clenchera autant de repr\u00e9sentations qu\u2019il y aura d\u2019interlocuteurs et cependant, toutes ces repr\u00e9sentations, certes diff\u00e9rentes, auront entre elles plus de choses en commun qu\u2019avec celles d\u00e9clench\u00e9es par une autre phrase. C\u2019est l\u00e0, la dimension paradoxale de la communication&nbsp;: nous avons \u00e0 interpr\u00e9ter, au plus profond de nous-m\u00eames, la partition d\u2019un autre. Pour qu\u2019il y ait communication, il faut que cette interpr\u00e9tation soit \u00e9minemment personnelle mais en m\u00eame temps scrupuleusement respectueuse des directives de l\u2019Autre. C\u2019est, me direz-vous, un d\u00e9fi analogue \u00e0 celui que rel\u00e8ve le musicien&nbsp;; certes&nbsp;! Mais le musicien rend publiquement compte de son interpr\u00e9tation alors que le \u00ab&nbsp;compreneur&nbsp;\u00bb effectue sa besogne dans le secret de sa bo\u00eete noire.<\/p>\n\n\n\n<p>La question muette&nbsp;: \u00ab&nbsp;est-ce que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 compris comme j\u2019esp\u00e9rais l\u2019\u00eatre&nbsp;?&nbsp;\u00bb est donc toujours pr\u00e9sente&nbsp;; comme doit \u00eatre pr\u00e9sente son \u00e9cho&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019ai-je compris comme il esp\u00e9rait l\u2019\u00eatre&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Cette incertitude partag\u00e9e qui est au c\u0153ur de l\u2019acte de communication en fait une aventure commune chaque fois renouvel\u00e9e. Deux intimit\u00e9s se cherchent avec l\u2019espoir obstin\u00e9 d\u2019un \u00e9blouissement partag\u00e9 qu\u2019elles savent impossible ou du moins exceptionnel. Les mots d\u2019un autre m\u2019invitent \u00e0 un rendez-vous o\u00f9 je ne rencontrerai que moi-m\u00eame mais dont je sortirai toujours quelque peu transform\u00e9. Parce qu\u2019elle est incertaine, la communication linguistique qu\u2019elle soit orale ou \u00e9crite exige autant d\u2019ob\u00e9issance qu\u2019elle propose de libert\u00e9 interpr\u00e9tative&nbsp;; j\u2019en accepte les devoirs, j\u2019y exerce des droits.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9quilibre entre droits et devoirs est au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019acte de lecture. L\u2019image qui me vient \u00e0 l\u2019esprit est celle d\u2019une balance&nbsp;; une de ces vieilles balances qui, dans mon enfance, servaient \u00e0 peser de grands cornets de papier gris contenant pois-chiches, haricots, sucre ou farine. Deux grands plateaux de cuivre suspendus chacun aux extr\u00e9mit\u00e9s d\u2019une barre de bois pivotante&nbsp;; elle basculait avec un claquement sec lorsque la marchandise \u00e9tait d\u00e9pos\u00e9e puis elle se r\u00e9tablissait peu \u00e0 peu jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9quilibre \u00e0 mesure que s\u2019entassaient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 les poids de fonte et de cuivre. Je me souviens que j\u2019\u00e9prouvais une profonde satisfaction en voyant, l\u2019espace d\u2019un instant, les deux plateaux immobiles, au m\u00eame niveau, avant que le marchand, dans un geste rapide et pr\u00e9cis, n\u2019enl\u00e8ve la marchandise et que ne claque \u00e0 nouveau la barre entra\u00een\u00e9e par les poids. Imaginons que cette balance me serve \u00e0 \u00ab&nbsp;peser&nbsp;\u00bb ma lecture.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plateau de gauche, je d\u00e9poserais toute l\u2019ob\u00e9issance, tout le respect que je dois au texte et \u00e0 son auteur. Cet homme ou cette femme a s\u00e9lectionn\u00e9 des mots et pas n\u2019importe lesquels&nbsp;; il ou elle a choisi de les organiser en phrases selon des structures particuli\u00e8res&nbsp;; il a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9tablir entre ces phrases des relations logiques et chronologiques significatives. Tous ces choix, fond\u00e9s sur des conventions collectivement accept\u00e9es, constituent les directives que l\u2019auteur a promulgu\u00e9es \u00e0 mon intention d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 je me suis institu\u00e9 comme son lecteur. A ces directives, je dois infiniment de respect et d\u2019ob\u00e9issance.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plateau de droite, viendraient s\u2019entasser mes intimes convictions, mes angoisses cach\u00e9es, mes espoirs muets, mes exp\u00e9riences accumul\u00e9es, parfois presque effac\u00e9es. Tout ce qui fait de moi un \u00eatre d\u2019une irr\u00e9ductible singularit\u00e9. Sur ce plateau, s\u2019exercerait donc la pression d\u2019une volont\u00e9 particuli\u00e8re d\u2019interpr\u00e9ter ce texte comme aucun autre lecteur ne l\u2019interpr\u00e9terait. Mes indignations ne sont pas celles d\u2019un autre comme ne le sont pas mes enthousiasmes ni mes chagrins&nbsp;; mes paysages ne ressemblent \u00e0 aucun autre non plus que mes ch\u00e2teaux&nbsp;; cette longue femme blonde dont je tombe amoureux au fil des pages n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 moi. Mais si, au fil des pages, c\u2019est bien d\u2019une femme blonde et \u00e9lanc\u00e9e dont je r\u00eave et non d\u2019une petite brune boulotte, c\u2019est parce que l\u2019auteur a choisi d\u2019utiliser les adjectifs qualificatifs \u00ab&nbsp;grande&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;blonde&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;mince&nbsp;\u00bb. L\u2019auteur tient ainsi la bride haute \u00e0 mon imagination, il tient en laisse ma libert\u00e9 de r\u00eave et j\u2019en dois accepter le joug, d\u00fbt-il me peser.<\/p>\n\n\n\n<p>Une lecture responsable \u00e9tablit ainsi un juste \u00e9quilibre entre les deux plateaux de ma vieille balance&nbsp;: \u00e9quilibre entre les l\u00e9gitimes ambitions d\u2019interpr\u00e9tation personnelle et la prise en compte respectueuse des conventions du texte.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout d\u00e9s\u00e9quilibre pervertit l\u2019acte de lecture. Lorsque le respect d\u00fb au texte se change en servilit\u00e9 craintive, au point que la compr\u00e9hension m\u00eame devient offense, s\u2019ouvre le risque de ne donner \u00e0 ce texte qu\u2019une existence sonore en se gardant d\u2019en d\u00e9couvrir ou d\u2019en cr\u00e9er le sens. Mais lorsqu\u2019au contraire, le texte n\u2019est plus qu\u2019un tremplin commode pour une imagination d\u00e9brid\u00e9e, lorsque sont n\u00e9glig\u00e9es par d\u00e9sinvolture ou incomp\u00e9tence les directives qu\u2019il impose, on rend alors ce texte orphelin de son auteur&nbsp;; on en trahit la m\u00e9moire&nbsp;; on efface la trace qu\u2019il a voulu laisser. Il faut d\u2019ailleurs souligner que la grande majorit\u00e9 des jeunes en situation d\u2019illettrisme ont une lecture qui contourne le texte et n\u2019en fait qu\u2019un pr\u00e9texte \u00e0 inventer un sens venu d\u2019ailleurs&nbsp;; ce constat donne \u00e0 l\u2019illettrisme une tout autre signification que celle qu\u2019il aurait si il s\u2019agissait d\u2019un d\u00e9chiffrage besogneux, syllabe apr\u00e8s syllabe.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9teste aller voir un film lorsqu\u2019il est tir\u00e9 d\u2019un livre que j\u2019ai lu et aim\u00e9. Cela m\u2019est arriv\u00e9 une seule fois, il y a bien longtemps&nbsp;; il s\u2019agissait du film <em>Les cavaliers<\/em> inspir\u00e9 du roman de Joseph Kessel. C\u2019\u00e9tait un livre que j\u2019avais ador\u00e9&nbsp;; j\u2019avais d\u00fb le lire une bonne dizaine de fois&nbsp;; chaque fois avec un plaisir renouvel\u00e9, une curiosit\u00e9 aiguis\u00e9e, un pouvoir d\u2019\u00e9vocation intact. J\u2019ignorais tout de l\u2019Afghanistan, je ne savais rien du jeu cruel du Bouskachi et je savais \u00e0 peine monter \u00e0 cheval. Et pourtant, j\u2019avais senti dans ma bouche le go\u00fbt puissant du <em>palao<\/em>, ce riz m\u00eal\u00e9 de graisse d\u2019agneau, j\u2019avais br\u00fbl\u00e9 mes l\u00e8vres au th\u00e9 \u00ab&nbsp;lourd en sucre&nbsp;\u00bb, j\u2019avais respir\u00e9 l\u2019air rar\u00e9fi\u00e9 des hauts plateaux&nbsp;; j\u2019avais vu de mes yeux ces sentiers terrifiants d\u00e9coup\u00e9s \u00e0 flancs de falaise sur lesquels les mules elles-m\u00eames refusaient de s\u2019engager&nbsp;; j\u2019avais ressenti au plus profond de moi un immense d\u00e9sarroi face \u00e0 ce p\u00e8re trop grand, trop exigeant pour lui-m\u00eame et pour les autres. J\u2019avais \u00e0 chaque lecture mobilis\u00e9 tout ce que j\u2019avais en moi pour donner vie nouvelle aux mots de Joseph Kessel. Alors, lorsque furent projet\u00e9es sur cet \u00e9cran immense les images d\u2019un autre, j\u2019en con\u00e7us une extr\u00eame d\u00e9ception. Non pas que le film f\u00fbt mauvais&nbsp;; en fait, il \u00e9tait assez fid\u00e8le au roman. Mais je me sentis d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de mon pouvoir de cr\u00e9ation, priv\u00e9 de mon droit d\u2019imaginer, condamn\u00e9 \u00e0 passer sous le joug de la vision d\u2019un autre que m\u2019imposaient des images irr\u00e9futables.<\/p>\n\n\n\n<p>Les images, bien plus que les mots, entravent notre imagination. Les mots imposent certes des r\u00e8gles \u00e0 notre imagination&nbsp;; ils guident ses comportements, endiguent ses d\u00e9bordements, mais ils l\u2019invitent \u00e0 couler vive et fra\u00eeche&nbsp;; chaque fois plus vive et chaque fois plus fra\u00eeche. Les images, elles, ne lui conc\u00e8dent qu\u2019une marge \u00e9troite. Elles suscitent, bien s\u00fbr, sensations et sentiments&nbsp;; elles font monter aux yeux des larmes, provoquent notre indignation, nous font frissonner d\u2019effroi ou \u00e9clater de rire. Mais, trop directement li\u00e9es aux r\u00e9alit\u00e9s perceptibles, les images ne sauront jamais, comme les mots, faire vibrer une imagination qui puise son expression dans l\u2019intimit\u00e9 profonde de chacun de nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Loin de moi l\u2019id\u00e9e de d\u00e9nier \u00e0 l\u2019image toute capacit\u00e9 de signification pour la r\u00e9duire \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019une copie plus ou moins fid\u00e8le de la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;; une image a bien s\u00fbr le pouvoir de dire autre chose que ce qu\u2019elle montre. Le rameau d\u2019olivier dessin\u00e9 ou peint, s\u2019il renvoie bien \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment v\u00e9g\u00e9tal que nos yeux peuvent voir dans la nature, n\u2019en signifie pas moins dans nos cultures \u00ab&nbsp;paix&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;conciliation&nbsp;\u00bb. Une publicit\u00e9 qui place une eau de toilette au milieu du d\u00e9sert veut signifier, par l\u00e0, la qu\u00eate \u00e9perdue d\u2019une fra\u00eecheur longtemps esp\u00e9r\u00e9e. Au-del\u00e0 de ce qu\u2019elles repr\u00e9sentent du monde, les images peuvent ainsi \u00eatre investies d\u2019une signification particuli\u00e8re. Pour autant, cela n\u2019en fait en aucun cas un langage. Parler du \u00ab&nbsp;langage de l\u2019image&nbsp;\u00bb est au mieux une m\u00e9taphore, au pire r\u00e9v\u00e8le une m\u00e9connaissance totale de ce qu\u2019est le langage de l\u2019homme. Il est d\u2019ailleurs utile de rappeler que chaque fois qu\u2019un publicitaire veut pr\u00e9ciser la signification d\u2019une image, il appelle la langue \u00e0 la rescousse afin d\u2019assurer une juste transmission de l\u2019information. La langue donne ainsi \u00e0 l\u2019image figurative un peu plus de s\u00e9curit\u00e9 lorsque cette derni\u00e8re tente de d\u00e9passer son rapport direct et imm\u00e9diat au r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Le langage est ainsi le compl\u00e9ment naturel de l\u2019image \u00e0 laquelle il pr\u00eate son cadre conceptuel. Pourvoyeur de signification, il n\u2019est ni l\u2019ennemi ni le clone de l\u2019image&nbsp;; il en est le r\u00e9v\u00e9lateur parfois pertinent, souvent complaisant mais toujours n\u00e9cessaire. En cela, l\u2019un et l\u2019autre, avec des ambitions in\u00e9gales, contribuent \u00e0 la construction collective du sens&nbsp;: l\u2019image gr\u00e2ce au langage sollicite et mobilise nos intelligences singuli\u00e8res et les invitent \u00e0 l\u2019\u00e9change.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien de semblable en ce qui concerne le virtuel. L\u00e0 o\u00f9 le langage vous dit \u00ab\u00a0Alors on serait des princesses et on vivrait dans un beau ch\u00e2teau\u00a0\u00bb, le virtuel d\u00e9cr\u00e8te\u00a0: \u00ab\u00a0Vous \u00eates la princesse St\u00e9phanie et voici le ch\u00e2teau o\u00f9 vous vivez\u00a0\u00bb. A l\u2019invitation personnelle que vous adresse le conditionnel, s\u2019oppose l\u2019ordre anonyme ass\u00e9n\u00e9 par le pr\u00e9sent\u00a0; alors que le langage vous convie \u00e0 une promenade dans votre propre imaginaire, le virtuel vous impose un cadre de vie\u00a0; l\u00e0 o\u00f9 le langage sollicite le plus intime de vous-m\u00eame, le virtuel vous impose de vous oublier, de vous diluer dans un temps et dans un espace d\u00e9finitivement \u00e9tranger au v\u00f4tre. Mais, me direz-vous, lorsqu\u2019on lit les aventures d\u2019<em>Ang\u00e9lique, marquise des Anges<\/em>, ou celles des <em>Trois Mousquetaires<\/em>, on souffre, on aime, on hait avec les personnages\u00a0; on galope, on court dans des lieux qui ne sont pas les n\u00f4tres\u00a0; on danse et on combat dans un temps bien \u00e9loign\u00e9 du n\u00f4tre. Certes\u00a0! mais ces personnages et ces d\u00e9cors seront imagin\u00e9s diff\u00e9remment par vous, par moi et par d\u2019autres. Je souffrirai diff\u00e9remment de vous, combattrai d\u2019une autre mani\u00e8re, aimerai \u00e0 ma fa\u00e7on\u2026<br>En bref, ces romans, m\u00eame s\u2019ils nous transportent, ne nous d\u00e9truisent pas en tant qu\u2019\u00eatres singuliers\u00a0; ils n\u2019exigent pas que nous fassions le sacrifice de notre intelligence intime\u00a0; ils ne nous imposent en aucun cas d\u2019effacer notre m\u00e9moire particuli\u00e8re. Bien au contraire, ils la sollicitent pour la lancer dans des aventures de compr\u00e9hension dont elle sortira enrichie. La parole et le texte, m\u00eame lorsqu\u2019ils nous entra\u00eenent dans d\u2019autres d\u00e9cors, dans les aventures d\u2019un autre, autorisent une distance, parfois infime, presque insensible qui nous permet d\u2019exister\u00a0; d\u2019\u00eatre nous-m\u00eames tout en r\u00eavant que nous sommes un autre\u00a0; d\u2019\u00eatre ici tout en imaginant que nous sommes ailleurs\u00a0; d\u2019\u00eatre maintenant tout en songeant que nous sommes dans un autre temps. Nous habitons un livre\u00a0; avec moins d\u2019aisance, nous habitons un film\u00a0; mais le virtuel, lui, nous habite. Il efface toute distanciation\u00a0; il nie notre existence en nous interdisant ce libre arbitre que le discours ou le texte d\u2019un autre nous invite toujours \u00e0 exercer. En effet, quel que soit notre degr\u00e9 d\u2019implication dans l\u2019histoire que l\u2019on nous raconte ou que nous lisons, nous ne renon\u00e7ons jamais \u00e0 notre droit de jugement\u00a0: notre capacit\u00e9 d\u2019indignation, de compassion, de d\u00e9go\u00fbt ou d\u2019admiration n\u2019est jamais totalement annihil\u00e9e. Un petit pas de retrait, et nous nous retrouvons nous-m\u00eames face aux mots d\u2019un autre\u00a0; \u00e0 la fois s\u00e9duits et lucides, respectueux et libres. C\u2019est cette distance intellectuelle, garantie de notre identit\u00e9 propre, que le virtuel s\u2019efforce d\u2019effacer. En cela, il est l\u2019ennemi irr\u00e9ductible du verbe. Il nie l\u2019intime comme il ignore le conventionnel et \u00e9carte l\u2019id\u00e9e m\u00eame de construire du sens. Ce n\u2019est pas au r\u00e9el que le virtuel s\u2019oppose, c\u2019est \u00e0 l\u2019imaginaire. Ce sont nos libert\u00e9s individuelles d\u2019imagination qu\u2019il pr\u00e9tend encha\u00eener\u00a0; la pire propagande nous laissera toujours une chance de r\u00e9futation, le virtuel nous la refusera cat\u00e9goriquement.<br>Il est dit dans le Livre des livres que Dieu cr\u00e9a les hommes pour qu\u2019ils lui racontent des histoires. J\u2019aime tout particuli\u00e8rement cette phrase\u00a0; elle met Dieu \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019\u00e9coute\u00a0\u00bb des formes narratives que les hommes donnent \u00e0 leurs espoirs, \u00e0 leurs doutes, \u00e0 leurs ambitions et \u00e0 leur d\u00e9tresse. L\u2019Histoire des hommes appara\u00eet ainsi comme le produit, constamment renouvel\u00e9, de l\u2019imagination de chaque homme. Dieu serait l\u2019ultime confident ou\u2026 l\u2019ultime pr\u00e9texte des r\u00e9cits qui, d\u2019\u00e2ge en \u00e2ge, tentent de donner sens \u00e0 la vie humaine.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>J\u2019aurais en effet pu compl\u00e9ter ma phrase en parlant du vent <u>doux<\/u> ou <u>violent<\/u>, de roseaux <u>souples<\/u> ou <u>empanach\u00e9s<\/u>\u2026<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9747?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comprendre, c\u2019est tenter de fabriquer de l\u2019intime avec du conventionnel. Lorsque je choisis de dire \u00ab&nbsp;les roseaux chantaient sous le vent&nbsp;\u00bb, j\u2019ai s\u00e9lectionn\u00e9 des mots particuliers. 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