{"id":9485,"date":"2021-08-22T07:30:04","date_gmt":"2021-08-22T05:30:04","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/penser-lautre-etre-pense-par-lautre-interet-de-la-notion-de-theorie-de-lesprit-pour-la-psychopathologie-2\/"},"modified":"2021-10-05T19:07:33","modified_gmt":"2021-10-05T17:07:33","slug":"penser-lautre-etre-pense-par-lautre-interet-de-la-notion-de-theorie-de-lesprit-pour-la-psychopathologie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/penser-lautre-etre-pense-par-lautre-interet-de-la-notion-de-theorie-de-lesprit-pour-la-psychopathologie\/","title":{"rendered":"Penser l&rsquo;autre, \u00eatre pens\u00e9 par l&rsquo;autre : int\u00e9r\u00eat de la notion de \u00ab\u00a0Th\u00e9orie de l&rsquo;Esprit\u00a0\u00bb pour la psychopathologie"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction&nbsp;: de la th\u00e9orie de l\u2019esprit \u00e0 l\u2019empathie<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous ne reviendrons pas ici sur l\u2019histoire de la notion de Th\u00e9orie de l\u2019esprit (<em>Theory of Mind<\/em> ou TOM), pr\u00e9sent\u00e9e ailleurs dans ce volume. Rappelons seulement qu\u2019elle est apparue dans le champ de l\u2019\u00e9thologie (\u201cles chimpanz\u00e9s ont-ils une TOM&nbsp;?\u201d, Premack &amp; Woodruff 1978), avant de croiser celui de la psychopathologie et du d\u00e9veloppement (\u201cles autistes ont-ils une TOM&nbsp;?\u201d, Baron-Cohen, Leslie &amp; Frith 1985). Capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9dire les comportements et actions des cong\u00e9n\u00e8res, la th\u00e9orie de l\u2019esprit devient progressivement l\u2019aptitude \u00e0 acc\u00e9der aux \u00e9tats mentaux d\u2019autrui, puis \u00e0 adopter le \u201cpoint de vue de l\u2019autre\u201d, \u00e0 se mettre \u00e0 la place de l\u2019autre. En effet, \u00e0 une premi\u00e8re conception intellectualiste, qui consid\u00e8re la Th\u00e9orie de l\u2019esprit comme un jugement sur les croyances et intentions d\u2019autrui issu de l\u2019apprentissage et de calculs cognitifs, d\u00e9pendant d\u2019op\u00e9rations mentales proches de la conscience et de \u201chaut niveau\u201d, succ\u00e8de une conception plus automatique, implicite, bas\u00e9e sur l\u2019activation commune chez soi et autrui de syst\u00e8mes neuro-cognitifs sp\u00e9cialis\u00e9s dans la perception, la repr\u00e9sen-tation et l\u2019organisation de l\u2019action.<\/p>\n\n\n\n<p>Force est de constater que les termes et concepts scientifiques manquent d\u00e8s qu\u2019il est question de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la vie mentale de l\u2019autre et des influences mutuelles entre le psychisme de deux individus&nbsp;: la perception ne convient pas plus que la repr\u00e9sentation, l\u2019intuition comme l\u2019impression restent vagues et descriptives, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9motion per\u00e7ue n\u2019est pas plus \u00e9clairante. Tr\u00e8s sch\u00e9matiquement, deux perspectives proposent une repr\u00e9sentation des processus inter-psychiques ou co-psychiques. Acte de langage et acte moteur proposent seuls aujourd\u2019hui un substrat r\u00e9aliste au processus qui nous permet de partager partiellement l\u2019activit\u00e9 mentale d\u2019autrui, comme \u00e0 autrui de partager la n\u00f4tre. Langage et action sugg\u00e8rent ainsi deux mod\u00e8les de compr\u00e9hension de l\u2019intersubjectivit\u00e9 pour les neurosciences cognitives. L\u2019un est \u201cinf\u00e9rentiel\u201d et reste abstrait, il suppose des op\u00e9rations de calcul, inductives et d\u00e9ductives, op\u00e9rant sur des contenus mentaux traduits par le langage dans un contexte situationnel pr\u00e9cis, et a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 notamment par D. Sperber et D. Wilson (1989) dans leur ouvrage sur la pertinence. La seconde perspective, largement d\u00e9velopp\u00e9e dans ce volume (Cf V. Gallese) est couramment nomm\u00e9e \u201csimulationniste\u201d. Neurophysiologique \u00e0 l\u2019origine, elle repose sur la notion de partage de repr\u00e9sentations motrices entre deux individus. L\u2019articulation entre ces approches reste \u00e0 faire, \u00e9bauch\u00e9e par les hypoth\u00e8ses encore sp\u00e9culatives quant \u00e0 l\u2019origine motrice du langage et l\u2019impact de la structure de la repr\u00e9sentation motrice sur le langage (la syntaxe) et la pens\u00e9e (Rizzolatti &amp; Arbib, 1998).<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9couverte des \u201cneurones miroirs\u201d (Rizzolatti et al., 1996), \u00e0 l\u2019origine de cette seconde perspective, a confirm\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une propri\u00e9t\u00e9 transitive ou sp\u00e9culaire du cerveau lui permettant de g\u00e9n\u00e9rer des configurations d\u2019activit\u00e9, et donc peut-\u00eatre des repr\u00e9sentations mentales ou des \u00e9tats mentaux, analogues chez soi et autrui, en rapport avec le comportement moteur (des repr\u00e9sentations d\u2019action) et donc par extrapolation avec les repr\u00e9sentations du but, de l\u2019intention, de l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel et de la croyance sur le monde en rapport avec ce comportement.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces neurones corticaux frontaux pr\u00e9moteurs sont en effet activ\u00e9s de mani\u00e8re identique lorsque le singe se pr\u00e9pare \u00e0 ex\u00e9cuter lui-m\u00eame un certain acte moteur (saisir un aliment), et lorsqu\u2019il voit seulement l\u2019exp\u00e9rimentateur ex\u00e9cuter ce m\u00eame acte chez autrui. Un m\u00e9canisme identique existerait chez l\u2019homme, l\u2019observation de l\u2019acte activant les structures motrices au m\u00eame titre que l\u2019imagerie mentale, la pr\u00e9paration et l\u2019ex\u00e9cution de l\u2019action. Le syst\u00e8me de repr\u00e9sentation d\u2019action serait mis en jeu lorsque l\u2019action est seulement repr\u00e9sent\u00e9e comme lorsqu\u2019elle est pr\u00e9par\u00e9e et ex\u00e9cut\u00e9e, et surtout lorsque l\u2019action est engag\u00e9e par le sujet comme lorsqu\u2019elle est per\u00e7ue chez autrui (\u201clecture de l\u2019action\u201d). De m\u00eame que se repr\u00e9senter l\u2019action c\u2019est agir, observer l\u2019action c\u2019est \u00e9galement agir.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa5\">Le syst\u00e8me de codage de l\u2019action permettrait ainsi une relation transitive entre individus, bas\u00e9e sur le partage d\u2019intentions et d\u2019actes, mise en jeu dans les interactions sociales. Ce syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9rerait des \u201crepr\u00e9sentations partag\u00e9es\u201d entre soi et autrui, partage de repr\u00e9sentations communes \u00e0 celui qui ex\u00e9cute et \u00e0 celui qui per\u00e7oit l\u2019action. Le terme de repr\u00e9sentations d\u2019action et d\u2019intention reste ambigu mais garde une forte connotation psychologique, puisqu\u2019il recouvre le sens de l\u2019action, son but ou projet, mais aussi les attentes ou le d\u00e9sir du sujet.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa6\">Les repr\u00e9sentations mentales semblent ainsi destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre \u201cpartag\u00e9es\u201d, elles ne sont propres au sujet qu\u2019en apparence. Il est int\u00e9ressant de noter que la neuropsychologie cognitive rejoint ainsi une autre perspective cognitive issue de la psychologie sociale et \u00e9volutionniste, qui souligne le g\u00e9nie propre des repr\u00e9sentations mentales, des comportements et des croyances, pouss\u00e9s par l\u2019\u00e9volution \u00e0 \u201coccuper\u201d des cerveaux et des individus pour se maintenir et se reproduire, c\u2019est-\u00e0-dire \u00eatre partag\u00e9s par des groupes humains. Ce que D. Sperber (1996) a appel\u00e9 la \u201ccontagion des id\u00e9es\u201d serait ainsi un m\u00e9canisme de base, produit par l\u2019\u00e9volution, de la constitution et du d\u00e9veloppement des cultures (S. Atran 1998).<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa7\">Comprendre et anticiper le comportement d\u2019autrui devient pour les neurosciences cognitives une fonction fondamentale de l\u2019esprit et du cerveau, peut-\u00eatre d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir des syst\u00e8mes neuro-cognitifs sp\u00e9cialis\u00e9s dans la repr\u00e9sentation des actions motrices, dont d\u00e9pendrait de mani\u00e8re ultime (dans le d\u00e9veloppement humain comme l\u2019\u00e9volution) la structure de la pens\u00e9e et du langage. Le recentrage sur l\u2019action pose le probl\u00e8me du \u201csaut\u201d de la motricit\u00e9 au psychique et au langage, mais a l\u2019int\u00e9r\u00eat de relier les notions de TOM et de cognitions sociales aux recherches sur le cerveau et de les inscrire dans une perspective \u00e9volutionniste.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa8\">Ce faisant, les neurosciences cognitives red\u00e9couvrent la th\u00e9orie de l\u2019empathie de Lipps, qui postulait que l\u2019acc\u00e8s aux \u00e9tats mentaux et \u00e9motionnels d\u2019autrui reposait sur une \u201cimitation\u201d automatique de l\u2019autre, bien avant que la notion de repr\u00e9sentation motrice ne donne \u00e0 cette hypoth\u00e8se ses bases \u00e0 la fois biologiques et psychologiques. Pour Lipps (Pigman 1995), ce sont en effet les impulsions motrices automatiquement induites par la vue de l\u2019expression de l\u2019\u00e9motion sur le visage de l\u2019autre (les influx n\u00e9cessaires \u00e0 la production de cette expression) qui permettent la tendance \u00e0 ressentir l\u2019\u00e9tat affectif correspondant. La repr\u00e9sentation motrice assure la reproduction chez le spectateur de l\u2019\u00e9tat affectif \u00e0 partir de la perception de l\u2019action de l\u2019autre. La vision de l\u2019expression correspond d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un \u201cd\u00e9but d\u2019imitation\u201d, une \u201cimitation interne\u201d, comme les recherches actuelles montrent que la perception de l\u2019action correspond \u00e0 l\u2019activation d\u2019une repr\u00e9sentation de celle-ci.<br>Dans le m\u00eame temps, cette th\u00e9orie revisite des notions cliniques elles-m\u00eames li\u00e9es \u00e0 l\u2019empathie comme l\u2019identification ou la projection, et redonne toute son importance dans le d\u00e9veloppement \u00e0 l\u2019imitation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De la th\u00e9orie de l\u2019esprit \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa9\">La notion de TOM redonne une place centrale en psychologie \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9 et \u00e0 la relation. L\u2019activit\u00e9 m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle (Perner, 1991), c\u2019est-\u00e0-dire la repr\u00e9sentation de l\u2019activit\u00e9 m\u00eame de l\u2019esprit, de soi et des autres, est restaur\u00e9e en tant que propri\u00e9t\u00e9 centrale et sp\u00e9cifique, dans sa complexit\u00e9, de l\u2019esprit humain. On peut se demander pourquoi la psychologie \u201cscientifique\u201d (psychologie exp\u00e9rimentale, cognitive, neuropsychologie) a si longtemps ignor\u00e9 ce champ, laiss\u00e9 \u00e0 la psychologie clinique, \u00e0 la psychanalyse et \u00e0 la psychologie sociale, pour r\u00e9duire le fonctionnement mental ou \u201ccognitif\u201d au puzzle de la perception, de l\u2019attention, de la m\u00e9moire, du langage et de la motricit\u00e9, r\u00e9duisant les \u201cfonctions sup\u00e9rieures\u201d \u00e0 la conscience. Lipps, Janet, Freud ont pourtant plac\u00e9 l\u2019intersubjectivit\u00e9 au centre de leurs pr\u00e9occupations. Pour des raisons m\u00e9thodologiques et conceptuelles, les sciences objectives du cerveau et de la vie mentale se sont consacr\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui seulement \u00e0 l\u2019\u00e9tude d\u2019un sujet et d\u2019un&nbsp;cerveau en rapport avec l\u2019environnement physique et mat\u00e9riel. L\u2019irruption de la notion de TOM les conduit \u00e0 abandonner cette vision solipsiste, comme les travaux sur le d\u00e9veloppement, et \u00e0 renouer avec une approche interactionniste (J. Cosnier 1998). Le cerveau n\u2019est plus en relation seulement avec le monde physique, il interagit avec d\u2019autres cerveaux, analyse et repr\u00e9sente des \u00e9tats mentaux. De m\u00eame, les comportements \u00e9tudi\u00e9s ne sont plus seulement ceux par lesquels le sujet interagit avec l\u2019environnement physique, mais des actions \u201csociales\u201d (langage, actes de communication et actions relationnelles), dirig\u00e9es vers l\u2019autre ou vers l\u2019action de l\u2019autre, et ayant pour but de susciter ou modifier chez autrui ses actions, intentions et \u00e9tats mentaux (Georgieff, 2000). Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce registre comportemental qui est l\u2019objet de la clinique psychiatrique, en particulier des \u00e9tats psychotiques sur lesquels nous reviendrons.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa10\">Mais on peut aussi s\u2019interroger sur ce qui a conduit \u00e9galement, bien que pour d\u2019autres motifs, la psychologie clinique et la psychanalyse \u00e0 n\u00e9gliger tout autant cette fonction. Si l\u2019intersubjectivit\u00e9, l\u2019interaction, la vie de relation impr\u00e8gnent les mod\u00e8les cliniques, ceux-ci n\u2019ont que rarement tent\u00e9 d\u2019en concevoir les m\u00e9canismes en cause, d\u2019isoler, de d\u00e9crire et de comprendre la fonction mentale qui assure les conditions de base des processus relationnels et intersubjectifs. D\u2019une certaine mani\u00e8re, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019activit\u00e9 psychique d\u2019autrui reste une \u00e9vidence ou un constat empirique, il va de soi et ne constitue pas un objet en soi. Intuition, transfert et contre-transfert, identification, projection en rendent compte mais de mani\u00e8re essentiellement descriptive. La notion d\u2019empathie subsistera mais r\u00e9duite \u00e0 sa signification clinique et descriptive, souvent confondue avec celle de sympathie (voire m\u00eame de compassion) et donc suspect\u00e9e de m\u00e9conna\u00eetre les lois du transfert et du contre-transfert. On sait pourtant que Freud s\u2019interroge longuement sur les processus groupaux, mais aussi sur les m\u00e9canismes de la \u201ctransmission de pens\u00e9e\u201d, qui correspond tr\u00e8s exactement \u00e0 la notion de TOM. On sait qu\u2019il connait et utilise la notion d\u2019empathie<sup>1<\/sup>, et qu\u2019il l\u2019adopte explicitement \u00e0 plusieurs reprises, mais cette influence sera oubli\u00e9e et les r\u00e9flexions sur la t\u00e9l\u00e9pathie rang\u00e9es (aupr\u00e8s des fictions \u00e9volutionnistes freudiennes) au rayon des curiosit\u00e9s psychanalytiques, avec celles sur le d\u00e9terminisme psychique et le hasard. C\u2019est pourtant sur ces points que Freud interroge de mani\u00e8re pr\u00e9cise et rigoureuse les propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019activit\u00e9 mentale.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, cette \u201cn\u00e9gligence\u201d relative de la psychologie clinique pour les m\u00e9canismes de l\u2019intersubjectivit\u00e9 et du partage des activit\u00e9s mentales est en grande partie due au fait que la pratique clinique repose sur une fonction qui assure naturellement l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la vie mentale d\u2019autrui et le partage des \u00e9tats mentaux&nbsp;: la parole. Le r\u00f4le central du langage semble masquer la question de l\u2019empathie, et la question de la communication occupera en psychologie clinique la place qu\u2019aurait pu occuper la notion de TOM. Inversement, le mod\u00e8le moteur des neurosciences cognitives s\u2019inscrit dans la perspective ouverte par l\u2019\u00e9thologie des chimpanz\u00e9s&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019un mod\u00e8le muet, o\u00f9 seule la vision du comportement assure en silence le partage des repr\u00e9sentations. Comme les singes, Sally et Ann restent muettes. Mais le silence n\u2019est-il pas \u00e9galement au c\u0153ur des \u00e9changes cliniques&nbsp;? Comme l\u2019a bien montr\u00e9 D. Widl\u00f6cher (1996), les interactions psychiques en situation clinique (qu\u2019il d\u00e9signe par le terme de co-pens\u00e9e) exc\u00e8dent l\u2019\u00e9change de parole et conduisent \u00e0 prendre en compte des processus de partage d\u2019activit\u00e9 psychique qui op\u00e8rent m\u00eame dans le silence psychanalytique.<br>L\u2019int\u00e9r\u00eat de la notion de TOM est de poser clairement aujourd\u2019hui dans le champ des sciences de l\u2019esprit cette question fondamentale&nbsp;: en quoi consiste la propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019esprit qui assure la repr\u00e9sentation de l\u2019esprit par l\u2019esprit, la \u201clecture de l\u2019esprit\u201d (<em>mind-reading<\/em> selon S. Baron-Cohen, 1995)&nbsp;? Qu\u2019est-ce que penser l\u2019autre, et \u00eatre pens\u00e9 par l\u2019autre&nbsp;? Comment s\u2019organise la repr\u00e9sentation des pens\u00e9es et \u00e9motions, croyances et d\u00e9sirs, de l\u2019autre&nbsp;? Et au del\u00e0, comment une activit\u00e9 psychique est-elle modifi\u00e9e c\u2019est-\u00e0-dire influenc\u00e9e par une autre&nbsp;? Penser, c\u2019est-\u00e0-dire repr\u00e9senter l\u2019activit\u00e9 mentale de l\u2019autre, c\u2019est en effet soumettre son activit\u00e9 mentale \u00e0 l\u2019influence de celle d\u2019autrui, laisser sa propre activit\u00e9 mentale modifi\u00e9e par celle d\u2019autrui que l\u2019on repr\u00e9sente.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Des repr\u00e9sentations mentales partag\u00e9es<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa12\">Nous mettrons d\u2019abord l\u2019accent sur la notion de partage d\u2019activit\u00e9 ou de repr\u00e9sentations mentales. Alors que les neurosciences cognitives de l\u2019action proposent la notion de repr\u00e9sentations d\u2019actions partag\u00e9es, les mod\u00e8les d\u00e9veloppementaux soulignent \u00e9galement l\u2019importance d\u2019une fonction propre de partage des objets d\u2019attention ou d\u2019int\u00e9r\u00eat. Brunner puis Baron-Cohen ont d\u00e9crit les m\u00e9canismes d\u2019attention conjointe (pointage proto-d\u00e9claratif, direction du regard) par lesquels l\u2019enfant tente de faire partager \u00e0 autrui l\u2019objet de son attention, ou r\u00e9ciproquement s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019objet de l\u2019attention d\u2019autrui. Au del\u00e0 de l\u2019int\u00e9r\u00eat ou attention partag\u00e9s pour un m\u00eame objet ou \u00e9v\u00e9nement externe, ces processus g\u00e9n\u00e8rent un partage de repr\u00e9sentations mentales, une activit\u00e9 mentale commune. En attirant l\u2019attention de l\u2019autre sur ce qui suscite mon int\u00e9r\u00eat, mon plaisir ou ma crainte, j\u2019invite l\u2019autre \u00e0 partager avec moi ces \u00e9tats mentaux et \u00e9motionnels. L\u2019interaction pr\u00e9coce adulte\/b\u00e9b\u00e9 comme plus tard l\u2019\u00e9tat amoureux, caract\u00e9ris\u00e9s par la recherche d\u2019un accordage affectif et mental, d\u2019un partage maximal de repr\u00e9sentations communes, l\u2019illustrent chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, comme par ailleurs les ph\u00e9nom\u00e8ne groupaux. S. Baron-Cohen sugg\u00e8re un module sp\u00e9cifique (SAM ou&nbsp;<em>shared attention mechanism<\/em>) qui assure pr\u00e9cocement et de mani\u00e8re inn\u00e9e, sur la base d\u2019un partage d\u2019attention pour le monde, ce \u201ccouplage\u201d des activit\u00e9s mentales entre soi et l\u2019autre. En rel\u00e8vent d\u2019autres processus d\u2019apparition plus tardive qui assurent le \u201cfaire croire\u201d et plus largement la g\u00e9n\u00e9ration chez l\u2019autre d\u2019un \u00e9tat mental analogue \u00e0 celui qui occupe le sujet.<br>Cette tendance au partage d\u2019\u00e9tats mentaux initialement propres semble constituer une fin en soi, \u00eatre le but m\u00eame de mouvements de communication et d\u2019interactions avec l\u2019autre, comme s\u2019il existait une \u201cpulsion\u201d de partage visant \u00e0 la reproduction chez autrui d\u2019\u00e9tats mentaux et \u00e9motionnels analogues aux siens, source d\u2019un plaisir ou d\u2019une satisfaction propres. Le langage constituera ultimement le moyen le plus adapt\u00e9 de susciter cette contagion, cette communication au sens propre d\u2019une induction chez l\u2019autre d\u2019une activit\u00e9 mentale analogue \u00e0 la mienne, qui s\u2019exprime dans le fait d\u2019\u00eatre \u201ccompris\u201d.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Repr\u00e9senter et anticiper l\u2019autre<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa13\">Ces processus ne sont possibles que sur la base d\u2019une aptitude inn\u00e9e \u00e0 interagir mentalement avec autrui, et donc \u00e0 anticiper l\u2019existence d\u2019un autre c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019existence d\u2019une autre activit\u00e9 mentale. A partir de l\u2019\u00e9tude des interactions pr\u00e9coces entre le b\u00e9b\u00e9 et sa m\u00e8re, C. Trevarthen (1993) a propos\u00e9 la notion d\u2019un \u201cautre virtuel\u201d inh\u00e9rent au fonctionnement mental individuel, postulant ainsi le r\u00f4le d\u2019une repr\u00e9sentation inn\u00e9e d\u2019autrui dans le fonctionnement mental de l\u2019enfant, qui assurerait d\u00e8s la naissance la r\u00e9gulation de l\u2019intersubjectivit\u00e9 et des comportements d\u2019interaction par l\u2019anticipation permanente des r\u00e9ponses de l\u2019autre aux comportements du sujet. Selon C. Trevarthen, le d\u00e9veloppement neurobiologique pr\u00e9coce repose sur une capacit\u00e9 inn\u00e9e du b\u00e9b\u00e9 \u00e0 se repr\u00e9senter, dans l\u2019interaction, les comportements d\u2019autrui et \u00e0 les anticiper, ces anticipations assurant une r\u00e9gulation des propres comportements du b\u00e9b\u00e9. Ces aptitudes inn\u00e9es \u00e0 interagir avec autrui d\u00e9pendraient d\u2019un syst\u00e8me neurobiologique et cognitif (\u201cIMF\u201d pour&nbsp;<em>Innate Motive Formation<\/em>), syst\u00e8me r\u00e9gulateur du d\u00e9veloppement qui pr\u00e9dispose l\u2019individu \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9 et g\u00e9n\u00e8re les conduites interactives gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019int\u00e9riorisation de l\u2019 \u201cautre virtuel\u201d qui permet l\u2019anticipation de ses r\u00e9ponses. Les recherches d\u00e9veloppementales \u00e9clairent les sources de cette aptitude intersubjective qui destine le psychisme du sujet \u00e0 repr\u00e9senter l\u2019autre et son activit\u00e9 mentale.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa14\">S\u2019organise ainsi la description et la compr\u00e9hension d\u2019une nouvelle \u201cfonction\u201d mentale sous-jacente \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9, dont le champ d\u2019application d\u00e9passe la communication au sens habituel. La notion de TOM, ou celle d\u2019empathie que l\u2019on peut lui pr\u00e9f\u00e9rer aujourd\u2019hui (en r\u00e9f\u00e9rence au mod\u00e8le simulationniste et en \u00e9tendant son champ aux \u00e9tats \u00e9motionnels), serait ainsi l\u2019une des expressions de l\u2019aptitude inn\u00e9e \u00e0 exploiter une \u201cpsychologie na\u00efve\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire un mode d\u2019appr\u00e9hension et compr\u00e9hension inn\u00e9 du comportement humain, reposant sur des logiques propres (en particulier une causalit\u00e9 intentionnelle qui se distingue de la causalit\u00e9 physique). De notre point de vue, il s\u2019agit d\u2019une fonction assurant non seulement la repr\u00e9sentation ou reconstruction&nbsp;des \u00e9tats mentaux d\u2019autrui au cours de l\u2019interaction, mais aussi l\u2019anticipation de l\u2019activit\u00e9 mentale d\u2019autrui, gr\u00e2ce \u00e0 une permanente g\u00e9n\u00e9ration d\u2019hypoth\u00e8ses sur les \u00e9tats mentaux et intentionnels d\u2019autrui.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa15\">Cette perspective \u00e9claire les multiples dimensions complexes de l\u2019interaction et de la communication, comme bien s\u00fbr le jeu, le mensonge ou la ruse, et l\u2019humour dans la mesure o\u00f9 l\u2019effet comique semble d\u00e9clench\u00e9 non par une sc\u00e8ne ou une situation en elle-m\u00eame, mais par la repr\u00e9sentation de l\u2019\u00e9tat mental d\u2019un personnage pris dans la sc\u00e8ne ou t\u00e9moin de celle-ci. L\u2019effet comique comme la g\u00e9n\u00e9ration de l\u2019\u00e9motion artistique suppose ainsi un \u201crelais mental\u201d, un personnage inscrit dans la sc\u00e8ne dont la repr\u00e9sentation des \u00e9tats mentaux est n\u00e9cessaire au d\u00e9clenchement de l\u2019effet psychique produit chez le spectateur.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa16\">Elle permet aussi de comprendre comment la communication inter-humaine est r\u00e9gie non par la logique formelle, mais par la logique naturelle qui repose sur l\u2019anticipation de la compr\u00e9hension de l\u2019autre. Ainsi, une proposition peut \u00eatre logiquement vraie mais irrecevable du point de vue de la logique naturelle&nbsp;: \u00e0 la question \u201cquel \u00e2ge as-tu&nbsp;?\u201d, un enfant \u00e2g\u00e9 de huit ans ne r\u00e9pondra pas qu\u2019il en a cinq, ni sept (ce qui est pourtant vrai logiquement), mais seulement qu\u2019il en a huit car il sait l\u2019intention de son interlocuteur. Par convention, c\u2019est la compr\u00e9hension mutuelle des intentions sousjacentes aux actes de parole (c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019usage de TOM) qui r\u00e9git la communication.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa17\">La pragmatique de la communication l\u2019illustre (Reboul &amp; Moeschler 1998). Elle sugg\u00e8re que l\u2019usage (et l\u2019organisation) du langage implique l\u2019acc\u00e8s aux \u00e9tats mentaux et intentionnels de celui \u00e0 qui l\u2019on s\u2019adresse. Mon discours s\u2019organise en fonction des croyances, intentions, repr\u00e9sentations du monde que je pr\u00eate \u00e0 mon interlocuteur, au prix d\u2019un constant ajustement aux indices que le discours et le comportement de l\u2019autre me donne sur ses \u00e9tats mentaux. L\u2019anticipation des \u00e9tats mentaux de l\u2019interlocuteur, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 son \u201cpouvoir comprendre\u201d, est n\u00e9cessaire pour produire le discours qu\u2019on lui adresse, autant que la repr\u00e9sentation du \u201cvouloir dire\u201d du locuteur est n\u00e9cessaire pour comprendre le discours qu\u2019il nous adresse.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa18\">La notion de TOM offre ainsi une relecture de la m\u00e9taphore, dont la nature n\u2019est pas \u00e0 rechercher dans le texte ou la structure du discours, mais dans l\u2019acte de communication ou de parole en tant qu\u2019expression d\u2019une hypoth\u00e8se sur l\u2019\u00e9tat mental de l\u2019autre. C\u2019est le fait d\u2019anticiper le sens que l\u2019autre donnera \u00e0 mon propos qui me permet d\u2019user d\u2019un terme au-del\u00e0 de son sens litt\u00e9ral. La production de la m\u00e9taphore, comme de toute figure productrice de sens, repose sur la repr\u00e9sentation que je peux me faire du sens que l\u2019autre donnera \u00e0 ma parole (d\u2019un sens diff\u00e9rent du sens litt\u00e9ral). Elle implique un pari sur l\u2019effet de sens<sup>2<\/sup> que mon discours g\u00e9n\u00e8rera chez l\u2019autre, un pari sur l\u2019\u00e9tat mental que mon discours produira chez mon interlocuteur. R\u00e9ciproquement, l\u2019autre me comprend en faisant un pari comparable sur le sens de mon discours c\u2019est-\u00e0-dire sur mon propre \u00e9tat mental, un pari sur l\u2019intention qui est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019acte de langage que je lui adresse. Si l\u2019usage de la m\u00e9taphore illustre ce r\u00f4le majeur de la fonction de TOM dans la production du langage, il n\u2019en est pourtant qu\u2019un cas particulier. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, la production de tout effet de sens suppose une anticipation ou repr\u00e9sentation de l\u2019\u00e9tat mental d\u2019autrui. C\u2019est l\u2019anticipation de l\u2019activit\u00e9 mentale de l\u2019autre qui rend possible la polys\u00e9mie du symbole, polys\u00e9mie que la m\u00e9taphore illustre de la mani\u00e8re la plus remarquable. D\u2019une certaine mani\u00e8re, le fait m\u00eame de \u201cpenser\u201d l\u2019autre, c\u2019est-\u00e0-dire de repr\u00e9senter son activit\u00e9 mentale et donc les sens qu\u2019il donnera \u00e0 mon propos ou \u00e0 mes actions, introduit dans ma propre activit\u00e9 mentale une ouverture sur l\u2019infini des significations susceptibles d\u2019\u00eatre produites par mon discours ou mon action, non seulement chez l\u2019autre mais pour moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sugg\u00e9rons que cette repr\u00e9sentation des significations multiples de mon action pour l\u2019autre, permise ou d\u00e9clench\u00e9e par la repr\u00e9sentation de l\u2019activit\u00e9 mentale de l\u2019autre, r\u00e9gule en retour la production de mon discours. L\u2019anticipation de l\u2019activit\u00e9 mentale de l\u2019autre pourrait ainsi constituer un m\u00e9canisme r\u00e9gulateur de la production du langage.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019important est de consid\u00e9rer ici que l\u2019anticipation des \u00e9tats mentaux d\u2019autrui et donc de ses r\u00e9ponses verbales et comportementales (avant m\u00eame la perception de celles-ci qui permettra d\u2019inf\u00e9rer les \u00e9tats mentaux correspondants et de r\u00e9guler l\u2019interaction) constitue un m\u00e9canisme fondamental mis en jeu dans la production (et non seulement la compr\u00e9hension) du langage. Ma parole s\u2019adresse \u00e0 l\u2019autre au sens o\u00f9 elle anticipe ses \u00e9tats mentaux et ses r\u00e9ponses. Elle est ainsi organis\u00e9e en fonction d\u2019une repr\u00e9sentation attendue de l\u2019autre (d\u2019une hypoth\u00e8se sur l\u2019autre), comme le comportement du b\u00e9b\u00e9 qui s\u2019adresse \u00e0 la m\u00e8re est organis\u00e9 par les r\u00e9ponses comportementales attendues de la m\u00e8re, au sens o\u00f9 il est organis\u00e9 pour susciter chez la m\u00e8re ces r\u00e9ponses anticip\u00e9es. Se repr\u00e9senter les \u00e9tats mentaux de l\u2019autre est une condition n\u00e9cessaire \u00e0 la production du discours que je lui adresse et d\u00e9termine l\u2019organisation de l\u2019acte de langage produit.<br>Nous proposons d\u2019appliquer ce m\u00eame principe \u00e0 la production de l\u2019activit\u00e9 mentale elle-m\u00eame, r\u00e9gul\u00e9e par la repr\u00e9sentation de l\u2019autre. Penser c\u2019est-\u00e0-dire repr\u00e9senter et anticiper l\u2019autre serait un v\u00e9ritable m\u00e9canisme r\u00e9gulateur de l\u2019activit\u00e9 mentale et de l\u2019action, dans la mesure o\u00f9 elles s\u2019adressent \u00e0 autrui. Un tel m\u00e9canisme pourrait jouer un r\u00f4le essentiel dans le d\u00e9veloppement psychique de l\u2019enfant d\u00e8s les premi\u00e8res interactions et \u00eatre un processus clef du d\u00e9veloppement du langage.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Applications psychopathologiques&nbsp;: pathologies de l\u2019empathie<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Troubles de la relation et des interactions<\/h3>\n\n\n\n<p id=\"pa21\">Ce bref aper\u00e7u du champ d\u2019\u00e9tude ouvert par les notions de TOM, d\u2019empathie ou de cognition sociale laisse apercevoir les nombreuses pistes de recherche et de r\u00e9flexion pour la psychopathologie.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa22\">La premi\u00e8re est l\u2019\u00e9tude des troubles de la communication, de la relation et des interactions. Sch\u00e9matiquement, l\u2019autisme infantile et ses troubles de la r\u00e9ciprocit\u00e9 sociale pose bien s\u00fbr le probl\u00e8me d\u2019un possible \u00e9chec pr\u00e9coce de ces m\u00e9canismes, de l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019exploiter une \u201cpsychologie na\u00efve\u201d, qui contraste avec une appr\u00e9hension souvent pr\u00e9serv\u00e9e du monde physique et de ses lois. De ce trouble pr\u00e9coce de l\u2019empathie (que S. Baron-Cohen nomme \u201cc\u00e9cit\u00e9 mentale\u201d c\u2019est-\u00e0-dire c\u00e9cit\u00e9 pour l\u2019activit\u00e9 psychique de l\u2019autre &#8211;<em>mind blindness<\/em>&#8211; mais que nous d\u00e9finirions plut\u00f4t comme une sorte de \u201cn\u00e9gligence\u201d &#8211;<em>mind neglect<\/em>&#8211; au sens de la neuropsychologie) d\u00e9couleraient des alt\u00e9rations de la constitution de la repr\u00e9sentation de soi et de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa23\">Nous ferons seulement r\u00e9f\u00e9rence ici aux travaux exp\u00e9rimentaux pr\u00e9sent\u00e9s dans ce volume&nbsp;: Corcoran, Sarfati qui sont en faveur de l\u2019existence objectivable de troubles de la TOM dans la schizophr\u00e9nie, au sens de la reconnaissance et de la compr\u00e9hension des \u00e9tats mentaux d\u2019autrui. Ce d\u00e9faut de TOM dans la schizophr\u00e9nie a des expressions cliniques sensibles, dans la communication verbale et non verbale. On peut red\u00e9finir aujourd\u2019hui ces troubles bien d\u00e9crits par les approches cliniques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques (le \u201ccontact\u201d psychotique, marqu\u00e9 par la bizarrerie, l\u2019herm\u00e9tisme ou l\u2019\u00e9tranget\u00e9\u2026) comme des anomalies de la pragmatique de la communication, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019ajustement comportemental, mental et verbal (pens\u00e9es, langage, affects, comportement moteur) permanent \u00e0 l\u2019autre dans l\u2019interaction, ajustement qui repose comme nous l\u2019avons vu sur les cognitions sociales ou TOM. Les interactions sont en effet contin\u00fbment r\u00e9gul\u00e9es non seulement par les r\u00e9ponses, les comportements et \u00e9motions que nous percevons chez notre interlocuteur, mais aussi par les \u00e9motions, intentions et croyances (les \u00e9tats mentaux) que nous pr\u00eatons \u00e0 cet interlocuteur, en les anticipant. Un trouble de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la vie mentale d\u2019autrui, qu\u2019il touche la reconnaissance et l\u2019interpr\u00e9tation des signaux comportementaux et verbaux renseignant sur l\u2019activit\u00e9 mentale de l\u2019interlocuteur, o\u00f9 la capacit\u00e9 \u00e0 anticiper cette activit\u00e9 mentale, peut donc gravement perturber communication et interactions sociales comme cela semble \u00eatre le cas chez les patients atteints de schizophr\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa24\">Ces troubles semblent proches de ceux des enfants autistes, ils expriment une rupture ou une particuli\u00e8re difficult\u00e9 de l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une relation d\u2019empathie avec autrui, au sens d\u2019une appr\u00e9hension et compr\u00e9hension, ou prise en compte, de l\u2019autre dans l\u2019interaction sociale. Alors que d\u00e9lire et hallucinations t\u00e9moigneraient d\u2019un trouble de la conscience de soi (de la repr\u00e9sentation des actions et intentions propres du sujet), le trouble de la relation exprime sym\u00e9triquement un trouble de la conscience de l\u2019autre (de la repr\u00e9sentation de ses actions et intentions).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Troubles de la repr\u00e9sentation diff\u00e9renci\u00e9e de soi et d\u2019autrui<\/h3>\n\n\n\n<p id=\"pa25\">La clinique schizophr\u00e9nique, outre l\u2019autisme qui peut lui-m\u00eame d\u2019ailleurs y \u00eatre aussi retrouv\u00e9, \u00e9claire cependant un autre type de trouble de l\u2019intersubjectivit\u00e9, perturbant des m\u00e9canismes relationnels d\u00e9j\u00e0 fonctionnels et d\u00e9velopp\u00e9s qui ont abouti, avant l\u2019apparition des manifestations cliniques caract\u00e9ristiques chez le jeune adulte, \u00e0 des repr\u00e9sentations diff\u00e9renci\u00e9es de soi et d\u2019autrui, \u00e0 une repr\u00e9sentation de soi et \u00e0 un acc\u00e8s \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Elle constitue ainsi une pathologie plus tardive de l\u2019empathie, non seulement sous l\u2019angle de la rupture de celle-ci mais aussi de diverses exp\u00e9riences pathologiques de la relation \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa26\">Nous retiendrons surtout en effet ici les sympt\u00f4mes positifs (hallucinations acousticoverbales, syndr\u00f4me d\u2019influence, automatisme mental), qui de ce point de vue pourraient t\u00e9moigner d\u2019une perte de diff\u00e9renciation entre l\u2019activit\u00e9 mentale propre du sujet et celle d\u2019autrui (trouble du rep\u00e9rage de la source ou de l\u2019origine de l\u2019acte mental, ou comme nous le verrons plus loin trouble du jugement d\u2019 \u201cagentivit\u00e9\u201d de l\u2019action).<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa27\">Pour K. Schneider (1959), ces sympt\u00f4mes les plus caract\u00e9ristiques de la schizophr\u00e9nie t\u00e9moignent de l\u2019intervention d\u2019autrui dans les pens\u00e9es du sujet et dans son monde priv\u00e9, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019entendre des voix \u00e9trang\u00e8res qui ordonnent ou commentent ses actes, ou de ressentir qu\u2019un contr\u00f4le externe, qu\u2019une \u201cinfluence\u201d s\u2019exerce sur ses pens\u00e9es et intentions, ou enfin que ses actions et intentions se confondent avec celles d\u2019autrui. Cliniquement, ils constituent des anomalies exemplaires de la conscience de soi et de l\u2019autre, dans la mesure o\u00f9 ils expriment l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une relation anormale, de confusion, entre le patient et un autrui imaginaire. Ces sympt\u00f4mes alt\u00e8rent la diff\u00e9renciation ou limite entre le \u201csoi\u201d, et le monde externe ou le champ de l\u2019autre, mena\u00e7ant ainsi le sentiment \u00e9l\u00e9mentaire de soi.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa28\">Le sujet hallucin\u00e9 ou influenc\u00e9 y est en effet toujours confront\u00e9 \u00e0 un autrui imaginaire ou virtuel, dans une interaction ou une interlocution. La question pos\u00e9e par ces sympt\u00f4mes est celle de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019action et de l\u2019activit\u00e9 mentale dans un sch\u00e9ma d\u2019interaction entre un agent et autrui (Georgieff &amp; Jeannerod, 1998). Ils sugg\u00e8rent le dysfonctionnement d\u2019un mode de repr\u00e9sentation \u201csocial\u201d de l\u2019action, reposant sur des repr\u00e9sentations communes ou partag\u00e9es de soi et d\u2019autrui, syst\u00e8me pour lequel l\u2019attribution d\u2019agentivit\u00e9 correspondrait \u00e0 une lev\u00e9e d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et \u00e0 une diff\u00e9renciation soi-autrui.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa29\">Ces sympt\u00f4mes constituent en effet une double pathologie de l\u2019attribution d\u2019agentivit\u00e9 de l\u2019action \u00e0 soi ou \u00e0 l\u2019autre. Si les hallucinations verbales ou le syndrome d\u2019influence t\u00e9moignent d\u2019un d\u00e9faut de conscience du soi en action, il existe fr\u00e9quemment aussi une clinique sym\u00e9trique ou en miroir, observ\u00e9e chez des sujets d\u00e9lirants convaincus que leurs intentions ou leurs actions commandent les \u00e9v\u00e9nements du monde, ou qu\u2019ils exercent une influence sur la pens\u00e9e et les actions d\u2019autrui. Le sujet a alors l\u2019exp\u00e9rience pathologique d\u2019\u00eatre l\u2019agent des actions d\u2019autrui, voire des \u00e9v\u00e9nements qu\u2019il observe. Ces sympt\u00f4mes constituent un \u201csyndrome d\u2019influence invers\u00e9\u201d, une attribution \u00e0 soi, par exc\u00e8s, d\u2019actions d\u2019autrui et d\u2019\u00e9v\u00e9nements externes, pourtant ind\u00e9pendants de l\u2019action du sujet que le sujet relie \u00e0 ses intentions propres, dans les exp\u00e9riences de \u201ccentralit\u00e9\u201d (Grivois, 1996), proche de la cat\u00e9gorie de troubles que Janet nommait \u201csubjectivation intentionnelle\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa30\">C\u2019est en ce sens que nous avons propos\u00e9 d\u2019introduire dans le mod\u00e8le neuropsychologique cognitif de l\u2019action un syst\u00e8me sp\u00e9cifique pour les actions sociales ou interindividuelles qui sont l\u2019objet de ce que l\u2019on pourrait appeller ici la neuropsychologie cognitive sociale de l\u2019action (Georgieff, 2000). Nous avons sugg\u00e9r\u00e9 (Georgieff &amp; Jeannerod, 1998) que les troubles schizophr\u00e9niques de l\u2019identit\u00e9 pourraient exprimer une pathologie de la conscience de l\u2019action invitant \u00e0 poser, dans l\u2019interaction et le partage social d\u2019actions, la question du \u201cqui\u201d (<em>who system<\/em>&nbsp;ou syst\u00e8me du \u201cqui\u201d), c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019agent de l\u2019action, dissoci\u00e9 de la conscience de celle-ci. Selon cette hypoth\u00e8se, la diff\u00e9renciation entre actions propres et actions d\u2019autrui (c\u2019est-\u00e0- dire l\u2019attribution de l\u2019agentivit\u00e9) reposerait sur ce syst\u00e8me de repr\u00e9sentation d\u2019action partag\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa31\">Constituant une interface fonctionnelle entre action de soi et d\u2019autrui, le syst\u00e8me de repr\u00e9sentation d\u2019action pourrait en effet confronter, comparer ou relier les actions ou intentions&nbsp;propres, et les actions ou intentions d\u2019autrui, permettant ainsi \u00e0 la fois l\u2019interpr\u00e9tation des conduites intentionnelles d\u2019autrui en regard des intentions propres au sujet, et une discrimination entre les actions et intentions propres et celles attribu\u00e9es \u00e0 l\u2019autre. Les perturbations fonctionnelles touchant ce syst\u00e8me se traduiraient par les deux types d\u2019erreurs possibles d\u2019attribution, selon les deux versants de la pathologie psychotique de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019action correspondant aux deux versants \u201cen miroir\u201d de la clinique schizophr\u00e9nique.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa32\">On voit que cette lecture conduit \u00e0 une interpr\u00e9tation sensiblement diff\u00e9rente de celle de Frith et Corcoran, qui con\u00e7oivent les troubles de TOM chez les sujets schizophr\u00e8nes principalement comme un d\u00e9faut de la repr\u00e9sentation des \u00e9tats mentaux d\u2019autrui. De ce point de vue, le d\u00e9lire notamment de pers\u00e9cution parano\u00efde est une erreur de repr\u00e9sentation ou d\u2019interpr\u00e9tation des intentions ou \u00e9tats mentaux de l\u2019autre. La perspective ouverte par l\u2019hypoth\u00e8se du trouble de rep\u00e9rage de l\u2019agent ou de la source conduit en revanche \u00e0 comprendre le d\u00e9lire comme le produit d\u2019un trouble d\u2019attribution d\u2019\u00e9tats mentaux propres \u00e0 autrui (comme un trouble de l\u2019exp\u00e9rience par le sujet de sa propre activit\u00e9 mentale), selon un principe analogue \u00e0 celui de la projection freudienne.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa33\">On peut d\u00e9finir ces sympt\u00f4mes comme expressions d\u2019une \u201cpathologie de l\u2019empathie\u201d (Georgieff, 2004). La sensibilit\u00e9 du syst\u00e8me de r\u00e9gulation de l\u2019action aux actions per\u00e7ues chez autrui pourrait constituer un m\u00e9canisme d\u2019exp\u00e9riences pathologiques comme le syndr\u00f4me d\u2019influence. Cette transitivit\u00e9 suppose en effet non seulement un partage des repr\u00e9sentations d\u2019action, mais aussi une r\u00e9ceptivit\u00e9 aux actions d\u2019autrui, telle que celles-ci seraient capables, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9quivalence fonctionnelle entre perception, repr\u00e9sentation, pr\u00e9paration et ex\u00e9cution, d\u2019exercer une influence r\u00e9elle et normale sur le syst\u00e8me d\u2019action du sujet percevant.<br>Cette influence physiologique pourrait constituer un m\u00e9canisme de l\u2019imitation imm\u00e9diate, dont l\u2019imitation pr\u00e9coce chez le b\u00e9b\u00e9, et des conduites pathologiques mim\u00e9tiques ou \u201cen miroir\u201d observ\u00e9es notamment dans les psychoses d\u00e9butantes ou en phase aigu\u00eb, et dans l\u2019autisme infantile. L\u2019exp\u00e9rience pathologique d\u2019influence pourrait impliquer une alt\u00e9ration de ce processus et correspondre de ce point de vue \u00e0 une pathologie de l\u2019empathie. Les d\u00e9lires d\u2019influence psychotiques correspondraient \u00e0 une exp\u00e9rience pathologique et ali\u00e9nante du processus empathique normalement mis en jeu dans les interactions sociales mais ne donnant pas lieu \u00e0 une exp\u00e9rience consciente (Georgieff, 2004). Tout se passe comme si le sujet souffrait d\u2019une exp\u00e9rience douloureuse, mena\u00e7ante et intrusive, du fait d\u2019\u00eatre pens\u00e9 par autrui.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Croyance d\u00e9lirante et langage<\/h3>\n\n\n\n<p id=\"pa34\">La derni\u00e8re perspective concerne les anomalies du langage, de la pens\u00e9e et de l\u2019organisation symbolique (acc\u00e8s au sens et \u00e0 la m\u00e9taphore) fr\u00e9quentes dans les pathologies psychotiques et dont nous consid\u00e9rons qu\u2019elles pourraient exprimer l\u2019\u00e9chec de l\u2019anticipation de l\u2019autre dans la r\u00e9gulation de l\u2019activit\u00e9 mentale et du langage (r\u00f4le que nous avons sugg\u00e9r\u00e9 plus haut). On a soulign\u00e9 dans l\u2019autisme infantile la valeur litt\u00e9rale du langage et la raret\u00e9 des m\u00e9taphores, l\u2019absence d\u2019humour, l\u2019usage inadapt\u00e9 d\u2019une logique formelle, enfin le d\u00e9veloppement par apprentissage de strat\u00e9gies complexes et non naturelles destin\u00e9es \u00e0 assurer la communication et la compr\u00e9hension sociale en palliant l\u2019\u00e9chec des aptitudes psychologiques na\u00efves inn\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa35\">Les m\u00eames particularit\u00e9s du langage et de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la symbolisation ont \u00e9t\u00e9 souvent d\u00e9crites dans la schizophr\u00e9nie, et posent ici aussi la question des cons\u00e9quences \u00e9ventuelles d\u2019une perte de la r\u00e9gulation de la production de la parole (et de la pens\u00e9e elle-m\u00eame) par l\u2019anticipation ou la prise en compte de l\u2019activit\u00e9 mentale de l\u2019autre \u00e0 qui elle est adress\u00e9e (cf plus haut). Cette m\u00e9connaissance de l\u2019autre culmine dans la croyance d\u00e9lirante que nous sommes tent\u00e9s de rattacher au m\u00eame processus. Le caract\u00e8re in\u00e9branlable et non dialectique de la \u201ccroyance\u201d d\u00e9lirante peut en effet \u00eatre d\u00e9crit comme l\u2019expression d\u2019une incapacit\u00e9 (au sens propre) \u00e0 repr\u00e9senter l\u2019activit\u00e9 psychique d\u2019autrui, et donc d\u2019autres \u201cpoints de vue\u201d sur la r\u00e9alit\u00e9, d\u2019autres significations donn\u00e9es aux \u00e9v\u00e9nements comme aux mots. Ce qui semble manquer ici est litt\u00e9ralement la possibilit\u00e9 d\u2019un partage de repr\u00e9sentations au sens du partage du point de vue de l\u2019autre. Ce dernier est r\u00e9duit \u00e0 une duplication du soi, selon un mode relationnel d\u2019identification&nbsp;sp\u00e9culaire. Comme cela a \u00e9t\u00e9 aussi soulign\u00e9 dans les \u00e9tats limites (Kernberg), le patient est dans l\u2019impossibilit\u00e9 soit d\u2019appr\u00e9hender l\u2019activit\u00e9 mentale d\u2019autrui, soit de la concevoir comme diff\u00e9rente de la sienne propre. C\u2019est semble-t-il dans ce m\u00eame syst\u00e8me d\u2019identification sp\u00e9culaire \u00e0 l\u2019autre que s\u2019organisera l\u2019exp\u00e9rience pathologique de partage qui s\u2019exprime dans le syndrome d\u2019influence et les troubles de la distinction entre soi et autrui. Exp\u00e9riences pathologiques de partage (jusqu\u2019\u00e0 l\u2019indiff\u00e9renciation soi\/autrui) et perte de toute repr\u00e9sentation de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 exprimeraient ainsi deux modalit\u00e9s d\u2019un m\u00eame trouble de la prise en compte de l\u2019activit\u00e9 mentale de l\u2019autre en tant que distincte de celle du soi.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa36\">A un niveau plus \u00e9l\u00e9mentaire encore de la pragmatique de la communication, un tel trouble pourrait comme nous l\u2019avons \u00e9voqu\u00e9 plus haut \u00eatre en cause dans la \u201clitt\u00e9ralit\u00e9\u201d du discours schizophr\u00e9nique, dans la mesure o\u00f9 l\u2019ouverture polys\u00e9mique et m\u00e9taphorique de la parole, ici alt\u00e9r\u00e9e, implique dans l\u2019organisation et la production du langage une forme de r\u00e9gulation inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019anticipation de l\u2019activit\u00e9 psychique d\u2019autrui.<br>D\u2019une certaine mani\u00e8re, nous sugg\u00e9rons ainsi de voir dans la fonction permettant la prise en compte de l\u2019autre dans la r\u00e9gulation neurocognitive du langage et de l\u2019action (sens que nous donnons \u00e0 la TOM) le m\u00e9canisme fondamental ou les processus \u00e9l\u00e9mentaires des troubles cliniquement et ph\u00e9nom\u00e9nologiquement d\u00e9crits en tant qu\u2019\u00e9chec d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et qui caract\u00e9risent les \u00e9tats psychotiques \u00e0 diff\u00e9rents niveaux de description clinique et de complexit\u00e9, des troubles de l\u2019interaction \u00e0 ceux de la constitution du symbole.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusions<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa37\">Les anomalies de la repr\u00e9sentation de soi et d\u2019autrui et de leur diff\u00e9renciation, qui pr\u00e9dominent dans les \u00e9tats psychotiques av\u00e9r\u00e9s (autisme infantile et schizophr\u00e9nie), s\u2019observent sans doute dans d\u2019autres pathologies (notamment les divers troubles envahissants du d\u00e9veloppement et les pathologies limites de l\u2019enfant et de l\u2019adulte, Kernberg), et pourraient constituer une \u201cdimension\u201d clinique trans-nosographique en rapport avec des dysfonctionnements divers des syst\u00e8mes de cognitions sociales sous-jacents \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9, syst\u00e8mes que tentent aujourd\u2019hui de d\u00e9finir les mod\u00e8les cognitifs de \u201cTh\u00e9orie de l\u2019esprit\u201d et de l\u2019empathie. Cette clinique reste encore peu explor\u00e9e en particulier chez l\u2019enfant et l\u2019adolescent, notamment dans les \u00e9tats peu symptomatiques pr\u00e9c\u00e9dant l\u2019apparition des sympt\u00f4mes schizophr\u00e9niques.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa38\">Nous conclurons en soulignant que les mod\u00e8les neuro-cognitifs rattachent aujourd\u2019hui les cognitions sociales, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 un m\u00e9canisme essentiellement sp\u00e9culaire et transitif de repr\u00e9sentations partag\u00e9es ou d\u2019activations communes \u201cen miroir\u201d, qui insiste sur la part commune entre soi et autrui et d\u00e9finit un mode de repr\u00e9sentation ou de connaissance de l\u2019autre bas\u00e9 sur le partage du m\u00eame. De mani\u00e8re paradoxale, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019autre semble ainsi reposer sur l\u2019acc\u00e8s \u00e0 soi, dans un \u201csyst\u00e8me du m\u00eame\u201d. Or il reste \u00e0 comprendre comment s\u2019organise inversement, \u00e0 partir de tels m\u00e9canismes de partage mental, la repr\u00e9sentation de la diff\u00e9rence entre soi et l\u2019autre, de l\u2019inconnu, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et les limites de l\u2019empathie, supposant un \u201csyst\u00e8me de l\u2019autre\u201d ou du \u201cdiff\u00e9rent\u201d. La clinique des \u00e9tats psychotiques, au d\u00e9cours du d\u00e9veloppement, interroge ces fonctions compl\u00e9mentaires qui organisent les repr\u00e9sentations du soi et de l\u2019autre et la prise en compte de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 psychique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p>1- \u201cJ\u2019ai acquis la repr\u00e9sentation d\u2019un mouvement d\u2019une certaine amplitude en ex\u00e9cutant ou en imitant moi-m\u00eame ce mouvement et, \u00e0 l\u2019occasion de cet acte, j\u2019ai appris \u00e0 conna\u00eetre, dans mes sensations d\u2019innervation, une mesure de ce mouvement. Or lorsque je per\u00e7ois, chez un autre, un mouvement similaire (\u2026) la voie qui me m\u00e8nera le plus s\u00fbrement \u00e0 sa compr\u00e9hension &#8211; \u00e0 son aperception- co\u00efncidera avec celle que je suivrais moi-m\u00eame pour reproduire, par imitation, ce m\u00eame mouvement (\u2026). Cette impulsion \u00e0 l\u2019imitation se produit sans aucun doute lors de la perception du mouvement\u201d. (\u2026) Mais je n\u2019imite pas en r\u00e9alit\u00e9 ce mouvement (\u2026) je repr\u00e9sente ce mouvement \u00e0 l\u2019aide des traces de souvenirs laiss\u00e9es en moi par les d\u00e9penses que des mouvements analogues ont exig\u00e9es de moi. Le \u201crepr\u00e9senter\u201d ou le \u201cpenser\u201d se distingue de l\u2019 \u201cagir\u201d ou de l\u2019 \u201cex\u00e9cuter\u201d surtout en ce qu\u2019il<\/p>\n\n\n\n<p>2- Cette perspective implique une positivit\u00e9 de l\u2019effet de sens con\u00e7u comme un \u00e9tat mental ou une r\u00e9action psychique en rapport avec un \u00e9tat neuro-cognitif.<\/p>\n\n\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p><strong>Abu-Akel, A.<\/strong> (2003). \u201cA neurobiological mapping of theory of mind\u201d. <em>Brain Research Reviews<\/em>, 43, 29-40.<\/p>\n<p><strong>Atran, S.<\/strong> (1998). \u201cFolkbiology and the anthropolgy of science&nbsp;: cognitive universals and cultural particulars\u201d. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 21, 547-609.<\/p>\n<p><strong>Baron-Cohen, S.<\/strong> (1995) Mindblindness. M.I.T. Press, Cambridge, Ma.<\/p>\n<p><strong>Baron-Cohen S.<\/strong>, Leslie A.M., Frith U. 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