{"id":10436,"date":"2021-08-22T07:32:03","date_gmt":"2021-08-22T05:32:03","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-temps-de-la-regression-la-regression-est-affaire-de-temps-mais-elle-lignore-2\/"},"modified":"2021-09-17T22:47:54","modified_gmt":"2021-09-17T20:47:54","slug":"le-temps-de-la-regression-la-regression-est-affaire-de-temps-mais-elle-lignore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-temps-de-la-regression-la-regression-est-affaire-de-temps-mais-elle-lignore\/","title":{"rendered":"Le temps de la r\u00e9gression. La r\u00e9gression est affaire de temps, mais elle l\u2019ignore."},"content":{"rendered":"\n<p>Elle en est convaincue, l\u2019homme qu\u2019elle fr\u00e9quente en ce moment voit une autre femme, peut-\u00eatre m\u00eame plusieurs. Elle n\u2019a plus confiance, elle se sent trahie. \u00ab&nbsp;Vous, au moins, vous ne m\u2019avez pas menti, me dit-elle&#8230; j\u2019ai toujours su que vous aviez d\u2019autres patientes que moi.&nbsp;\u00bb Cela dit sans sourciller, ni m\u00eame sourire&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas si fr\u00e9quent que la psychanalyse soit \u00e0 ce point en ad\u00e9quation avec elle-m\u00eame, quand le transfert <em>actualise<\/em> presque sans nuance, sans \u00e9cart une situation de la vie psychique. On ne peut tuer son p\u00e8re qu\u2019<em>in praesentia<\/em>. L\u2019exemple ne vient \u00e9videmment pas \u00e0 Freud par hasard, il a pour ce d\u00e9sir-l\u00e0 une sympathie \u00e9lective. Reste que la formule vaut pour toute formation de l\u2019inconscient, quelle qu\u2019elle soit, aussi bien d\u00e9sir, sympt\u00f4me que m\u00e9canisme de d\u00e9fense&nbsp;: ce n\u2019est qu\u2019au pr\u00e9sent que le pr\u00e9sent de l\u2019inconscient, celui qui ignore le temps, le temps pass\u00e9 comme le temps \u00e0 venir, ce n\u2019est qu\u2019en <em>se r\u00e9alisant<\/em> que l\u2019inconscient s\u2019offre \u00e0 l\u2019analyse. S\u2019offrir \u00e0 la compr\u00e9hension, il a bien des mani\u00e8res de s\u2019y pr\u00eater, mais s\u2019offrir \u00e0 l\u2019analyse, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 cette d\u00e9composition-d\u00e9liaison qui rend aux atomes un peu de libert\u00e9, une libert\u00e9 qui permet au mieux \u00e0 la mol\u00e9cule de se recomposer autrement, cette offre-l\u00e0 n\u2019est pas r\u00e9alisable hors cette r\u00e9gression qu\u2019est <em>l\u2019acte<\/em> du transfert. On l\u2019entend imm\u00e9diatement, ce mot \u00ab&nbsp;r\u00e9gression&nbsp;\u00bb est un pi\u00e8ge, qui signifie un retour en arri\u00e8re. Or il n\u2019y a pas de r\u00e9gression pour celui qui r\u00e9gresse, il y a au contraire la plus dense, la plus inexorable des actualit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire de la psychanalyse conna\u00eet un moment privil\u00e9gi\u00e9 pour illustrer les enjeux th\u00e9oriques et pratiques de la r\u00e9gression. Selon la fa\u00e7on dont on pose la question, et qu\u2019on y r\u00e9pond, c\u2019est la psychanalyse elle-m\u00eame qui \u00e9clate en conceptions h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Nous sommes en 1954, 1955. Des textes qui font \u00ab&nbsp;\u00e9v\u00e9nement&nbsp;\u00bb en psychanalyse, il y en a peu, et in\u00e9vitablement de moins en moins au fil du temps. Mais c\u2019est le cas de la conf\u00e9rence de Winnicott en 1954 intitul\u00e9e&nbsp;: <em>Les aspects m\u00e9tapsychologiques et cliniques de la r\u00e9gression au sein de la situation analytique<\/em><sup>1<\/sup>. 1955, c\u2019est de ce c\u00f4t\u00e9-ci de la Manche, au s\u00e9minaire de Lacan, la s\u00e9ance du 2 f\u00e9vrier. Lacan dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voyons-nous jamais quelqu\u2019un, un adulte, r\u00e9gresser vraiment, revenir \u00e0 l\u2019\u00e9tat de petit enfant, se mettre \u00e0 vagir&nbsp;? <em>La r\u00e9gression n\u2019existe pas<\/em>. C\u2019est un sympt\u00f4me qui doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme tel. Il y a une r\u00e9gression sur le plan de la signification et non pas sur le plan de la r\u00e9alit\u00e9.<sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb. La formule \u00ab&nbsp;la r\u00e9gression n\u2019existe pas&nbsp;\u00bb en \u00e9voque bien s\u00fbr une autre&nbsp;: \u00ab&nbsp;La Femme n\u2019existe pas&nbsp;\u00bb. Diff\u00e9rence sensible, dans la seconde l\u2019accent porte sur l\u2019article d\u00e9fini, \u00ab&nbsp;<em>La<\/em> (femme)&nbsp;\u00bb et sa pr\u00e9tention \u00e0 d\u00e9signer un universel, alors que dans la premi\u00e8re c\u2019est le verbe \u00ab&nbsp;exister&nbsp;\u00bb qui se charge du plus vif de la question.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur quoi porte plus pr\u00e9cis\u00e9ment la critique de Lacan&nbsp;: sur une repr\u00e9sentation courante de la r\u00e9gression temporelle, directement d\u00e9riv\u00e9e de la succession freudienne des stades (oral, anal, phallique, g\u00e9nital), qui propose une version d\u00e9veloppementale simplifi\u00e9e du retour vers le pass\u00e9&nbsp;; on redescend les marches comme on les a mont\u00e9es. Et parce que Lacan pr\u00e9f\u00e8re toujours enr\u00f4ler Freud \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s plut\u00f4t que s\u2019en d\u00e9marquer, il ajoute que ce dernier a toujours \u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;aussi embarrass\u00e9 de la r\u00e9gression qu\u2019un poisson d\u2019une pomme.&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup>. Apr\u00e8s la critique vient l\u2019ironie, celle qui vise tous ces psychanalystes \u00ab&nbsp;b\u00e9nins et niais&nbsp;\u00bb capables d\u2019\u00e9crire des choses du genre&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 ce moment de son analyse, le malade a r\u00e9gress\u00e9 \u00e0 la phase anale.&nbsp;\u00bb Ce que Lacan commente&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il ferait beau voir la figure de l\u2019analyste si le malade venait \u00e0 \u00ab&nbsp;pousser&nbsp;\u00bb, voire seulement \u00e0 baver sur son divan&nbsp;\u00bb..<\/p>\n\n\n\n<p>La mise en regard de ces propos critiques et moqueurs avec ceux que Winnicott prononce tout juste quelques mois plus t\u00f4t est \u00e9difiante&nbsp;: \u00ab&nbsp;La r\u00e9gression \u00e0 la d\u00e9pendance fait partie int\u00e9grante de l\u2019analyse des ph\u00e9nom\u00e8nes de la petite enfance. Si le malade mouille le divan, s\u2019il se salit ou s\u2019il bave, nous savons que cela est inh\u00e9rent \u00e0 la situation et que ce n\u2019est pas une complication. Ce n\u2019est pas l\u2019interpr\u00e9tation qui est n\u00e9cessaire, et d\u2019ailleurs la parole ou m\u00eame un mouvement peut d\u00e9truire le processus.<sup>4<\/sup>&nbsp;\u00bb. La r\u00e9f\u00e9rence commune \u00e0 <em>baver<\/em> signifie-t-elle que Lacan avait eu connaissance de la conf\u00e9rence de Winnicott&nbsp;? Peut-\u00eatre. L\u2019important est que ce qui est \u00e0 la fois une rencontre et un divorce ouvre sur deux conceptions et pratiques de la psychanalyse profond\u00e9ment diff\u00e9rentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de pr\u00e9ciser les termes du divorce, il faut toutefois s\u2019entendre un peu plus clairement sur ce qu\u2019on entend par r\u00e9gression. Comme souvent en th\u00e9orie psychanalytique, l\u2019unit\u00e9 du mot masque l\u2019\u00e9quivocit\u00e9 de la notion. La r\u00e9gression n\u2019est pas ce qui surgit en analyse sur un mode impr\u00e9vu, c\u2019est ce que le dispositif analytique cherche \u00e0 provoquer. De l\u2019ambiance tamis\u00e9e (pas de lumi\u00e8re dans les yeux, comme le dit Winnicott, \u00e7a c\u2019est pour les interrogatoires) \u00e0 la position allong\u00e9e, tout tend \u00e0 rapprocher l\u2019analysant du r\u00eaveur. \u00ab&nbsp;\u00c9couter un patient comme on \u00e9coute un r\u00eave&nbsp;\u00bb (F\u00e9dida). La motricit\u00e9 r\u00e9duite au minimum, l\u2019invitation \u00e0 parler rien que parler, la psychanalyse cherche \u00e0 reconstituer le r\u00eaver, sinon le r\u00eave&nbsp;; c\u2019est bien souvent sous la forme d\u2019une image, sinon d\u2019une hallucination, que l\u2019association, l\u2019id\u00e9e incidente surgit. Sous cet angle-l\u00e0 la r\u00e9gression est topique, elle glisse du mot vers l\u2019image, vers l\u2019imaginaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 l\u2019aspect formel de la r\u00e9gression, c\u2019est la r\u00e8gle fondamentale qui se charge de l\u2019invitation&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dites ce qui vous passe par l\u2019esprit, oubliez les contraintes logiques, parlez langue d\u00e9li\u00e9e, perdez le fil\u2026&nbsp;\u00bb. Le lapsus est la plus simple r\u00e9compense de cet abandon de la ma\u00eetrise linguistique. On a l\u2019impression que cette r\u00e9gression formelle, quand la parole se laisse travers\u00e9e par les modes du processus primaire caract\u00e9ristique de l\u2019inconscient, est la seule que supporte Lacan, celle qu\u2019il nomme \u00ab&nbsp;r\u00e9gression sur le plan de la signification&nbsp;\u00bb. Que le patient \u00ab&nbsp;en bave&nbsp;\u00bb c\u2019est une chose, qu\u2019il bave en est \u00e9videmment une autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Reste la face \u00ab&nbsp;temporelle&nbsp;\u00bb de la r\u00e9gression, et c\u2019est bien elle qui fait principalement d\u00e9bat th\u00e9orique et pratique. \u00ab&nbsp;La r\u00e9gression n\u2019existe pas&nbsp;\u00bb\u2026 donc je la supprime&nbsp;! Comment ne pas faire le lien entre la proposition th\u00e9orique de Lacan et la r\u00e9duction du temps des s\u00e9ances comme peau de chagrin \u00e0 laquelle il a proc\u00e9d\u00e9 dans sa pratique. Le bouleversement temporel ne concerne pas que la dur\u00e9e, aussi la permanence. Le temps devenant variable, c\u2019est m\u00e9caniquement la question de l\u2019attente, celle de l\u2019avance et du retard, toutes ces exp\u00e9riences psychiques de la temporalit\u00e9 lourdes de sens, qui s\u2019en trouvent modifi\u00e9es. Nul doute que l\u2019on ne fait pas le m\u00eame m\u00e9tier <em>avec<\/em> le temps et <em>contre<\/em> lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas l\u2019exp\u00e9rience, ni comme analysant ni comme analyste, des s\u00e9ances courtes et variables. Mon pr\u00e9jug\u00e9 s\u2019y oppose, un pr\u00e9jug\u00e9 qui n\u2019est quand m\u00eame pas d\u00e9pourvu d\u2019exp\u00e9rience&nbsp;: l\u2019inconscient ne conna\u00eet pas l\u2019heure, on ne le convoque pas, la psychanalyse n\u2019a pas le pouvoir d\u2019aller en urgence \u00e0 l\u2019essentiel, elle ne peut que chercher les meilleures conditions pour permettre \u00e0 l\u2019essentiel de trouver le chemin vers la surface.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s Lacan, Winnicott\u2026 La r\u00e9gression \u00e0 la d\u00e9pendance existe, celle qui est en rapport avec la faillite de l\u2019environnement maternel \u00e0 un stade primitif du d\u00e9veloppement affectif de l\u2019individu. Une r\u00e9gression qui peut aller jusqu\u2019\u00e0 l\u2019effondrement. Aussi primitive soit-elle, cette r\u00e9gression se conjugue \u00e9galement au pr\u00e9sent, celui du transfert. Comme le pr\u00e9cise Winnicott, \u00e0 ce niveau de r\u00e9gression le divan <em>est<\/em> l\u2019analyste, les coussins <em>sont<\/em> les seins, l\u2019analyste <em>est<\/em> la m\u00e8re \u00ab&nbsp;\u00e0 une certaine p\u00e9riode du pass\u00e9&nbsp;\u00bb. Mais cette derni\u00e8re pr\u00e9cision vaut du point de vue de l\u2019analyste, pour le patient ce \u00ab&nbsp;pass\u00e9&nbsp;\u00bb est au contraire son pr\u00e9sent. \u00ab&nbsp;Il n\u2019est plus vrai de dire, \u00e9crit Winnicott, que le divan <em>repr\u00e9sente<\/em> l\u2019analyste&nbsp;\u00bb<sup>5<\/sup>. Cette absence d\u2019\u00e9cart, cette absence de <em>comme<\/em> (le divan \u00ab&nbsp;comme&nbsp;\u00bb la m\u00e8re) exige de l\u2019analyste plus son \u00eatre-l\u00e0 toujours ponctuel et sa survie que son interpr\u00e9tation. Celle-ci est pri\u00e9e d\u2019attendre la temporalit\u00e9 de l\u2019apr\u00e8s-coup. C\u2019est d\u2019autant plus vrai que ces moments de r\u00e9gression profonde sont plus souvent faits de silence \u00e9pais que de paroles associatives.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est \u00e9videmment pas en 5 minutes ni m\u00eame en un quart d\u2019heure que de telles exp\u00e9riences psychiques peuvent \u00eatre actualis\u00e9es par le transfert. Le temps pratique de Winnicott reste fixe, mais il en modifie dans certains cas sp\u00e9cifiques la dur\u00e9e&nbsp;: des s\u00e9ances d\u20191h30. Ce fut le cas avec sa patiente tr\u00e8s \u00ab&nbsp;folle&nbsp;\u00bb, Margaret Little. Il souligne lui-m\u00eame la lourde charge psychique pour l\u2019analyste de telles conditions de travail, quelque chose donc qui reste du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019exception et ne saurait devenir la r\u00e8gle. Je me suis moi-m\u00eame, en quelques occasions, retrouv\u00e9 dans des circonstances proches. Quelque chose chez le patient en question faisait que les 45 minutes de la s\u00e9ance n\u2019arrivaient \u00e0 rencontrer son temps \u00e0 lui&nbsp;; je lui proposais d\u2019encha\u00eener 2 s\u00e9ances \u00e0 la suite, 1h30 donc. D\u2019abord perplexe, il me dit sur un ton o\u00f9 per\u00e7ait le d\u00e9fi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous croyez que vous allez supporter&nbsp;?&nbsp;\u00bb On mesure le paradoxe&nbsp;: la r\u00e9gression temporelle ignore le temps parce que, toujours, elle actualise le pr\u00e9sent de l\u2019inconscient. Mais sans la r\u00e9alit\u00e9 du temps long et r\u00e9p\u00e9titif, elle manque des conditions psychiques n\u00e9cessaires \u00e0 son expression.<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps long des s\u00e9ances, le temps long des analyses ne se confondra jamais avec l\u2019a-temporalit\u00e9 de l\u2019inconscient, mais c\u2019est pourtant bien elle qu\u2019il cherche. Mais on ne cherche pas de la m\u00eame mani\u00e8re, ni peut-\u00eatre le m\u00eame inconscient, des deux c\u00f4t\u00e9s de la Manche. Les Anglais aiment bien pratiquer \u00e0 4, voire 5 s\u00e9ances par semaine, avec notamment cet argument parfois explicitement formul\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Rien de tel pour permettre la r\u00e9gression.&nbsp;\u00bb Les Fran\u00e7ais, notamment ceux qui se r\u00e9clament de la soci\u00e9t\u00e9 internationale fond\u00e9e par Freud, l\u2019IPA, aiment bien le rythme de 3 s\u00e9ances par semaine. Je passe pour l\u2019instant sur l\u2019\u00e9cart entre le souhait et la r\u00e9alit\u00e9, aussi bien \u00e0 Londres qu\u2019\u00e0 Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>5 s\u00e9ances, c\u2019est une par jour. L\u2019analyse ne l\u00e2che le patient que pour la s\u00e9paration du week-end. \u00c0 ce rythme-l\u00e0, c\u2019est bien souvent la s\u00e9ance de la veille qui fournit au r\u00eave de la nuit ses restes diurnes. Qu\u2019une telle exp\u00e9rience entra\u00eene la \u00ab&nbsp;r\u00e9gression \u00e0 la d\u00e9pendance&nbsp;\u00bb, on le devine, mais cela invite aussi \u00e0 se poser la question&nbsp;: le <em>baby<\/em>, celui du <em>holding<\/em>, des incertitudes de la continuit\u00e9 d\u2019existence, du moi mal int\u00e9gr\u00e9, est-il ce que <em>d\u00e9couvre<\/em> la psychanalyse ou ce qu\u2019elle <em>engendre<\/em> en proposant un tel <em>setting<\/em>&nbsp;? L\u2019analyste r\u00e9colte-t-elle autre chose que ce qu\u2019elle s\u00e8me&nbsp;? On ne se d\u00e9barrasse pas d\u2019un revers de la main de cette question, celle du transfert de l\u2019analyste et de sa th\u00e9orie sur sa pratique et ses patients.<\/p>\n\n\n\n<p>La question vaut bien s\u00fbr des deux c\u00f4t\u00e9s du <em>Channel<\/em>. Le chiffre 3, 3 s\u00e9ances, r\u00e9sonne \u00e9videmment avec la probl\u00e9matique \u0153dipienne et la sc\u00e8ne primitive. Pour Freud, pr\u00e9cise Winnicott dans ce texte de 1954, il y a 3 personnes sur la sc\u00e8ne analytique, \u00ab&nbsp;l\u2019une d\u2019elles \u00e9tant exclue du cabinet de l\u2019analyste&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;je sais bien que vous avez d\u2019autres patientes que moi&nbsp;\u00bb, dit la jeune femme \u00e9voqu\u00e9e tout \u00e0 l\u2019heure). Sur fond de \u00ab&nbsp;r\u00e9gression \u00e0 la d\u00e9pendance&nbsp;\u00bb, par contre, il n\u2019y a que 2 personnes, et encore, curieusement d\u00e9finies&nbsp;: non pas l\u2019analyste et le patient, mais le <em>setting<\/em> analytique et le patient-petit-enfant<sup>6<\/sup>. 3 s\u00e9ances par semaine se fonde sur une autre id\u00e9e&nbsp;: id\u00e9alement une s\u00e9ance un jour sur deux, dans une mise en sc\u00e8ne du <em>fort-da<\/em>, de l\u2019absence-pr\u00e9sence et de sa symbolisation. A Londres une m\u00e8re toujours l\u00e0, \u00e0 Paris un p\u00e8re qui se refuse et ferme la porte de la sc\u00e8ne primitive.<\/p>\n\n\n\n<p>Je conc\u00e8de volontiers la part de caricature de cette pr\u00e9sentation, il arrive bien s\u00fbr d\u2019\u00eatre \u0153dipien \u00e0 Londres et <em>borderline<\/em> \u00e0 Paris. On peut faire l\u2019hypoth\u00e8se raisonnable que les \u00e9carts entre les th\u00e9ories et les pratiques ne sont pas sans r\u00e9f\u00e9rence aux \u00e9carts psychopathologiques. Deux br\u00e8ves images cliniques. Magalie fait partie de ces jeunes femmes, hyst\u00e9riques loyales (?), pour lesquelles la psychanalyse a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e. Elle arrive depuis peu aux s\u00e9ances avec quelques minutes de retard. Apr\u00e8s un temps de silence ferm\u00e9, que l\u2019on sent anim\u00e9 par l\u2019esprit d\u2019opposition, elle dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;De toute fa\u00e7on c\u2019est inutile d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019heure puisque la patiente pr\u00e9c\u00e9dente sort toujours avec une ou deux minutes de retard\u2026 alors qu\u2019avec moi \u00e7a finit toujours \u00e0 l\u2019heure pile.&nbsp;\u00bb Je lui dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;La d\u00e9favoris\u00e9e, c\u2019est donc vous&nbsp;?&nbsp;\u00bb Sa mauvaise humeur laisse aussit\u00f4t la place \u00e0 l\u2019association&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vois pourquoi, je dis \u00e7a\u2026&nbsp;\u00bb Et la suite \u00e9voque le p\u00e8re et la s\u0153ur, entre rivalit\u00e9 et pr\u00e9f\u00e9rence. Ainsi rapport\u00e9e, la chose para\u00eet banale, elle ne l\u2019est pas pour Magalie qui vit <em>in praesentia<\/em>, dans la r\u00e9p\u00e9tition inaper\u00e7ue du transfert, les incertitudes de l\u2019amour et les affres de la jalousie. Elle ne \u00ab&nbsp;fait pas l\u2019enfant&nbsp;\u00bb, m\u00eame si c\u2019est le jugement apr\u00e8s coup qu\u2019elle portera sur son attitude. Quand elle agit son retard de repr\u00e9sailles et son silence boudeur, elle <em>est<\/em>, au pr\u00e9sent, sinon l\u2019enfant mais l\u2019infantile. C\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation qui permet de passer de ce pr\u00e9sent qui s\u2019ignore au <em>comme<\/em>, celui qui ouvre de la r\u00e9p\u00e9tition vers une \u00e9ventuelle transformation. Pour illustrer ce mode d\u2019actualit\u00e9 de l\u2019infantile, Freud pense d\u2019abord au <em>Yellowstone<\/em>, l\u2019image d\u2019une r\u00e9serve naturelle laiss\u00e9e dans son \u00e9tat originaire. Mais l\u2019inconscient n\u2019est pas l\u2019\u00e9tat de nature, plut\u00f4t la plus polymorphe des cultures, \u00e0 l\u2019image d\u2019une Rome (c\u2019est la fiction freudienne de <em>Malaise<\/em>) o\u00f9 se c\u00f4toieraient sans s\u00e9paration, sans destruction, la premi\u00e8re palissade \u00e9trusque de la <em>Roma quadrata<\/em>, entourant le Palatin, le temple de Jupiter capitolin et le <em>Palazzo Farnese<\/em>\u2026 Ce que l\u2019artiste, Giacometti en la circonstance, ce familier des formes primitives, formule en toute simplicit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tout l\u2019art du pass\u00e9, de toutes les \u00e9poques, de toutes les civilisations surgit devant moi, tout est simultan\u00e9 comme si l\u2019espace prenait la place du temps.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9lo\u00efse ne vit pas dans les m\u00eames contr\u00e9es psychiques que Magalie. Chacun voit le temps \u00e0 sa porte. Quand le paiement d\u00fb des s\u00e9ances manqu\u00e9es est souvent un bon stimulant de la n\u00e9vrose et de son mauvais caract\u00e8re, cette sp\u00e9cificit\u00e9 du dispositif analytique joue un r\u00f4le int\u00e9grateur inattendu dans des configurations psychiques o\u00f9 l\u2019analyse du moi pr\u00e9vaut sur l\u2019analyse du \u00e7a. Il n\u2019est pas rare qu\u2019H\u00e9lo\u00efse manque des s\u00e9ances, jamais elle ne pr\u00e9vient tant il est vital pour elle que la s\u00e9ance ait lieu, sous-entendu que je sois moi pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019attendre afin que son absence ne la prive pas d\u2019exister pour quelqu\u2019un. Jusqu\u2019\u00e0 ce jour o\u00f9 les d\u00e9faillances de la SNCF m\u2019ont contraint \u00e0 un retard d\u2019une dizaine de minutes, sans pouvoir la pr\u00e9venir, faute d\u2019un num\u00e9ro de portable. Le portable est devenu le premier t\u00e9moin de notre continuit\u00e9 d\u2019existence. Aucune trace d\u2019H\u00e9lo\u00efse quand j\u2019arrive, sans que je puisse alors d\u00e9cider si elle est venue et repartie, ou pas venue. Pas d\u2019H\u00e9lo\u00efse \u00e0 la s\u00e9ance suivante. Elle arrive tr\u00e8s en retard \u00e0 la troisi\u00e8me s\u00e9ance de la semaine. \u00ab&nbsp;J\u2019ai failli ne jamais revenir, mais vous \u00e9tiez vaguement l\u00e0 dans un r\u00eave de la nuit derni\u00e8re\u2026&nbsp;\u00bb. Les quelques mots d\u2019explication sur la r\u00e9alit\u00e9 de mon retard, elle peut les entendre, ce n\u2019est pas la question. Ma d\u00e9faillance ne l\u2019a pas f\u00e2ch\u00e9e, elle l\u2019a supprim\u00e9e. Nous mettrons plusieurs mois \u00e0 reconstruire la confiance d\u00e9truite. Et nous ne sommes pas pass\u00e9s bien loin d\u2019une destruction sans restauration possible. Winnicott le dit aussi bien que possible, mais rien ne peut remplacer l\u2019exp\u00e9rience analytique personnelle, singuli\u00e8re de ces moments o\u00f9 le <em>setting<\/em> analytique (analyste compris), enti\u00e8rement capt\u00e9 par les enjeux inconscients, est en charge de toute la cure. Les faillites, les f\u00ealures du premier environnement humain sont souvent, sinon toujours, au-del\u00e0 (plut\u00f4t en-de\u00e7\u00e0) de l\u2019interpr\u00e9tation. Certes on peut toujours raconter des histoires et faire des constructions, mais s\u2019il s\u2019agit de <em>toucher<\/em> le point de d\u00e9s\u00e9quilibre ou de fragilit\u00e9, le meilleur analysant est sans doute le <em>setting<\/em> comme environnement, incluant la vie psychique de l\u2019analyste. L\u2019imp\u00e9ratif de continuit\u00e9 d\u2019existence est alors plus proche d\u2019une premi\u00e8re pr\u00e9sence substantielle sans f\u00ealure que de l\u2019a-temporalit\u00e9 de l\u2019inconscient. En de telles circonstances l\u2019analyste, quand il est en retard, ou malade, ou mort, commet une grave erreur technique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes 10 minutes de retard, Magalie aurait sans doute imagin\u00e9 que je les avais d\u00e9licieusement pass\u00e9es avec une autre femme et elle m\u2019aurait fait la sc\u00e8ne qui convient. H\u00e9lo\u00efse n\u2019imagine rien, ma disparation la menace de disparition.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1937, aux prises avec les impasses de la psychanalyse et ceux qui cherchent palliatifs et autres raccourcis (Ferenczi, Rank), Freud \u00e9crit quelque chose qui n\u2019aurait pas pu lui venir plus t\u00f4t sous la plume&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pendant le traitement, notre effort th\u00e9rapeutique oscille constamment, comme un pendule, d\u2019un petit morceau de l\u2019analyse du \u00e7a \u00e0 un petit morceau de l\u2019analyse du moi.&nbsp;\u00bb<sup>7<\/sup>. Laissons l\u2019analyse du \u00e7a, celle des repr\u00e9sentations inconscientes, la psychanalyse depuis ses d\u00e9buts ne fait rien d\u2019autre. \u00ab&nbsp;L\u2019analyse du moi&nbsp;\u00bb est une notion qu\u2019il est plus difficile de d\u00e9finir, lorsque Freud l\u2019envisage c\u2019est sous l\u2019angle de l\u2019analyse des r\u00e9sistances. Celles-ci n\u2019ont pas pris une ride et leur analyse n\u2019est pas devenue plus ais\u00e9e. N\u00e9anmoins l\u2019analyse du moi s\u2019est enrichie de nouvelles perspectives pour lesquelles Winnicott, plus que Freud, est la r\u00e9f\u00e9rence th\u00e9orique majeure. Une th\u00e9orie ins\u00e9parable des nouveaux visages de la clinique contemporaine. Le moi-ennemi auquel Freud se r\u00e9f\u00e8re est plut\u00f4t <em>trop construit<\/em>, celui qui retient l\u2019attention de Winnicott est \u00e0 l\u2019inverse <em>trop d\u00e9fait<\/em>, mal construit, d\u00e9faillant, chaotique\u2026 Les fragilit\u00e9s narcissiques sont devenues le quotidien du psychanalyste. Les probl\u00e9matiques <em>borderline<\/em> conjuguent confus\u00e9ment les trois registres&nbsp;: n\u00e9vrose, perversion, psychose. Les fronti\u00e8res (ce que <em>border line<\/em> veut dire) du moi frappent moins par leur rigidit\u00e9 que par l\u2019incertitude de leur trac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019analyse du moi vu sous cet angle, le site de la cure joue donc un r\u00f4le essentiel. Comme s\u2019il rec\u00e9lait en lui-m\u00eame une vertu analysante, \u00e0 la fois une capacit\u00e9 d\u2019agir la transformation et de permettre d\u2019en constater les effets. Bien s\u00fbr la n\u00e9vrose aussi projette volontiers sur ce que propose le lieu. C\u00e9dric, en bon obsessionnel ne supporte pas le d\u00e9sordre&nbsp;: \u00ab&nbsp;ces deux livres-l\u00e0 dans la biblioth\u00e8que, la tranche \u00e0 l\u2019envers, c\u2019est fait expr\u00e8s pour agacer les patients&nbsp;?&nbsp;\u00bb Mais ces projections n\u00e9vrotiques ne sont jamais qu\u2019une des formes prises par la libre association. Par contre quand H\u00e9lo\u00efse, toujours elle, dit apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019analyse&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ici a \u00e9t\u00e9 mon premier <em>chez moi<\/em>&nbsp;\u00bb, nous sommes sur une autre plan\u00e8te. La vie <em>int\u00e9rieure<\/em>, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9, n\u2019est pas un donn\u00e9, c\u2019est au mieux un acquis, un construit. Le moi n\u2019est jamais ma\u00eetre dans sa demeure, mais parfois il n\u2019a pas de demeure. \u00ab&nbsp;Demeure&nbsp;\u00bb, qui condense mieux qu\u2019un autre l\u2019espace et le temps, serait un mot possible pour d\u00e9finir le lieu de l\u2019analyse. Parfois l\u2019analyse, comme avec Magalie, se d\u00e9roule \u00e0 demeure, sans qu\u2019il y ait \u00e0 se pr\u00e9occuper de son am\u00e9nagement&nbsp;; d\u2019autre fois, tout (ou presque) est \u00e0 construire, les murs et ses ouvertures, l\u2019int\u00e9rieur et son mobilier.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019un patient voulait <em>mordicus<\/em> s\u2019en tenir \u00e0 2 s\u00e9ances par semaine et refusait le chiffre 3, il arrivait \u00e0 Nathalie Zalztman de lui dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi se priver des meilleures conditions&nbsp;?&nbsp;\u00bb Cette question est bien s\u00fbr devenue r\u00e9p\u00e9titivement la n\u00f4tre. Que la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, celle du temps et de l\u2019argent, soit une aubaine pour l\u2019inconscient afin d\u2019y loger ni vu ni connu sa propre r\u00e9alit\u00e9, <em>certo<\/em>. Mais un \u00ab&nbsp;bon mot&nbsp;\u00bb ne nous d\u00e9barrasse pas de la question. Quel que soit le degr\u00e9 de r\u00e9gression atteint par le patient adulte sur le divan, ce n\u2019est jamais un nouveau-n\u00e9 qui s\u2019allonge. Les ann\u00e9es qui le s\u00e9parent de la premi\u00e8re enfance ont vu se constituer entraves, barri\u00e8res et autres enclos derri\u00e8re lesquels les sources de l\u2019angoisse et de la d\u00e9tresse sont plus ou moins \u00e0 l\u2019abri. Le travail de l\u2019analyste-sourcier demande patience et longueur de temps. V\u00e9ritable d\u00e9fi \u00e0 la face du monde contemporain. Non seulement celui-ci n\u2019a pas le temps, hors celui d\u2019un pr\u00e9sent continu\u00e9, mais l\u2019\u00e9volution des m\u0153urs et des techniques valorise l\u2019instant. \u00c0 l\u2019heure du \u00ab&nbsp;clic&nbsp;\u00bb la psychanalyse est plus que jamais intempestive, notre romantisme y trouve son compte mais il est bien le seul. La psychanalyse doit-elle s\u2019adapter&nbsp;? Sur ce registre, on en entend des vertes et des pas m\u00fbres&nbsp;: 3 s\u00e9ances pour le prix de 2, <em>skype<\/em> pour gagner du temps sur les embouteillages, etc. Il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019au prix de cette r\u00e9gression technique-l\u00e0, il reste encore grand-chose de ce que psychanalyse veut dire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>In <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>, Payot, 1969.<\/li><li><em>Le s\u00e9minaire, livre II<\/em>, Seuil, 1978, p. 128.<\/li><li><em>Ibid.<\/em> p.175.<\/li><li><em>Op.cit.<\/em> p.262.<\/li><li><em>Op.cit.<\/em> p.261.<\/li><li><em>Op.cit.<\/em> p.259<\/li><li>L\u2019analyse finie et l\u2019analyse infinie (1937), in <em>OCF<\/em> XX, 40.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10436?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle en est convaincue, l\u2019homme qu\u2019elle fr\u00e9quente en ce moment voit une autre femme, peut-\u00eatre m\u00eame plusieurs. 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