{"id":9722,"date":"2021-08-22T07:30:32","date_gmt":"2021-08-22T05:30:32","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-non-le-talion-et-la-pardon-2\/"},"modified":"2021-09-27T10:38:29","modified_gmt":"2021-09-27T08:38:29","slug":"le-non-le-talion-et-la-pardon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-non-le-talion-et-la-pardon\/","title":{"rendered":"Le non, le talion et la pardon"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce texte est d\u00e9di\u00e9 \u201caux b\u00e9b\u00e9s et aux ados\u201d, et aux m\u00e8res\/Hom\u00e8re. Pourquoi&nbsp;? Eh bien, les deux premiers du fait de leur importance dans le th\u00e8me de nos rencontres, et les derni\u00e8res parce qu\u2019Hom\u00e8re soi-m\u00eame raconte dans l\u2019<em>Iliade<\/em> la tristesse d\u2019Achille apr\u00e8s la bataille, que seule Th\u00e9tis peut consoler en disant doucement \u00e0 ce valeureux guerrier \u00e0 l\u2019adolescence triomphante&nbsp;: \u201cmon b\u00e9b\u00e9, pourquoi pleures-tu&nbsp;?\u201d, anticipant de trente si\u00e8cles les liens mis en avant dans le colloque d\u2019aujourd\u2019hui. Alors quels sont les ponts que nous pouvons faire entre les b\u00e9b\u00e9s et les adolescents, et \u00e9galement entre ceux qui s\u2019occupent des b\u00e9b\u00e9s et ceux qui accueillent des adolescents&nbsp;? Les m\u00eames soignants peuvent-ils avoir des accointances avec les deux&nbsp;? Et si oui, comment&nbsp;? Pour \u00e9clairer mon point de vue, je vais tenter de centrer mon propos autour d\u2019un aspect auquel j\u2019accorde une grande importance dans ma pratique, aussi bien avec les b\u00e9b\u00e9s qu\u2019avec les adolescents, celui que Spitz a \u00e9tudi\u00e9 sous le nom de troisi\u00e8me organisateur dans le d\u00e9veloppement de l\u2019enfant, le \u201cnon\u201d, et qu\u2019il d\u00e9crit ainsi&nbsp;: \u201cLe geste du secouement de t\u00eate n\u00e9gatif et le mot \u201cnon\u201d sont les premiers symboles s\u00e9mantiques \u00e0 appara\u00eetre au cours de l\u2019\u00e9tablissement du code de communication s\u00e9mantique de l\u2019enfant. (&#8230;) Par contraste (avec les mots globaux repr\u00e9sentant un grand nombre de d\u00e9sirs et besoins), le secouement de t\u00eate n\u00e9gatif et le mot \u201cnon\u201d repr\u00e9sentent un concept&nbsp;: le concept de n\u00e9gation, de refus au sens \u00e9troit du terme\u201d. En effet, ce moment est un carrefour important puisqu\u2019il permet \u00e0 l\u2019enfant de montrer qu\u2019il est en capacit\u00e9 d\u2019int\u00e9rioriser la premi\u00e8re n\u00e9gation qui lui est propos\u00e9e par le parent, et donc d\u2019envisager qu\u2019\u00e0 toute chose qui existe pour lui, un ph\u00e9nom\u00e8ne auquel il va \u00eatre tr\u00e8s souvent confront\u00e9 la lui soustrait, la transformant de fait en non-chose, attitude \u00e0 partir de laquelle son syst\u00e8me repr\u00e9sentationnel d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9 en action depuis longtemps, va franchir un nouveau cap, et lui fournir de quoi suppl\u00e9er \u00e0 cette \u201cfrustration\u201d r\u00e9sultant du d\u00e9robement de la chose du besoin voire du d\u00e9sir, voulue ou envi\u00e9e, selon le point de vue auquel on se place. Il s\u2019agit donc pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019un point \u00e0 partir duquel un apr\u00e8s-coup est envisageable.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud avait en son temps insist\u00e9 sur l\u2019importance de la n\u00e9gation dans la construction de la psych\u00e9&nbsp;: \u201cl\u2019op\u00e9ration de la fonction de jugement n\u2019est rendue possible qu\u2019avec la cr\u00e9ation du symbole de la n\u00e9gation qui a permis \u00e0 la pens\u00e9e un premier degr\u00e9 d\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des succ\u00e8s du refoulement et, par l\u00e0, \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la contrainte du principe de plaisir\u201d. Et si Green nous rappelle que chez le narcissique \u201cla n\u00e9gation n\u2019est pas seulement garantie de l\u2019autonomie du Moi, elle est (\u2026) ce qui permet d\u2019avoir un axe autour duquel la consistance s\u2019ordonne\u201d, Marcelli a amplement d\u00e9velopp\u00e9 les cons\u00e9quences sur le devenir de la toute-puissance infantile de la non int\u00e9riorisation des effets de l\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce carrefour est donc aussi celui \u00e0 partir duquel une autre solution que la seule loi du Talion va pouvoir s\u2019envisager, et, notamment, comme y insiste Melanie Klein, gr\u00e2ce au franchissement oedipien et \u00e0 l\u2019instauration du refoulement originaire, puis du refoulement \u201cordinaire\u201d, bifurquer vers les grandes solutions humaines que constituent les sublimations \u00e0 partir des repr\u00e9sentations, transcend\u00e9es notamment par ce que G\u00e9rald Edelman nomme le \u201c<em>boot-strapping<\/em> s\u00e9mantique\u201d. Pour quitter l\u2019 \u201c\u0153il pour \u0153il\u201d et le \u201cdent pour dent\u201d, une des solutions consiste \u00e0 laisser Narcisse barboter tranquillement avec Echo, et \u00e0 rejoindre le monde des repr\u00e9sentations et des symboles. Mais pour ce faire, ce monde interne qui va en r\u00e9sulter doit \u00eatre \u00e0 la fois souple et solide, perm\u00e9able au monde et inscriptible pour ses repr\u00e9sentations, car si l\u2019inscription est n\u00e9cessaire, le lieu o\u00f9 elle est conserv\u00e9e est difficile \u00e0 prot\u00e9ger. D\u2019ailleurs dans sa m\u00e9taphore du \u201cbloc magique\u201d, Freud nous rappelle qu\u2019il n\u2019y a pas de surface d\u2019inscription sans pare-excitations. Nous savons tous que chez l\u2019adolescent, lorsqu\u2019il visite son nouveau corps, \u00e0 l\u2019occasion du \u201cpubertaire\u201d, tel que le propose P. Gutton, cette question de l\u2019image en g\u00e9n\u00e9ral, et de l\u2019image du corps en particulier, revient avec insistance, et peut fragiliser \u00e0 nouveau le monde des repr\u00e9sentations int\u00e9rioris\u00e9es pendant l\u2019enfance. Or, \u00e0 cette \u00e9poque de sa vie, l\u2019adolescent, pour conforter son narcissisme, a besoin d\u2019une sorte de nouveau \u201ctroisi\u00e8me organisateur\u201d de son psychisme allant-devenant adolescent, le \u201cnon aux parents\u201d, qui, dans un bon nombre de cas aujourd\u2019hui, se manifeste sous le masque de la haine ordinaire, de la violence contre les autres ou contre soi plus ou moins affich\u00e9e, ou m\u00eame dans certains cas de la vengeance, dont tout le monde sait \u00e0 quelle temp\u00e9rature on la d\u00e9guste. Or, \u00e0 mon sens, comme pour l\u2019enfant qui se laisse \u201capprendre la sublimation\u201d par son environnement proche, l\u2019adolescent doit repasser par ces choses \u00e9l\u00e9mentaires, cach\u00e9es en lui depuis la fondation du monde (R. Girard), souvent \u00e0 son insu, et qui peuvent aller jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9couverte de ses capacit\u00e9s, non seulement bien s\u00fbr, de ne pas assouvir une vengeance retaliatrice, mais m\u00eame encore plus, de pardonner \u00e0 son agresseur, dans une sorte de transcendance de la r\u00e9paration. Pour cela, nous allons voir, un certain nombre de conditions sont int\u00e9ressantes, voire n\u00e9cessaires, et pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019int\u00e9riorisation du \u201cnon\u201d\u2026m\u00eame dans l\u2019apr\u00e8s-coup tel que Freud en parle. En effet, \u201cles exp\u00e9riences, les impressions et les traces mn\u00e9siques\u201d v\u00e9cues par le b\u00e9b\u00e9 et le jeune enfant peuvent \u00eatre remani\u00e9es ult\u00e9rieurement gr\u00e2ce \u00e0 une nouvelle grille de lecture de ces exp\u00e9riences, \u201cet se voir conf\u00e9rer, en m\u00eame temps qu\u2019un nouveau sens, une efficacit\u00e9 psychique\u201d plus ou moins grande. Il me semble que cela peut s\u2019appliquer au \u201cnon\u201d et au concept de n\u00e9gativit\u00e9 qu\u2019il inaugure.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons donc avancer que si l\u2019apparition du \u201cnon\u201d chez le b\u00e9b\u00e9, comme premi\u00e8re imitation et identification aux parents interdicteurs-et-protecteurs, ouvre la voie aux futurs concepts de limitation et de sublimation, en d\u00e9gageant un espace psychique pour la fabrique des repr\u00e9sentations, son absence, son retard ou sa difficult\u00e9 d\u2019apparition, ind\u00e9pendamment de toute pathologie de type autistique, peut condamner ce b\u00e9b\u00e9 \u00e0 rester, pour supporter et accepter la duret\u00e9 du principe de r\u00e9alit\u00e9, dans un type de r\u00e9ponse en surface, en miroir, quasi-r\u00e9flexe. Dans de tels cas, il est possible que l\u2019adolescence soit \u00e0 nouveau le temps du r\u00e9veil et de l\u2019actualisation de ce troisi\u00e8me organisateur, sous une forme plus th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e que chez le b\u00e9b\u00e9 de dix-huit mois, rejouant d\u2019une fa\u00e7on plus rigide et\/ou paroxysmale ce que Spitz d\u00e9crivait comme la premi\u00e8re locution geste\/mot, le premier syntagme action\/parole, \u201cle secouement de t\u00eate n\u00e9gatif et le mot \u201cnon\u201d, justifiant le titre de ce colloque, \u201cle corps et le cri\u201d. Bien que la pathologie nous montre tous les jours la force entropique de ce risque \u00e9volutif, il est utile de conserver en soi l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une bifurcation possible, notamment par l\u2019effet d\u2019un travail psychoth\u00e9rapeutique, vers un autre destin pulsionnel, la sublimation. Mais pour y parvenir, que ce soit chez le b\u00e9b\u00e9 ou chez l\u2019adolescent, le pr\u00e9alable de la n\u00e9gation est incontournable.<br>Voici d\u2019abord un fragment d\u2019observations de b\u00e9b\u00e9s selon la m\u00e9thode d\u2019Esther Bick pour montrer comment le b\u00e9b\u00e9 int\u00e9riorise les interdits parentaux et finit par dire \u201cnon\u201d luim\u00eame quelques mois plus tard. Puis suivront des extraits d\u2019une observation th\u00e9rapeutique qui permet de voir comment le b\u00e9b\u00e9 peut \u00eatre en difficult\u00e9 pour int\u00e9rioriser ces interdits dans le cadre des interactions avec ses parents. Enfin, je vous soumettrai l\u2019histoire de Bobby, tir\u00e9e du roman de Selby Junior, qui d\u00e9passe l\u2019envie de vengeance qui l\u2019habite pour assumer le pardon vis-\u00e0-vis de son agresseur, \u00e0 la suite d\u2019une vraie rencontre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Histoire de Jessy<\/h2>\n\n\n\n<p>Voici maintenant l\u2019histoire de Jessy, un petit gar\u00e7on qui arrive dans une famille dans laquelle les cinq premiers enfants ont \u00e9t\u00e9 retir\u00e9s pour des raisons de carence affective et sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme C. a donc six enfants, et elle vient de mettre au monde le septi\u00e8me en Juin 2000. L\u2019observation de Jessy par Marie-Christine P\u00e9an, infirmi\u00e8re psychiatrique form\u00e9e dans le premier groupe de formation \u00e0 Angers, a commenc\u00e9 en Avril 1999.<\/p>\n\n\n\n<p>Les quatre premiers enfants d\u2019un premier compagnon ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s \u00e0 chaque fois d\u00e8s la sortie de la maternit\u00e9. Pour Jason, le cinqui\u00e8me enfant, con\u00e7u avec son deuxi\u00e8me compagnon, la maman avait commenc\u00e9 \u00e0 demander de l\u2019aide aupr\u00e8s des services de la Protection Maternelle Infantile. Mais la demande s\u2019estompe, d\u2019autant que ce deuxi\u00e8me compagnon se r\u00e9v\u00e8le tr\u00e8s violent, et que la PMI est amen\u00e9e \u00e0 effectuer un signalement aupr\u00e8s des services ad hoc. Jason sera plac\u00e9 au bout de quelques semaines de vie avec ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pour le sixi\u00e8me enfant, avec un troisi\u00e8me compagnon, que la d\u00e9marche va devenir effective aupr\u00e8s de notre \u00e9quipe soignante. Les consultations commencent pendant la grossesse. Les observations vont commencer apr\u00e8s la naissance de Jessy, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de trois mois et six jours. A l\u2019occasion de la septi\u00e8me grossesse, la maman va demander \u00e0 ne plus avoir d\u2019enfants ult\u00e9rieurement. Le nouveau couple est stable, mais vit dans des conditions tr\u00e8s pr\u00e9caires. Les visites des cinq premiers enfants ont lieu d\u2019une fa\u00e7on assez r\u00e9guli\u00e8re, toute la fratrie r\u00e9unie ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>En Juillet 1998, lors de la premi\u00e8re consultation, Mme C. d\u00e9clare \u00e0 mon coll\u00e8gue le Dr Didier Petit, psychiatre d\u2019enfants, qu\u2019elle est tr\u00e8s en difficult\u00e9 avec les b\u00e9b\u00e9s&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cMa difficult\u00e9, c\u2019est de ne pas arriver \u00e0 leur parler et \u00e0 jouer avec eux&nbsp;; c\u2019est ridicule de parler avec un b\u00e9b\u00e9&nbsp;; je leur parle comme \u00e0 un adulte, on me le reproche&nbsp;; j\u2019aidais ma m\u00e8re \u00e0 s\u2019occuper de mes fr\u00e8res et s\u0153urs, \u00e0 les garder, alors que j\u2019avais envie de faire autre chose, \u00e0 quinze ans, c\u2019\u00e9tait assez dur&nbsp;; je veux m\u2019en sortir, pour pouvoir jouer avec eux et leur parler&nbsp;; le b\u00e9b\u00e9 lui, il r\u00e9pond pas, il parle pas, il est vide&nbsp;; je me sens ridicule \u00e0 parler toute seule&nbsp;; faut dire que j\u2019ai peur de sortir dehors, j\u2019ai peur des menaces du p\u00e8re du cinqui\u00e8me, il m\u2019avait mis un couteau sous la gorge&nbsp;; les parents et les beaux-parents, ils disaient que j\u2019\u00e9tais pas capable.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Le Docteur Petit et Marie-Christine P\u00e9an re\u00e7oivent un couple en tr\u00e8s grande difficult\u00e9, et qui met en doute l\u2019avenir. La maman sent que cette grossesse est diff\u00e9rente des pr\u00e9c\u00e9dentes, mais elle y projette aussi ses inqui\u00e9tudes personnelles et celles exprim\u00e9es par sa m\u00e8re. Elle reproche \u00e0 son nouveau compagnon d\u2019\u00eatre trop influen\u00e7able, perm\u00e9able, de toujours dire \u201coui\u201d \u00e0 ce qu\u2019elle d\u00e9cide, et par exemple, d\u2019avoir aussit\u00f4t donn\u00e9 son accord pour la proposition d\u2019une observation de leur b\u00e9b\u00e9 \u00e0 domicile. Le papa lui, est p\u00e8re pour la premi\u00e8re fois, et se demande comment il va arriver \u00e0 s\u2019en d\u00e9brouiller. Il est donc d\u00e9cid\u00e9 que Marie-Christine revoit le p\u00e8re pour s\u2019assurer que son acceptation de la proposition th\u00e9rapeutique n\u2019est pas le fruit d\u2019un malentendu. Lors de cette rencontre, le futur papa parlera de la fragilit\u00e9 de sa compagne, et montrera qu\u2019il a bien compris en quoi cette proposition pouvait les aider \u00e0 \u00e9lever leur enfant. Ils confirmeront au cours d\u2019une consultation commune leur demande de cette visite \u00e0 domicile hebdomadaire.<\/p>\n\n\n\n<p>La consultation de Novembre 1998 montrera, par le r\u00e9cit de la derni\u00e8re \u00e9chographie, comment la future maman tente d\u2019exclure les \u00e9motions que son compagnon exprime un peu b\u00e9atement \u00e0 l\u2019\u00e9chographiste, en disant&nbsp;: \u201coh, il a une bonne bouille\u201d&nbsp;; elle lui r\u00e9pondra s\u00e8chement&nbsp;: \u201cil a une t\u00eate normale, point \u00e0 la ligne\u201d. Puis, constatant qu\u2019il bouge et se cache, elle ajoute&nbsp;: \u201cle b\u00e9b\u00e9 en a marre, il est bien \u00e9nerv\u00e9\u201d. Lors de cette consultation, la maman a un aspect assez renferm\u00e9, tandis que le papa regarde les deux soignants qui les re\u00e7oivent avec une grande attention&nbsp;; il est honteux lorsqu\u2019elle le traite d\u2019incapable devant eux, ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 r\u00e9pondre \u201csi, si, je suis capable d\u2019\u00eatre p\u00e8re, m\u00eame si c\u2019est difficile\u201d. Il \u00e9voque son envie d\u2019\u00eatre port\u00e9 dans le ventre d\u2019une m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici quelques extraits des observations th\u00e9rapeutiques qui vont nous montrer comment cette question du \u201cnon\u201d et des interdits peut se jouer dans ce contexte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>17<sup>\u00e8me<\/sup> observation th\u00e9rapeutique Lundi 13 septembre 1999 (10h30 \u2013 11h30) Mr C., Mme C., Jessy (8 mois et 7 jours)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jessy est tenu assis \u00e0 califourchon sur le genou droit de son papa, il se penche un peu pour toucher la table de ses mains et a des mouvements comme pour taper le t\u00e9l\u00e9phone sur cette surface, mais il se trouve un peu trop loin et un peu trop de biais. Mr C. le tient plut\u00f4t orient\u00e9 vers l\u2019ext\u00e9rieur du cercle que nous formons autour de la table. Il le ceinture de la main droite et en m\u00eame temps de cette m\u00eame main touche et parfois, tient le portable. Mme C. \u00e9ternue et Jessy sursaute puis il regarde d\u2019o\u00f9 vient ce bruit. A plusieurs reprises, Jessy l\u00e8ve l\u2019objet qu\u2019il tient dans sa main droite jusqu\u2019au-dessus de sa t\u00eate tout en me regardant. Mr C. traduit ce geste comme pouvant \u00eatre agressif, il dit&nbsp;: \u201cL\u00e0, c\u2019est pour me donner un coup\u2026 Quand il veut cogner, il fait comme \u00e7a, il l\u00e8ve le bras.\u201d<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mme C. qui ne dit pas grand chose depuis tout \u00e0 l\u2019heure, fait un signe de t\u00eate qui indique l\u2019espace derri\u00e8re nous et dit&nbsp;: \u201cBient\u00f4t, on va avoir enfin la t\u00e9l\u00e9\u2026 Ils doivent venir mettre une antenne\u2026 On verra bien si \u00e7a passe parce qu\u2019 ici, ils ont mis des gros blocs d\u2019ardoise et y\u2019a plus rien qui passe&nbsp;!\u201d Il me semble que je surveille aussi le t\u00e9l\u00e9phone pour qu\u2019il ne tombe pas, c\u2019est assez aga\u00e7ant. La t\u00e9tine est sur la table et Mme C. la tire vers elle. J\u2019ai vu la chenille sur le transat, je dis \u00e0 Jessy qui gesticule de plus en plus avec le portable&nbsp;: \u201cLe t\u00e9l\u00e9phone est \u00e0 maman et papa, la t\u00e9tine et la chenille, c\u2019est \u00e0 Jessy\u2026\u201d. Jessy s\u2019est arr\u00eat\u00e9, il \u00e9coute et me regarde bien dans les yeux. Mme C. du coup veut lui enlever le t\u00e9l\u00e9phone des mains sans dire un mot. Cela a pour effet de le faire grogner en montrant manifestement qu\u2019il n\u2019est pas d\u2019accord en tous les cas avec la mani\u00e8re (?). Elle dit&nbsp;: \u201cIl veut pas Monsieur. D\u00e8s qu\u2019on lui refuse quelque chose, il fait comme \u00e7a&nbsp;! \u2026 NON&nbsp;!\u201d Et elle retire l\u2019objet. Mr C. se penche et am\u00e8ne la chenille devant Jessy. Jessy attrape la chenille et l\u2019am\u00e8ne \u00e0 sa droite au-dessus du vide, il la laisse tomber. Tout un jeu s\u2019installe autour de cette chenille qui est ramass\u00e9e et que Jessy renvoie sur le sol. Il regarde l\u2019objet qu\u2019il tient dans sa main, puis l\u2019am\u00e8ne \u00e0 sa droite, la l\u00e2che et regarde o\u00f9 elle est sur le sol. Cela provoque quelques sautillements et quelques soupirs en m\u00eame temps qu\u2019il nous regarde \u00e0 plusieurs reprises. Cette fois, il touche le mur avec sa chenille, sur sa droite, car Mr C. en ramassant l\u2019objet s\u2019est compl\u00e8tement \u00e9loign\u00e9 de la table. Comme pr\u00e9c\u00e9demment il se penche, regarde sa main droite l\u00e2cher la peluche puis regarde o\u00f9 elle est en fermant compl\u00e8tement son poing gauche. Une nouvelle fois la peluche est ramass\u00e9e et Mr C. s\u2019approche de la table avec son b\u00e9b\u00e9. Mme C. prend la chenille des mains de Jessy en faisant mine de la garder pour elle. Jessy qui la voit sourire lui rend son sourire alors qu\u2019elle lui redonne la peluche. (\u2026)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jessy tente toujours de toucher le dessous de plat. C\u2019est un objet lourd, fait de bois encadrant un grand carreau de fa\u00efence. Ses petites mains glissent et gratte la forme florale qui est dessus. Mme C. le laisse un peu se glisser vers l\u2019avant et constate qu\u2019il a repli\u00e9 sa jambe gauche pour s\u2019en servir comme support afin de mieux pivoter de la position assise \u00e0 la position encore embryonnaire du quatre-pattes. Elle dit&nbsp;: \u201cCa, c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il fait \u00e7a, il a jamais fait \u00e7a, c\u2019est la premi\u00e8re fois&nbsp;!\u201d Mr C. confirme cette observation avec laquelle il est d\u2019accord&nbsp;: \u201cOui, c\u2019est la premi\u00e8re fois&nbsp;!\u201d<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Maintenant, dans son mouvement de retirer Jessy de son int\u00e9r\u00eat pour l\u2019objet, Mme C. le soul\u00e8ve par l\u2019arri\u00e8re et l\u2019am\u00e8ne vers elle en bascule. La petite jambe de Jessy reste un peu coinc\u00e9e sous lui et c\u2019est Mr C. toujours attentif qui la lib\u00e8re rapidement. Elle touche le cou et la joue gauche du b\u00e9b\u00e9 avec son nez et sa bouche et cela fait sourire puis rire Jessy qui \u00e9met de nombreux sons toujours dans des consonances de \u201ca\u201d<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le jeu provoque tr\u00e8s rapidement une excitation importante pour Jessy mais surtout pour sa maman qui rit maintenant d\u2019une mani\u00e8re un peu nerveuse cherchant toujours \u00e0 s\u2019appuyer sur mon regard que je garde volontairement sur Jessy qui s\u2019y accroche chaque fois qu\u2019il le peut. Mme C. cherchant mes yeux semble me montrer quelque chose. (Je n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9terminer ce qui se passe l\u00e0 autour du regard). C\u2019est comme si elle cherchait cet appui \u00e0 chaque mouvement de bascule qu\u2019elle inflige \u00e0 son fils. Il y a trop d\u2019excitation, elle sourit mais d\u2019un sourire tr\u00e8s crisp\u00e9. Elle r\u00e9p\u00e8te maintes fois la m\u00eame chose, dents serr\u00e9es comme si elle jouait&nbsp;: \u201cT\u2019arr\u00eates&nbsp;! C\u2019est trop lourd. T\u2019entends, t\u2019arr\u00eates&nbsp;! \u2026\u201d Cela prend de l\u2019ampleur et dans les gestes et dans le ton. Jessy est d\u00e9bord\u00e9, il commence \u00e0 pleurer. Elle le remet assis sur la table, il tente d\u2019agripper ce qui se trouve l\u00e0. Comme il gratte de nouveau le dessous de plat, Mr C. le soul\u00e8ve devant Jessy en bredouillant&nbsp;: \u201cTrop lourd, pas de prise, mains trop petites\u2026\u201d. Mme C. retourne le b\u00e9b\u00e9 vers elle, il agite ses bras proches du visage de sa m\u00e8re qui rapidement l\u2019\u00e9loigne et le rabroue en disant&nbsp;: \u201cTu donnes des claques&nbsp;? J\u2019veux pas de \u00e7a moi&nbsp;!\u201d Mr C. ajoute&nbsp;: \u201c\u00e7a, il donne des claques&nbsp;!\u201d\u2026 Le briquet et les cigarettes sont plut\u00f4t proches de moi, Jessy se penche, toujours tenu par Mme C., et atteint le briquet qu\u2019il agrippe. Elle lui arrache rapidement des mains, il se met \u00e0 g\u00e9mir puis rapidement \u00e0 pleurer. Elle le bascule vers elle, le maintient demi-allong\u00e9, le ceinturant de son bras gauche. S\u2019en suit alors une r\u00e9p\u00e9tition en crescendo des interdits&nbsp;: \u201cNon&nbsp;! Tu l\u2019auras pas le briquet\u2026 Ca tu peux faire tout ce que tu voudras, \u00e7a m\u2019est \u00e9gal\u2026 Toutes les col\u00e8res si tu veux\u2026 \u00e7a m\u2019est \u00e9gal\u2026 Te mettre en col\u00e8re&nbsp;? Si tu veux mais \u00e7a tu l\u2019auras pas\u2026 S\u00fbrement pas&nbsp;! J\u2019m\u2019en fiche\u2026\u201d Jessy se d\u00e9bat un peu comme pour se redresser mais maintenu de cette mani\u00e8re, il ne peut que rester ainsi\u2026 Mme C. rapproche maintenant les deux jambes du ventre du b\u00e9b\u00e9 et le garde ainsi rassembl\u00e9 sur son bras gauche. Il continue de grogner de plus en plus mais toujours sans aucune larme. Mme C. qui le regarde dit&nbsp;: \u201c\u00e7a va t\u2019as m\u00eame pas une larme&nbsp;! Tu peux chialer\u2026 Faut avoir des larmes&nbsp;!\u201d Elle monte de plus en plus&nbsp;: \u201cY\u2019a pas de raison, j\u2019ai jamais c\u00e9d\u00e9 \u00e0 ton fr\u00e8re\u2026 J\u2019vois pas pourquoi faudrait te c\u00e9der \u00e0 toi\u2026 J\u2019l\u2019ai pas fait \u00e0 ton fr\u00e8re, c\u2019est pareil\u2026\u201d Jessy me semble devenir une cible importante. Mr C. semble d\u00e9muni, il se met \u00e0 nouveau \u00e0 \u00e9mettre des sons sans paroles en montrant ses mains \u00e0 Jessy. Je crois qu\u2019il aimerait que Mme C. lui donne le b\u00e9b\u00e9. C\u2019est un moment plut\u00f4t difficile\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>43<sup>\u00e8me<\/sup> observation th\u00e9rapeutique lundi 10 avril 2000 (10h40 \u2013 11h35) Mr C., Mme C., Jessy 15 mois et 4 jours<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Jessy est revenu dans la pi\u00e8ce et vient chercher dans la caisse la mitraillette plastique color\u00e9e, il la tient \u00e0 deux mains devant lui comme d\u2019autres fois en faisant des sons souffl\u00e9s nul doute qu\u2019on lui a montr\u00e9 comment on peut se servir de ce genre d\u2019objet\u2026 Puis il s\u2019approche du convecteur. Sa maman qui le voit demande \u00e0 Mr C. de l\u2019\u00e9teindre. Il dit qu\u2019il l\u2019avait allum\u00e9 ce matin parce que c\u2019\u00e9tait un frigo dans la pi\u00e8ce\u2026 Jessy tape l\u2019objet plut\u00f4t dans un mouvement de r\u00e2per\/frotter contre la partie verticale haute ajour\u00e9e du convecteur. Cela fait pas mal de bruit et Mr C. dit&nbsp;: \u201cOh la musique&nbsp;!\u201d Il fait ses mouvements sur diff\u00e9rents endroits, sa chaise, par terre\u2026 Il semble entendre et rechercher des sons diff\u00e9rents. Il l\u00e2che ensuite l\u2019objet et commence \u00e0 s\u2019int\u00e9resser au placard buffet. Mr C. dit tout de suite qu\u2019il ne va pas le laisser tout sortir. Jessy essaie d\u2019ouvrir et Mr C. pose sa main sur les deux petites poign\u00e9es pour en emp\u00eacher l\u2019acc\u00e8s \u00e0 son fils. Jessy n\u2019est pas content, il commence \u00e0 grogner. Mr C. semble r\u00e9fl\u00e9chir\u2026 Il y a un \u00e9change entre les deux parents qui parlent de l\u2019endroit o\u00f9 peut se trouver le tendeur. Mr C. va le chercher dans la chambre et pendant ce temps le b\u00e9b\u00e9 ouvre une des portes et a le temps de sortir un petit pack de bl\u00e9dina. Sa maman qui le voit lui dit&nbsp;: \u201cAh oui, \u00e7a c\u2019est \u00e0 toi, alors \u00e7a va&nbsp;!\u201d Mr C. revient aussi vite que possible, il prend le pack des mains de son fils et concocte une fermeture au tendeur sur les poign\u00e9es du buffet. Jessy se met \u00e0 crier d\u2019abord assez doucement puis de plus en plus aigu en fermant les yeux. Mr C. retourne vers la chambre et ram\u00e8ne une sucette qu\u2019il met dans la bouche de Jessy qui se calme ainsi instantan\u00e9ment. (\u2026)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pendant ce temps Jessy est all\u00e9 un peu plus loin dans la chambre. Il en a ramen\u00e9 une chaussure puis une chaussette qu\u2019il essaie de mettre dans la chaussure. Il abandonne cette id\u00e9e et retourne un peu plus loin. Comme nous ne le voyons plus, Mr C. va le chercher et le ram\u00e8ne parmi nous. Il met la planche maintenant pour lui emp\u00eacher le passage<\/em>.<br><em>Jessy tr\u00e9pigne. Il se met debout le long de la planche et montre son m\u00e9contentement en \u00e9mettant \u00e0 nouveau des cris tr\u00e8s aigus. Pour cela il ferme encore les yeux et c\u2019est comme s\u2019il \u00e9tait lui-m\u00eame dans le d\u00e9sagr\u00e9ment de ces sons stridents\u2026 Son papa enjambe la planche et va lui chercher une seconde sucette qu\u2019il lui met directement en bouche, ce qui calme aussit\u00f4t Jessy<\/em>.<br>Dans cette histoire clinique, nous voyons que le petit gar\u00e7on est \u201cpris\u201d dans des interactions variables, dont il ne sait jamais vraiment quelle en sera la tonalit\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on continue. M\u00eame si le papa joue un r\u00f4le plut\u00f4t apaisant, et finalement maternel auxiliaire, Jessy est souvent apais\u00e9 par des r\u00e9ponses dont la part psychique reste assez pr\u00e9caire. Ses capacit\u00e9s de construction de ses liens d\u2019attachement et d\u2019int\u00e9riorisation de la r\u00e9alit\u00e9 des frustrations en seront in\u00e9vitablement touch\u00e9es, mais la poursuite de l\u2019observation th\u00e9rapeutique a permis \u00e0 cette famille de parcourir un bout de chemin ensemble.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Histoire de Bobby<\/h2>\n\n\n\n<p>Mais si le \u201cnon\u201d est n\u00e9cessaire \u00e0 la restauration d\u2019une relation entre les hommes, il n\u2019est pas suffisant pour en arriver \u00e0 la sublimation. Herbert Selby Junior, dans son tr\u00e8s int\u00e9ressant roman <em>Le saule<\/em>, montre comment son h\u00e9ros peut y atteindre au prix d\u2019un tr\u00e8s long travail d\u2019humanisation dans lequel \u201cle pardon\u201d peut se r\u00e9v\u00e9ler comme une des formes les plus civilis\u00e9es de la sublimation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce roman vient t\u00e9moigner de ce jugement prononc\u00e9 par Freud dans son analyse de la <em>Gradiva de Jensen<\/em>, et qui se r\u00e9v\u00e8le encore une fois extr\u00eamement utile dans nos r\u00e9flexions psychopathologiques&nbsp;: \u201cles \u00e9crivains sont de pr\u00e9cieux alli\u00e9s et il faut placer bien haut leur t\u00e9moignage car ils connaissent d\u2019ordinaire une foule de choses entre le ciel et la terre dont notre sagesse d\u2019\u00e9cole n\u2019a pas encore la moindre id\u00e9e. Ils nous devancent de beaucoup, nous autres hommes ordinaires, notamment en mati\u00e8re de psychologie, parce qu\u2019ils puisent l\u00e0 \u00e0 des sources que nous n\u2019avons pas encore explor\u00e9es pour la science\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Bobby est un adolescent noir d\u2019\u00e0 peine quatorze ans qui vit avec sa m\u00e8re, ses fr\u00e8res et ses s\u0153urs dans un taudis du South Bronx infest\u00e9 par les rats. Maria, sa petite amie, est une jeune fille d\u2019origine hispanique. Mais leur amour ne peut durer&nbsp;: ainsi en ont d\u00e9cid\u00e9 les membres d\u2019une bande qui les attaquent sauvagement. D\u00e9figur\u00e9e par un jet d\u2019acide sulfurique, Maria doit \u00eatre hospitalis\u00e9e. Bobby, lui, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 poignard\u00e9 sauvagement et laiss\u00e9 pour mort sur le trottoir, est recueilli par un clochard myst\u00e9rieux, Moish\u00e9, qui entreprend de le soigner. <em>Le saule<\/em> est le r\u00e9cit de cette gu\u00e9rison, lente et hasardeuse. Car les blessures dont souffre Bobby sont surtout int\u00e9rieures, comme celles de Moish\u00e9. En effet, Moish\u00e9 a \u00e9t\u00e9 fait prisonnier avec des Juifs lors d\u2019une rafle en Allemagne, alors qu\u2019il s\u2019appelait Werner Schultz. On apprendra au fur et \u00e0 mesure que cet internement en camp de concentration est d\u00fb \u00e0 une d\u00e9nonciation criminelle du concurrent direct, Klaus, de cet artisan sans histoire, mari\u00e9 \u00e0 Gertrude et p\u00e8re de Karl-Heinz. Et que Moish\u00e9 est le nom que Werner a re\u00e7u dans le camp pour avoir sauv\u00e9 un Juif au p\u00e9ril de sa vie. Un personnage important vient hanter les cauchemars du vieil homme, celui de Sol, un ami qui lui a permis de transformer la haine qui l\u2019habitait en permanence en pardon, ouvrant du m\u00eame coup la voie \u00e0 une sublimation fondamentale de la loi du Talion, elle-m\u00eame progr\u00e8s sur le meurtre pur et simple. Non pas un pardon spectaculaire que l\u2019on regrette comme un effort, mais un pardon int\u00e9rioris\u00e9 apr\u00e8s lequel rien n\u2019est plus comme avant. On peut dire que cette histoire est une variation sur le th\u00e8me du d\u00e9passement de la violence et de la vengeance.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il sort du camp de concentration \u00e0 la fin de la guerre 39-45, il immigre vers les Etats-Unis avec sa femme et son fils qu\u2019il a retrouv\u00e9s. Il va vivre quelques ann\u00e9es heureuses avec eux, et le symbole de ce bonheur retrouv\u00e9 est la promenade \u00e0 Prospect Park, jusqu\u2019au saule qui, comme son nom l\u2019indique, pleure au bord du lac, et qui leur rappelle leur premi\u00e8re rencontre l\u00e0-bas, en Bavi\u00e8re, avant la guerre. Apr\u00e8s quelques ann\u00e9es, son fils va mourir au Viet-Nam et sa femme de d\u00e9sespoir. Lui, Werner Moish\u00e9 va survivre en se retranchant dans un appartement cach\u00e9 au milieu des quartiers sinistr\u00e9s du Bronx, et auquel on ne peut acc\u00e9der que par des ouvertures d\u00e9rob\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, lorsqu\u2019un jour Moish\u00e9 trouve dans les d\u00e9combres de son quartier du Bronx un jeune adolescent qui a perdu beaucoup de sang par les nombreuses plaies qui lui ont \u00e9t\u00e9 faites au cours de cette attaque \u00e0 l\u2019arme blanche perp\u00e9tu\u00e9e par Raul et sa bande pour venger l\u2019audace de ce noir qui a os\u00e9 tomber amoureux de Maria, et la na\u00efvet\u00e9 de Maria, cette jeune blanche, qui a os\u00e9 tomber amoureuse de Bobby, il le recueille dans son antre, le soigne comme un m\u00e9decin humanitaire aurait pu le faire et finalement le sauve d\u2019une mort certaine. Pendant quelques temps, Bobby ne survit que gr\u00e2ce \u00e0 sa haine de ceux qui lui ont fait \u00e7a. Puis apr\u00e8s avoir repris suffisamment de forces gr\u00e2ce aux bons soins, physique et psychique, de Moish\u00e9, il peut revoir son fr\u00e8re et apprendre de sa bouche que Maria est morte \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, apr\u00e8s quelques semaines de soins intensifs pour une br\u00fblure \u00e0 l\u2019acide qui l\u2019avait totalement d\u00e9figur\u00e9e. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e devant son image dans le miroir et trop seule malgr\u00e9 une m\u00e8re et une grand-m\u00e8re aimantes, elle avait alors d\u00e9cid\u00e9 de se jeter par la fen\u00eatre de sa chambre du neuvi\u00e8me \u00e9tage de l\u2019h\u00f4pital. La douleur de Bobby est immense et son d\u00e9sir ardent de vengeance ne fait qu\u2019empirer aussit\u00f4t. Moish\u00e9 continue de l\u2019aider, de l\u2019aimer et peu \u00e0 peu une sorte de \u201ctransfert\u201d de compr\u00e9hension se produit entre les deux personnages de ce huit clos. Malgr\u00e9 cela, Bobby sort \u00e0 plusieurs reprises pour se venger progressivement de ses bourreaux, et va arriver \u00e0 les intimider les uns apr\u00e8s les autres, de fa\u00e7on \u00e0 faire r\u00e9gner la terreur dans la vie de celui qui est le responsable de la mort de Maria. La vie continue de se d\u00e9rouler avec ses \u00e9changes, la plupart du temps sans paroles, et en tout cas sans aucune morig\u00e9nation. Puis un soir les conditions \u00e9tant r\u00e9unies pour l\u2019heure de la vengeance, Bobby part en exp\u00e9dition punitive et alors qu\u2019il a la mort de son pers\u00e9cuteur \u00e0 port\u00e9e de sa main, il lui suffirait de le l\u00e2cher pour qu\u2019il tombe de l\u2019immeuble sur le trottoir comme Maria, la magie de la transcendance a lieu et Bobby se d\u00e9tourne de cette funeste voie de la retaliation. Il rentre chez son initiateur Mush et partage avec lui cette victoire de l\u2019humain sur la barbarie.<\/p>\n\n\n\n<p>Un tel roman a une valeur g\u00e9n\u00e9rale dans notre occident contemporain&nbsp;: il fait \u0153uvre civilisatrice, il est une d\u00e9monstration r\u00e9ussie de l\u2019abolition de la peine de mort, il justifie l\u2019importance des r\u00e9cits nombreux et d\u00e9taill\u00e9s sur les diff\u00e9rentes exp\u00e9riences du nazisme, du fascisme, de la colonisation et des guerres dans la p\u00e9dagogie actuelle que nous devons absolument restituer et transmettre \u00e0 nos enfants pour qu\u2019ils comprennent que les d\u00e9mons que l\u2019homme contient en lui, ceux que Freud avaient identifi\u00e9 en repensant compl\u00e8tement son dualisme pulsionnel pour aboutir \u00e0 la mise en \u00e9vidence de la pulsion de mort qui vient en opposition avec la pulsion de vie. Mais si j\u2019ai choisi ce texte comme r\u00e9f\u00e9rence de travail avec vous pour cette rencontre des praticiens des b\u00e9b\u00e9s et de ceux des adolescents, c\u2019est parce que j\u2019y ai lu une le\u00e7on tr\u00e8s profonde d\u2019articulations fonctionnelles entre les deux \u00e2ges qui permet \u00e0 cet adolescent vengeur de transformer sa haine incontournable en pardon, et cela essentiellement gr\u00e2ce \u00e0 une rencontre. Il va vivre et m\u00eame revivre une r\u00e9gression dans laquelle il repasse successivement par des \u00e9tapes au cours desquelles son sauveur le soigne et le consid\u00e8re comme un b\u00e9b\u00e9 avec lequel on ne peut rentrer en contact que par le corps, \u00e0 la fois le corps porteur et le corps en apparition pour reprendre les distinctions du ph\u00e9nom\u00e9nologue Zutt qui s\u00e9pare ainsi ce corps qui permet d\u2019exister de celui qui fait signe \u00e0 l\u2019autre, quel que soit le niveau topique auquel il est \u201crendu\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis une fois cette premi\u00e8re \u201cgu\u00e9rison\u201d op\u00e9r\u00e9e, celle du corps bless\u00e9, la musculation lui permet de se remettre debout et de redevenir encore plus fort pour se venger. Puis enfin, il retrouve sa libert\u00e9 et son autonomie, celle sans laquelle il ne peut choisir sa propre voie. Il quitte son protecteur gu\u00e9risseur et lui dit adieu. Mais tr\u00e8s vite, apr\u00e8s avoir appris la terrible nouvelle qui concerne la mort tragique de Maria, effondr\u00e9 de rage et de col\u00e8re, \u00e0 peine en \u00e9tat de r\u00e9aliser la tristesse qui l\u2019accable, il se rend d\u2019une fa\u00e7on quasi-automatique chez Moish\u00e9 et, en lui racontant son histoire, reconna\u00eet sa dette symbolique \u00e0 cet homme&nbsp;; de son plein gr\u00e9, il va le retrouver pour recevoir de lui un enseignement implicite. Ce faisant se met en place une affiliation pour cet adolescent qui lui permet de d\u00e9placer les m\u00e9canismes premiers d\u2019identification aux parents vers un support identificatoire qu\u2019il a choisi et qui \u00e9largit le cercle familial. La mani\u00e8re dont Moish\u00e9 va s\u2019y prendre n\u2019est pas calcul\u00e9e, elle r\u00e9sulte d\u2019un tr\u00e8s profond et ancien travail qu\u2019il a d\u00fb effectuer sur lui-m\u00eame, au cours de ses quelques m\u00e9saventures personnelles et familiales, et qui pourrait inspirer la r\u00e9flexion des \u00e9quipes qui accueillent les adolescents en souffrance. Nous sommes dans le <em>pathei matos<\/em> de Socrate, l\u2019enseignement par l\u2019\u00e9preuve, par le partage initiatique, dans lequel la dimension temporelle est incompressible, \u00e0 la mesure du temps de l\u2019\u00e9laboration psychique et de la perlaboration d\u00e9crite par Freud.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce qui en fait toute l\u2019\u00e9paisseur me semble-t-il, c\u2019est le fait que ce travail se fait \u00e0 deux psychismes, comme le demande tout travail d\u2019identification n\u00e9vrotique, par opposition aux formes d\u00e9velopp\u00e9es dans les pathologies psychotiques qui peuvent se satisfaire d\u2019identifications aux aspects min\u00e9raux et v\u00e9g\u00e9taux des vivants. Le d\u00e9sir de vengeance de Bobby va se confronter \u00e0 ce que Moish\u00e9 a fait du sien, lui qui avait pourtant bien des raisons de le mettre \u00e0 ex\u00e9cution, comme l\u2019on dit incidemment, victime d\u2019une d\u00e9nonciation criminelle l\u2019envoyant en camp de concentration pendant la deuxi\u00e8me guerre mondiale.<br>Nous sommes l\u00e0 dans un univers d\u2019identification dans lequel l\u2019adolescent trouve chez Moish\u00e9 du pareil mais aussi du pas pareil, et pouvant s\u2019appuyer sur les dimensions de pareil qu\u2019il a retrouv\u00e9es au cours de sa gu\u00e9ri-son post traumatique, lorsqu\u2019il \u00e9tait soign\u00e9 comme un b\u00e9b\u00e9, il peut maintenant accepter le pas pareil de l\u2019histoire de son quasi-parent devenu ami, et en accepter les diff\u00e9rences. Nous pourrions dire qu\u2019il est en mesure d\u2019en introjecter les structures fondamentales dans sa propre psych\u00e9, ouvrant ainsi la porte \u00e0 d\u2019autres solutions que la seule loi du Talion qui r\u00e9glemente le domaine des vengeurs&nbsp;: \u0153il pour \u0153il, dent pour dent. Ici, nous avons vu et compris que si l\u2019\u0153il et la dent \u00e9taient ces parties ch\u00e8res qu\u2019on leur avait prises, \u00e0 Maria et \u00e0 lui, il se retiendra de les reprendre \u00e0 ses ennemis, comme Moish\u00e9 s\u2019\u00e9tait retenu de le faire \u00e0 son d\u00e9nonciateur en sortant du camp. Que fait donc Bobby en faisant cela&nbsp;? Il acc\u00e8de \u00e0 la sublimation, il devient un homme capable de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, comme celui auquel il a pu s\u2019identifier. Sa sexualit\u00e9 sadique-anale quitte le seul territoire de l\u2019exercice r\u00e9flexe ost\u00e9o-tendineux-musculaire, \u0153il pour \u0153il se situe dans le domaine du r\u00e9flexe archa\u00efque, et acc\u00e8de \u00e0 ce que Dolto nomme avec juste raison la castration anale&nbsp;: tu ne tueras point, tu ne te serviras pas de tes muscles volontaires, et pas seulement de tes muscles sphinct\u00e9riens, pour jouir de la souffrance que tu pourrais infliger \u00e0 un autre que toi&nbsp;; tu feras appel \u00e0 un autre qui, dans sa puissance d\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 fondatrice, la tierc\u00e9it\u00e9 de Freud et de Peirce, le logophore, prendra du recul par rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la situation dans laquelle tu te retrouves, pour dire la Loi des hommes et assumer avec toi ce qu\u2019elle pr\u00e9cise et contient dans le code p\u00e9nal qui y est attenant. Suis ce chemin et tu arriveras peut-\u00eatre \u00e0 la castration symbolique&nbsp;: le cri plut\u00f4t que le corps, le p\u00e9nal plut\u00f4t que le p\u00e9nien, bref, le Pardon plut\u00f4t que le Talion. Sachons organiser nos dispositifs pour que, tenant compte des sp\u00e9cificit\u00e9s du b\u00e9b\u00e9 en d\u00e9veloppement avec d\u2019autres, nous puissions en faire une occasion de rencontre avec l\u2019adolescent et le b\u00e9b\u00e9 fragilis\u00e9 qu\u2019il porte en lui.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9722?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est d\u00e9di\u00e9 \u201caux b\u00e9b\u00e9s et aux ados\u201d, et aux m\u00e8res\/Hom\u00e8re. Pourquoi&nbsp;? Eh bien, les deux premiers du fait de leur importance dans le th\u00e8me de nos rencontres, et les derni\u00e8res parce qu\u2019Hom\u00e8re soi-m\u00eame raconte dans l\u2019Iliade la tristesse&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1223],"thematique":[],"auteur":[1412],"dossier":[331],"mode":[60],"revue":[332],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9722","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-perinatalite","auteur-pierre-delion","dossier-a-corps-et-a-cri","mode-payant","revue-332","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9722","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9722"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9722\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15632,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9722\/revisions\/15632"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9722"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9722"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9722"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9722"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9722"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9722"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9722"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9722"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9722"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}