{"id":10748,"date":"2021-08-22T07:32:39","date_gmt":"2021-08-22T05:32:39","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-recherche-de-la-mort-pour-echapper-a-la-contrainte-2\/"},"modified":"2021-10-04T09:59:45","modified_gmt":"2021-10-04T07:59:45","slug":"la-recherche-de-la-mort-pour-echapper-a-la-contrainte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-recherche-de-la-mort-pour-echapper-a-la-contrainte\/","title":{"rendered":"La recherche de la mort pour \u00e9chapper \u00e0 la contrainte"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vais aborder le probl\u00e8me de la mort sous un angle qui n\u2019est pas celui de la mort de l\u2019autre, mais plut\u00f4t celui du sujet lui-m\u00eame en situation de souffrance physique extr\u00eame ou de souffrance psychique en rapport avec l\u2019image qu\u2019il se fait de lui dans le regard de l\u2019autre. La question d\u2019une mort recherch\u00e9e pour \u00e9chapper \u00e0 la contrainte &#8211; contrainte du corps ou contrainte de l\u2019esprit &#8211; pourrait \u00eatre abord\u00e9e d\u2019embl\u00e9e \u00e0 travers le suicide qui serait en lien avec un trouble mental av\u00e9r\u00e9, d\u00e9j\u00e0 install\u00e9 &#8211; m\u00e9lancolie, parano\u00efa, schizophr\u00e9nie. Je pense en particulier au suicide qui se produit sous la contrainte d\u2019hallucinations auditives. Une autre mani\u00e8re d\u2019aborder cette question serait de l\u2019identifier \u00e0 travers le probl\u00e8me de l\u2019euthanasie, que ce soit dans le cadre d\u2019une demande exprim\u00e9e par quelqu\u2019un qui est au bout d\u2019une maladie incurable et dont les jours sont compt\u00e9s, ou dans le cadre d\u2019une demande de suicide assist\u00e9, comme ce fut le cas pour ce gar\u00e7on t\u00e9trapl\u00e9gique dont il a \u00e9t\u00e9 beaucoup question dans la presse en 2002, ce gar\u00e7on qui faisait une demande de mort tr\u00e8s particuli\u00e8re, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, insistante. La question de sa souffrance se posait clairement. Mais le probl\u00e8me \u00e9tait qu\u2019il ne souffrait pas au sens de la souffrance que la m\u00e9decine aurait pu soulager. Quant \u00e0 son \u00e9ventuelle souffrance psychique, on a beaucoup dit qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9pressif. En r\u00e9alit\u00e9, sa souffrance \u00e9tait de nature existentielle. Il disait, calmement et pos\u00e9ment qu\u2019il ne voulait pas continuer de vivre cette vie-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut certainement rappeler deux choses \u00e0 propos de l\u2019euthanasie. D\u2019abord le fait que ce terme est source de confusion&nbsp;: il faudrait d\u00e9j\u00e0 faire la diff\u00e9rence entre l\u2019euthanasie active &#8211; le fait d\u2019injecter un produit qui pr\u00e9cipite la mort &#8211; et l\u2019euthanasie passive &#8211; le fait de d\u00e9brancher une machine ou d\u2019arr\u00eater un traitement. Ensuite le mot \u00ab&nbsp;euthanasie&nbsp;\u00bb, comme l\u2019a fait remarquer la responsable du centre fran\u00e7ais d\u2019\u00e9thique clinique, est toujours utilis\u00e9 de fa\u00e7on provocante&nbsp;: pour qu\u2019il se passe quelque chose, pour \u00eatre \u00e9cout\u00e9, pour provoquer une rupture dans une prise en charge. On pense ici \u00e0 certains sujets, malades du sida depuis des ann\u00e9es, \u00e0 qui l\u2019on propose par exemple une \u00e9ni\u00e8me intervention chirurgicale et qui ne veulent plus se battre, qui ne supportent plus d\u2019\u00eatre aussi d\u00e9pendants des traitements. Ils voudraient prendre le risque d\u2019arr\u00eater tous les traitements. Ils h\u00e9sitent \u00e9videmment mais ils sont d\u00e9j\u00e0 dans un processus de disparition programm\u00e9e. L\u2019angoisse, si elle existe, ne porte pas sur l\u2019h\u00e9sitation. Il n\u2019y a pas de r\u00e9elle ambivalence qui pourrait les conduire chez le psychologue, le psychiatre ou le psychanalyste. Ils veulent en parler avec d\u2019autres qui ne soient ni leur psy, ni leur m\u00e9decin ni une \u00e9quipe de soins palliatifs. Ils finissent par t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 une association et parlent d\u2019euthanasie. C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 et d\u2019un contact pris le plus souvent par l\u2019association avec le centre fran\u00e7ais d\u2019\u00e9thique clinique qu\u2019une transition peut se faire en douceur vers les soins palliatifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ma part, je n\u2019ai jamais eu, parmi les patients malades du sida que j\u2019ai pu prendre en charge \u00e0 l\u2019h\u00f4pital sur le plan psychologique, une seule demande explicite de ce type. Probablement parce que ces patients m\u2019ont toujours \u00e9t\u00e9 adress\u00e9s en amont, c\u2019est-\u00e0-dire que dans l\u2019esprit du m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste, du sp\u00e9cialiste ou de l\u2019\u00e9quipe soignante &#8211; car ce sont parfois les infirmiers ou les aides-soignants qui viennent conseiller aux patients l\u2019intervention du psychologue ou du psychiatre &#8211; je figure probablement l\u2019avant-dernier recours. Le psychologue ou le psychiatre se situe souvent dans cette position interm\u00e9diaire entre le milieu m\u00e9dical \u00e0 proprement parler et le milieu associatif. Les patients viennent se plaindre, parler de leur fatigue et du fait qu\u2019ils ne supportent plus d\u2019\u00eatre aussi d\u00e9pendants des m\u00e9decins et des traitements, ils viennent parler de leurs angoisses de mort et de leur ambivalence mais pas d\u2019euthanasie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que je voudrais essayer de d\u00e9velopper dans ce chapitre, \u00e0 travers deux situations cliniques particuli\u00e8res, ce n\u2019est pas tant la question du suicide en suivant la typologie durkheimienne &#8211; suicide \u00e9go\u00efste, altruiste, anomique ou fataliste &#8211; ni celle de Halbwachs qui a \u00e9valu\u00e9 l\u2019influence de l\u2019alcoolisme, des maladies mentales, des crises \u00e9conomique et politique, de la religion et de la famille sur le suicide. Ce n\u2019est pas la question de la mort consentie ou des petits arrangements avec la mort que je compte traiter. Ce n\u2019est pas non plus l\u2019aspect victimologique, mais plut\u00f4t le rapport qui peut exister par exemple entre la mort et la peur, et reposer la question de savoir en quoi la mort peut \u00eatre attendue au point de devenir objet de d\u00e9sir, puisque Freud explique en 1920 que chaque cr\u00e9ature vivante \u00e9prouve une faim d\u00e9vorante de mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Je laisserai donc de c\u00f4t\u00e9 l\u2019euthanasie, bien que la recherche de la mort pour \u00e9chapper \u00e0 la contrainte renvoie \u00e0 cette question (lorsqu\u2019on pense \u00e0 la contrainte li\u00e9e \u00e0 certains traitements). Il y a en effet dans la notion d\u2019euthanasie une sorte de programme de mort. Je n\u2019\u00e9voquerai pas non plus la mort recherch\u00e9e dans le cadre d\u2019une maladie psychique grave. Mais en \u00e9crivant ces propos, je ne peux pas ne pas remarquer que je parle essentiellement de ce dont je ne parlerai pas et que je reviens \u00e0 mon point de d\u00e9part, la maladie mentale, que j\u2019\u00e9voquais avant d\u2019aborder l\u2019euthanasie. Cela me rappelle le titre qu\u2019adoptait Jean-Paul Valabrega, <em>Repr\u00e9sentations de mort<\/em>, pour son article de la revue <em>Topique<\/em> sur la mort (1991), titre qu\u2019il disait avoir adopt\u00e9 malgr\u00e9 lui apr\u00e8s avoir peu \u00e0 peu \u00e9limin\u00e9 les articles avant le mot \u00ab&nbsp;mort&nbsp;\u00bb. Il remarque cela et l\u2019\u00e9crit en note de bas de page, montrant qu\u2019il s\u2019est trouv\u00e9 pris au pi\u00e8ge de son propre inconscient. De la m\u00eame fa\u00e7on je m\u2019aper\u00e7ois que je tourne autour du sujet, que je reviens sur mes pas et n\u2019\u00e9voque le th\u00e8me qui nous int\u00e9resse que par la n\u00e9gative.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc dans l\u2019espace interm\u00e9diaire entre deux p\u00f4les extr\u00eames, le programme de mort qu\u2019est l\u2019euthanasie &#8211; qui fonctionne de mani\u00e8re op\u00e9ratoire &#8211; et la mort faisant partie du \u00ab&nbsp;programme&nbsp;\u00bb de la folie &#8211; plus exacte ment de la maladie psychique grave &#8211; que je voudrais situer mon propos. Si je commence \u00e0 m\u2019interroger sur le rapport qui peut exister entre la peur et la mort, la douleur et la mort &#8211; douleur physique ou psychique -, voire entre le sentiment de honte et la mort, je ne suis pas loin de la psychopathologie et en m\u00eame temps je ram\u00e8ne la mort dans la vie. La mort pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9gradation du corps ou de l\u2019esprit, voire \u00e0 une certaine image de soi-m\u00eame. Le cin\u00e9aste italien Valerio Zurlini qui avait une double vie et devait chaque jour avaler deux d\u00e9jeuners et deux d\u00eeners \u00e9tait dans un dynamique vitale qui reposait sur l\u2019alternance de deux aspects de lui-m\u00eame. Cette double vie a dur\u00e9 des ann\u00e9es et quand une des deux femmes a d\u00e9couvert l\u2019imposture et l\u2019a quitt\u00e9, il ne s\u2019en est pas remis. Il s\u2019est suicid\u00e9 en quelques ann\u00e9es en buvant de mani\u00e8re insens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la r\u00e9flexion que je propose, nous ne sommes ni dans la mise en sc\u00e8ne ni dans la mise \u00e0 mort. Nous ne sommes pas non plus dans cette sorte de jeu avec la mort qui consiste \u00e0 jouer, ni pour gagner ni pour perdre, mais pour ne pas savoir, au moment de la mise en jeu du hasard, si l\u2019on va gagner ou perdre. Nous sommes dans la mort qui permet d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019image et qui permet donc de retourner \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 et de retrouver l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de soi.<br>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on trouve les tentatives de suicide chez les jeunes &#8211; on ne peut pas dire qu\u2019il y ait un d\u00e9sir de mort, mais plut\u00f4t une caution et en m\u00eame temps un besoin. Comme on a besoin d\u2019alcool ou d\u2019une drogue, le suicidaire peut avoir besoin d\u2019annulation de la pens\u00e9e dans certains cas extr\u00eames de souffrance. Il a un grand besoin de non-\u00eatre et de suspension plus ou moins transitoire d\u2019une vie impossible. Et puis d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 l\u2019autre p\u00f4le, il y a dans un registre plus r\u00e9fl\u00e9chi &#8211; au sens de ce qui est raisonn\u00e9 -, chez certaines personnes \u00e2g\u00e9es tout particuli\u00e8rement, un vrai d\u00e9sir de mort qui peut exister comme horizon final.<br>Entre le besoin d\u2019annulation et le pur d\u00e9sir de mort il y a la mort pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019image. Il existe ainsi diff\u00e9rentes fa\u00e7ons d\u2019envisager la mort, de penser sur la mort ou autour de la mort &#8211; dans la mesure o\u00f9 il est bien difficile, comme le souligne Jank\u00e9l\u00e9vitch, de penser la mort. Les repr\u00e9sentations de la mort sont d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s diff\u00e9rentes suivant que l\u2019on se place du c\u00f4t\u00e9 du suicide ou de la fin de vie, comme si tr\u00e8s sch\u00e9matiquement d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019on choisissait, de l\u2019autre pas. Sur ce th\u00e8me pr\u00e9cis de \u00ab&nbsp;la recherche de la mort pour \u00e9chapper \u00e0 la contrainte&nbsp;\u00bb nous pouvons diff\u00e9rencier, me semble-t-il, les types de contrainte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Contrainte externe<\/h2>\n\n\n\n<p>Certains gestes mortels ne peuvent trouver leur explication dans le d\u00e9veloppement d\u2019une psychopathie majeure. Par exemple cette jeune fille qu\u2019un tr\u00e8s banal conflit de sortie vesp\u00e9rale oppose \u00e0 sa m\u00e8re. Un bruit de fen\u00eatre qui s\u2019ouvre, il est d\u00e9j\u00e0 trop tard. La petite vient de sauter du cinqui\u00e8me \u00e9tage. Geste irr\u00e9pressible d\u2019une rage aveugle. Voil\u00e0 le sujet pris au pi\u00e8ge dans une situation extr\u00eame de la vie quotidienne, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du cas de cette autre jeune fille, schizophr\u00e8ne au comble d\u2019un \u00e9tat d\u00e9lirant de possession diabolique, d\u00e9v\u00eatue et proph\u00e9tisant, qui s\u2019envole par la fen\u00eatre du quatri\u00e8me \u00e9tage, atteint le sol enti\u00e8rement nue, s\u2019y fracture gri\u00e8vement et va ensuite confier au psychiatre son \u00e9tonnement de s\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9e \u00e0 terre alors qu\u2019elle pensait s\u2019\u00e9chapper vers le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cas du suicide qui fait suite au conflit, c\u2019est la condensation entre l\u2019horloge interne et l\u2019horloge externe qui frappe&nbsp;: alors que la jeune schizophr\u00e8ne se situe dans l\u2019immanence, tout \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa pens\u00e9e, la jeune fille qui saute de rage du cinqui\u00e8me \u00e9tage est pouss\u00e9e \u00e0 faire co\u00efncider son fantasme avec la r\u00e9alit\u00e9, elle est dans la transcendance, dans une sorte de surench\u00e8re suivant un ph\u00e9nom\u00e8ne de croissance exponentielle \u00e0 partir d\u2019une situation devenue inextricable. Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9e, souvenons-nous du cas de la jeune homosexuelle, publi\u00e9 par Freud (1920) et revisit\u00e9 par Lacan en 1962-1963. \u00ab&nbsp;La jeune fille en compagnie de sa bien-aim\u00e9e croise le p\u00e8re sur le chemin de son bureau. Le p\u00e8re lui jette un regard irrit\u00e9. La sc\u00e8ne se passe alors tr\u00e8s vite. La personne aim\u00e9e, pour qui cette aventure n\u2019est sans doute qu\u2019un divertissement assez obscur, qui commence manifestement \u00e0 en avoir assez et ne veut pas s\u2019opposer \u00e0 de grandes difficult\u00e9s, dit \u00e0 la jeune fille que cela a assez dur\u00e9 et qu\u2019on s\u2019en tienne l\u00e0 d\u00e9sormais, qu\u2019elle cesse de lui envoyer des fleurs tous les jours sans compter, et de s\u2019attacher \u00e9troitement \u00e0 ses pas. L\u00e0-dessus, la fille se balance imm\u00e9diatement par-dessus un pont&nbsp;\u00bb (Lacan, 2004, p. 129-130). Freud avait parl\u00e9, \u00e0 propos de cette tentative de suicide, d\u2019un \u00ab&nbsp;accomplissement de punition&nbsp;\u00bb (<em>Straferf\u00fclung<\/em>) et d\u2019un \u00ab&nbsp;accomplissement de d\u00e9sir&nbsp;\u00bb (<em>Wunscherf\u00fclung<\/em>), \u00ab&nbsp;celui d\u2019avoir un enfant de son p\u00e8re&nbsp;\u00bb (Freud, 1920, p. 260-261). Lacan en fera d\u2019abord un \u00ab&nbsp;acte symbolique&nbsp;\u00bb (1994, p. 106) en rapport avec l\u2019accouchement (<em>nierderkommt<\/em>), avant d\u2019analyser l\u2019\u00e9v\u00e9nement comme un \u00ab&nbsp;fait de structure, en ce sens que la configuration des choses se pr\u00e9sente subitement d\u2019une fa\u00e7on telle qu\u2019est atteint un point qui ne peut en aucune fa\u00e7on \u00eatre maintenu dans la dur\u00e9e.&nbsp;\u00bb (2002, p. 114). Comme le souligne J. Allouch, \u00ab&nbsp;Lacan va \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 \u00e9lever le passage \u00e0 l\u2019acte de cette homosexuelle \u00e0 la dignit\u00e9 du paradigme. Le \u00ab&nbsp;laisser tomber&nbsp;\u00bb qu\u2019il r\u00e9alise ne serait pas une des modalit\u00e9s possibles du passage \u00e0 l\u2019acte (\u2026)&nbsp;; il serait au contraire l\u2019effraction m\u00eame de ce qui est en jeu dans quelque passage \u00e0 l\u2019acte que ce soit&nbsp;\u00bb (2002, p. 119).<br>Or, dans le cas de cette jeune fille qui se jette du cinqui\u00e8me \u00e9tage, comme dans celui de l\u2019homosexuelle de Freud, le passage \u00e0 l\u2019acte intervient comme une solution de mise en rapport, de confrontation directe, frontale, de la sortie tant convoit\u00e9e et de l\u2019imp\u00e9ratif maternel dans le premier cas, \u00ab&nbsp;du tableau de l\u2019amour (la fille courtisant sa Dame) et du regard pr\u00e9sent du p\u00e8re&nbsp;\u00bb (2002, p. 114), dans le second. Il y a, comme le dit J. Allouch, \u00ab&nbsp;n\u00e9cessit\u00e9 absolue, imp\u00e9rative, imm\u00e9diate, que cesse cette mise en rapport&nbsp;\u00bb (2002, p. 114) et nous retrouvons clairement, dans ces deux situations, la caract\u00e9ristique du rapport du sujet avec l\u2019objet <em>a<\/em> lacanien, marqu\u00e9 du signe de la perte et de la privation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Contrainte interne<\/h2>\n\n\n\n<p>Elle peut \u00eatre de nature psychique ou bien physique mais je me limiterai pour l\u2019heure \u00e0 la contrainte de nature psychique. Le cas de Julien, pour lequel la contrainte se pr\u00e9sente sous la forme d\u2019un engagement, est ici exemplaire.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Julien<\/h3>\n\n\n\n<p>Julien, fils unique dont le p\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019un cancer quelques ann\u00e9es auparavant, m\u2019est adress\u00e9 par un de nos amis communs. Il n\u2019a jamais eu de probl\u00e8mes psychologiques majeurs jusqu\u2019ici. Il a fait de brillantes \u00e9tudes et a eu r\u00e9cemment \u00e0 choisir entre deux postes prestigieux, l\u2019un en France, l\u2019autre \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Apr\u00e8s beaucoup d\u2019h\u00e9sitation il a choisi le mod\u00e8le vers lequel l\u2019avait orient\u00e9 son propre p\u00e8re, toujours tr\u00e8s exigeant \u00e0 son \u00e9gard. Il a choisi le poste \u00e0 l\u2019\u00e9tranger qui le s\u00e9parerait des siens&nbsp;: sa m\u00e8re, ses amis, sa petite amie. C\u2019est l\u00e0 que 15 jours avant le d\u00e9part, surgit tout \u00e0 coup la bouff\u00e9e d\u2019angoisse assortie d\u2019id\u00e9es noires et de troubles du sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>Compte tenu de la proximit\u00e9 des rapports entre nous &#8211; nous nous sommes d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9s dans un cadre festif -, je d\u00e9cide de le recevoir amicalement, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait pour des proches, avec l\u2019id\u00e9e de l\u2019adresser \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre apr\u00e8s l\u2019avoir \u00e9cout\u00e9. J\u2019apprends qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 contact\u00e9 un psychanalyste mais c\u2019est tr\u00e8s r\u00e9cent et le d\u00e9part approche. L\u2019angoisse se d\u00e9veloppe malgr\u00e9 la prise d\u2019anxiolytiques emprunt\u00e9s \u00e0 sa m\u00e8re. Les ruminations sont permanentes et plusieurs signes d\u00e9pressifs sont r\u00e9unis &#8211; hyperthymie douloureuse, asth\u00e9nie psychomotrice, insomnie -, c\u2019est assez pour qu\u2019un traitement antid\u00e9presseur soit prescrit. Si l\u2019on veut obtenir un tant soit peu de r\u00e9sultats sur le plan de l\u2019humeur il faut commencer le traitement tr\u00e8s rapidement, dans la mesure o\u00f9 les m\u00e9dicaments ne peuvent \u00eatre actifs qu\u2019au bout de 8 \u00e0 10 jours. La prescription est n\u00e9cessaire m\u00eame s\u2019il convient de souligner le caract\u00e8re exceptionnel de cette prescription hors cadre. Il convient de noter, \u00e0 propos des aspects transf\u00e9rentiels, que ce patient a des traits de ressemblance avec un de mes amis, mort quelques ann\u00e9es auparavant des suites d\u2019une longue maladie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je c\u00e8de \u00e0 la demande de Julien. Je dirais m\u00eame que je l\u2019anticipe puisque c\u2019est moi qui d\u00e9cide de son traitement en prenant tout de m\u00eame la pr\u00e9caution de lui dire que je ne fais qu\u2019initier le traitement en question et que par la suite il devra consulter un psychiatre, un autre psychiatre dont je pourrai lui donner le nom. Je me rends bien compte que je transgresse le cadre professionnel classique mais compte tenu du degr\u00e9 d\u2019authenticit\u00e9 des propos que tient Julien sur le suicide, je travaille dans un contexte d\u2019urgence.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense en l\u2019anticipant \u00e0 la p\u00e9riode dite pr\u00e9-suicidaire au cours de laquelle le sujet ne communique plus, se replie dans le silence et ne pense plus qu\u2019\u00e0 des faits pr\u00e9cis. Il y a alors n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une sorte de \u00ab&nbsp;groupe de protection&nbsp;\u00bb qui peut \u00eatre constitu\u00e9 de la famille, d\u2019amis mais aussi du psychologue, du psychiatre ou du m\u00e9decin traitant qui alors, d\u2019une certaine fa\u00e7on, font partie de la famille. Le th\u00e9rapeute est celui qui se trouve l\u00e0. Julien n\u2019est pas pr\u00e9cis\u00e9ment dans une p\u00e9riode de ce type puisqu\u2019il menace de se suicider. Il m\u2019en parle de fa\u00e7on explicite. Il parle aussi avec sa famille, avec des amis, mais son expression n\u2019est pas celle de quelqu\u2019un qui joue. Il anticipe d\u00e9j\u00e0 l\u2019acte avec le plus grand s\u00e9rieux comme s\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 hors de lui. La tonalit\u00e9 et l\u2019intensit\u00e9 de son propos laissant pr\u00e9juger d\u2019un possible passage \u00e0 l\u2019acte. Bien entendu, celui ou celle qui pourrait aider Julien \u00e0 ce moment l\u00e0 pourrait \u00eatre aussi un ami proche ou quelqu\u2019un de la famille mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment un des ses proches qui me l\u2019envoie. La demande de Julien est pesante mais authentique, de sorte que pour le renvoyer tout de m\u00eame \u00e0 ses proches en fin de consultation, ne serait-ce pour lui signifier que je ne suis pas tout pour lui, je suis amen\u00e9 \u00e0 m\u2019inclure de fa\u00e7on explicite dans son univers proximal tout en gardant la distance n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019initiation de la prise en charge. La prise en charge de ce patient se situe donc en marge d\u00e8s l\u2019origine. Son caract\u00e8re bancal est in\u00e9vitable, compte tenu de nos connaissances amicales communes. Par ailleurs, je ne suis pas dupe du fait que je le prends pour un autre&nbsp;: je pense \u00e0 l\u2019autre en effet, cet ami mort qui \u00e9tait pour moi comme un fr\u00e8re. C\u2019est en m\u00eame temps ce qui me soutient et puisque j\u2019ai commenc\u00e9, je ferai tout comme je l\u2019aurais fait pour l\u2019ami en question. Je laisse donc \u00e0 Julien mon num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone, en \u00e9vitant cependant de donner \u00e0 notre entrevue une connotation trop amicale qui serait dommageable au s\u00e9rieux de l\u2019entretien et de la prescription qui s\u2019en suit.<br>Me reviennent en m\u00e9moire, avec ce patient, certains extraits du s\u00e9minaire que Pierre F\u00e9dida donnait quelques mois avant sa mort. F\u00e9dida s\u2019int\u00e9ressait beaucoup au probl\u00e8me de l\u2019identification au semblable chez l\u2019analyste, voire la possibilit\u00e9 pour l\u2019analyste de \u00ab&nbsp;prendre la mesure de ce qui devient dissemblable dans le semblable&nbsp;\u00bb (F\u00e9dida, 2007, p. 30), et pour ce faire \u00eatre suffisamment cliv\u00e9. \u00ab&nbsp;\u00catre psychanalyste, c\u2019est pouvoir \u00eatre constamment cliv\u00e9&nbsp;\u00bb (Fedida, 2007, p. 42). Il est \u00e9videmment plus difficile de se laisser librement cliv\u00e9 soi-m\u00eame lorsque certains \u00e9v\u00e9nements personnels viennent parasiter l\u2019\u00e9coute &#8211; je dis l\u2019\u00e9coute, pas la compr\u00e9hension, car c\u2019est l\u2019\u00e9coute qui est importante &#8211; mais nous pouvons aussi consid\u00e9rer \u00e0 l\u2019inverse que si nous nous sentons concern\u00e9s personnellement jusqu\u2019\u00e0 un certain point, nous pouvons nous identifier plus facilement \u00e0 la souffrance d\u2019un patient d\u00e9prim\u00e9 et \u00eatre plus sensible aux changements de temps qui g\u00e9n\u00e8rent le danger &#8211; par exemple les changements o\u00f9 les sujets ne b\u00e9n\u00e9ficient plus de la reconnaissance d\u2019autrui, ou \u00e0 l\u2019inverse les changements qui font que le sujet peut craindre de dispara\u00eetre d\u2019un univers jusqu\u2019ici tr\u00e8s prot\u00e9g\u00e9 comme dans le cas de Julien. Il faut s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019apparence, estimait F\u00e9dida, car ce qui compte en priorit\u00e9 dans le rapport humain, c\u2019est l\u2019apparence, \u00ab&nbsp;l\u2019apparence qui restitue le semblable&nbsp;\u00bb (F\u00e9dida, 2007, p. 31).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Anne<\/h3>\n\n\n\n<p>Le cas d\u2019Anne est tr\u00e8s diff\u00e9rent de celui de Julien mais d\u2019une autre mani\u00e8re l\u2019apparence compte beaucoup chez cette personne, qui elle aussi se trouve en situation de contrainte du fait d\u2019un processus d\u2019identification ali\u00e9nante \u00e0 son propre p\u00e8re. Anne se situe dans une vision circulaire du temps depuis l\u2019assassinat de son p\u00e8re, six ans avant notre rencontre. Elle a peur de tout, semble \u00e9gar\u00e9e, se sentant souvent seule perdue, confondant les jours et les dates. Elle a parfois l\u2019impression de ne plus exister, se sent \u00ab&nbsp;comme morte&nbsp;\u00bb tout en se pr\u00e9sentant dans la vie \u00ab&nbsp;comme si de rien n\u2019\u00e9tait&nbsp;\u00bb. Elle est dans une conduite de \u00ab&nbsp;survie quotidienne&nbsp;\u00bb lorsque je la rencontre. La mort du p\u00e8re, infirmier psychiatrique qui s\u2019est fait assassiner par un de ses malades, a provoqu\u00e9 chez elle la cristallisation d\u2019une situation de survie m\u00eame si Anne menait d\u00e9j\u00e0 une existence tr\u00e8s retir\u00e9e avant la mort de son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Va appara\u00eetre tr\u00e8s vite dans la cure de ma patiente son ambivalence vis-\u00e0-vis de ce p\u00e8re relativement violent qui lui a toujours fait peur&nbsp;; et si le traumatisme li\u00e9 au meurtre du p\u00e8re est mis au premier plan lorsque je rencontre Anne pour la premi\u00e8re fois, il est manifestement le r\u00e9sultat de plusieurs chocs survenus pendant son enfance, bien qu\u2019elle fasse comme si tout cela \u00e9tait tr\u00e8s loin dans le temps donc de peu d\u2019importance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui frappe dans ce qu\u2019elle raconte de sa vie quotidienne &#8211; et que je retrouverai dans le cadre du transfert &#8211; c\u2019est la mani\u00e8re dont elle s\u2019efface&nbsp;; c\u2019est l\u2019\u00e9tat tr\u00e8s pr\u00e9caire dans lequel elle se trouve r\u00e9guli\u00e8rement, par exemple lorsqu\u2019elle me raconte, \u00e0 un moment particulier de son parcours analytique, qu\u2019il lui arrive souvent de passer tr\u00e8s pr\u00e8s des voitures pour v\u00e9rifier si le conducteur va la voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Anne est contrainte par le danger qu\u2019elle per\u00e7oit en permanence autour d\u2019elle. En proie \u00e0 la crainte de ne plus \u00eatre vue, c\u2019est comme si elle d\u00e9collait une partie d\u2019elle-m\u00eame, comme si elle se d\u00e9doublait pour voir ou pour s\u2019isoler. L\u2019impression tout \u00e0 coup de ne plus exister, de dispara\u00eetre, provoque chez elle l\u2019id\u00e9e de mourir pour qu\u2019on la voit de nouveau. Pour \u00e9chapper \u00e0 la relation ali\u00e9nante qu\u2019elle entretient avec son p\u00e8re disparu elle se met en danger, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle se rapproche elle-m\u00eame de la disparition d\u00e9finitive.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">G\u00e9rard<\/h3>\n\n\n\n<p>Le cas de G\u00e9rard enfin, qui va se trouver pouss\u00e9 \u00e0 agir par des sentiments de honte, met bien en lumi\u00e8re l\u2019incoercibilit\u00e9 de la pulsion. Je re\u00e7ois G\u00e9rard \u00e0 la suite d\u2019une garde \u00e0 vue que lui a valu le fait de s\u2019exhiber devant des adolescents, une pratique qui a commenc\u00e9 quatre ans auparavant, l\u2019ann\u00e9e du d\u00e9c\u00e8s de son p\u00e8re. Une pratique assez ponctuelle cependant, car il semble avoir dans l\u2019ensemble une vie relativement rang\u00e9e et harmonieuse, tant du point vue affectif que du point de vue professionnel et social. Il vit en couple depuis plusieurs ann\u00e9es avec un homme de son \u00e2ge. Il semble assez heureux et n\u2019a pas de relations sexuelles ni sentimentales particuli\u00e8res en dehors du couple. Sur le plan professionnel il occupe un poste de responsabilit\u00e9 qui le satisfait pleinement. Il a des amis.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9rard parle facilement&nbsp;; il est intelligent et plein d\u2019humour. Il ne semble pas particuli\u00e8re ment d\u00e9structur\u00e9 ni \u00ab&nbsp;fonctionner&nbsp;\u00bb sur un mode pervers. La seule difficult\u00e9 qu\u2019il pr\u00e9sente dans la vie semble \u00eatre li\u00e9e \u00e0 ces moments d\u2019exhibition, plus pr\u00e9cis\u00e9ment ceux o\u00f9 il se fait surprendre. Il sombre alors rapidement dans un \u00e9tat de d\u00e9pression anxieuse qui remet totale ment en cause son existence m\u00eame. Il a connu un d\u00e9but d\u2019existence difficile du fait d\u2019une maladie grave \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quatre ans qui le prive de sa m\u00e8re pendant plusieurs mois&nbsp;; il vit ensuite une blessure narcissique importante \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 18 ans lorsqu\u2019il doit renoncer, en raison d\u2019une d\u00e9ficience sur le plan visuel, \u00e0 devenir pilote de course comme son p\u00e8re, pilote d\u2019essai dans une grande industrie automobile. Rien de plus mais une d\u00e9ficience qui va devenir pourtant signifiante. Il a le souvenir d\u2019une enfance plut\u00f4t heureuse. Il a fait ensuite de brillantes \u00e9tudes m\u00eame s\u2019il n\u2019a jamais obtenu beaucoup de gratifications en retour de la part de ses deux parents. Il admirait beaucoup son p\u00e8re mais celui-ci, parce qu\u2019il buvait, \u00e9tait parfois relativement violent, surtout vis-\u00e0-vis de la m\u00e8re, une femme que G\u00e9rard d\u00e9crit plut\u00f4t comme soumise et dont il a toujours recherch\u00e9 en vain l\u2019affection avant de se rendre compte, tr\u00e8s tard, qu\u2019elle \u00e9tait surtout profond\u00e9ment d\u00e9pressive (elle est morte un an avant ma premi\u00e8re rencontre avec G\u00e9rard). Il appara\u00eet peu \u00e0 peu, durant sa cure, que G\u00e9rard remet en jeu, par ses conduites d\u2019exhibition, le handicap visuel qui l\u2019emp\u00eacha de surmonter le p\u00e8re. Une composante masochiste, au sens o\u00f9 le masochisme, comme le dit Jean Laplanche (1997), \u00ab&nbsp;inaugure la sexualit\u00e9, la pulsion sexuelle dans le sujet&nbsp;\u00bb, appara\u00eet de fa\u00e7on manifeste dans les propos que rapporte G\u00e9rard&nbsp;: il aime les gar\u00e7ons qui n\u2019ont pas froid aux yeux, devant lesquels il s\u2019offre en proie, en victime &#8211; il se souvient d\u2019ailleurs qu\u2019il aimait bien les bizutages des \u00e9coles par lesquelles il passait -, mais en r\u00e9alit\u00e9 le processus se r\u00e9v\u00e8le plus complexe&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n\u2019agresse pas l\u2019autre, c\u2019est lui qui m\u2019agresse\u2026 en r\u00e9alit\u00e9, je lui demande implicitement de m\u2019agresser.&nbsp;\u00bb G\u00e9rard va volontiers \u00e0 la recherche du danger, des menaces au couteau ou \u00e0 la barre de fer. L\u2019excitation supr\u00eame vient de la menace d\u2019ex\u00e9cution, m\u00eame s\u2019il ne la recherche pas pr\u00e9cis\u00e9ment, comme il tient \u00e0 me le pr\u00e9ciser&nbsp;: au contraire, elle l\u2019effraie et le pr\u00e9cipite dans la fuite.<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, de fa\u00e7on manifeste, une certaine atmosph\u00e8re du jeu \u2013 \u00ab&nbsp;Je leur apporte le jeu tandis qu\u2019ils m\u2019offrent d\u2019\u00eatre vu&nbsp;\u00bb- et aussi la dimension de moquerie, de ridicule participant de l\u2019action. Le caract\u00e8re incongru du ph\u00e9nom\u00e8ne est tr\u00e8s important. G\u00e9rard m\u2019explique que, parfois, il fait semblant d\u2019avoir bu &#8211; ce qui n\u2019est pas sans rappeler les exc\u00e8s de boisson de son p\u00e8re -, et attire les adolescents en faisant le clown. \u00ab&nbsp;D\u00e9clencher le rire&nbsp;\u00bb est fondamental, et il se souvient tout \u00e0 coup en s\u00e9ance que le rire \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019arme qu\u2019il utilisait pour se d\u00e9fendre devant ce p\u00e8re redout\u00e9 autant qu\u2019admir\u00e9. \u00ab&nbsp;Mon p\u00e8re \u00e9tait fier de mes b\u00eatises&nbsp;\u00bb, me dit-il, et je remarque qu\u2019il utilise ici le m\u00eame terme que celui avec lequel il d\u00e9signe son comportement exhibitionniste, ces b\u00eatises de l\u2019enfance et de l\u2019adolescence, comme de rapporter \u00e0 sa m\u00e8re des petits animaux du jardin, ce qui ne manquait jamais de provoquer le rire de ses parents, surtout de son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychoth\u00e9rapie est en cours depuis plus d\u2019un an lorsque G\u00e9rard, qui ne s\u2019exhibe plus dans la nature depuis maintenant plusieurs mois, r\u00e9pond \u00e0 l\u2019annonce d\u2019un photographe amateur. Il m\u2019explique qu\u2019il \u00e9prouve, \u00e0 poser pour lui, le m\u00eame plaisir que lors des exhibitions d\u2019antan et me parle alors de fa\u00e7on plus distanc\u00e9e du plaisir qu\u2019il avait \u00e0 recevoir des ordres de ces adolescents en mal de d\u00e9couvertes sexuelles&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019\u00e9taient eux qui parlaient et j\u2019aimais qu\u2019ils r\u00e9p\u00e8tent les ordres.&nbsp;\u00bb Alors que, plusieurs mois durant pendant la cure, le probl\u00e8me du regard restait au premier plan, G\u00e9rard r\u00e9introduit la parole. Je profite de cette nouvelle configuration pour souligner \u00e0 mon patient que s\u2019il excitait le regard des adolescents, c\u2019\u00e9tait, de son c\u00f4t\u00e9, par l\u2019ou\u00efe qu\u2019il se trouve excit\u00e9. \u00ab&nbsp;Mais s\u2019ils me traitaient de p\u00e9d\u00e9, rajoute-t-il, je rectifiais&nbsp;: exhibitionniste&nbsp;! et s\u2019ils me traitaient de sadique, je fuyais.&nbsp;\u00bb Je remarque seulement apr\u00e8s coup, qu\u2019en parlant d\u2019audition avec l\u2019id\u00e9e consciente d\u2019introduire un tiers dans la relation particuli\u00e8re qu\u2019il me d\u00e9crit entre lui et ceux qui l\u2019observent, je laisse inconsciemment de c\u00f4t\u00e9 ce qui est vu, comme pour m\u2019inclure moi-m\u00eame dans son sc\u00e9nario, comme pour signifier qu\u2019ici c\u2019est moi, pr\u00e9cis\u00e9ment, qui l\u2019\u00e9coute.<\/p>\n\n\n\n<p>Les ordres des adolescents le conduisent \u00e0 associer la masturbation, composante importante de ses exhibitions, et le fait qu\u2019il se fait finalement toujours voir \u00ab&nbsp;par morceaux&nbsp;\u00bb. Suit alors une phase au cours de laquelle G\u00e9rard semble se d\u00e9battre \u00e0 propos de ce qu\u2019il semble percevoir, de l\u2019ext\u00e9rieur de lui-m\u00eame, comme ce qui constituerait son seul sympt\u00f4me dans la vie. Il se demande si c\u2019est une maladie. Il semble parfois d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;venir ici m\u2019oblige \u00e0 voir les cons\u00e9quences de mes actes&nbsp;\u00bb. Et voil\u00e0 qu\u2019il dit se sentir, face \u00e0 moi, comme s\u2019il \u00e9tait nu&nbsp;: \u00ab&nbsp;nu comme le mod\u00e8le du peintre&nbsp;\u00bb pr\u00e9cise-t-il. Pendant deux mois il arrive aux s\u00e9ances comme un petit gar\u00e7on, \u00e9pie le moindre de mes mouvements. Quand je lui propose de commencer la s\u00e9ance il devient tout \u00e0 coup tr\u00e8s s\u00e9rieux. Le travail porte d\u2019une part sur sa propension \u00e0 la honte et sur son attirance pour les gens dont on se moque et qui pr\u00e9sentent une difformit\u00e9. Il raconte l\u2019histoire de cette grosse vendeuse de Franprix qu\u2019il fait rire&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e7a me fait plaisir de lui faire plaisir.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Me vient alors une id\u00e9e, que j\u2019exprime \u00e0 mon patient sous la forme d\u2019une question et d\u2019une fa\u00e7on relativement distanc\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;est-ce que le rire ou la moquerie ne peut venir compenser l\u2019exhibition de quelque chose dont l\u2019autre, face \u00e0 vous pourrait manquer&nbsp;?&nbsp;\u00bb Cette formulation compliqu\u00e9e, qui vise \u00e0 recomposer en le transposant ce que disait G\u00e9rard \u00e0 propos du jeu, a pour effet de brouiller les pistes. Il corrige aussit\u00f4t mes propos en disant qu\u2019il ne cherche certainement pas, dans ses exhibitions, \u00e0 provoquer la piti\u00e9 de l\u2019autre \u00e0 son \u00e9gard&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si j\u2019avais des adultes face \u00e0 moi, alors oui, me dit-il, j\u2019inspirerais la piti\u00e9\u2026 l\u2019id\u00e9e est plut\u00f4t de r\u00e9v\u00e9ler, voire de cr\u00e9er, un fantasme chez ces adolescents.&nbsp;\u00bb Le terme de \u00ab&nbsp;piti\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e9tant celui qu\u2019il avait utilis\u00e9 pour parler de ce qu\u2019il avait \u00e9prouv\u00e9 au moment de la mort de son p\u00e8re, je d\u00e9duis de sa r\u00e9plique que ce sentiment est sans doute central dans ses exhibitions. Il semble l\u00e0 se porter au c\u0153ur de l\u2019analyse car c\u2019est manifeste ment sur moi que G\u00e9rard porte ce jugement, m\u2019installant en lieu et place du p\u00e8re s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout se passe alors comme si G\u00e9rard \u00e9tait soudain capable de lire \u00e0 travers moi le sentiment qui pr\u00e9cis\u00e9ment me traversait et que j\u2019avais l\u2019intention de cacher, car en le devan\u00e7ant sur un autre versant j\u2019\u00e9prouvais d\u00e9j\u00e0 une certaine honte \u00e0 prendre piti\u00e9 de lui. En un tournemain il parvient \u00e0 se d\u00e9barrasser de la piti\u00e9 et de la honte en me les faisant \u00e9prouver \u00e0 sa place. Il le rep\u00e8re maintenant \u00e0 travers moi mais pour s\u2019en d\u00e9fausser. Il y a une sorte d\u2019oscillation, dont je suis la figure dans le transfert, entre deux positions intol\u00e9rables&nbsp;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 avoir piti\u00e9 du p\u00e8re, et ce n\u2019est pas possible, de l\u2019autre rivaliser avec lui ce qui n\u2019est pas possible non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est deux mois plus tard, dans le moment d\u2019incertitude, qu\u2019il interrompt le travail avec moi, estimant qu\u2019il ne s\u2019est plus exhib\u00e9 depuis plus d\u2019un an, qu\u2019il a l\u2019impression de ma\u00eetriser davantage ses pulsions et se sent suffisamment fort pour contr\u00f4ler ses conduites. Je lui signifie simplement, \u00e0 la derni\u00e8re s\u00e9ance, que nous sommes \u00e0 une \u00e9tape. Je fais remarquer incidemment qu\u2019il s\u2019est toujours montr\u00e9 r\u00e9ticent \u00e0 passer sur le divan &#8211; je l\u2019ai toujours re\u00e7u en face \u00e0 face &#8211; et qu\u2019il ne lui a pas toujours \u00e9t\u00e9 facile en paroles de se d\u00e9tacher de ce qu\u2019il a pr\u00e9sent\u00e9 d\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance comme son sympt\u00f4me. Cinq ans plus tard, j\u2019apprends que si pendant les ann\u00e9es qui ont suivi sa psychoth\u00e9rapie il ne s\u2019est plus exhib\u00e9, semble-t-il, peu apr\u00e8s sa nomination \u00e0 un poste tr\u00e8s important qui le mettait, \u00e0 son insu, en situation d\u2019exercer une position paternelle, le sympt\u00f4me est r\u00e9apparu brusquement en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019angoisse. G\u00e9rard s\u2019est fait surprendre par la police. De peur de devoir repasser au tribunal il s\u2019est jet\u00e9 d\u2019un pont qui surplombe l\u2019autoroute.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque, entre les murs d\u2019un service parisien de post-r\u00e9animation, mon premier contact professionnel avec la maladie mentale <em>via<\/em> la question du suicide orientait mes lectures de l\u2019\u00e9poque du c\u00f4t\u00e9 des antipsychiatres David Cooper et Ronald Laing tandis que se produisait parall\u00e8lement au th\u00e9\u00e2tre Renaud-Barrault la pi\u00e8ce <em>Equus<\/em> o\u00f9 Fran\u00e7ois Perrier jouait le psychiatre tent\u00e9 par la passion, je restais d\u00e9j\u00e0 circonspect devant la tentation de relativiser le caract\u00e8re ali\u00e9nant de la d\u00e9marche suicidaire. Si les tentatives de suicide qui m\u2019\u00e9taient relat\u00e9es dans l\u2019apr\u00e8s-coup par les patients que je recevais ou au chevet desquels je me rendais ne pr\u00e9sentaient pas toujours de prime abord un caract\u00e8re dramatique, je ne pouvais pas ne pas penser \u00e0 l\u2019acte qui avait \u00e9t\u00e9 manqu\u00e9, \u00e0 celui ou celle \u00e0 qui il s\u2019\u00e9tait adress\u00e9, \u00e0 ce qui avait pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9paration de cet acte ainsi qu\u2019\u00e0 ce qui \u00e9tait susceptible de remettre en marche le processus qui avait conduit \u00e0 la tentative de suicide. J\u2019\u00e9cartais fermement toute id\u00e9e de libert\u00e9 \u00e0 propos du suicide. Je convoquais davantage le caract\u00e8re \u00e9minemment tragique et toujours \u00e9nigmatique du suicide av\u00e9r\u00e9 d\u2019une part, la place de l\u2019autre d\u2019autre part, en consid\u00e9rant le suicide de fa\u00e7on tr\u00e8s pragmatique comme la faillite d\u2019un rapport au monde et aux autres. A l\u2019annonce du suicide de G\u00e9rard, cinq ans plus tard, j\u2019ai tout d\u2019abord cherch\u00e9 \u00e0 rapprocher son acte de sa structure psychique potentielle, pensant tout particuli\u00e8rement, dans le cadre des situations extr\u00eames, au suicide exemplaire du m\u00e9lancolique et \u00e0 la place que ce dernier r\u00e9serve \u00e0 l\u2019autre, lorsqu\u2019il se suicide.<\/p>\n\n\n\n<p>La question de la m\u00e9lancolie me venait en t\u00eate \u00e0 propos de ce patient autour du probl\u00e8me de la honte, l\u2019acte purificatoire quasi mystique du m\u00e9lancolique qui, par le suicide, \u00ab&nbsp;se nettoie et nettoie le monde dont il s\u2019estime de fa\u00e7on m\u00e9galomaniaque responsable&nbsp;\u00bb (Dessuant, 1995, p. 13). Je n\u2019\u00e9tais pas satisfait pour autant de ce simple diagnostic. G\u00e9rard avait certainement \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 \u00e0 se suicider par des sentiments de honte mais il ne m\u2019avait pas sembl\u00e9 pr\u00e9senter pour autant les traits de personnalit\u00e9 caract\u00e9ristiques du registre m\u00e9lancolique. Ce qui en revanche continuait \u00e0 me laisser perplexe, c\u2019\u00e9tait l\u2019exc\u00e8s de sens qu\u2019il avait toujours paru donner \u00e0 ses actes (\u00e9l\u00e9ment que l\u2019on retrouve dans la probl\u00e9matique m\u00e9lancolique), ou plus exactement l\u2019inversion de sens qu\u2019il semblait leur attribuer&nbsp;: je pensais pr\u00e9cis\u00e9ment au mouvement qui consiste \u00e0 se retourner, \u00e0 se d\u00e9tourner subrepticement du sentiment de vide et de passivit\u00e9 pour aller plus franchement du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019activit\u00e9 auto-agressive, un mouvement qui n\u2019est cependant pas l\u2019apanage exclusif du m\u00e9lancolique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mouvement de retournement qui semble caract\u00e9riser toute conduite suicidaire n\u2019int\u00e9resse pas seulement la pr\u00e9vention de ces conduites. C\u2019est un processus que l\u2019on retrouve dans d\u2019autres situations, tels certains actes de violence vis-\u00e0-vis d\u2019autrui. C\u2019est non seulement le passage d\u2019un \u00e9tat \u00e0 un autre mais parall\u00e8lement le passage d\u2019un temps \u00e0 un autre. La d\u00e9structuration \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la tentative de suicide touche aussi le temps, que l\u2019on consid\u00e8re la tentative de suicide comme un v\u00e9ritable moment psychotique ou au contraire comme un essai de sortie de l\u2019espace maternel dont le sujet a du mal \u00e0 se diff\u00e9rencier. Par ailleurs, il y a selon moi une analogie entre ce mouvement de retournement et la notion de \u00ab&nbsp;point de capiton&nbsp;\u00bb utilis\u00e9e par Lacan pour montrer que le discours est un leurre au regard de la compr\u00e9hension interhumaine et \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la v\u00e9rit\u00e9 (1981, p. 293-306). L\u2019acte suicidaire peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un point d\u2019articulation et de s\u00e9paration entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le sujet de la pens\u00e9e et du symbolisme social, de l\u2019autre le sujet du discours inconscient. L\u2019acte suicidaire unit en m\u00eame temps qu\u2019il s\u00e9pare. Il se rapproche du \u00ab&nbsp;travail du r\u00eave&nbsp;\u00bb dans la mesure o\u00f9 il condense autant qu\u2019il d\u00e9place, mettant au premier plan une image qu\u2019il donne \u00e0 voir. C\u2019est en situation de sursis que G\u00e9rard est venu me voir. Capt\u00e9 par l\u2019image id\u00e9alis\u00e9e de son p\u00e8re, il cherchait \u00e0 s\u2019en constituer prisonnier en m\u00eame temps qu\u2019il le redoutait plus que tout. Dans un moment de surinvestissement narcissique il a pu croire qu\u2019il pouvait terrasser cette image du p\u00e8re. La suspension de sa cure le privait d\u2019un \u00e9tayage suffisant sur l\u2019analyste pour se prot\u00e9ger des risques de se remettre en situation de danger.<\/p>\n\n\n\n<p>Julien, Anne et G\u00e9rard ont en commun le fait qu\u2019il sont pouss\u00e9s \u00e0 agir faute de parvenir \u00e0 se prot\u00e9ger suffisamment de l\u2019exc\u00e8s d\u2019excitation qu\u2019apporte la vie quand elle tend \u00e0 s\u2019inscrire dans la continuit\u00e9 des disparus. Car, en m\u00eame temps que s\u2019effectue malgr\u00e9 soi cette transmission du mort au vivant, c\u2019est-\u00e0-dire que certains \u00e9l\u00e9ments de la volont\u00e9 du mort ou de son \u00eatre pass\u00e9 tendent \u00e0 se r\u00e9incarner, le mort tend \u00e0 dispara\u00eetre une seconde fois.<br>Revenons \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la pens\u00e9e freudienne entre <em>Totem et tabou<\/em> et <em>L\u2019homme Mo\u00efse et la religion monoth\u00e9iste<\/em>. Comme le souligne Roland Gori qui compare le texte de 1912 et celui de 1939, \u00ab\u00a0alors que <em>Totem et tabou<\/em> part du toucher et de son interdit\u00a0\u00bb et que Freud insiste sur \u00ab\u00a0la primaut\u00e9 de l\u2019acte\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le <em>Mo\u00efse<\/em> commence par une interrogation sur le nom et sur sa capacit\u00e9 \u00e0 faire preuve de la construction freudienne.\u00a0\u00bb L\u2019accent est mis sur la pr\u00e9valence de la trace. \u00ab\u00a0Le p\u00e8re mort, que le Mo\u00efse restaure dans ses droits, n\u2019est plus identique \u00e0 celui de <em>Totem et tabou<\/em>. Il faut maintenant au moins deux meurtres, deux sc\u00e8nes, deux repr\u00e9sentations, et un effet d\u2019apr\u00e8s-coup.\u00a0\u00bb C\u2019est bien d\u2019un \u00ab\u00a0autre p\u00e8re mort, un autre parricide que celui du p\u00e8re primitif\u00a0\u00bb dont il est ici question. Ce \u00ab\u00a0meurtre d\u2019un meurtre, plus qu\u2019une d\u00e9sacralisation\u00a0\u00bb, constitue \u00ab\u00a0l\u2019op\u00e9ration de reconnaissance de l\u2019autre mort, et de ses effets au c\u0153ur du psychisme, l\u00e0 o\u00f9 vient se d\u00e9poser l\u2019appellation signifiante.\u00a0\u00bb<br>Dans les trois cas relat\u00e9s c\u2019est la question de la trace et le redoublement de la mort qui sont en jeu, faisant figure de contrainte interne dans des situations qui, comme on l\u2019aura compris, ne s\u2019inscrivent pas du c\u00f4t\u00e9 de la psychose (m\u00eame si les \u00e9tats de d\u00e9tresse dont il est fait mention peuvent avoir des cons\u00e9quences dramatiques puisque l\u2019une d\u2019elle aboutit au suicide). Nous sommes dans des probl\u00e9matiques oedipiennes manifestes mais le probl\u00e8me de l\u2019exposition au danger est pr\u00e9sent chez chaque sujet. D\u2019une mani\u00e8re \u00e9vidente chez G\u00e9rard qui s\u2019exhibe et va recourir au geste d\u00e9finitif \u00e0 un moment o\u00f9 il se trouve particuli\u00e8rement expos\u00e9 sur le plan professionnel et conduit \u00e0 occuper symboliquement la place du p\u00e8re. D\u2019une autre fa\u00e7on chez Anne qui, depuis la mort de son p\u00e8re, poursuit son existence en faisant varier sur elle, l\u2019ombre et la lumi\u00e8re. Quant \u00e0 Julien, promis \u00e0 la lumi\u00e8re et au succ\u00e8s, le voil\u00e0 qui recule face \u00e0 la d\u00e9cision qu\u2019il a prise de suivre la voie trac\u00e9e par le p\u00e8re. Tous les trois cherchent \u00e0 fuir la lumi\u00e8re apr\u00e8s l\u2019avoir recherch\u00e9e. Leurs vies sont guid\u00e9es par le d\u00e9sir de jouissance mais aussi inspir\u00e9es par le d\u00e9sir de mort et ces trois situations montrent bien que \u00ab\u00a0l\u2019apparition est au centre de la question du deuil articul\u00e9 aux formes des fant\u00f4mes\u00a0\u00bb, comme le souligne L. Laufer (2004, p. 22), dans la mesure o\u00f9 \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019horizon du regard de l\u2019endeuill\u00e9 se pose, se dresse, se d\u00e9voile et appara\u00eet autant qu\u2019elle dispara\u00eet l\u2019incontournable question\u00a0: que me veut le mort\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Allouch J., 2002, \u00ab\u00a0Freud embringu\u00e9 dans l\u2019homosexualit\u00e9 f\u00e9minine\u00a0\u00bb in <em>Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes<\/em> n\u00b0 65 \u00ab\u00a0Les homosexualit\u00e9s aujourd\u2019hui\u00a0: un d\u00e9fi pour la psychanalyse\u00a0?\u00a0\u00bb, pp. 105-130.<\/p>\n<p>Dessuant P., 1995, \u00ab\u00a0Le suicide dans la m\u00e9lancolie\u00a0\u00bb, <em>Psychiatrie Fran\u00e7aise,<\/em> XXVI, 2, pp. 12-22.<\/p>\n<p>Gori R., 1996, <em>La preuve par la parole<\/em>, Paris, PUF<\/p>\n<p>F\u00e9dida P. et al., 2007, <em>Humain\/d\u00e9shumain \u2013 Pierre F\u00e9dida, la parole de l\u2019\u0153uvre<\/em>, Paris, PUF<\/p>\n<p>Freud S., 1920, \u00ab\u00a0Sur la psychogen\u00e8se d\u2019un cas d\u2019homosexualit\u00e9 f\u00e9minine\u00a0\u00bb, trad. de l\u2019allemand sous la direction de Jean Laplanche, dans <em>N\u00e9vrose, psychose et perversion<\/em>, Paris PUF, 1973<\/p>\n<p>Laplanche J., 1997, <em>Le primat de l\u2019autre en psychanalyse<\/em>, Paris, Champs Flammarion.<\/p>\n<p>Lacan J., 1981, <em>S\u00e9minaire Livre III, Les psychoses<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n<p>Lacan J., 1994, <em>S\u00e9minaire Livre IV, La relation d\u2019objet<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n<p>Lacan J., 2004, <em>Le s\u00e9minaire livre X, L\u2019angoisse<\/em>, Paris, Seuil. S\u00e9ance du 16 janvier 1963<\/p>\n<p>Laplanche J., <em>L\u2019autre en psychanalyse<\/em>, Paris, Champs Flammarion.<\/p>\n<p>Laufer L., 2004, \u00ab\u00a0\u00ab Les figures transf\u00e9rentielles\u00a0\u00bb ou que me veut le mort\u00a0?\u00a0\u00bb \u00bb in <em>Champ psychosomatique.<\/em> \u00ab\u00a0Les vivants et les morts\u00a0\u00bb., pp. 19-37.<\/p>\n<p>Valabrega J.P., 1991, \u00ab\u00a0Repr\u00e9sentations de mort\u00a0\u00bb, in <em>Topique<\/em> n\u00b048, pp. 165-205.<\/p><div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10748?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vais aborder le probl\u00e8me de la mort sous un angle qui n\u2019est pas celui de la mort de l\u2019autre, mais plut\u00f4t celui du sujet lui-m\u00eame en situation de souffrance physique extr\u00eame ou de souffrance psychique en rapport avec l\u2019image&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[],"auteur":[1929],"dossier":[],"mode":[61],"revue":[956],"type_article":[453],"check":[2023],"class_list":["post-10748","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","auteur-francois-pommier","mode-gratuit","revue-956","type_article-recherche","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10748","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10748"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10748\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16658,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10748\/revisions\/16658"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10748"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10748"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10748"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10748"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10748"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10748"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10748"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10748"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10748"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}