{"id":24279,"date":"2022-06-06T12:12:55","date_gmt":"2022-06-06T10:12:55","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=24279"},"modified":"2022-06-06T12:12:57","modified_gmt":"2022-06-06T10:12:57","slug":"une-psychologue-dans-un-service-de-cancerologie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/une-psychologue-dans-un-service-de-cancerologie\/","title":{"rendered":"Une psychologue dans un service de canc\u00e9rologie"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab&nbsp;Il ne se passe entre eux rien d\u2019autre que ceci : ils se parlent.&nbsp;\u00bb Freud, 1926<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail du psychologue clinicien en canc\u00e9rologie pose de nombreuses questions tant institutionnelles que th\u00e9oriques et cliniques. Je voudrais me centrer sur l\u2019\u00e9coute qui permet au transfert de se d\u00e9ployer et au contre-transfert de suivre son chemin entre rives et d\u00e9rives, comme le titre Paul Denis (2010). Je parlerai de mon exp\u00e9rience et de mes questionnements dans un Centre de Lutte contre le Cancer. Je d\u00e9clinerai les diff\u00e9rents cadres de travail propos\u00e9s pour les patients, leurs enfants et leurs familles. \u00c9crire, c\u2019est t\u00e9moigner. Cet \u00e9crit n\u2019aura pas d\u2019autres pr\u00e9tentions.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>LES COMMENCEMENTS<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Longtemps, au bout du couloir, une porte m\u2019intriguait. Le service de P\u00e9diatrie me semblait vide apr\u00e8s la grande agitation du matin. Seule cette porte \u00e0 deux battants laissait entrer des m\u00e9decins et des infirmi\u00e8res tr\u00e8s affair\u00e9s, inquiets, pr\u00e9occup\u00e9s. Derri\u00e8re cette porte, il y avait cinq chambres qui accueillaient&nbsp;\u00ab&nbsp;les enfants d\u2019onco-h\u00e9mato&nbsp;\u00bb. Les enfants atteints de leuc\u00e9mie pour la plupart d\u2019entre eux. Comment font ces enfants et ces parents pour supporter cela ? Le mieux \u00e9tait d\u2019y aller. Demander l\u2019autorisation et proposer une \u00e9tude pour pouvoir rencontrer ces enfants et leurs parents. Une premi\u00e8re \u00e9tude, modeste, dans le cadre d\u2019une licence de Psychologie Clinique qui portait sur le v\u00e9cu de l\u2019isolement d\u2019enfants atteints de leuc\u00e9mie. J\u2019ai donc rencontr\u00e9 et \u00e9cout\u00e9 ces enfants. Ces rencontres et cette \u00e9coute ont \u00e9t\u00e9 le ferment d\u2019une longue vie de travail en canc\u00e9rologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ces premi\u00e8res impressions sont souvent oubli\u00e9es. Il n\u2019est pas facile de les retrouver. Elles sont recouvertes par la banalisation, la m\u00e9connaissance volontaire des angoisses assaillantes qu\u2019il faut bien appeler angoisses de mort. Bien s\u00fbr, le refoulement est actif.&nbsp; Il convient de lutter pour ne pas se laisser aller \u00e0 une identification trop grande aux parents, aux enfants. La difficile question de l\u2019empathie et de ses al\u00e9as est ainsi pos\u00e9e d\u00e8s le commencement. Quels en sont les ressorts internes, personnels, faits de m\u00e9moire, d\u2019oublis, de deuils, d\u2019attraction, de r\u00e9pulsion, de curiosit\u00e9, qui s\u2019originent dans la premi\u00e8re curiosit\u00e9 sexuelle infantile ? Ce serait cela qui \u00ab&nbsp;pousse&nbsp;\u00bb \u00e0 travailler dans ces services et \u00e0 chercher \u00e0 r\u00e9pondre aux questions de l\u2019entrelacement des pulsions de vie et de mort ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>LES GROUPES ENFANTS-PARENTS<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le Centre de Lutte contre le Cancer dans lequel je travaille est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 toutes les pathologies canc\u00e9reuses de patients de plus de 18 ans. Au fil de mon travail, \u00e0 la suite de nombreuses conversations avec un canc\u00e9rologue, nous en sommes venus \u00e0 nous interroger sur la place des enfants de patientes, souvent jeunes, atteintes de cancer du sein. Les infirmi\u00e8res \u00e9taient toutes de jeunes m\u00e8res et la question des enfants les angoissait d\u2019autant plus qu\u2019il n\u2019y avait pas de propositions de prise en charge pour eux \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Centre. Pour pouvoir supporter ces angoisses g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par certaines situations qui impliquent des patientes jeunes, des rituels se mettent en place. Les pauses se font souvent en pr\u00e9sence de solides plateaux de g\u00e2teaux et de chocolats. Les jeunes infirmi\u00e8res parlent de leurs sorties en boite et de leurs week-ends avec leurs amoureux\u2026 La libido circule, mettant \u00e0 distance l\u2019angoisse de mort dont Freud affirmait qu\u2019elle \u00ab&nbsp;doit \u00eatre con\u00e7ue comme un analogon de l\u2019angoisse de castration.&nbsp;\u00bb (Freud, 1925, p.246)<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons construit ce groupe enfants-parents avec une infirmi\u00e8re form\u00e9e \u00e0 la psycho-oncologie. L\u2019id\u00e9e d\u2019un bin\u00f4me infirmi\u00e8re et psychologue est venue avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019un r\u00e9f\u00e9rent soignant est plus \u00e0 m\u00eame de r\u00e9pondre aux questions concernant les processus canc\u00e9reux et les diff\u00e9rents traitements. La pr\u00e9sence du psychologue vise \u00e0 garantir la possibilit\u00e9 d\u2019une \u00e9coute qui permet de d\u00e9ployer au-del\u00e0 du contenu manifeste les angoisses de pertes, d\u2019abandon et de mort. Ce groupe accueille les parents malades et leurs enfants. La toute premi\u00e8re question que les enfants posent est directe : \u00ab&nbsp;est-ce que ma maman va mourir ?&nbsp;\u00bb. \u00c0 cette question, l\u2019infirmi\u00e8re explique les processus malins, les traitements et r\u00e9pond aussi : \u00ab&nbsp;Quelquefois,&nbsp;la maladie gagne la partie&nbsp;\u00bb. \u00c0 partir de ces interrogations, la psychologue permet \u00e0 la parole et aux affects de circuler. Quels fantasmes de l\u2019int\u00e9rieur du corps suscitons-nous quand nous l\u2019\u00e9voquons comme un champ de bataille o\u00f9 deux arm\u00e9es s\u2019affrontent : l\u2019arm\u00e9e de la chimio-th\u00e9rapie contre l\u2019arm\u00e9e des \u00ab&nbsp;mauvaises cellules&nbsp;? \u00bb. J\u2019\u00e9prouve souvent, et sans doute de plus en plus souvent, un sentiment de g\u00eane, de honte, voire une certaine culpabilit\u00e9 lorsque nous expliquons la maladie et les traitements en assurant qu\u2019ici \u00e0 l\u2019h\u00f4pital \u00ab&nbsp;il y a de super docteurs et des infirmi\u00e8res fantastiques, qu\u2019il y a m\u00eame un b\u00e2timent, l\u00e0 juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, o\u00f9 il y a des \u00e9quipes enti\u00e8res de chercheurs qui cherchent encore et toujours les meilleurs traitements possibles&nbsp;\u00bb. C\u2019est vrai. Mais nous savons que l\u2019aventure sera longue et souvent douloureuse. Nous connaissons les risques.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cancer de leur parent g\u00e9n\u00e8re chez les enfants des troubles importants : troubles du sommeil, troubles du comportement, inhibitions intellectuelles, hyper-vigilance sur les \u00e9tats \u00e9motionnels de leurs parents, hyper-maturit\u00e9, etc. Exprimer le tragique de leur situation leur est difficile. Ils tentent pourtant de le faire \u00e0 travers les diff\u00e9rents moyens que nous leur proposons&nbsp;: \u00e9coute, parole, jeux, dessins\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Hugo, un enfant de 7 ans \u00e9lev\u00e9 seul par sa m\u00e8re dit \u00e0 propos du cancer :&nbsp;\u00ab&nbsp;J\u2019aimerais que les m\u00e9decins\u2026 ils attrapent la maladie, \u2026 comme \u00e7a, ils la mettraient dans un flacon !&nbsp;Et elle serait plus l\u00e0&nbsp;! \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Constance, tr\u00e8s en col\u00e8re contre la situation induite par le cancer de sa m\u00e8re, dessine des oiseaux qui volent dans le ciel et qui l\u00e2chent d\u2019\u00e9normes fientes. Elle dessine encore l\u2019ancien Pr\u00e9sident am\u00e9ricain G.W. Bush tr\u00e8s grand, qui \u00e9crase de ses grands pieds de gros tas de bouses.<\/p>\n\n\n\n<p>Les adolescents emploient davantage l\u2019humour : un gar\u00e7on de treize ans venu avec sa fratrie apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re, raconte une blague : \u00ab&nbsp;Un croque-mort rentre dans un bar. Qu\u2019est-ce qu\u2019il demande ? Une bi\u00e8re !&nbsp;\u00bb. Ces enfants mettent en place des strat\u00e9gies pour ma\u00eetriser la situation, tentent de donner forme aux angoisses, de les \u00e9laborer. Ils reviennent quelquefois apr\u00e8s la mort de leur parent dans ce lieu o\u00f9 il s\u2019est dit des choses importantes : un jeune gar\u00e7on a insist\u00e9 aupr\u00e8s de sa m\u00e8re pour revenir nous annoncer la mort de son p\u00e8re. Un autre, suite \u00e0 de nombreuses s\u00e9ances, me donne un carnet qu\u2019il a confectionn\u00e9 lui-m\u00eame, pour que je puisse raconter ce qui s\u2019est pass\u00e9 pour lui et ses fr\u00e8res et s\u0153urs.<\/p>\n\n\n\n<p>Mois apr\u00e8s mois, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, malgr\u00e9 les conflits internes g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par ces situations, le travail s\u2019accomplit. Nous poursuivons ces rencontres hebdomadaires. Pour les aider, explorer avec eux leurs ressources, \u00e9valuer la situation. Sur qui peuvent-ils compter ? Pour le parent non-malade, je pense qu\u2019il faut des ressources exceptionnelles pour pouvoir aider leurs enfants. Un \u00e9quilibre d\u00e9licat \u00e0 trouver entre leur propre malheur et le d\u00e9calage qui permet d\u2019\u00eatre attentif et disponible pour leurs questions, leurs tourments et leurs col\u00e8res. Pour aider les parents \u00e0 aider leurs enfants, nous proposons un \u00e9tayage de l\u2019\u00e9tayage, une fa\u00e7on de soutenir leur parentalit\u00e9 (Houzel, 2002).<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s certaines \u00e9tudes, les deuils v\u00e9cus dans l\u2019enfance peuvent potentiellement provoquer des troubles psychiques importants \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte (Bacqu\u00e9, M.F. ; Jacquet-Smailovic, M. ; Hanus, M.) Nous savons que le processus de deuil est long, douloureux, co\u00fbteux, sinuso\u00efdal, en apr\u00e8s coup dans l\u2019histoire de ces enfants. Cette prise en charge groupale r\u00e9pond \u00e0 nos pr\u00e9occupations d\u2019\u00e9couter et de soutenir les malades et leurs enfants. Elle r\u00e9pond \u00e0 un besoin certain de cr\u00e9er un espace psychique s\u00e9curisant et bienveillant pour permettre la circulation et la liaison des affects et des repr\u00e9sentations pour une meilleure int\u00e9gration de l\u2019angoisse et des conflits face au cancer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>UNE CONSULTATION POUR LES FAMILLES<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, une \u00ab&nbsp;Consultation Famille&nbsp;\u00bb a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e pour permettre aux couples dont l\u2019un d\u2019eux est malade, ou au conjoint seul ou bien encore \u00e0 d\u2019autres membres de la famille, de venir parler \u00e0 un psychologue.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi eux, les taiseux, ceux qui n\u2019ont jamais parl\u00e9 \u00e0 personne, les voil\u00e0 qui viennent en consultation. Ils disent qu\u2019ils n\u2019ont \u00ab&nbsp;pas de sentiment, pas de paroles, pas de pleurs.&nbsp;\u00bb Ils disent aussi : \u00ab&nbsp;Il faut serrer les dents\u2026J\u2019ai jamais rien dit, chez moi, fallait pas pleurer. Il y a toujours plus malheureux que soi\u2026Faut aller de l\u2019avant, le pass\u00e9 c\u2019est le pass\u00e9&nbsp;\u00bb. Une antienne pour ne pas se d\u00e9primer et se d\u00e9sesp\u00e9rer. Tous les patients ne sont pas des taiseux mais c\u2019est la m\u00eame r\u00e9p\u00e9tition, la m\u00eame histoire du cancer, de ses repr\u00e9sentations angoissantes et mortif\u00e8res. Pourtant, c\u2019est \u00e0 chaque fois une nouvelle rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019est la premi\u00e8re fois que je vois un psy, je ne sais pas quoi vous dire\u2026&nbsp;\u00bb risquent-ils. Lors de la premi\u00e8re rencontre arrive in\u00e9vitablement l\u2019histoire de la maladie, sa chronologie tr\u00e8s pr\u00e9cise. L\u2019attente anxieuse des r\u00e9sultats, la violence de l\u2019annonce, les d\u00e9cisions \u00e0 prendre, l\u2019annonce aux proches, puis les traitements longs, douloureux, quelquefois d\u00e9labrants. Tous les patients de cette consultation rencontrent les m\u00eames \u00e9puisements, les m\u00eames d\u00e9couragements. Mais aussi, la culpabilit\u00e9, la honte, l\u2019ambivalence.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rencontres peuvent \u00eatre uniques ou au contraire se d\u00e9rouler sur plusieurs s\u00e9ances. Il y a bien une fonction \u00e9vacuatrice certaine mais aussi une possibilit\u00e9 d\u2019entreprendre un long et patient travail d\u2019\u00e9laboration.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Le contre-transfert d\u00e9finit comme \u00ab&nbsp;un investissement par l\u2019analyste du fonctionnement psychique du patient&nbsp;\u00bb est d\u00e9licat \u00e0 temp\u00e9rer (Denis, 2010). Trop chaud, trop froid, entre deux \u00e9cueils dont Freud nous signale les risques : entre \u00ab&nbsp;la froideur du chirurgien&nbsp;\u00bb et la \u00ab&nbsp;sympathie compr\u00e9hensive&nbsp;\u00bb (Freud, 1926).<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai devant moi un couple. Lui est atteint d\u2019un cancer digestif, seconde r\u00e9cidive. Ils sont professeurs de lyc\u00e9e tous les deux. Ils sont tr\u00e8s lucides sur ce qui se passe et va se passer pour eux, pour lui. Il est en effet au bout des propositions th\u00e9rapeutiques. Elle parle de son angoisse, de sa fatigue extr\u00eame, de son agacement de ses nouvelles limitations \u00e0 lui, et de leurs deux enfants. Il voudrait que ses filles partagent plus de temps avec lui, qu\u2019il puisse encore retourner avec elles en Corse. Une situation banale parmi beaucoup d\u2019autres dans un service de soins de support en canc\u00e9rologie. Je me demande : \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que \u00e7a me fait ?&nbsp;\u00bb. Cela me m\u00e8ne vers les douleurs du deuil, de la mort annonc\u00e9e, de mes propres tourments, de l\u2019\u00e9branlement mortel.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment transformer cette r\u00e9alit\u00e9 crue, ces r\u00e9cits incontournables de l\u2019historique de la maladie ? Cette historicit\u00e9 est in\u00e9luctable. L\u2019avant. L\u2019apr\u00e8s. Le point de bascule de l\u2019annonce du diagnostic. V\u00e9cu par certains comme une bombe \u00e0 fragmentation. Dans ce sens, il s\u2019agit bien d\u2019un trauma ou d\u2019un traumatisme psychique (Laplanche et Pontalis, 1990).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>UNE PSYCHANALYSE HORS LES MURS<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Didier Anzieu \u00e9crit : \u00ab&nbsp;un travail de type psychanalytique a \u00e0 se faire l\u00e0 o\u00f9 surgit l\u2019inconscient, debout, assis, allong\u00e9, individuel ou en groupe, partout o\u00f9 le sujet peut laisser parler ses angoisses et ses fantasmes \u00e0 quelqu\u2019un suppos\u00e9 les entendre et apte \u00e0 lui en rendre compte&nbsp;\u00bb (Anzieu, 2009, p.651). Il faut donc y aller, sortir de son bureau de consultation, sans autre armes (mais pourquoi faudrait-il \u00eatre arm\u00e9s ?) que nos connaissances th\u00e9oriques et cliniques mais aussi nos questionnements, nos remises en question des habitudes de pens\u00e9es qui risquent d\u2019\u00e9vincer et de banaliser le patient dans sa r\u00e9alit\u00e9 psychique. J\u2019insisterai encore sur l\u2019analyse du contre-transfert \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ces \u00e9tats de d\u00e9tresse. Je voudrais insister ici sur la question importante et d\u00e9licate de la formation des psychologues cliniciens qui veulent travailler dans ces services. Certes les D.U. existent, mais ils ne me semblent pas suffisants pour aborder les mouvements internes, les angoisses inh\u00e9rentes \u00e0 ces situations o\u00f9 la mort est pr\u00e9sente. Cela pose aussi la question de ce travail \u00ab&nbsp;de type psychanalytique&nbsp;\u00bb. Les mots de la psychanalyse peuvent aussi \u00eatre utilis\u00e9s \u00e0 des fins d\u00e9fensives. En effet, le savoir intellectuel ne suffit pas, il ne suffit plus pour aller au chevet du patient en fin de vie. Michel de M\u2019Uzan (1977) l\u2019a pertinemment et finement analys\u00e9. Il constate cliniquement deux traits essentiels qui caract\u00e9risent l\u2019approche de la mort : l\u2019expansion libidinale et l\u2019exaltation de l\u2019app\u00e9tence relationnelle. Il pointe un clivage du moi qui op\u00e8re : le d\u00e9ni souvent massif de la situation l\u00e9tale et de l\u2019autre une acceptation quelquefois sereine mais qui signerait un d\u00e9sinvestissement massif de la libido du moi, avant l\u2019heure. Il avance l\u2019hypoth\u00e8se que la mort \u00e0 venir participerait tout au long de la vie \u00e0 la construction de l\u2019\u00eatre. Il affirme ainsi que :&nbsp;\u00ab&nbsp;accompagner ce travail exige une auto-analyse du th\u00e9rapeute \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette analyse du contre-transfert se fait en petits groupes de supervision propos\u00e9 par un psychologue analyste plus exp\u00e9riment\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>UNE \u00c9COUTE EMPATHIQUE ?<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Quelle place pour la vie psychique dans ces lieux de soins canc\u00e9rologiques ? La place du psychologue clinicien la garantirait-elle ? Nous devons lutter pour d\u00e9fendre notre sp\u00e9cificit\u00e9, notre diff\u00e9rence, rester des emp\u00eacheurs de penser en rond. Les m\u00e9decins les mieux intentionn\u00e9s et les plus susceptibles de reconna\u00eetre la d\u00e9tresse des patients parlent de \u00ab&nbsp;pack anxiolytique&nbsp;\u00bb \u00e0 proposer lorsque les soignants rep\u00e8rent des \u00e9tats anxieux ou d\u00e9pressifs. Dans ce \u00ab&nbsp;pack&nbsp;\u00bb se d\u00e9clinent des offres de soins :&nbsp; relaxation, r\u00e9flexologie plantaire, traitements anxiolytiques, antid\u00e9presseurs, sophrologie et \u2026 des consultations psychologiques&nbsp;! Bien s\u00fbr, nous sommes parties prenante des Soins de Supports pour aider les patients et les familles \u00e0 supporter l\u2019insupportable mais nous avons besoin que soient garanties les conditions de notre \u00e9coute.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Daniel Widl\u00f6cher, repris et comment\u00e9 par Laurence Khan (2017), l\u2019\u00e9coute porte sur ce que dit tel patient \u00e0 son analyste, mais peut-\u00eatre encore plus sur ce qu\u2019il lui fait, ou cherche \u00e0 lui faire ou \u00e0 lui faire \u00e9prouver ou \u00e0 lui faire faire. La parole est un acte.<\/p>\n\n\n\n<p>Widl\u00f6cher (2003) nous dit aussi que :&nbsp;\u00ab&nbsp;l\u2019adresse, au centre de l\u2019\u00e9coute, implique la r\u00e9alit\u00e9, mais \u00e0 condition de consid\u00e9rer que l\u2019exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle elle s\u2019adresse est celle de la r\u00e9alit\u00e9 psychique.&nbsp;\u00bb Elle est d\u00e9finie comme le caract\u00e8re de r\u00e9alit\u00e9 que prennent les pens\u00e9es dans les r\u00eaves et dans les ph\u00e9nom\u00e8nes hallucinatoires.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019empathie est n\u00e9cessaire mais pas suffisante. Widl\u00f6cher cr\u00e9e un concept qui peut nous aider \u00e0 penser la relation dite \u00ab transf\u00e9ro-contretransf\u00e9rentielle&nbsp;\u00bb. Il \u00e9crit : \u00ab&nbsp;C\u2019est pour ne pas majorer l\u2019intersubjectivit\u00e9 ni l\u2019empathie que j\u2019ai fabriqu\u00e9 \u00ab&nbsp;co-pens\u00e9e&nbsp;\u00bb. L\u2019empathie est une co-pens\u00e9e : penser avec devient penser comme (\u2026) elle s\u2019appuie in fine sur l\u2019hypoth\u00e8se que les r\u00e9seaux associatifs produits chez l\u2019analyste doivent \u00eatre entendus comme l\u2019expression de la r\u00e9alit\u00e9 psychique de l\u2019analysant \u00bb (Widl\u00f6cher, 2013, p.42).<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9tats de d\u00e9tresse que nous rencontrons nous font penser \u00e0 cet \u00e9tat du nourrisson qui par sa d\u00e9pendance enti\u00e8re \u00e0 autrui pour sa satisfaction s\u2019av\u00e8re impuissant \u00e0 accomplir l\u2019action sp\u00e9cifique propre \u00e0 mettre fin \u00e0 la tension interne. Il n\u2019y a pas de psych\u00e9 sans autrui, pas de psych\u00e9 sans Nebenmensch, pas non plus d\u2019approche qui ne passe par le langage, ou par un mode d\u2019expression, l\u2019expression \u00e9tant pr\u00e9cis\u00e9ment une des modalit\u00e9s selon laquelle Psych\u00e9 et Corps se rapportent l\u2019un \u00e0 l\u2019autre (Coblence, 2004).<\/p>\n\n\n\n<p>Catherine Chabert \u00e9crit : \u00ab&nbsp;Je pense que l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse peut surgir l\u00e0, au croisement d\u2019une tension en attente d\u2019une satisfaction qui pourrait venir, soit du dehors, soit du dedans, sans que le sujet puisse en anticiper la source&nbsp;\u00bb (1999). Elle part du texte de la N\u00e9gation (Freud, 1925) pour poursuivre : \u00ab&nbsp;Si la n\u00e9gation advient, si elle permet de dire : \u00ab&nbsp;je prends&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;je jette&nbsp;\u00bb, en d\u2019autres termes \u00ab&nbsp;j\u2019aime&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;je n\u2019aime pas&nbsp;\u00bb, c\u2019est bien que le plaisir ou le d\u00e9plaisir sont \u00e9prouv\u00e9s par un moi dont l\u2019intimit\u00e9 se pr\u00e9serve et se reconnait comme espace interne. C\u2019est lorsque cette intimit\u00e9 s\u2019efface ou dispara\u00eet que survient la d\u00e9tresse&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9couter comme une analyste : voil\u00e0 une recommandation et une conduite \u00e0 tenir qui se tiennent sur une cr\u00eate entre deux \u00e9cueils :&nbsp;une trop grande mise \u00e0 distance des sens et une trop grande proximit\u00e9 empathique. \u00c9couter un patient qui parle, avec ou sans mots, saisir un regard ou un geste\u2026quels trajets empruntent ces impressions ? Comment rester au plus juste de ce que l\u2019on vit ? Comment penser les choses en prenant un peu de surplomb, si ce n\u2019est en gardant bien pr\u00e9sente et solide en nous la conviction de l\u2019existence de l\u2019inconscient ? Comment transformer le malheur ? Chacun est travers\u00e9 par l\u2019impuissance, le d\u00e9couragement, la r\u00e9p\u00e9tition mortif\u00e8re des m\u00eames situations. On pourrait dire toujours la m\u00eame chanson \u2026 c\u2019est une chanson triste qui peut \u00eatre tragique mais aussi tellement vivante, pleine de vie, d\u2019envies et de d\u00e9sir de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce travail m\u2019a permis des rencontres formidables. Que ce soient les patients, les coll\u00e8gues psychologues et les coll\u00e8gues psychanalystes qui m\u2019aident, par leurs \u00e9crits, \u00e0 continuer \u00e0 penser, je les en remercie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Il entre en compte une certaine finesse d\u2019oreille pour le refoul\u00e9 inconscient, que tous ne poss\u00e8dent pas dans la m\u00eame mesure.&nbsp;\u00bb (Freud,1926, p.44) Mais nous pouvons nous am\u00e9liorer \u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">BIBLIOGRAPHIE<\/h2>\n\n\n\n<p>ANZIEU, D, \u00ab&nbsp;La t\u00e2che du psychologue dans un monde en crise : la transitionnalit\u00e9<em>.&nbsp;\u00bb, dans Le travail de l\u2019inconscient<\/em>,Paris<em>,<\/em> Dunod, 2009, p.651 \u00e0 670.,<\/p>\n\n\n\n<p>BACQUET, M-F ET PUCHEU, S, \u00ab&nbsp;<em>Psychoth\u00e9rapies en oncologie<\/em>&nbsp;\u00bb, Paris, Lavoisier, 2015.<\/p>\n\n\n\n<p>COBLENCE, F. Rapport CPLF. <em>RFP <\/em>2010\/5 vol74 p1285<\/p>\n\n\n\n<p>CHABERT, C. \u00ab&nbsp;Etats de d\u00e9tresse&nbsp;\u00bb in<em> Petite biblioth\u00e8que de psychanalyse <\/em>Paris, PUF,1999<\/p>\n\n\n\n<p>DENIS, P,&nbsp;\u00ab&nbsp;Rives et d\u00e9rives du contre-transfert&nbsp;\u00bb Le fil rouge, Paris, PUF, 2010.<\/p>\n\n\n\n<p>FREUD, S (1915) \u00ab <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>&nbsp;\u00bb OCF XIII, Paris, PUF, 1988.<\/p>\n\n\n\n<p>FREUD, S (1915) \u00ab<em> Pulsions et destin des pulsions&nbsp;<\/em>\u00bb, OCF XIII, Paris, PUF, 1988.p163-189<\/p>\n\n\n\n<p>FREUD, S (1925) \u00ab <em>La n\u00e9gation<\/em>&nbsp;\u00bb, OCF XVII, Paris, PUF, 1992.<\/p>\n\n\n\n<p>FREUD, S (1925) \u00ab&nbsp;<em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse<\/em>&nbsp;\u00bb OCF XVII, Paris, PUF, 1992. p.246<\/p>\n\n\n\n<p>FREUD, S (1926) \u00ab&nbsp;<em>La question de l\u2019analyse profane<\/em>&nbsp;\u00bb OCF XVIII, Paris, PUF, 2006<\/p>\n\n\n\n<p>HANUS, M, \u00ab&nbsp;<em>Les deuils dans la vie<\/em>&nbsp;\u00bb Paris, Maloine, 1997, p.270<\/p>\n\n\n\n<p>HOUZEL, D, \u00ab&nbsp;Les enjeux de la parentalit\u00e9&nbsp;\u00bb in <em>La parentalit\u00e9<\/em>, Paris, PUF, 2002<\/p>\n\n\n\n<p>JACQUET-SMAILOVIC, M, \u00ab&nbsp;Les cons\u00e9quences d\u2019un deuil dans l\u2019enfance \u00e0 moyen et long terme.&nbsp;\u00bb<em> Revue internationale de soins palliatifs<\/em>,2011\/1, vol.26 p.16 \u00e0 21<\/p>\n\n\n\n<p>KHAN, L, \u00ab&nbsp;Quand ce que nous attendons ne vient pas, intentionnalit\u00e9, r\u00e9alit\u00e9 psychique et th\u00e9orie de la lacune&nbsp;\u00bb dans <em>La r\u00e9alit\u00e9 psychique dans la pratique psychanalytique, <\/em>Paris, Campagne Premi\u00e8re, 2017<\/p>\n\n\n\n<p>LAPLANCHE ET PONTALIS \u00ab&nbsp;Vocabulaire de psychanalyse&nbsp;\u00bb Paris, PUF, 1990<\/p>\n\n\n\n<p>M\u2019UZAN DE, M, \u00ab&nbsp;Le travail du tr\u00e9pas&nbsp;\u00bb, dans <em>De l\u2019art \u00e0 la mort<\/em>, Paris, Gallimard, 1977, p. 182-199.<\/p>\n\n\n\n<p>WIDL\u00d6CHER, D, \u00ab&nbsp;De l\u2019imaginaire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 psychique : les chemins de l\u2019\u00e9coute.&nbsp;\u00bb, Colloque de l\u2019Apep, <em>Les fondements de la r\u00e9alit\u00e9 psychique.<\/em>2013<\/p>\n\n\n\n<p>WIDL\u00d6CHER, D, \u00ab&nbsp;Empathie et co-pens\u00e9e&nbsp;\u00bb, <em>Journal de la psychanalyse de l\u2019enfant, <\/em>n\u00b03\/2, 2013, p.42<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24279?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Il ne se passe entre eux rien d\u2019autre que ceci : ils se parlent.&nbsp;\u00bb Freud, 1926 Le travail du psychologue clinicien en canc\u00e9rologie pose de nombreuses questions tant institutionnelles que th\u00e9oriques et cliniques. Je voudrais me centrer sur l\u2019\u00e9coute qui&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1245],"thematique":[176,2561],"auteur":[2568,2569],"dossier":[2545],"mode":[60],"revue":[2556],"type_article":[],"check":[],"class_list":["post-24279","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-soin","thematique-corps","thematique-maladie","auteur-cecile-marcandella","auteur-cecile-marcandella-2","dossier-le-psychologue-a-lhopital","mode-payant","revue-2556"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24279","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24279"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24279\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":24280,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24279\/revisions\/24280"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24279"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=24279"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=24279"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=24279"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=24279"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=24279"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=24279"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=24279"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=24279"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}