{"id":9530,"date":"2021-08-22T07:30:08","date_gmt":"2021-08-22T05:30:08","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/du-traumatisme-a-lablation-dun-sein-apres-cancer-a-la-reconstruction-reparatrice-une-traversee-2\/"},"modified":"2021-09-24T13:46:19","modified_gmt":"2021-09-24T11:46:19","slug":"du-traumatisme-a-lablation-dun-sein-apres-cancer-a-la-reconstruction-reparatrice-une-traversee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/du-traumatisme-a-lablation-dun-sein-apres-cancer-a-la-reconstruction-reparatrice-une-traversee\/","title":{"rendered":"Du traumatisme \u00e0 l&rsquo;ablation d&rsquo;un sein apr\u00e8s cancer \u00e0 la reconstruction r\u00e9paratrice : une travers\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>Loin de pr\u00e9tendre trouver le chemin qui m\u00e8nerait \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, nous finirons par reconna\u00eetre, \u00e0 l\u2019instar de Machado, que la v\u00e9rit\u00e9 est le chemin.<footer><strong>Id\u00e9es pour une psychanalyse contemporaine.<\/strong> A. Green<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u201cQuand on entend le mot cancer, tout s\u2019arr\u00eate&#8230; plus de projets&#8230; plus rien&#8230; le rideau tombe&#8230; la pi\u00e8ce est finie&nbsp;!\u201d me dit Mme C., hospitalis\u00e9e pour une reconstruction mammaire apr\u00e8s un cancer du sein. Submerg\u00e9e par l\u2019\u00e9motion \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de ce moment, ses mots, entrecoup\u00e9s de silences, tombent comme des couperets, en \u00e9cho \u00e0 ceux du chirurgien lui annon\u00e7ant son cancer du sein quelques ann\u00e9es auparavant. Elle me dira encore&nbsp;: \u201cj\u2019avais l\u2019impression que ce n\u2019\u00e9tait pas moi dont il parlait (le chirurgien). Il me disait que j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s malade et je n\u2019avais pas mal, j\u2019avais un corps en bon \u00e9tat, non, ce n\u2019\u00e9tait pas possible&nbsp;! Ce n\u2019\u00e9tait pas moi&nbsp;!\u201d. Ces propos ou d\u2019autres semblables, souvent entendus dans les entretiens aupr\u00e8s de femmes en cours de reconstruction mammaire, traduisent le caract\u00e8re implacable de l\u2019annonce d\u2019un diagnostic qui met en jeu le pronostic vital, et l\u2019accablement qui s\u2019ensuit in\u00e9vitablement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019annonce d\u2019un cancer du sein marque le d\u00e9but d\u2019un long voyage. Apr\u00e8s la descente aux enfers dans la solitude de la maladie et la lente remont\u00e9e qui s\u2019ensuit, il est d\u2019observation courante que s\u2019instaure progressivement une disposition d\u2019esprit propice \u00e0 la r\u00e9flexion, \u00e0 l\u2019\u00e9laboration parfois. Le bouleversement intense provoqu\u00e9 par cette atteinte \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 corporelle du sujet, relance des interrogations qui ne se limitent plus aux seules questions m\u00e9dicales. Le processus de soins mis en place, depuis l\u2019annonce du diagnostic jusqu\u2019\u00e0 la fin de la reconstruction, oblige \u00e0 l\u2019introspection et peut donner lieu \u00e0 une red\u00e9couverte de la vie psychique, voire \u00e0 un remaniement de celle-ci. Une r\u00e9organisation psychique allant de pair avec le processus de reconstruction chirurgicale semble alors imp\u00e9rative pour que la reconstruction corporelle puisse ne pas \u00eatre qu\u2019un faux-semblant et prendre v\u00e9ritablement corps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Traumatisme de l\u2019annonce&nbsp;: une vie en danger de mort<\/h2>\n\n\n\n<p>Lors des entretiens aupr\u00e8s de femmes hospitalis\u00e9es pour reconstruction mammaire, le retour sur l\u2019histoire de leur cancer appara\u00eet n\u00e9cessaire, plus pr\u00e9cis\u00e9ment le retour sur ce moment traumatique que constitue l\u2019annonce du diagnostic. Le traumatisme est double. Double, car l\u2019annonce associe le mot \u201ccancer\u201d \u00e0 celui de \u201csein\u201d, deux mots lourdement charg\u00e9s de significations symboliques. Le psychisme est alors massivement envahi par une angoisse qui ne laisse place \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019\u00e0 cette id\u00e9e de tumeur (tu meurs) dans le sein, de menace de mort imminente. L\u2019effraction brutale et impr\u00e9visible dans le fonctionnement psychique du sujet provoque en lui un v\u00e9ritable basculement et les ressentis \u00e9voqu\u00e9s par les femmes, au moment de l\u2019annonce, font tous \u00e9tat de vide, d\u2019abattement, d\u2019effondrement, d\u2019enfermement, d\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e, de fuite, de panique, de perte des rep\u00e8res\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Effroi et Sid\u00e9ration<\/h2>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 l\u2019annonce d\u2019un cancer du sein surgit le plus souvent un temps de sid\u00e9ration, d\u2019absence \u00e0 soi-m\u00eame, dont la dur\u00e9e peut varier de quelques heures \u00e0 plusieurs jours, jusqu\u2019\u00e0 ce que cet enlisement de la pens\u00e9e c\u00e8de la place \u00e0 divers syst\u00e8mes de d\u00e9fense dont l\u2019excitation est sans doute l\u2019un des plus remarquables. La psych\u00e9 se trouve alors envahie par un d\u00e9bordement en cascade d\u2019affects d\u00e9sordonn\u00e9s. Du vide au trop plein, dans l\u2019exc\u00e8s, en proie \u00e0 une avalanche de questionnements int\u00e9rieurs (\u201cpourquoi moi, qu\u2019ai-je fait pour m\u00e9riter \u00e7a, pourquoi maintenant, etc.\u201d) d\u2019autant plus vains que, sous l\u2019effet du traumatisme, aucune r\u00e9ponse satisfaisante ne peut \u00eatre trouv\u00e9e. Les pens\u00e9es s\u2019entrechoquent, incapables de remettre de l\u2019ordre dans ce bouillonnement d\u00e9sordonn\u00e9, faisant tout au plus \u00e9merger un sentiment m\u00eal\u00e9 d\u2019injustice et de culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ma\u00eetrise et d\u00e9sorganisation somatique<\/h2>\n\n\n\n<p>Il serait vain de vouloir r\u00e9duire le fonctionnement psychique des femmes atteintes de cancer du sein \u00e0 une structure univoque. Mais sans doute retrouve-t-on chez bon nombre de ces patientes une organisation psychosomatique singuli\u00e8re, semblant se caract\u00e9riser par un sentiment de ma\u00eetrise, d\u00e9sormais d\u00e9bord\u00e9. Sans doute ce sentiment de ma\u00eetrise, revendiqu\u00e9, n\u2019est-il le plus souvent qu\u2019une d\u00e9fense dont le but n\u2019est autre que de masquer une d\u00e9pression. L\u2019irruption du cancer du sein dans la vie de ces femmes d\u00e9sorganise leur belle assurance et un vertige permanent prend la place de leur sentiment d\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9. De saines et int\u00e8gres qu\u2019elles \u00e9taient, elles basculent soudain dans le statut de malade, avec pour premier deuil celui de leur bonne sant\u00e9, auquel s\u2019ajoute ensuite une s\u00e9rie de pertes multiples. Souvent, un comportement d\u2019excitation hypomaniaque se met en place dans l\u2019environnement proche, dans une tentative de contrebalancer l\u2019angoisse de mort induite par cette soudaine prise de conscience que le temps est peut-\u00eatre compt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9am\u00e9nagement pulsionnel<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u00e8s l\u2019annonce du diagnostic, en effet, tout est drastiquement remis en question dans la vie d\u2019une patiente. Tous ses liens affectifs (conjoint, enfants, parents, amis, coll\u00e8gues, etc.) sont bouscul\u00e9s&nbsp;; mais ceux-ci joueront souvent un r\u00f4le actif dans la reprise narcissique et le regain pulsionnel qui viendront rapidement remplacer l\u2019angoisse massive du d\u00e9but. Dans cette perte des rep\u00e8res, une seule certitude&nbsp;: la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019agir, d\u2019agir vite. Agir qui vient en quelque sorte prendre le relais de l\u2019angoisse. D\u00e9bord\u00e9es, d\u00e9sorganis\u00e9es dans leur fonctionnement habituel, catapult\u00e9es dans l\u2019inconnu, les patientes n\u2019ont pas d\u2019autre choix que de se laisser entra\u00eener dans le tourbillon de soins qui leur est propos\u00e9. \u201cSauver leur peau\u201d devient l\u2019unique enjeu. Et pour ce faire, l\u2019obligation de s\u2019en remettre \u00e0 d\u2019autres. Accepter la proposition du chirurgien, accepter l\u2019inacceptable, accepter de perdre son sein.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Parcours du combattant<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est le d\u00e9but d\u2019un long parcours de soins, harassant, qui court souvent sur plusieurs ann\u00e9es. Examens et traitements m\u00e9dicaux se suivent \u00e0 un rythme infernal et constituent autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e9prouvants. Un sentiment de d\u00e9possession corporelle est in\u00e9vitable, induisant des fantasmes de morcellement. Livr\u00e9e corps et \u00e2me aux d\u00e9cisions m\u00e9dicales, suspendue aux r\u00e9sultats d\u2019examen, \u201caccroch\u00e9e\u201d \u00e0 la parole du m\u00e9decin, la femme passe d\u2019un sentiment de toute puissance \u00e0 un sentiment d\u2019impuissance, de l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 une d\u00e9pendance de tous les instants, du sentiment de libert\u00e9 \u00e0 celui d\u2019\u00eatre prisonni\u00e8re, prisonni\u00e8re des soins, du corps m\u00e9dical, de la maladie. Au moins l\u2019angoisse massive du d\u00e9but trouve-t-elle ainsi une sorte d\u2019arrimage provisoire \u00e0 cette prise en charge multidisciplinaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ablation du sein et angoisse de castration<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019annonce d\u2019un cancer du sein contient, dans sa formulation m\u00eame, une attaque violente contre cet embl\u00e8me de l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine. Symbole de beaut\u00e9, de s\u00e9duction et de fertilit\u00e9, le sein est aussi sur le corps de la femme la marque visible d\u2019une diff\u00e9rence sexuelle, accueillie avec plus ou moins de bonheur par la fille \u00e0 la pubert\u00e9. A ce moment cl\u00e9 de son d\u00e9veloppement psycho-sexuel, la fille se trouve dot\u00e9e de cet attribut proprement f\u00e9minin, lui permettant aussi partiellement de combler cette envie du p\u00e9nis dont on ne peut ignorer l\u2019emprise sur la vie psychique de la petite fille et de la femme. Favorisant les fantasmes de castration, voire d\u2019intrusion, l\u2019id\u00e9e de la perte d\u2019un sein est de l\u2019ordre de l\u2019impensable. \u201cLorsque le chirurgien m\u2019a dit qu\u2019il fallait m\u2019enlever le sein, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 prise d\u2019une envie fr\u00e9n\u00e9tique de courir \u00e0 l\u2019a\u00e9roport et de prendre l\u2019avion pour l\u2019autre bout du monde&nbsp;!\u201d Fuir\u2026 s\u2019envoler\u2026 pour \u00e9chapper au destin funeste d\u2019une mutilation r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Epreuve du miroir et trace d\u2019un d\u00e9lit sur le corps<\/h2>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s l\u2019ablation, l\u2019image du sein charg\u00e9 de s\u00e8ve, capable d\u2019\u00e9veiller le d\u00e9sir et d\u2019\u00eatre nourricier, fait place \u00e0 une image d\u00e9solante \u00e9voquant le manque et la blessure, synonyme de honte, de tristesse, d\u2019un corps \u00e0 dissimuler. Se regarder dans le miroir est presque toujours une \u00e9preuve qui tient de l\u2019effroi. Impossibilit\u00e9 de regarder ce qui manque, impossibilit\u00e9 de toucher aussi. Peut-on encore parler de corps&nbsp;? Une femme sans sein est-elle encore une femme&nbsp;? Cette vision de manque ne r\u00e9active-t-elle pas inconsciemment la blessure narcissique lointaine ressentie par la petite fille devant le corps de sa m\u00e8re par\u00e9 de cet attribut qui lui fait, \u00e0 elle, cruellement d\u00e9faut&nbsp;? Le manque visible sur le corps fait violemment \u00e9cho \u00e0 la vie fantasmatique. Le miroir renvoie d\u00e9sormais l\u2019image d\u2019une perte de chair, d\u2019une dissym\u00e9trie, d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre corporel auquel r\u00e9pond un d\u00e9s\u00e9quilibre psychique, un sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Hant\u00e9e par la crainte fantasmatique de perdre l\u2019amour de l\u2019objet, \u00e9quivalent chez la femme de l\u2019angoisse de castration masculine selon S. Freud, sera-t-elle jamais la m\u00eame dans le regard des autres, se demande la femme, dans une angoisse multiple, inextricable. \u201cC\u2019est la derni\u00e8re fois que j\u2019ach\u00e8te ma baguette avec mes deux seins&nbsp;!\u201d avait pens\u00e9 Mme N., avec humour noir et tristesse, la veille de son intervention. Amorce de travail de deuil pour cette patiente sans doute, cette d\u00e9rision ne stigmatise-t-elle pas aussi le caract\u00e8re implacable de l\u2019ablation d\u2019un sein qui du jour au lendemain provoque, \u00e0 la fois sur le corps et dans la psych\u00e9, une rupture brutale, une discontinuit\u00e9 traumatique&nbsp;? Le creux, venu en lieu et place du sein, sera d\u00e9sormais la marque d\u2019une blessure, r\u00e9activant inconsciemment celle d\u2019une autre blessure, symbolique celle-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9sir de reconstruction chirurgicale<\/h2>\n\n\n\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une reconstruction mammaire n\u2019est pas ressentie avec la m\u00eame intensit\u00e9 par toutes les femmes. Certaines ne la demanderont jamais mais beaucoup la d\u00e9sirent ardemment, d\u00e8s que possible, avant m\u00eame l\u2019ablation quelquefois. Derri\u00e8re la raison premi\u00e8re, souvent invoqu\u00e9e, de \u201cpouvoir oublier\u201d et de \u201ctourner d\u00e9finitivement la page du cancer\u201d, il y a le besoin l\u00e9gitime de retrouver une apparence globalement f\u00e9minine. Pour qu\u2019une reconstruction mammaire ait une issue heureuse, il faut que la patiente en \u00e9prouve le d\u00e9sir et en fasse librement le choix, une fois l\u2019app\u00e9tit de vie revenu et, avec lui, l\u2019envie de retrouver un corps de femme. Une nouvelle aventure chirurgicale s\u2019engage alors, dont chaque temps op\u00e9ratoire r\u00e9activera le traumatisme puis l\u2019att\u00e9nuera progressivement. Le voyage est n\u00e9anmoins encore long, plein d\u2019inconnu, mais \u201ccette fois-ci, \u00e7a va dans le bon sens&nbsp;!\u201d, dans le sens de la pulsion de vie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Voyage au long cours<\/h2>\n\n\n\n<p>La m\u00e9taphore marine du voyage au long cours me semble assez bien illustrer le processus de reconstruction. L\u2019image de l\u2019h\u00f4pital, tel un paquebot sillonnant les mers, faisant escale dans divers ports (les temps de reconstruction). L\u2019image de chaque femme dans la solitude de sa chambre\/cabine, d\u00e9pendante, port\u00e9e par le navire, comme en gestation d\u2019elle-m\u00eame. Le navire, tant\u00f4t filant sur une mer tranquille, tant\u00f4t ballott\u00e9 sur des eaux agit\u00e9es. La femme, parfois d\u00e9prim\u00e9e, avec chevill\u00e9e au corps la peur de sombrer, parfois euphorique, pleine de d\u00e9sirs, surfant all\u00e8grement sur la vague\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir<\/h2>\n\n\n\n<p>Le premier temps de reconstruction est souvent l\u2019occasion d\u2019un retour en arri\u00e8re. L\u2019urgence de se soigner et de gu\u00e9rir \u00e9tant pass\u00e9e, l\u2019\u00e9coute de l\u2019analyste permet de mettre des mots sur la douleur et favorise l\u2019\u00e9mergence de souvenirs. L\u2019\u00e9motion \u00e0 fleur de peau, c\u2019est toute une vie qui resurgit parfois \u00e0 la m\u00e9moire, dans une sorte de bouillonnement, leur histoire pass\u00e9e, souvent tiss\u00e9e de destructivit\u00e9, s\u2019imposant avec force et mettant en lumi\u00e8re des correspondances entre ce cancer du sein et leur pass\u00e9&nbsp;: des deuils, des pertes, des abandons, des enfances destructur\u00e9es, des fratries haineuses, des amours impossibles, des d\u00e9chirures, des divorces, des d\u00e9pendances, des st\u00e9rilit\u00e9s, des b\u00e9b\u00e9s non d\u00e9sir\u00e9s, des p\u00e8res ill\u00e9gitimes, etc. surgissent&nbsp;; des non-dits, de la violence, de la destructivit\u00e9\u2026 une culpabilit\u00e9 inconsciente insondable&nbsp;! L\u2019irruption du cancer du sein dans leur vie est souvent vue par les femmes comme une \u201calerte\u201d, signant une faille, une d\u00e9route, un fonctionnement psychique bancal. Dans ce moment de crise, une question simple taraude les patientes&nbsp;: \u201cQui suis-je pour avoir m\u00e9rit\u00e9 \u00e7a&nbsp;?\u201d. Il a parfois fallu ce manque visible sur le corps pour les amener \u00e0 se questionner sur leur identit\u00e9, leur identit\u00e9 sexu\u00e9e aussi. C\u2019est le moment, pour certaines femmes, d\u2019aller voir \u201cde l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir\u201d. A un premier mouvement cathartique d\u2019\u00e9vacuation, qui a pour b\u00e9n\u00e9fice imm\u00e9diat un r\u00e9el soulagement, succ\u00e8de souvent, avec le temps, un travail plus en finesse et en profondeur faisant \u00e9merger une pens\u00e9e pr\u00e9consciente. Premier mouvement qui am\u00e8ne parfois \u00e0 une demande de prise en charge analytique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Recherche de sens<\/h2>\n\n\n\n<p>Au fur et \u00e0 mesure de la dynamique de reconstruction, la recherche de sens prend un caract\u00e8re d\u2019urgence et de n\u00e9cessit\u00e9. \u201cEst-ce que vous croyez que je me suis fabriqu\u00e9e mon cancer&nbsp;?\u201d, ou encore \u201con n\u2019a pas un cancer du sein pour rien&nbsp;!\u201d sont des phrases couramment entendues qui accr\u00e9ditent l\u2019id\u00e9e que, pour certaines patientes, ce cancer du sein pourrait ne pas \u00eatre que le fruit du hasard. Depuis qu\u2019elles ont assist\u00e9 impuissantes au processus destructeur de la maladie, elles s\u2019excusent (s\u2019accusent) souvent de l\u2019engrenage d\u2019une vie assaillie par un quotidien d\u00e9vorant, derri\u00e8re lequel elles s\u2019effa\u00e7aient. Ces femmes sont ainsi amen\u00e9es \u00e0 questionner, en-de\u00e7a de leur r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te actuelle, des \u00e9v\u00e9nements de leur histoire qui peut remonter jusqu\u2019aux temps les plus recul\u00e9s de celle-ci.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Deuil du sein perdu<\/h2>\n\n\n\n<p>Faire le deuil du sein perdu est obligatoire pour accepter le sein reconstruit. La perte sera moins douloureuse lorsqu\u2019elle aura \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e, ainsi que l\u2019exprimait Mme J., capable de se rem\u00e9morer avec \u00e9motion le plaisir que ses seins lui avaient procur\u00e9. Objets d\u2019admiration et d\u2019envie d\u00e8s leur apparition, de plaisirs secrets dans sa vie plus intime, ils avaient aussi g\u00e9n\u00e9reusement allait\u00e9 ses deux jeunes enfants. Parler de ce bonheur pass\u00e9 \u00e9tait un r\u00e9confort pour cette femme, une sorte de r\u00e9-appropriation qui lui permettait sans doute un d\u00e9but de deuil. Un deuil bien insuffisant cependant, comme le montrera le suivi th\u00e9rapeutique mis en place ult\u00e9rieurement en raison de ses difficult\u00e9s \u00e0 accepter son sein refait. Le traitement analytique permettra \u00e0 la patiente de mettre en lumi\u00e8re une emprise maternelle envahissante, et de faire des liens entre une certaine destructivit\u00e9 de sa pens\u00e9e et la destruction de son sein.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Deuil et reconstruction<\/h2>\n\n\n\n<p>Certaines femmes ne parviennent pas \u00e0 \u00eatre satisfaites de leur reconstruction, elles s\u2019attendaient \u00e0 autre chose, elles ne savent pas \u00e0 quoi. A l\u2019\u00e9vidence, quelque chose n\u2019est pas correctement m\u00e9tabolis\u00e9 dans leur organisation psychosomatique. L\u2019hypoth\u00e8se est que le deuil de leur sein n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cas de Mme D. est assez parlant. C\u2019est \u00e0 la vue de la \u201cbelle poitrine reconstruite\u201d d\u2019une amie que son d\u00e9sir de reconstruction a pu \u00e9merger, six ans apr\u00e8s l\u2019ablation de son sein. La veille de l\u2019op\u00e9ration de reconstruction, Mme D. a \u00e9t\u00e9 cependant saisie d\u2019un syndrome anxieux&nbsp;; elle redoutait que ne soit raviv\u00e9e la douleur psychique aigu\u00eb ressentie au moment de l\u2019ablation, six ans auparavant. Depuis la mise en place de la proth\u00e8se, et bien que celle-ci ait redonn\u00e9 une belle apparence \u00e0 son buste f\u00e9minin, (elle en convient), elle se plaint de douleurs intenses dont le chirurgien ne comprend pas l\u2019origine. Regrettant d\u00e9j\u00e0 sa d\u00e9marche, elle serait pr\u00eate \u00e0 demander le retrait de cette proth\u00e8se, ce \u201ccorps \u00e9tranger\u201d introduit dans son corps et depuis, source de souffrance.<\/p>\n\n\n\n<p>Les entretiens vont apporter quelque lumi\u00e8re&nbsp;: au moment de l\u2019ablation de son sein, elle ressent celle-ci comme une honte et d\u00e9cide d\u2019en \u201ccacher\u201d la nature \u00e0 son fils unique, alors \u00e2g\u00e9 de 12 ans, s\u2019appuyant, me dit-elle, sur les dires de son m\u00e9decin qui, parlant de son fils, avait affirm\u00e9&nbsp;: \u201c\u00e0 son \u00e2ge, il vaut mieux ne rien lui dire, \u00e7a arr\u00eaterait sa formation&nbsp;!\u201d. Apr\u00e8s l\u2019ablation et depuis lors, elle \u201cse cache\u201d de son fils, se sentant toujours coupable. Lui parler est devenu tabou. Une g\u00eane embarrassante a remplac\u00e9, lui semble-t-il, la relation affectueuse qu\u2019elle avait avec lui avant son cancer du sein. Ainsi ce lien singulier avec son fils a-t-il \u00e9t\u00e9 perdu (ou du moins entr\u00e2v\u00e9) en m\u00eame temps que son sein. Plus encore que de son sein, c\u2019est de ce lien m\u00e8re\/fils alt\u00e9r\u00e9 dont elle n\u2019a pu faire le deuil. Une souffrance interne est rest\u00e9e \u00e0 vif, fix\u00e9e \u00e0 ce moment de l\u2019ablation, six ans en arri\u00e8re. Son fils a 18 ans aujourd\u2019hui, un d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation l\u00e9gitime et un comportement de mise \u00e0 distance de sa m\u00e8re, ce qui va exactement \u00e0 l\u2019encontre du d\u00e9sir inconscient de Mme D. qui ne r\u00eave que de retrouvailles avec lui. C\u2019est \u00e0 ce moment o\u00f9 l\u2019objet (son fils) s\u2019\u00e9loigne d\u2019elle, et dans un d\u00e9sir d\u2019identification \u00e0 sa jolie amie, que Mme D. se tourne vers la chirurgie r\u00e9paratrice, esp\u00e9rant du regain narcissique op\u00e9r\u00e9 par celle-ci le rapprochement tant d\u00e9sir\u00e9 avec son fils.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi l\u2019espoir illusoire \u201ccach\u00e9\u201d derri\u00e8re cette demande de mise en place de proth\u00e8se, d\u00e9passait-il largement, on le voit, l\u2019objectif manifeste de retrouver une forme f\u00e9minine. Cet espoir \u00e9tait infiltr\u00e9 d\u2019une charge affective aux lourdes r\u00e9sonances oedipiennes&nbsp;: troisi\u00e8me enfant d\u2019une fratrie de filles, attendue comme un gar\u00e7on, Mme D, en naissant de sexe f\u00e9minin, avait inflig\u00e9 une cuisante d\u00e9ception \u00e0 son p\u00e8re. Une enfance domin\u00e9e par le secret, la peur, les chachotteries, le p\u00e8re \u201cse cachant\u201d de ses filles, les filles \u201cse cachant\u201d de leur p\u00e8re, ayant engendr\u00e9 une insondable culpabilit\u00e9. Nul doute que cette culpabilit\u00e9 \u0153uvrait inconsciemment pour Mme D. comme un frein \u00e0 la satisfaction l\u00e9gitime d\u2019avoir retrouv\u00e9 un corps de femme. Comme si cette cicatrice concave qui lui barrait le sein \u00e9tait venue signer sur son corps une f\u00e9minit\u00e9 d\u00e9primante et d\u00e9prim\u00e9e. Ce qui met ici en exergue la valeur expiatoire que peut prendre l\u2019ablation du sein, secr\u00e8tement per\u00e7ue par certaines femmes comme une punition in\u00e9luctable, capable de soulager leur \u201cbesoin de souffrance\u201d et ouvrant sur la probl\u00e9matique du masochisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Les entretiens mettront en \u00e9vidence d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments ayant pu participer de cette difficult\u00e9 \u00e0 accepter la proth\u00e8se de reconstruction&nbsp;; notamment que ce \u201ccorps \u00e9tranger\u201d, introduit dans sa poitrine, la renvoyait \u00e0 des repr\u00e9sentations d\u00e9rangeantes sur la sexualit\u00e9, fantasm\u00e9e depuis toujours sur un mode sadique, inform\u00e9e de la chose par une s\u0153ur a\u00een\u00e9e qui n\u2019avait pas l\u00e9sin\u00e9 sur la mise en mots d\u2019une sc\u00e8ne primitive particuli\u00e8rement sanglante. Peu \u00e0 peu, Mme D. put prendre la mesure de sa souffrance. Un d\u00e9but de dialogue put \u00eatre renou\u00e9 avec son fils, elle retrouva plus d\u2019allant, les douleurs se firent moins fortes, il ne fut pas n\u00e9cessaire de retirer la proth\u00e8se. A quelques mois de distance, Mme D. commen\u00e7a \u00e0 faire sien son sein reconstruit, et \u00e0 retrouver le plaisir d\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Angoisses archa\u00efques<\/h2>\n\n\n\n<p>Mais en de\u00e7a des probl\u00e8mes de filiation et d\u2019identification, tels qu\u2019ils figurent dans le cas de Mme D., apparaissent souvent, dans le discours des patientes en cours de reconstruction du sein, des fragilit\u00e9s narcissiques amenant \u00e0 interroger le tout premier lien objectal. Peut-\u00eatre n\u2019est-il pas inutile de rappeler sch\u00e9matiquement les premiers pas du d\u00e9veloppement psycho-sexuel des femmes. Apr\u00e8s la premi\u00e8re exp\u00e9rience de l\u2019allaitement dans la symbiose m\u00e8re\/sein, d\u00e8s lors qu\u2019il y a reconnaissance de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, la petite fille saisit l\u2019importance de ces attributs f\u00e9minins qui, une fois devenus siens \u00e0 la pubert\u00e9, lui permettront \u201cid\u00e9alement\u201d de s\u2019identifier \u00e0 sa m\u00e8re et de se forger une organisation oedipienne satisfaisante. Pour cette femme aujourd\u2019hui atteinte du cancer du sein, qu\u2019en a-t-il \u00e9t\u00e9&nbsp;? Comment s\u2019est-elle repr\u00e9sent\u00e9e le sein&nbsp;? Le moi sein, le moi corps, le moi peau questionnent in\u00e9vitablement ce qui a pu \u00eatre ou ne pas \u00eatre de cette premi\u00e8re relation m\u00e8re\/b\u00e9b\u00e9. Comment le b\u00e9b\u00e9 fille d\u2019autrefois, femme aujourd\u2019hui atteinte d\u2019un cancer du sein, a-t-il \u00e9t\u00e9 accept\u00e9, port\u00e9, soign\u00e9 par sa m\u00e8re&nbsp;? Ses premiers liens objectaux ont-t-ils permis \u00e0 la petite fille de s\u2019identifier&nbsp;? Qu\u2019en a-t-il \u00e9t\u00e9 de l\u2019ambivalence maternelle&nbsp;? Lui tardait-il de devenir femme, ou au contraire le redoutait-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Mauvais sein et objet interne<\/h2>\n\n\n\n<p>Si la plupart des femmes r\u00e9agissent par une angoisse d\u2019amputation majeure face \u00e0 la mutilation que constitue l\u2019ablation de leur sein, d\u2019autres y voient une op\u00e9ration de sauvetage, \u201cla porte ouverte vers la gu\u00e9rison\u201d. Lorsque \u201cle ver est dans le fruit\u201d, semblent indiquer ces patientes, il y a urgence \u00e0 extirper ce mal, \u00e0 retirer de soi ce \u201cmauvais sein\u201d, ce sein anal et \u00e0 le mettre \u201c\u00e0 la poubelle\u201d, \u201cc\u2019est bien cela qu\u2019on en fait, n\u2019est-ce pas&nbsp;?\u201d m\u2019avait demand\u00e9 une patiente.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis l\u2019annonce de son cancer du sein, Mme H. faisait toutes les nuits le cauchemar r\u00e9current qu\u2019elle \u00e9tait dans le \u201ctrou\u201d, que les gens lui jetaient de la terre comme pour l\u2019ensevelir et qu\u2019elle s\u2019\u00e9gosillait&nbsp;: \u201cVous vous trompez, vous croyez que je suis morte, mais je suis bien vivante\u2026\u201d toutes les nuits jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ablation de ce \u201cmauvais sein\u201d, ce sein anal, ce sein mort. Apr\u00e8s l\u2019ablation, ce fut l\u2019accalmie\u2026 provisoirement. Elle se sentait (enfin&nbsp;!) comme lib\u00e9r\u00e9e par l\u2019extraction de son corps de quelque chose de mauvais en elle symbolis\u00e9 par ce \u201cmauvais sein\u201d. Signant son origine m\u00e9diterran\u00e9enne, Mme X. se r\u00e9f\u00e9rait \u00e0 son sein malade comme \u00e0 une \u201cfigue s\u00e9ch\u00e9e, dess\u00e9ch\u00e9e, ratatin\u00e9e, avec un bout tout noir\u201d, au point qu\u2019elle n\u2019avait de cesse que de le voir retir\u00e9. Mme X, nourrice dans l\u2019\u00e2me, dont la m\u00e8re \u00e9tait une \u201cpoule pondeuse qui faisait son \u0153uf tous les neuf mois\u201d, \u00e9tait n\u00e9e apr\u00e8s trois enfants morts en bas \u00e2ge dont celui qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa naissance \u00e9tait un petit gar\u00e7on. Pour Mme X qui ne r\u00eavait que d\u2019enfant au sein, point de grossesse, point d\u2019allaitement, point de maternit\u00e9, mais une tumeur canc\u00e9reuse infiltr\u00e9e dans les canaux lactiques&nbsp;! habitu\u00e9e \u00e0 se r\u00e9signer, avec l\u2019excuse du destin, elle pensait qu\u2019un mauvais sort, rebelle \u00e0 son d\u00e9sir d\u2019enfant, s\u2019\u00e9tait acharn\u00e9 sur elle\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9ni et pulsion de mort<\/h2>\n\n\n\n<p>Anticipant secr\u00e8tement l\u2019annonce d\u2019un cancer du sein et dans la crainte de l\u2019effondrement que cette annonce ne manquerait pas de provoquer en elles, certaines femmes \u201coublient\u201d de consulter jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019explosion h\u00e9morragique de leur sein les y oblige. Diff\u00e9rer plus longtemps l\u2019annonce n\u2019est alors plus possible, mais avoir ainsi retard\u00e9 le diagnostic, dans un fonctionnement de d\u00e9ni absolu, a accru le risque l\u00e9tal. Dans ces cas, heureusement rares, ce d\u00e9ni de corps souffrant (un sein qui \u201cexplose\u201d a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 de longue date des douleurs consid\u00e9rables), am\u00e8ne \u00e0 s\u2019interroger sur le clivage et la pulsion de mort activement \u00e0 l\u2019\u0153uvre, quoique de mani\u00e8re souterraine, dans ce type de fonctionnement psychique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Fonctionnement de d\u00e9ni<\/h2>\n\n\n\n<p>Je rencontre Mme B. \u00e0 l\u2019occasion du premier temps de reconstruction. Elle a subi l\u2019ablation d\u2019un de ses seins \u00e0 trente ans, \u201cl\u2019\u00e2ge o\u00f9 on pense \u00e0 se marier et \u00e0 faire des enfants\u201d, me dit-elle. Elle avait de beaux seins et en \u00e9tait fi\u00e8re. Le choc a \u00e9t\u00e9 rude mais elle a fait comme si de rien n\u2019\u00e9tait, redoublant d\u2019activit\u00e9 dans le but avou\u00e9 de s\u2019\u00e9tourdir pour ne pas penser. Au cours de l\u2019entretien, elle reste interdite. Plus aucun souvenir de sa pubert\u00e9. Elle se rappelle son torse plat de petite fille. Elle revoit aussi son buste de femme muni d\u2019une belle poitrine, comme si c\u2019\u00e9tait venu du jour au lendemain. Mais entre ces deux images, plus rien. Un laps de temps semble avoir disparu de sa m\u00e9moire. Un seul souvenir pourtant, comme un blanc massif dans cet entre-deux, le divorce de ses parents, mais elle avait fait me dit-elle comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Du jour au lendemain, elle a perdu un sein et sa d\u00e9fense a consist\u00e9 \u00e0 faire comme si de rien n\u2019\u00e9tait\u2026 ou presque. Elle n\u2019a jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent jamais cess\u00e9 de travailler. Mais aujourd\u2019hui, elle \u00e9prouve le besoin d\u2019un temps d\u2019arr\u00eat, d\u2019une sorte de retraite. Il lui a fallu en passer par ce cancer et ce d\u00e9but de reconstruction pour commencer \u00e0 ouvrir les yeux et remettre ses choix de vie en question. Elle s\u2019interroge&nbsp;: son hyperactivit\u00e9 n\u2019\u00e9tait-elle pas autre chose qu\u2019une fuite en avant n\u2019ayant d\u2019autre but v\u00e9ritable que celui de faire perdurer son aveuglement&nbsp;? Ses choix, qu\u2019elle croyait siens, n\u2019ont-ils \u00e9t\u00e9 faits que dans une mouvance de \u201cr\u00e9bellion\u201d adolescente et dans un besoin d\u2019opposition pour se sentir exister&nbsp;? Cette rupture provoqu\u00e9e par le cancer l\u2019oblige maintenant \u00e0 prendre du recul et l\u2019am\u00e8ne \u00e0 reconna\u00eetre la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un travail psychique pour l\u2019aider \u00e0 se reconstruire de mani\u00e8re plus globale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Reconstruction et renaissance<\/h2>\n\n\n\n<p>Les diff\u00e9rentes \u00e9tapes de la reconstruction permettent peu \u00e0 peu d\u2019oublier, et l\u2019obnubilation de la maladie laisse progressivement place \u00e0 une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 retrouv\u00e9e. Gr\u00e2ce aux \u00e9changes, aux rencontres, aux d\u00e9couvertes directement li\u00e9es \u00e0 leur maladie, les patientes ont g\u00e9n\u00e9ralement retrouv\u00e9 plus de tonus vital, facilit\u00e9 aussi par la mise en mots et en pens\u00e9e dans l\u2019\u00e9change th\u00e9rapeutique lorsqu\u2019il a eu lieu. Apr\u00e8s avoir compris la richesse des ressources \u00e0 puiser dans leur vie psychique, certaines femmes s\u2019engagent dans un travail plus profond qui permet parfois de mettre un peu de lumi\u00e8re et d\u2019ordre l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait qu\u2019obscurit\u00e9 et d\u00e9sordre.<\/p>\n\n\n\n<p>La fin de la reconstruction est le point d\u2019ach\u00e8vement de cette aventure longue et difficile, de cette course contre le temps, contre la maladie, pour la vie. La transformation psychique op\u00e9r\u00e9e est souvent revendiqu\u00e9e apr\u00e8s coup par les patientes comme un mieux \u00eatre par rapport au pass\u00e9, qui facilite leur acceptation d\u2019\u00eatre devenue diff\u00e9rente. Lorsque le remaniement psychique et la reconstruction chirurgicale sont en ad\u00e9quation, la femme peut accepter cette nouvelle forme f\u00e9minine reconstruite et se l\u2019approprier comme une partie d\u2019elle-m\u00eame. Les imperfections et les traces cicatricielles peuvent m\u00eame \u00eatre ressenties avec fiert\u00e9, par certaines femmes, comme des signes sur leur corps de leur pugnacit\u00e9 \u00e0 combattre le mal qui les habitait. Cette travers\u00e9e de la reconstruction du sein pourra ainsi \u00eatre vue, r\u00e9trospectivement, comme un voyage initiatique vers la vie, ayant permis une sorte de re-naissance, de re-cr\u00e9ation de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, fallait-il en passer par un cancer du sein pour d\u00e9couvrir, ou red\u00e9couvrir, l\u2019existence de la vie psychique&nbsp;? Fallait-il payer ce prix&nbsp;? Quoiqu\u2019il en soit, que ce cancer du sein ait pu avoir cette fonction d\u2019\u00e9veil, semble fournir \u00e0 beaucoup de femmes une sorte de soulagement face \u00e0 la question du sens \u00e0 donner \u00e0 cette maladie. Cette audace de penser le paradoxe est peut-\u00eatre ce qu\u2019elles auront gagn\u00e9 de plus pr\u00e9cieux dans cette aventure. Avoir pu transformer cet \u00e9v\u00e9nement douloureux en quelque chose de dynamique et de cr\u00e9atif, est une source r\u00e9elle de satisfaction, un gain narcissique indiscutable. \u201cC\u2019est une dr\u00f4le d\u2019aventure la reconstruction, on ressort plus fort de l\u2019\u00e9preuve\u201d me disait Mme O. dont le violon d\u2019Ingres \u00e9tait la peinture. Comme elle, ses tableaux avaient pris une nouvelle tournure, une sorte d\u2019envol\u00e9e, une \u00e9chapp\u00e9e vers la libert\u00e9. Ils repr\u00e9sentaient des fen\u00eatres et des portes ouvertes, alors qu\u2019avant tout \u00e9tait ferm\u00e9.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9530?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Loin de pr\u00e9tendre trouver le chemin qui m\u00e8nerait \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, nous finirons par reconna\u00eetre, \u00e0 l\u2019instar de Machado, que la v\u00e9rit\u00e9 est le chemin. Id\u00e9es pour une psychanalyse contemporaine. A. 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