{"id":9693,"date":"2021-08-22T07:30:30","date_gmt":"2021-08-22T05:30:30","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/savoir-dans-le-miroir-2\/"},"modified":"2021-10-03T10:11:11","modified_gmt":"2021-10-03T08:11:11","slug":"savoir-dans-le-miroir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/savoir-dans-le-miroir\/","title":{"rendered":"Savoir dans le miroir"},"content":{"rendered":"\n<p>Avant de vous pr\u00e9senter un cas clinique, je vais vous dire dans quel cadre nous travaillons comme psychop\u00e9dagogues au CMPP Etienne Marcel. Nous avons tous une double formation, nous sommes psychologues et avons des comp\u00e9tences particuli\u00e8res en rapport avec la m\u00e9diation utilis\u00e9e&nbsp;; pour ma part, des \u00e9tudes litt\u00e9raires et une exp\u00e9rience de l\u2019enseignement. Cette double formation implique que dans notre travail, nous allons tricoter ensemble nos diff\u00e9rentes r\u00e9f\u00e9rences afin d\u2019essayer de cr\u00e9er un cadre qui ne soit ni p\u00e9dagogique, ni psychoth\u00e9rapeutique mais toujours dans l\u2019entre-deux, sur la cr\u00eate. Aussi, nous nous d\u00e9brouillons utilisant chacun les outils qui nous conviennent. Je m\u2019efforce de proposer des textes litt\u00e9raires suivant mon go\u00fbt qui me porte vers les mythes et les contes. Je pars du pr\u00e9suppos\u00e9 que ceux-ci vont aider les patients \u00e0 figurer, \u00e0 m\u00e9taphoriser leurs pr\u00e9occupations int\u00e9rieures et ainsi les aider \u00e0 les mettre \u00e0 distance et \u00e0 les rendre partageables. Je vais vous pr\u00e9senter quelques moments d\u2019une prise en charge en psychop\u00e9dagogie avec un adolescent S\u00e9bastien que je suis depuis deux ans et demi. Lorsque nous nous sommes rencontr\u00e9s fin juin 2008, S\u00e9bastien avait alors 14 ans et il terminait sa troisi\u00e8me dans un \u00e9tablissement priv\u00e9 proposant des classes \u00e0 petits effectifs. Il \u00e9tait <em>fana<\/em> d\u2019informatique et tr\u00e8s fort dans ce domaine puisqu\u2019il programmait d\u00e9j\u00e0. On lui reconnaissait des dispositions en math\u00e9matiques et en physique mais ses r\u00e9sultats dans ces mati\u00e8res \u00e9taient en dents de scie et il \u00e9tait nul dans les autres mati\u00e8res. Il bloquait compl\u00e8tement \u00e0 l\u2019\u00e9crit, peinait \u00e0 rendre des devoirs alors que son niveau de langage \u00e9tait excellent. S\u2019il les rendait, ses devoirs ne d\u00e9passaient pas quelques lignes. Sa dysgraphie et sa dysorthographie n\u2019arrangeaient rien. En cours, il avait de gros probl\u00e8mes de concentration. Ses relations avec ses pairs \u00e9taient tr\u00e8s difficiles, il n\u2019avait pas d\u2019amis et pouvait \u00eatre extr\u00eamement injurieux en classe notamment avec les filles auxquelles il lui \u00e9tait arriv\u00e9 de tenir des propos tr\u00e8s crus. Les seuls \u00e9l\u00e9ments d\u2019anamn\u00e8se que nous ayons sont que, d\u00e8s la maternelle, S\u00e9bastien pr\u00e9sentait une agitation, des troubles relationnels et certaines difficult\u00e9s d\u2019apprentissage. Plusieurs prises en charge ont \u00e9t\u00e9 mises en place qui n\u2019ont pas tenues. Au coll\u00e8ge, un traitement de <em>Ritaline<\/em> lui a \u00e9t\u00e9 prescrit pendant deux ans qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 concluant. Il l\u2019a arr\u00eat\u00e9 \u00e0 la suite d\u2019id\u00e9es suicidaires qui ont \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9es comme un effet paradoxal du traitement.<\/p>\n\n\n\n<p>Les parents de S\u00e9bastien sont des scientifiques, il a deux fr\u00e8res a\u00een\u00e9s brillants, apparemment sans probl\u00e8me, qu\u2019il admire \u00e9norm\u00e9ment. C\u2019est une famille o\u00f9 tout le monde travaille beaucoup. Lors d\u2019un entretien, la m\u00e8re de S\u00e9bastien m\u2019a dit que tout petit, son fils \u00e9tait un enfant trop curieux que rien n\u2019arr\u00eatait dans ses explorations et qui se mettait en danger. Il essayait d\u2019attraper les casseroles dans la cuisine, voulait voir comment le couteau coupait, essayait d\u2019arracher une prise pour voir comment elle \u00e9tait faite. Elle raconte qu\u2019elle \u00e9tait oblig\u00e9e de mettre en place des mesures drastiques pour le contenir. Lors des repas, S\u00e9bastien \u00e9tait install\u00e9 \u00e0 un bout de la table avec son assiette et sa cuill\u00e8re tandis que le reste de la famille se pla\u00e7ait \u00e0 l\u2019autre bout avec les plats chauds, les couteaux et autres objets potentiellement dangereux, tout cela maintenu ainsi hors de port\u00e9e de l\u2019enfant. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par cette mise en place d\u2019un p\u00e9rim\u00e8tre de s\u00e9curit\u00e9 isolant physiquement S\u00e9bastien visant \u00e0 le et \u00e0 les prot\u00e9ger et qui refl\u00e8tait l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 qu\u2019il suscitait chez ses parents. Aujourd\u2019hui, tout est centr\u00e9 sur le scolaire dans un but \u00e9galement de contention me semble-t-il. Ainsi, il doit se consacrer enti\u00e8rement \u00e0 son bac, n\u2019a aucun loisir, est encadr\u00e9 par des tas de professeurs particuliers et a interdiction durant un an de jouer sur l\u2019ordinateur, qui est pourtant sa seule vraie d\u00e9tente. Mais si sa m\u00e8re parle principalement de sa pr\u00e9occupation par rapport aux \u00e9tudes, elle me d\u00e9crit pourtant des moments o\u00f9 S\u00e9bastien s\u2019effondre, est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9&nbsp;; elle se dit inqui\u00e8te qu\u2019il ne se suicide ou ne se drogue.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de nos premi\u00e8res rencontres, S\u00e9bastien se tenait assis recroquevill\u00e9 sur lui-m\u00eame, la t\u00eate tourn\u00e9e la plupart du temps vers le mur, son regard \u00e9vitait le mien. Il parlait peu ou de fa\u00e7on vague, ne r\u00e9pondant pas \u00e0 mes questions ou bien alors de fa\u00e7on provocante disant qu\u2019il n\u2019aimait que ce qui \u00e9tait bien sanglant, racontant avec un grand sourire, lui si fuyant, les jeux tr\u00e8s <em>gores<\/em> auxquels il s\u2019adonnait sur l\u2019ordinateur, cherchant \u00e0 m\u2019effrayer ou plut\u00f4t \u00e0 voir si j\u2019allais supporter de me confronter \u00e0 cette violence en lui qui lui faisait si peur. C\u2019\u00e9tait un cas limite pour une psychop\u00e9dagogue en fran\u00e7ais que de suivre un gar\u00e7on qui n\u2019\u00e9crivait qu\u2019avec une extr\u00eame r\u00e9ticence des signes presque illisibles avec une orthographe inexistante, qui lorsqu\u2019il lui fallait lire marmonnait quelques lignes d\u2019une voix inaudible en tr\u00e9buchant sur chaque mot. Pourtant, j\u2019ai eu envie de le suivre, et si les s\u00e9ances ont \u00e9t\u00e9 souvent p\u00e9nibles surtout au d\u00e9but, tant il rechignait, semblait absent parfois, j\u2019ai toujours eu l\u2019impression qu\u2019il comptait sur moi. D\u00e8s le d\u00e9part, il y a eu de la part de S\u00e9bastien, un mouvement de transfert \u00e0 mon \u00e9gard. A la fin du premier rendez-vous, il m\u2019a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous, vous allez s\u00fbrement tomber enceinte et me l\u00e2cher comme les deux autres avec qui j\u2019ai commenc\u00e9 avant&nbsp;\u00bb. De fait, j\u2019ai eu assez vite l\u2019impression qu\u2019un lien fructueux pourrait se cr\u00e9er entre nous. D\u2019ailleurs, il n\u2019a quasiment jamais rat\u00e9 une s\u00e9ance venant m\u00eame quand le centre \u00e9tait ouvert pendant les vacances.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e par sa fa\u00e7on de d\u00e9border, d\u2019essayer de provoquer avec des propos crus, et je sentais sa peur du d\u00e9bordement, ce trop-plein de pulsionnalit\u00e9, son obligation de se tenir \u00e0 distance en lien avec son avidit\u00e9 relationnelle. Il y avait quelque chose de vivant en lui qui ne pouvait \u00e9merger que dans le trop mais qui se laissait entrevoir. Je lui ai tr\u00e8s vite propos\u00e9 un conte africain. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un jeune gar\u00e7on qui veut \u00eatre le meilleur chasseur de sa tribu. Il est poursuivi par la malchance et il ne tue jamais le moindre gibier. Les autres jeunes se moquent de lui et aucun p\u00e8re ne veut de lui comme fianc\u00e9 pour sa fille. Il s\u2019en va voir un sorcier. Celui-ci lui fait boire une potion et lui dit de n\u2019aller chasser que seul et la nuit, il formule \u00e9galement une mise en garde&nbsp;: \u00ab&nbsp;je crois que m\u00eame si tu deviens le meilleur des chasseurs, tu ne pourras pas t\u2019emp\u00eacher d\u2019avoir peur de toi-m\u00eame&nbsp;\u00bb. Revenu chez lui, le jeune homme attend la nuit et s\u2019en va en chasse, il sent monter en lui l\u2019excitation, sa course devient plus rapide et il se rend compte qu\u2019il s\u2019est transform\u00e9 en l\u00e9opard. Il tue un bon nombre de gazelles. Chaque nuit, le m\u00eame sc\u00e9nario se produit, notre chasseur est enfin reconnu par les siens et on lui propose bient\u00f4t comme fianc\u00e9e la plus jolie fille du village. Un jour, il va pour la rejoindre \u00e0 la rivi\u00e8re. A mesure qu\u2019il chemine, il pense \u00e0 sa fianc\u00e9e, \u00e0 sa beaut\u00e9. Il aper\u00e7oit la jeune fille, court et est sur le point de faire un bond\u2026 pour se jeter sur elle. Il se rend compte alors qu\u2019il est devenu l\u00e9opard et qu\u2019il est sur le point de la d\u00e9vorer. Dans un \u00e9norme effort de volont\u00e9, il contr\u00f4le son saut et retombe inanim\u00e9 sur le sol. Quand il se r\u00e9veille, il va se terrer chez lui, \u00e9pouvant\u00e9. Il a compris \u00e0 ce moment-l\u00e0 ce que c\u2019\u00e9tait que d\u2019avoir peur de soi-m\u00eame. S\u00e9bastien a tr\u00e8s vite accroch\u00e9 au conte que nous avons lu en plusieurs \u00e9tapes. Apr\u00e8s avoir lu le passage o\u00f9 le sorcier a donn\u00e9 une potion au jeune homme, je lui ai propos\u00e9 d\u2019inventer une suite. Il a \u00e9crit le texte suivant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il rentra chez lui et il partit \u00e0 la chasse avec ses compagnons malgr\u00e9 les instructions du sorcier. Et il comprit que la potion du sorcier le transformait en l\u00e9opard. Et l\u2019instinct du l\u00e9opard lui fit tuer ses amis. De peur d\u2019\u00eatre tu\u00e9 par les femmes, il partit se cacher dans la for\u00eat.&nbsp;\u00bb On voit comment la partie l\u00e9opard du jeune homme donne lieu au carnage de ses pairs, que la crainte de la r\u00e9torsion de la part des femmes le conduit \u00e0 la solitude absolue. Il me semble difficile de ne pas faire le rapport entre la terreur de ce jeune chasseur et les inhibitions massives de S\u00e9bastien que ce soit sur le plan relationnel ou intellectuel. Comme le jeune homme, je crois qu\u2019il a peur de ses \u00ab&nbsp;instincts&nbsp;\u00bb. Les instincts, c\u2019est, il me semble ici, une agressivit\u00e9 orale massive, une partie l\u00e9opard, qui suscite l\u2019angoisse \u00e0 la fois de d\u00e9truire ses objets et d\u2019\u00eatre attaqu\u00e9 par eux en retour. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de se tenir \u00e0 distance, d\u2019o\u00f9 l\u2019isolement. Apr\u00e8s le travail sur ce conte, les s\u00e9ances ont continu\u00e9 souvent difficilement.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux \u00e9tats alternaient, la plupart du temps il \u00e9tait comme absent, il fuyait, me fuyait et fuyait le travail que je lui proposais. Peinant \u00e0 lire les premi\u00e8res lignes d\u2019un texte \u00e0 lire, tr\u00e9buchant sur tous les mots, il \u00e9tait quasi inaudible et rendait le r\u00e9cit incompr\u00e9hensible. Lorsque je lui proposais d\u2019\u00e9crire, c\u2019\u00e9tait pire, il disait qu\u2019il n\u2019avait pas d\u2019id\u00e9e, passait de longues minutes \u00e0 regarder le mur en triturant de la p\u00e2te \u00e0 modeler, pour finalement laisser deux ou trois lignes sur la feuilles, lisibles uniquement par lui. J\u2019\u00e9tais souvent d\u00e9courag\u00e9e ou exasp\u00e9r\u00e9e. Par moment, il s\u2019animait \u00e0 la faveur d\u2019un jeu ou d\u2019un texte. Et devenait dr\u00f4le, rapide, brillant et tr\u00e8s vivant. Alors j\u2019ai beaucoup jou\u00e9 avec lui. Jouer afin que l\u2019on ne reste pas chacun \u00e0 un bout de la table comme quand il \u00e9tait petit dans la salle \u00e0 manger familiale. On a fait des jeux d\u2019\u00e9criture, des cadavres exquis, on a \u00e9crit des histoires \u00e0 tour de r\u00f4le et j\u2019\u00e9crivais en g\u00e9n\u00e9ral beaucoup plus que lui. Je sentais, comme le dit Janine M\u00e9ry, qu\u2019il fallait que l\u2019on puisse partager et vivre ensemble ces moments de jeux, d\u2019int\u00e9r\u00eat lorsque les histoires lui plaisaient. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 ce que dit R. Roussillon&nbsp;: ce qui fonde le narcissisme du b\u00e9b\u00e9 dans sa relation avec sa m\u00e8re, c\u2019est de pouvoir \u00e9prouver ensemble. Je lui ai aussi lu des histoires quand il n\u2019arrivait pas \u00e0 le faire. Et ces histoires, je les ai choisies de plus en plus souvent parce qu\u2019elles mettent en sc\u00e8ne l\u2019agressivit\u00e9, la violence dans le rapport \u00e0 l\u2019autre&nbsp;: r\u00e9cits de combats, de guerre, de mort, mythes, contes traditionnels. C\u2019\u00e9tait les seuls qui l\u2019int\u00e9ressaient et qui arrivaient \u00e0 l\u2019accrocher. Pour ce choix de plus en plus syst\u00e9matique, je me suis appuy\u00e9e sur Serge Boimare qui dans <em>L\u2019enfant et la peur d\u2019apprendre<\/em> affirme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il faut parler de mort et d\u2019an\u00e9antissement avec ce type de jeunes, ce sont les seul th\u00e8mes qui sont capables de retenir leur attention car ils portent en eux les inqui\u00e9tudes et les \u00e9motions qui d\u2019ordinaire les d\u00e9r\u00e8glent&nbsp;\u00bb. Quand je lui ai propos\u00e9 d\u2019imaginer et d\u2019\u00e9crire des r\u00e9cits, il n\u2019a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9crire que lorsque cela traitait de cette th\u00e9matique. Ainsi six mois apr\u00e8s le d\u00e9but de la prise en charge, nous avons lu une nouvelle de Maupassant qui s\u2019intitule <em>La Morte<\/em>. A un moment du r\u00e9cit, le narrateur d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 par la mort de sa ma\u00eetresse s\u2019adresse \u00e0 son miroir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je propose \u00e0 S\u00e9bastien d\u2019\u00e9crire un texte dans lequel un protagoniste se regarde dans un miroir magique. Il se plonge dans ce travail avec un int\u00e9r\u00eat et une pers\u00e9v\u00e9rance que je ne lui ai jamais connus auparavant allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 emporter le texte chez lui pour le continuer. Il a l\u2019id\u00e9e tr\u00e8s pr\u00e9cise qu\u2019il veut qu\u2019il y ait un long suspens qui aille <em>crescendo<\/em> jusqu\u2019\u00e0 la chute finale et la r\u00e9v\u00e9lation qui adviendra. Il veut aussi que le lecteur et le narrateur soient dans la m\u00eame situation d\u2019incompr\u00e9hension et que la v\u00e9rit\u00e9 qui se d\u00e9voile dans les derni\u00e8res lignes les surprenne au m\u00eame moment. On voit ici que S\u00e9bastien est capable de fonctionner \u00e0 des niveaux extr\u00eamement diff\u00e9rents. Voici des extraits de son texte. Un narrateur d\u00e9ambule dans le couloir d\u2019une maison abandonn\u00e9e, poussi\u00e9reuse, pleine de toiles d\u2019araign\u00e9es, ouvre une premi\u00e8re porte, puis se retrouve devant une seconde porte&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019atteignis la porte, je mis ma main sur la poign\u00e9e, j\u2019h\u00e9sitais encore \u00e0 ouvrir, une peur profonde me retenait, me paralysait. Qu\u2019allais-je trouver derri\u00e8re cette porte&nbsp;? Cela me faisait trembler mais je repris le contr\u00f4le de mon corps, j\u2019attrapai maintenant la poign\u00e9e, la tournai et ouvrai la porte.&nbsp;\u00bb Il entre dans un grenier, dans lequel il trouve les meubles qui \u00e9taient dans la chambre de sa m\u00e8re et \u00ab&nbsp;dans un coin de la pi\u00e8ce, j\u2019aper\u00e7us un miroir, le miroir qui avait contempl\u00e9 ma m\u00e8re, le miroir dans lequel elle aimait se regarder tous les matins apr\u00e8s sa toilette. Ce m\u00eame miroir qui l\u2019avait vu mourir assassin\u00e9e&nbsp;\u00bb. La vue du miroir fait na\u00eetre en lui angoisse et douleur. Il veut s\u2019enfuir mais \u00ab&nbsp;une force, un d\u00e9sir me retenait ici. Un d\u00e9sir de savoir, de savoir ce qui me tourmentait&nbsp;\u00bb. Il regarde \u00e0 nouveau le miroir et \u00ab&nbsp;Dans la glace froide, l\u2019image que je vis me frappa, me blessa, me tortura d\u2019une souffrance qu\u2019un homme ne peut supporter. La vitre refl\u00e9tait ma m\u00e8re, couverte de sang et moi tenant le couteau avec lequel je l\u2019avais tu\u00e9e.&nbsp;\u00bb Il y aurait beaucoup \u00e0 dire de ce texte. Si on ne peut pas interpr\u00e9ter un \u00e9crit comme un r\u00eave, on peut n\u00e9anmoins faire des rapprochements entre le contenu de celui-ci et la probl\u00e9matique de S\u00e9bastien. Je voudrais mettre l\u2019accent sur deux points.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier, on suit un narrateur qui part \u00e0 la recherche de choses anciennes, poussi\u00e9reuses, pleines de toiles d\u2019araign\u00e9es. Il s\u2019enfonce dans un d\u00e9dale, pouss\u00e9, dit-il, par le d\u00e9sir de savoir. Pourtant une angoisse de plus en plus forte le tenaille, il sent que ce qu\u2019il va d\u00e9couvrir va \u00eatre terrible. Il a tu\u00e9 sa m\u00e8re et il semble que cet \u00e9v\u00e8nement dramatique ne se soit pas inscrit dans sa conscience. Il s\u2019en va affronter cette part obscure de lui-m\u00eame. Le miroir va servir de r\u00e9v\u00e9lateur. C\u2019est dans le miroir qu\u2019il va \u00eatre mis en face de sa v\u00e9rit\u00e9. Un parall\u00e8le peut s\u2019\u00e9tablir entre le miroir et le travail fait avec S\u00e9bastien. Il me semble que les textes lus et \u00e9crits jouent \u00e9galement ce r\u00f4le de r\u00e9v\u00e9lateur. Il s\u2019y reconnait et y met de lui-m\u00eame, mais ce travail s\u2019effectue petit \u00e0 petit, soutenu par moi et non pas violemment comme pour son narrateur. \u00ab&nbsp;Si la cr\u00e9ativit\u00e9 est r\u00e9fl\u00e9chie en miroir, dit Winnicott, et seulement si elle est r\u00e9fl\u00e9chie, elle permettra \u00e0 l\u2019individu d\u2019\u00eatre et d\u2019\u00eatre trouv\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On peut alors comprendre l\u2019inhibition de S\u00e9bastien comme une d\u00e9fense, ne pas vouloir savoir serait ne pas vouloir se voir, et dans aucun miroir, tant il a peur de ce qu\u2019il pourrait y trouver. Ce qui fait si peur ce serait d\u2019\u00eatre confront\u00e9, comme le narrateur assassin, \u00e0 la coexistence au fond de lui de la haine et de l\u2019amour \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019objet. Et avec elle, la fureur. Et puis la terreur qu\u2019elle puisse d\u00e9truire l\u2019objet d\u2019amour. J\u2019ai envie de faire un parall\u00e8le entre la glace froide qui ne refl\u00e8te pas le narrateur mais le met en face de sa monstruosit\u00e9 et une imago maternelle froide. Winnicott lorsqu\u2019il parle du visage de la m\u00e8re comme premier miroir explique que l\u2019enfant se voit d\u2019abord \u00e0 travers ce que lui renvoie ce visage et que la constitution du Soi passe par cet \u00e9change. Il montre comment le sentiment d\u2019existence et la capacit\u00e9 d\u2019entrer en relation avec le monde du b\u00e9b\u00e9 sont alt\u00e9r\u00e9s s\u2019il ne se voit pas dans le visage de sa m\u00e8re et s\u2019il n\u2019y per\u00e7oit que la rigidit\u00e9 de ses d\u00e9fenses \u00e0 elle. Je pense que S\u00e9bastien se d\u00e9bat comme il peut, lui aussi, avec une imago maternelle froide et indiff\u00e9rente. J\u2019ai d\u2019ailleurs envie de mettre cela en rapport avec une sc\u00e8ne qui a eu lieu l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. S\u00e9bastien a fait sa Premi\u00e8re dans une bo\u00eete \u00e0 bac dans laquelle il a \u00e9t\u00e9 maltrait\u00e9 par certains \u00e9l\u00e8ves, au point qu\u2019il est arriv\u00e9, un jour, bless\u00e9 \u00e0 sa s\u00e9ance. Je lui ai demand\u00e9 si ses parents \u00e9taient intervenus aupr\u00e8s de l\u2019\u00e9cole, il s\u2019est alors effondr\u00e9 en sanglots et me disant que sa m\u00e8re pensait toujours qu\u2019il \u00e9tait responsable de ce qui lui arrivait et qu\u2019elle se fichait compl\u00e8tement de lui. La r\u00e9alit\u00e9 est bien diff\u00e9rente mais j\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 par l\u2019intensit\u00e9 de son d\u00e9sespoir. Il a dit alors&nbsp;: \u00ab&nbsp;On dirait que personne ne me consid\u00e8re comme un \u00eatre humain&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je travaille comme psychop\u00e9dagogue \u00e0 Etienne Marcel, mais je travaille aussi comme psychoth\u00e9rapeute au CMPP de Chelles, aussi je voudrais maintenant essayer de comparer ces deux approches et voir comment je me positionne dans ces deux cadres. S\u00e9bastien a \u00e9t\u00e9 adress\u00e9 en psychop\u00e9dagogie, non pas parce qu\u2019il n\u2019avait pas besoin de psychoth\u00e9rapie mais plut\u00f4t parce que le consultant pensait qu\u2019il n\u2019en profiterait pas et qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas demandeur. Et cela parce que la relation duelle trop angoissante et l\u2019inhibition de la pens\u00e9e auraient rendu les \u00e9changes tr\u00e8s difficiles, voire pers\u00e9cutants. L\u2019int\u00e9r\u00eat de la m\u00e9diation par les textes et les jeux litt\u00e9raires est qu\u2019elle permet d\u2019introduire du tiers et d\u2019\u00e9viter un face \u00e0 face trop direct. Les textes existent en dehors de la personne du th\u00e9rapeute, ils mettent en forme et \u00e0 distance la vie pulsionnelle. J\u2019ai dit plus haut que S\u00e9bastien \u00e9tait tr\u00e8s souvent dans le retrait et l\u2019inhibition. De ce fait, pour r\u00e9sister \u00e0 cette forme d\u2019attaque, j\u2019ai d\u00fb me montrer particuli\u00e8rement vivante et cr\u00e9ative. Je lui ai tr\u00e8s activement propos\u00e9 de jouer, de lire, d\u2019\u00e9crire. Gr\u00e2ce aux objets m\u00e9diateurs, j\u2019ai pu animer la relation, beaucoup plus que je n\u2019aurais pu le faire dans une th\u00e9rapie o\u00f9 cela aurait \u00e9t\u00e9 insupportable, excitant ou intrusif pour le patient. Ce type d\u2019implication \u00e9videment ne me permet pas d\u2019avoir le recul qui serait souhaitable dans une position de psychoth\u00e9rapeute. A cette place, je n\u2019ai pas la distance qui me permettrait d\u2019essayer de ressentir et de comprendre finement ce qui se passe \u00e0 ce moment dans le transfert afin de pouvoir le reprendre. Ma pr\u00e9occupation dans ce cadre est de savoir si ce que je vais lui proposer va lui permettre de travailler avec moi et non pas d\u2019analyser ce qui se rejoue dans la relation avec moi. En proposant \u00e0 S\u00e9bastien des sujets de travail en rapport avec ses pr\u00e9occupations profondes, c\u2019est-\u00e0-dire comment approcher l\u2019autre sans craindre de le d\u00e9truire ou de se laisser d\u00e9truire, j\u2019ai pu lui montrer que cela ne me faisait pas peur et bien plus encore que j\u2019\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9e moi-m\u00eame par ce type de pr\u00e9occupations comme tant d\u2019autres \u00e9crivains dont je lui ai propos\u00e9 les textes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son article sur <em>L\u2019utilisation de l\u2019objet<\/em>, Winnicott dit que le sujet se constitue et reconnait l\u2019existence du sujet comme r\u00e9el et ext\u00e9rieur \u00e0 lui en le d\u00e9truisant. Mais \u00ab&nbsp;cette exp\u00e9rience d\u00e9pend de la capacit\u00e9 de l\u2019objet \u00e0 survivre&nbsp;\u00bb. Il tue fantasmatiquement l\u2019objet et l\u2019objet r\u00e9el qui a r\u00e9sist\u00e9 apparait avec lequel il est alors possible d\u2019entrer en relation. Il ajoute \u00ab&nbsp;survivre pour l\u2019objet, c\u2019est entre autre ne pas appliquer de repr\u00e9sailles.&nbsp;\u00bb Dans le texte \u00e9crit par S\u00e9bastien, le narrateur cherche la source de l\u2019angoisse profonde qui le tenaille, il d\u00e9couvre qu\u2019il a tu\u00e9 sa m\u00e8re, qu\u2019il est un monstre et qu\u2019il est tout seul comme l\u2019\u00e9tait le chasseur-l\u00e9opard apr\u00e8s son carnage. L\u2019objet est d\u00e9truit. Cependant dans le texte de S\u00e9bastien, l\u2019image dans le miroir n\u2019est qu\u2019une image, la r\u00e9alit\u00e9 et le fantasme ne sont pas clairement diff\u00e9renci\u00e9s. Dans le travail avec moi, un partage est possible. Je tiens bon face \u00e0 ses attaques, mais les sujets que je lui propose montrent que je comprends ce qui le pr\u00e9occupe. Il ne va pas m\u2019assassiner avec ses id\u00e9es bizarres et sanguinaires et je suis pr\u00eate \u00e0 m\u2019y int\u00e9resser et \u00e0 lui permettre de les \u00e9prouver comme des fantasmes et rien de plus. L\u2019\u00e9criture peut donc \u00eatre le lieu du fantasme o\u00f9 peut se malmener l\u2019objet sans que cela lui soit dommageable. Ainsi ce texte dr\u00f4le et cruel \u00e9crit par S\u00e9bastien&nbsp;: je lui avais propos\u00e9 plusieurs premi\u00e8res phrases de romans, il a choisi celle-ci tir\u00e9e d\u2019un \u00e9crit de Marc-Edouard Nabe&nbsp;: \u00ab&nbsp;Avant de sortir, madame Narcisse d\u00e9cida de se refaire une beaut\u00e9. Elle s\u2019assit \u00e0 sa vieille coiffeuse rococo et sortit ses instruments. D\u2019abord, une tenaille\u2026&nbsp;\u00bb, S\u00e9bastien continue&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une tenaille avec laquelle sans trop de mal, elle r\u00e9ussit \u00e0 retirer une tumeur d\u2019une taille cons\u00e9quente qui s\u2019\u00e9tait install\u00e9e au beau milieu de sa joue droite de bicentenaire. Ensuite, \u00e0 l\u2019aide d\u2019un tournevis, elle retira une grande partie des tiques \u00e9quitablement r\u00e9parties sur son visage. Puis, gr\u00e2ce \u00e0 un pinceau, elle recouvrit de mani\u00e8re homog\u00e8ne sa peau vieillie avec un \u00e9pais bleu jeunesse. En utilisant une lime, elle enleva une quantit\u00e9 impressionnante de peaux mortes qui se trouvaient sur ses l\u00e8vres, elle finit de rajeunir ces derni\u00e8res en y tartinant une splendide couleur marron. Apr\u00e8s tout ce travail, madame Narcisse se trouva magnifique et s\u2019empressa d\u2019aller montrer aux passants ce qu\u2019\u00e9tait une belle femme.&nbsp;\u00bb En joignant le ridicule \u00e0 l\u2019horrible, il offre un texte tr\u00e8s moqueur o\u00f9 le sadisme primaire c\u00e8de la place me semble-t-il \u00e0 des repr\u00e9sentations beaucoup plus secondaris\u00e9es. C\u2019est pourquoi si la m\u00e9diation produite par les textes permet de m\u00e9nager un espace partag\u00e9 qui rend la relation et les exercices faits en commun supportables, il me semble aussi que les th\u00e8mes abord\u00e9s permettent que se travaille ce qui serait de l\u2019ordre de l\u2019analyse du transfert n\u00e9gatif dans une psychoth\u00e9rapie. Cela se fait sans interpr\u00e9tation, de fa\u00e7on indirecte mais des remaniements se produisent qui permettent que la relation duelle soit moins mena\u00e7ante et qu\u2019une th\u00e9rapie soit ensuite peut-\u00eatre possible. Il y a quelques semaines en pensant \u00e0 cette intervention, je comptais terminer ce travail en disant que S\u00e9bastien s\u2019\u00e9tait beaucoup ouvert durant ces deux ann\u00e9es de traitement. Physiquement il a chang\u00e9, se tient plus droit, son visage s\u2019est d\u00e9tendu, il peut \u00eatre tr\u00e8s souriant. Il s\u2019est investi dans un groupe scout dans lequel il s\u2019est fait des amis. A son bac de fran\u00e7ais, avec un tiers temps suppl\u00e9mentaire, il a obtenu des notes autour de la moyenne alors que ses notes en classe \u00e9taient encore nulles. Il est en terminale S avec des r\u00e9sultats en accord\u00e9on dans les mati\u00e8res scientifiques et faibles dans les autres mati\u00e8res. Il n\u2019a encore jamais redoubl\u00e9. Tout semblait aller un peu mieux, et je me sentais port\u00e9e vers un certain optimisme\u2026. Mais depuis, le nouveau consultant a rencontr\u00e9 S\u00e9bastien pour la premi\u00e8re fois et il l\u2019a trouv\u00e9 \u00e9trange et inqui\u00e9tant. Lors de leur entretien, il n\u2019a quasiment rien dit et regardait le mur \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Et mercredi dernier, la secr\u00e9taire m\u2019annonce que la m\u00e8re de S\u00e9bastien l\u2019avait appel\u00e9 pour lui dire qu\u2019il n\u2019allait pas bien, qu\u2019il voulait tout arr\u00eater et qu\u2019elle allait venir avec lui m\u2019en parler. Tout cela tombait mal alors que je devais faire deux jours plus tard cette intervention et comptait la conclure sur les bienfaits de cette prise en charge. Je les ai donc re\u00e7us, c\u2019est la premi\u00e8re fois que S\u00e9bastien acceptait de venir avec sa m\u00e8re. Elle a racont\u00e9 qu\u2019il avait fait une \u00e9norme crise d\u2019angoisse \u00e0 la suite d\u2019un bac blanc rat\u00e9, qu\u2019il avait dit qu\u2019il arr\u00eatait tout, qu\u2019il refusait de passer son bac. Depuis S\u00e9bastien s\u2019\u00e9tait calm\u00e9 et \u00e9tait retourn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Nous avons eu un bon entretien, durant lequel sa m\u00e8re a pu exprimer son inqui\u00e9tude et manifester sa sollicitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard des angoisses de son fils qui en a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s touch\u00e9. On voit ainsi que les avanc\u00e9es sont fragiles, qu\u2019un changement d\u2019interlocuteur, ou une situation anxiog\u00e8ne peut mettre \u00e0 mal ce qui semblait aller mieux. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019un jour S\u00e9bastien pourra comme le narrateur de son texte s\u2019enfoncer plus loin dans les couloirs poussi\u00e9reux et pleins de toiles d\u2019araign\u00e9es de sa petite enfance et de son histoire familiale en faisant une psychoth\u00e9rapie analytique. Ce travail en aura \u00e9t\u00e9, je crois, un bon pr\u00e9alable.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9693?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant de vous pr\u00e9senter un cas clinique, je vais vous dire dans quel cadre nous travaillons comme psychop\u00e9dagogues au CMPP Etienne Marcel. 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