{"id":9647,"date":"2021-08-22T07:30:23","date_gmt":"2021-08-22T05:30:23","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/saccomoder-de-ce-qui-reste-2\/"},"modified":"2023-04-24T08:47:12","modified_gmt":"2023-04-24T06:47:12","slug":"saccomoder-de-ce-qui-reste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/saccomoder-de-ce-qui-reste\/","title":{"rendered":"S&rsquo;accomoder de ce qui reste"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une simultan\u00e9it\u00e9 contradictoire<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab Je suis devant ta mort comme devant une \u00e9nigme \u00bb, \u00e9crit Christian Bobin, dans <em>La Plus que vive<\/em><sup>1<\/sup>. Comme \u0152dipe devant le Sphinx, Freud se heurtait \u00e0 cette \u00e9nigme : \u00ab Le deuil est une \u00e9nigme, un ph\u00e9nom\u00e8ne qu\u2019on ne tire pas au clair et qui ram\u00e8ne \u00e0 des choses obscures<sup>2<\/sup>. \u00bb Il l\u2019a rappel\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises : \u00ab La r\u00e9alit\u00e9 prononce son verdict : l\u2019objet n\u2019existe plus<sup>3<\/sup>. \u00bb Or le verdict de la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019est la mort de l\u2019autre ne suffit pas \u00e0 comprendre ce qu\u2019est cette mort. Freud pose en effet que \u00ab la raison de l\u2019\u00e9tat de deuil reste une \u00e9nigme pour le psychologue<sup>4<\/sup> \u00bb. Dans <em>L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, il \u00e9voque un mot d\u2019enfant : \u00ab A ma grande stup\u00e9faction, un enfant de dix ans, tr\u00e8s intelligent, me dit apr\u00e8s la mort subite de son p\u00e8re : \u201cJe comprends bien que mon p\u00e8re est mort, mais je ne peux pas comprendre pourquoi il ne rentre pas d\u00eener\u201d<sup>5<\/sup>. \u00bb L\u2019autre continue d\u2019\u00eatre attendu, entendu, l\u2019autre continue d\u2019exister psychiquement, sa r\u00e9alit\u00e9 se poursuit, on lui parle, l\u2019invoque, le voit parfois au d\u00e9tour d\u2019une rue. \u00ab L\u2019\u00e9preuve de r\u00e9alit\u00e9 a montr\u00e9 que l\u2019objet aim\u00e9 n\u2019existe plus et \u00e9dicte l\u2019exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent \u00e0 cet objet. Mais la t\u00e2che qu\u2019elle impose ne peut \u00eatre aussit\u00f4t accomplie. En fait, elle est accomplie en d\u00e9tail, avec une grande d\u00e9pense de temps et d\u2019\u00e9nergie d\u2019investissement, <em>et pendant ce temps, l\u2019existence de l\u2019objet perdu se poursuit psychiquement<\/em>.<sup>6<\/sup> \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u00ab compr\u00e9hension \u00bb simultan\u00e9ment contradictoire fabrique un espace d\u2019entre-deux. Comprendre et ne pas comprendre, se tenir sur le fil de cr\u00eate, un entre deux, entre le R\u00e9el qu\u2019est la mort, innommable et la r\u00e9alit\u00e9 que l\u2019on vit, que l\u2019on invente pour faire \u00e9cran \u00e0 ce R\u00e9el l\u00e0. \u00ab Notre royaume est celui de l\u2019entre-deux \u00bb, a pu dire Freud dans le temps m\u00eame o\u00f9 il inventait l\u2019analyse. Entre deux espaces, entre deux lieux, entre deux temps ; temps et espace du seuil, lieu et temps de passage, de d\u00e9placement d\u2019un possible \u00e0 un autre, lieu de la fabrique n\u00e9cessaire des illusions. <em>Marpa qui est un ma\u00eetre tib\u00e9tain fut tr\u00e8s remu\u00e9 lorsque son fils fut tu\u00e9, et l\u2019un de ses disciples dit : \u00ab Vous nous disiez toujours que tout est illusion. Qu\u2019en est-il de la mort de votre fils, n\u2019est-ce pas une illusion ? \u00bb et Marpa r\u00e9pondit : \u00ab Certes, mais la mort de mon fils est une super-illusion. \u00bb<\/em><sup>7<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Quel est le m\u00e9canisme de d\u00e9fense \u00e0 l\u2019\u0153uvre lors de la douleur face \u00e0 la mort de l\u2019autre? Freud est, \u00e0 ce propos, tr\u00e8s clair : c\u2019est le clivage, qu\u2019il appelle aussi d\u00e9chirure. Devant l\u2019\u00e9preuve de r\u00e9alit\u00e9 qui fait objection, le conflit appara\u00eet alors entre \u00ab la revendication de la pulsion et l\u2019objection faite par la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb. Freud \u00e9crit : \u00ab Le succ\u00e8s a \u00e9t\u00e9 atteint au prix d\u2019une d\u00e9chirure dans le moi, <em>d\u00e9chirure qui ne gu\u00e9rira jamais plus, mais grandira avec le temps<\/em>. Les deux r\u00e9actions au conflit, r\u00e9actions oppos\u00e9es, se maintiennent comme noyau d\u2019un clivage du moi. L\u2019ensemble du processus ne nous para\u00eet si \u00e9trange que parce que nous consid\u00e9rons la synth\u00e8se des processus du moi comme allant de soi. Mais l\u00e0, nous avons manifestement tort<sup>8<\/sup> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin de sa vie, Freud fait l\u2019analyse que la d\u00e9chirure caus\u00e9e par une r\u00e9alit\u00e9 inconciliable, in\u00e9laborable pour la vie psychique, produit, non pas du refoulement, mais un clivage, une simultan\u00e9it\u00e9 contradictoire. Elle produit non pas de l\u2019oubli mais la n\u00e9cessit\u00e9 de satisfaire \u00e0 la fois au principe de plaisir \u00ab Il n\u2019est pas mort \u00bb et au principe de r\u00e9alit\u00e9 \u00ab Il est mort \u00bb. Face au traumatisme, l\u2019objet disparu est mort <strong><em>et<\/em><\/strong> il n\u2019est pas mort. C\u2019est en cela que la d\u00e9chirure ne cicatrice jamais : il y a une r\u00e9manence de cette d\u00e9chirure. L\u2019irrepr\u00e9sentable, pour la vie psychique dont le t\u00e9moin est le clivage, est une trace, un reste de quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que la mort de l\u2019autre donne \u00e0 saisir, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment que la vie est d\u00e9chirure m\u00eame, dont le fil qui la racommode est illusion, illusoirement n\u00e9cessaire. Le clivage cr\u00e9\u00e9 par le traumatisme met \u00e0 l\u2019\u00e9cart la cause du trouble et modifie la r\u00e9alit\u00e9. Pour surmonter la douleur, le sujet transforme et m\u00e9tamorphose la r\u00e9alit\u00e9 en produisant des repr\u00e9sentations que Ferenczi nomme illusionnaires<sup>9<\/sup>. Mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart et r\u00e9actions substitutives, clivage, illusion et hallucinations, telles peuvent \u00eatre les r\u00e9actions face \u00e0 la disparition de l\u2019autre, au traumatisme provoqu\u00e9 par la perte et la douleur. Dans ce brouillage des fronti\u00e8res, Freud insiste sur la \u00ab simultan\u00e9it\u00e9 contradictoire \u00bb. Il s\u2019agit en effet d\u2019y croire et de ne pas y croire en un m\u00eame mouvement. Une simultan\u00e9it\u00e9 contradictoire donc qui remet alors en question toute tentation, toute tentative de d\u00e9termination, de d\u00e9finition, de distinction objet\/sujet, moi\/monde ext\u00e9rieur. Aussi le clivage interroge-t-il en permanence les cat\u00e9gories de distinction, de d\u00e9termination, de fronti\u00e8re entre le sujet et l\u2019objet, entre l\u2019ombre de l\u2019objet et le sujet.<br>Freud contrevient \u00e0 l\u2019\u00e9vidence qui pose la fonction synth\u00e9tique du moi. Et si le clivage appara\u00eet \u00e9trange, c\u2019est bien parce que l\u2019on consid\u00e8re cette fonction de synth\u00e8se comme \u00e9tant \u00e9vidente. Si le caract\u00e8re d\u2019unicit\u00e9 de l\u2019homme est mis \u00e0 mal dans cet article, Freud installe au sein du moi une vuln\u00e9rabilit\u00e9, une d\u00e9chirure plus structurelle que conjoncturelle. C\u2019est pourquoi la mort est aussi l\u2019exp\u00e9rience de \u00ab l\u2019inqui\u00e9tant \u00bb. Comme l\u2019\u00e9crit Freud : \u00ab Un effet d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 se produit ais\u00e9ment quand la fronti\u00e8re entre fantaisie et r\u00e9alit\u00e9 se trouve effac\u00e9e, quand se pr\u00e9sente \u00e0 nous comme r\u00e9el quelque chose que nous avions consid\u00e9r\u00e9 jusque-l\u00e0 comme fantastique<sup>10<\/sup>. \u00bb L\u2019exp\u00e9\u00adrience du deuil est en ce sens une exp\u00e9rience limite aux confins de la disparition de soi, et la douleur est la trace corporelle de cette exp\u00e9rience limite, limite entre corps et psych\u00e9, entre objet et sujet, entre dedans et dehors, entre savoir et v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une \u00e9preuve de v\u00e9rit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab Ce n\u2019est ni l\u2019\u00e9nigme intellectuelle, ni chaque cas de mort, mais le conflit de sentiment \u00e0 la mort de personnes aim\u00e9es et pourtant en m\u00eame temps \u00e9trang\u00e8res et ha\u00efes qui a lib\u00e9r\u00e9 la recherche chez les hommes.<sup>11<\/sup>\u00bb \u00e9crit Freud. La mort est un fait de structure que \u00ab Je \u00bb ne veut pas savoir. Elle est une exp\u00e9rience qui met en jeu quelque chose de radicalement autre dans le sens o\u00f9 l\u2019\u00e9crit Blanchot : \u00ab Il n\u2019y a exp\u00e9rience au sens strict que l\u00e0 o\u00f9 quelque chose de radicalement autre est en jeu \u00bb<sup>12<\/sup>. Qu\u2019est-ce qui est radicalement autre dans cette exp\u00e9rience de la mort de l\u2019autre ? La mort de l\u2019autre nous renvoie, non pas \u00e0 un savoir sur la mort, mais \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 de notre rapport \u00e0 l\u2019autre, de notre rapport \u00e0 la mort. La mort de l\u2019autre ouvre sur l\u2019exp\u00e9rience de ce rapport. \u00ab Le deuil ouvre grande la porte \u00e0 une question qui est d\u2019embl\u00e9e non de r\u00e9alit\u00e9 mais de v\u00e9rit\u00e9.<sup>13<\/sup>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enseignement classique nous a appris que la douleur du Christ sur la croix se traduisait par \u00ab Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m\u2019as-tu abandonn\u00e9 ? \u00bb. Henri Meschonnic<sup>14<\/sup> propose de cette phrase une traduction diff\u00e9rente, non conventionnelle et controvers\u00e9e, qu\u2019il justifie par les effets d\u2019accentuation de l\u2019aram\u00e9en : il ne s\u2019agirait plus d\u2019un \u00ab pourquoi \u00bb mais d\u2019un \u00ab \u00e0 quoi m\u2019as-tu abandonn\u00e9 ? \u00bb. Aussi de la question de la causalit\u00e9 passe-t-on \u00e0 celle de la pulsionalit\u00e9 : non plus pourquoi, mais vers quoi, non plus comprendre l\u2019insens\u00e9, mais entendre les \u00e9chos d\u2019un d\u00e9sir. Il n\u2019y a pas de r\u00e9ponse au pourquoi de la mort de l\u2019autre. C\u2019est le R\u00e9el qui frappe et la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019y fait plus \u00e9cran. Il n\u2019y a pas de r\u00e9p\u00e9tition de la mort de l\u2019autre. On ne meurt qu\u2019une fois. Il n\u2019y a donc pas de reprise possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment nommer ce qui ne se r\u00e9p\u00e8te pas ? La mort est toujours \u00e0 \u00ab la deuxi\u00e8me personne \u00bb selon l\u2019expression de Jank\u00e9l\u00e9vitch. Quant au sens, il n\u2019y en a pas, si ce n\u2019est celui de relever de l\u2019imaginaire, de fabriquer ces n\u00e9cessaires illusions qui permettent de tenir sur la cr\u00eate. Ce qui est de l\u2019ordre de l\u2019exp\u00e9rience dans la mort de l\u2019autre, c\u2019est qu\u2019elle met l\u2019endeuill\u00e9 dans une position d\u2019ouverture sur son fantasme, sur la part de v\u00e9rit\u00e9 inconsciente qui lui \u00e9chappe. La mort de l\u2019autre, en effet, en dit long sur le survivant. Agressivit\u00e9, d\u00e9sir de meurtre, \u00ab conflit de sentiments \u00bb : \u00e0 quoi l\u2019autre m\u2019abandonne-t-il et comment continuer ? La mort de l\u2019autre est de l\u2019ordre de l\u2019exp\u00e9rience de soi, elle est aux confins d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 singuli\u00e8re et subjective. Il n\u2019y a rien \u00e0 savoir, si ce n\u2019est seulement faire l\u2019exp\u00e9rience du retour de ses propres terreurs infantiles, de ces moments de d\u00e9s\u00eatre et de peur de l\u2019abandon. Il s\u2019agit alors de consid\u00e9rer que la vie est un reste qu\u2019il s\u2019agit de mettre en mouvement. Que faire de ce reste ? Ce reste a un pouvoir particulier : \u00ab Un rien qui est un reste, un reste qui est en exc\u00e8s du pouvoir de nomination, mais o\u00f9 ce pouvoir trouve son impulsion<sup>15<\/sup>. \u00bb, \u00e9crit Louis Marin.<\/p>\n\n\n\n<p>La mort de l\u2019autre met devant cette v\u00e9rit\u00e9 : la vie est un reste, avec lequel il s\u2019agit de jouer et de d\u00e9sirer. La mort est le ma\u00eetre absolu dont on ne peut rien savoir, mais qui enjoint d\u2019en savoir un peu plus sur soi-m\u00eame. Elle \u00e9branle la vie en la rappelant \u00e0 sa pr\u00e9carit\u00e9, \u00e0 sa contingence aride, \u00e0 sa dimension incompl\u00e8te et \u00e9corn\u00e9e. Lacan rappelle que nous sommes devant \u00ab un faux choix \u00bb, devant l\u2019aporie de l\u2019alternative : \u00ab la bourse ou la vie \u00bb dont il dit bien que c\u2019est un choix forc\u00e9. Comment d\u00e9passer la question du choix impossible \u00ab la bourse ou la vie \u00bb ?<br>\u00ab Si je choisis la bourse, je perds les deux. Si je choisis la vie, j\u2019ai la vie sans la bourse, \u00e0 savoir une vie \u00e9corn\u00e9e. Bien que dans les deux cas, le choix induise une perte, il n\u2019y aura pas de commune mesure entre ce qui sera perdu dans l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 o\u00f9 je me prononcerais pour la bourse et dans celle o\u00f9 je me prononcerais pour la vie. L\u2019ali\u00e9nation consiste donc dans ce \u00ab vel \u00bb (choix impossible), ce \u00ab ou \u00bb, choix forc\u00e9 donc dans la mesure o\u00f9 si l\u2019on choisit la bourse, on perd les deux<sup>16<\/sup> \u00bb. Alors, comment accomoder ce \u00ab reste \u00bb ? \u00ab De m\u00eame, \u00e9crit Freud, que le deuil am\u00e8ne le moi \u00e0 renoncer \u00e0 l\u2019objet en d\u00e9clarant l\u2019objet mort et de m\u00eame il offre au moi la prime de rester en vie<sup>17<\/sup> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab L\u2019antonyme de mourir n\u2019est jamais vivre mais cr\u00e9er<sup>18<\/sup><\/h2>\n\n\n\n<p>N\u2019est-on pas structurellement celui qui survit \u00e0 la mort de l\u2019autre ? Parler, aimer, cr\u00e9er, souffrir, sont les traces de notre survie. Cette prime de rester en vie dont parle Freud participe de cette survivance. Il reste \u00e0 engager cette prime dans ce qui reste \u00e0 vivre, comme une mise qu\u2019il s\u2019agit de mettre en jeu. Et il n\u2019y a pas de choix, on ne la gardera pas. \u00ab La prime de rester en vie \u00bb ouvre un espace de jeu o\u00f9 la vie peut engager la partie avec la mort. Ainsi, dans le <em>Le Septi\u00e8me Sceau<\/em>, Bergman met en sc\u00e8ne une partie d\u2019\u00e9chec entre la Mort et le h\u00e9ros. Celui-ci sait que le combat sera gagn\u00e9 par la Mort, mais la farandole macabre qui est mise en sc\u00e8ne participe de la m\u00e9taphore du mouvement : la danse macabre est mise en mouvement de la repr\u00e9sentation de la mort. Ce qui compte, c\u2019est de jouer, de se d\u00e9placer sur l\u2019\u00e9chiquier, dans un \u00e9lan m\u00ealant le plaisir du jeu et l\u2019angoisse de le perdre.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019advient-il alors \u00e0 celui qui refuserait cette prime de rester en vie, qui refuserait de jouer avec les restes, de s\u2019en accomoder, de ruser avec la mort par la cr\u00e9ation de soi, l\u2019invention de sa vie ? \u00ab La m\u00e9lancolie, \u00e9crit Canetti, commence quand les m\u00e9tamorphoses de fuite sont achev\u00e9es et qu\u2019on en \u00e9prouve l\u2019inutilit\u00e9. Dans la m\u00e9lancolie, on est la proie rattrap\u00e9e et d\u00e9j\u00e0 saisie. On ne peut plus s\u2019\u00e9chapper. On ne se transforme plus. Tout ce qui a \u00e9t\u00e9 essay\u00e9 a \u00e9t\u00e9 vain. On s\u2019est r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 son sort, on se voit proie.<sup>19<\/sup> \u00bb Le s\u00e9rieux l\u2019emporte sur le jeu, le savoir sur le risque. La m\u00e9lancolie commence lorsqu\u2019on ne se transforme plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui qui refuse la prime ne joue pas de son savoir, il ne le risque pas. Il se refuse \u00e0 consid\u00e9rer que ce qui fait tenir le survivant c\u2019est de jouer avec la contradiction simultan\u00e9e et inqui\u00e9tant d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois mort et vivant. Comme l\u2019\u00e9crit Fitzgerald : \u00ab Toute vie est bien entendu un processus de d\u00e9molition (\u2026) la marque d\u2019une intelligence de premier plan est qu\u2019elle est capable de se fixer sur deux id\u00e9es contradictoires sans pour autant perdre la possibilit\u00e9 de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir cependant \u00eatre d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 les changer<sup>20<\/sup> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Bobin Christian, <em>La Plus que vive<\/em>, Paris : Gallimard, 1996, p. 188.<\/li><li>Freud Sigmund, (1915-1917), \u00ab Deuil et m\u00e9lancolie \u00bb, <em>M\u00e9tapsychologie<\/em>, Paris, Gallimard, 1968, p. 155.<\/li><li>Ibid., p. 166.<\/li><li>Ibid., p. 166.<\/li><li>Freud Sigmund (1900), <em>L\u2019Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, Paris : PUF, 1976, p. 222, note de bas de page.<\/li><li>Freud Sigmund, \u00ab Deuil et m\u00e9lancolie \u00bb, op. cit., p. 148. Je souligne.<\/li><li>Barthes Roland, <em>La chambre claire<\/em>, Paris, Gallimard, 1980. <\/li><li>Freud Sigmund, (1938), \u00ab Le clivage du moi dans le processus de d\u00e9fense\u00bb, <em>R\u00e9sultats, id\u00e9es, probl\u00e8mes<\/em>, t. II, trad. fr., Paris, PUF, 1985, pp. 283-285 et plus particuli\u00e8rement p. 284.<\/li><li>Ferenczi Sandor, \u00ab R\u00e9flexions sur le traumatisme \u00bb, Psychanalyse, <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, t. IV, Paris, Payot, 1982, p. 140. \u00ab La production de repr\u00e9sentations concernant le changement futur de la r\u00e9alit\u00e9 dans le sens favorable ; le fait de s\u2019accrocher \u00e0 ces images de repr\u00e9sentations qui mettent donc l\u2019accent sur le plaisir <em>in spe<\/em> nous rend capables de \u201dsupporter\u201d ce d\u00e9plaisir, c\u2019est-\u00e0-dire de ne pas ou moins le ressentir comme tel. Les repr\u00e9sentations agissent comme antidote contre le d\u00e9plaisir [\u2026]. Simultan\u00e9ment se produisent aussi des \u201cr\u00e9actions substitutives\u201d qu\u2019on pourrait d\u00e9j\u00e0 qualifier d\u2019illusionnaires \u00bb.<\/li><li>Freud Sigmund, (1919), \u00ab L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 \u00bb, <em>L\u2019Inqui\u00e9tante Etranget\u00e9 et autres essais<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab Folio \u00bb, 1985, p. 251<\/li><li>Freud Sigmund, (1915), \u00ab Actuelles sur la guerre et la mort \u00bb <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em> vol. XIII, trad. fr., Paris, PUF, 1994, pp.129-157, p.148.<\/li><li>Blanchot Maurice, (1969), <em>L\u2019entretien infini<\/em>, Paris, Gallimard, 1997, p. 66<\/li><li>Allouch Jean, <em>Erotique du deuil au temps de la mort s\u00e8che<\/em>, Paris, E.P.E.L. 1997, p. 66. \u00ab Il n\u2019est pas possible de faire l\u2019\u00e9preuve de la mort de celui qu\u2019on a perdu. La v\u00e9ritable \u00e9preuve de la r\u00e9alit\u00e9, ce qui la rend alors si \u00e9p(r)ouvante, c\u2019est lorsqu\u2019on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019elle ne permet aucune \u00e9preuve. Le deuil met l\u2019endeuill\u00e9 au pied du mur de ce statut de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, p.65<\/li><li>Meschonnic Henri, <em>Politique du rythme, politique du sujet<\/em>, Paris, Verdier, La Grasse, 1995, p. 130.<\/li><li>Marin Louis, <em>De la repr\u00e9sentation<\/em>, Paris, Gallimard\/le Seuil, p. 259. 1994.<\/li><li>Lacan Jacques, (1964), <em>Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse<\/em>, S\u00e9minaire X1, Paris, Seuil, 1973, p. 193.<\/li><li>Freud Sigmund, \u00ab Deuil et m\u00e9lancolie \u00bb op. cit., p. 169.<\/li><li>Audi Paul, <em>Cr\u00e9er<\/em>, Paris, Encre marine, 2005.<\/li><li>Canetti Elias, (1960), <em>Masse et Puissance<\/em>, Paris, Tel Gallimard, p. 368.<\/li><li>Fitzgerald Scott, (1936),\u00ab La f\u00ealure \u00bb, <em>La F\u00ealure<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab Folio \u00bb, 1999, p. 476.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9647?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une simultan\u00e9it\u00e9 contradictoire \u00ab Je suis devant ta mort comme devant une \u00e9nigme \u00bb, \u00e9crit Christian Bobin, dans La Plus que vive1. Comme \u0152dipe devant le Sphinx, Freud se heurtait \u00e0 cette \u00e9nigme : \u00ab Le deuil est une \u00e9nigme,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[629],"auteur":[1833],"dossier":[876],"mode":[60],"revue":[877],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9647","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-deuil","auteur-laurie-laufer","dossier-existe-t-il-une-psychologie-de-la-mort","mode-payant","revue-877","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9647","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9647"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9647\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14719,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9647\/revisions\/14719"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9647"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9647"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9647"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9647"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9647"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9647"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9647"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9647"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9647"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}