{"id":27110,"date":"2022-12-13T09:56:15","date_gmt":"2022-12-13T08:56:15","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?post_type=parution&#038;p=27110"},"modified":"2022-12-13T09:56:19","modified_gmt":"2022-12-13T08:56:19","slug":"les-apologues-de-jacques-lacan","status":"publish","type":"parution","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/les-apologues-de-jacques-lacan\/","title":{"rendered":"Les apologues de Jacques Lacan"},"content":{"rendered":"\n<p>Lire Jacques Lacan, encore ? \u00c0 condition de l\u2019\u00e9couter penser. C\u2019est la malicieuse et profonde attention de lecture que propose Nicolas Dissez dans cet opus.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;\u0152uvre Orale<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le projet manifeste de l\u2019ouvrage a d\u00e9j\u00e0 de quoi \u00e9veiller une curiosit\u00e9 certaine : l\u2019auteur convie \u00e0 une lecture parfaitement in\u00e9dite et transversale de l\u2019\u0153uvre du psychanalyste fran\u00e7ais via, et uniquement via, les fables imag\u00e9es qui ont r\u00e9guli\u00e8rement travers\u00e9 l\u2019enseignement du S\u00e9minaire, que Lacan lui-m\u00eame appelait ses \u00ab apologues \u00bb. De \u00ab&nbsp;courtes sc\u00e8nes \u00bb qui venaient illustrer le discours, comme de fugaces <em>einfall<\/em> all\u00e9goriques. C\u2019est, disons-le avant tout, particuli\u00e8rement \u00e9mouvant, car l\u2019auteur ouvre ici la porte de la plus grande intimit\u00e9&nbsp;: celle de la pens\u00e9e d\u2019un homme quand elle robinsonne, se fabrique et cherche \u00e0 se faire entendre. C\u2019est aussi rappeler que pour Lacan comme pour chacun, comme \u00e0 travers notre histoire de la pens\u00e9e, la vie de l\u2019esprit s\u2019est traduite et transmise par des images, de la caverne de Platon au chameau-lion-enfant de Nietzsche en passant par la cigale de La Fontaine, puisque \u00ab plaire et instruire \u00bb passe aussi par les illustrations offertes aux enfants que nous sommes. Mais c\u2019est, enfin, depuis cette galerie de portraits dans les coulisses de la sc\u00e8ne du S\u00e9minaire, nous faire r\u00e9-entendre, entendre tout, diff\u00e9remment.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car voil\u00e0 la force souterraine de ce texte clair, simple, de Nicolas Dissez : il s\u2019agit bien d\u2019\u00e9couter et d\u2019entendre. Le livre ouvre pour nous cette \u00e9coutille. D\u00e8s \u00ab&nbsp;l\u2019Ouverture \u00bb, et son orchestration le rappellera tout du long, l\u2019\u0153il \u00e9coute et le d\u00e9couvre ou le red\u00e9couvre : l\u2019\u0153uvre de Lacan est orale. Et la transmission&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>d\u2019une tradition orale doit peut-\u00eatre d\u2019abord son caract\u00e8re et sa vaillance \u00e0 la musique d\u2019une pens\u00e9e. Elle a son auditoire, son \u00ab&nbsp;ton \u00bb comme le rappelle souvent l\u2019auteur, sa tonalit\u00e9 qui trouve son accordage sp\u00e9cifique dans ces petites fables : \u00ab plus accessible, plus libre \u00bb. C\u2019est \u00ab souvent surprenant \u00bb, modul\u00e9 \u00ab&nbsp;d\u2019une inventivit\u00e9 toute particuli\u00e8re \u00bb. Ce sont ses improvisations. C\u2019est son estampille personnelle, comme le disait Freud du cr\u00e9ateur litt\u00e9raire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Du reste, \u00e0 travers ces apologues recollectionn\u00e9s, on parcourt l\u2019\u0153uvre d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre sans rien rater de sa logique, de son innovation, de sa sp\u00e9cificit\u00e9. De son talent. Ils font traverser l\u2019imaginaire, le symbolique et le r\u00e9el, l\u2019Autre et le signifiant, le Sujet de l\u2019inconscient et l\u2019objet a, le d\u00e9sir et le langage, pour ceux qui seraient connaisseurs, sp\u00e9cialistes ou adeptes de Lacan \u2014 ou pas. C\u2019est la vertu d\u00e9mocratique des fables : elles parlent \u00e0 tous. Quoi qu\u2019on en pense, qu\u2019on le conteste, qu\u2019on le relise en sp\u00e9cialiste, ou qu\u2019on le d\u00e9couvre en \u00e9tranger : tout lecteur est ici invit\u00e9 \u00e0 se r\u00e9approprier Lacan, via l\u2019usage de ses fables, comme un bien commun de pens\u00e9e. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quels sont-ils, ces apologues ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une image pour illustrer une id\u00e9e, donc, chaque fois. Une \u00ab moiti\u00e9 de poulet \u00bb qui d\u00e9barque au milieu de L\u2019envers de la psychanalyse pour illustrer la division du sujet et le reste \u00e9chappant \u00e0 nos repr\u00e9sentations, jamais totales, toujours de profil, \u00e0 l\u2019image d\u2019un moi incomplet propuls\u00e9 vers le registre du semblant. La \u00ab peinture des raisins \u00bb un beau jour, dans Les Quatre concepts fondamentaux, s\u00e9ductrice des oiseaux et de Zeuxis malgr\u00e9 lui, pour illustrer notre concept g\u00e9n\u00e9ral de repr\u00e9sentation, indissociable de celui d\u2019illusion, inh\u00e9rent \u00e0 notre d\u00e9sir d\u2019aller voir \u00ab au-del\u00e0 \u00bb, registre du hiatus et du trompe-l\u2019\u0153il, paradigme du leurre \u00e0 l\u2019origine de la peinture comme de la vie amoureuse. Une \u00ab bo\u00eete \u00e0 sardines&nbsp;\u00bb&nbsp;: qui flotte sur la vague d\u2019un souvenir de p\u00eache, d\u00e9signant ce lieu o\u00f9 et d\u2019o\u00f9 \u00ab \u00e7a me regarde&nbsp;\u00bb, mon d\u00e9sir voil\u00e9 autant qu\u2019inconvenant dans le monde, sans cesse surveill\u00e9 par la pr\u00e9sence du regard d\u2019un autre sur moi. Le \u00ab moi \u00bb d\u2019ailleurs, le 8&nbsp;d\u00e9cembre 1954, qui, ayant voulu se prendre pour un b\u0153uf, fait \u00e9clater sa pr\u00e9tention consciente dans son reflet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et ainsi de suite. Les apologues, chaque fois, servent \u00e0 Lacan \u00e0 un troc de l\u2019argument contre l\u2019image. \u00ab Les hi\u00e9roglyphes dans le d\u00e9sert \u00bb : illustrer que le langage est un syst\u00e8me de parent\u00e9 entre des signes, syst\u00e8me dont Lacan ne manque pas de rapporter l\u2019origine au r\u00eave de Freud, ce qui lui permet de r\u00e9pondre \u00e0 Madeleine Chapsal en 1957 que \u00ab le discours refoul\u00e9 de l\u2019inconscient se traduit dans le registre du sympt\u00f4me&nbsp;\u00bb dont le psychanalyste, \u00ab lieu d\u2019adresse \u00bb, se fait traducteur. La position de l\u2019analyste traducteur, illustr\u00e9e par une patronne de restaurant \u00e0 qui nous \u2014 nous analysants, nous autres, nous tous \u2014 demandons traduction de son \u00ab menu chinois \u00bb : l\u2019amour de transfert est un d\u00e9placement gustatif. \u00ab La trace effac\u00e9e&nbsp;\u00bb&nbsp;: la premi\u00e8re \u00e9mergence du signifiant sur l\u2019\u00eele de Robinson Cruso\u00e9 o\u00f9 un animal, un mort, un autre, a d\u00e8s toujours laiss\u00e9 l\u2019empreinte de son absence avant que le sujet ne s\u2019approprie une d\u00e9coupe du monde par un jeu d\u2019opposition signifiante, une n\u00e9gation ouvrant la voie au double registre de la perte : absence et effacement. \u00ab Les pots de fleurs \u00e0 la fen\u00eatre \u00bb : ce qui fait d\u2019un signe un signifiant (amoureux). \u00ab Les m\u00e9t\u00e9ores \u00bb : image filante de ce ph\u00e9nom\u00e8ne atmosph\u00e9rique, comme l\u2019arc-en-ciel, comme le phallus, tout entier dans son apparence, semblant r\u00e9el, dont la pure valeur nominative tient \u00e0 son incantation (maternelle). \u00ab La bourse ou la vie \u00bb : l\u2019ali\u00e9nation dans le choix, la contrainte de n\u2019avoir pas tout (depuis Totem et tabou). La \u00ab mante religieuse&nbsp;\u00bb&nbsp;: une illustration de l\u2019angoisse comme sensation du d\u00e9sir de l\u2019a(A)utre (de trois fois notre taille). Lacan pr\u00e9vient parfois&nbsp;: \u00ab Je vais vous raconter maintenant un petit apologue. Cette histoire est vraie \u00bb. D\u2019ailleurs, \u00ab Le vrai sur le vrai \u00bb : la question de la d\u00e9tention de la v\u00e9rit\u00e9, celle du psychanalyste comme de l\u2019Autre, o\u00f9 l\u2019on sent le plus la pr\u00e9sence de l\u2019h\u00e9ritage chez Lacan de Platon (ou plut\u00f4t de Socrate) dans sa dispute du sophisme. Ou encore \u00ab Les plan\u00e8tes \u00bb : la gravitation du d\u00e9sir. \u00ab Les trois prisonniers&nbsp;\u00bb : une r\u00e9flexion sur la temporalit\u00e9 et\u2026 \u00ab le moment de conclure \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une morale de ces fables ?&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le panorama fran\u00e7ais, sans doute typiquement fran\u00e7ais, de l\u2019h\u00e9ritage tortur\u00e9 de l\u2019enseignement de Jacques Lacan, comme l\u2019ouvrage rafra\u00eechit, comme il d\u00e9leste de l\u2019esprit de s\u00e9rieux, combien savamment il rappelle que la fac\u00e9tie, pour ne pas dire la farce, est l\u2019un des c\u0153urs intelligents de notre rapport \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Il rappelle que nos images, dans les coulisses du discours, sont des associations libres, des fragments de processus primaire, le principe de plaisir au plus proche de la cr\u00e9ation : \u00ab Je vous dis des choses simples, j\u2019improvise, je dois le dire&nbsp;\u00bb. Si Lacan troque la d\u00e9monstration contre la parabole, s\u2019il se fait moraliste pour \u00ab se faire analysant \u00bb, ses apologues troquent la morale contre l\u2019interpr\u00e9tation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tout du long, c\u2019est par un Witz que nous sommes travers\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une image fugace de L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse nous revient \u00e0 ce propos&nbsp;: \u00ab la figure du terrible muet des quatre Marx Brothers \u2014 Harpo. (\u2026) Ce sourire dont on ne sait&nbsp; si c\u2019est celui de la plus extr\u00eame perversit\u00e9 ou de la niaiserie la plus compl\u00e8te \u00bb, et qui \u00ab \u00e0 lui tout seul suffit \u00e0 supporter l\u2019atmosph\u00e8re de mise en question et d\u2019an\u00e9antissement radical&nbsp;\u00bb. Le Witz est aussi celui-l\u00e0 : celui d\u2019un sourire muet \u2014 quand il fait taire son propre discours \u2014 qui ne cesse de dialoguer avec \u00ab l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019un acc\u00e8s complet au sens&nbsp;\u00bb, et tire pour nous \u00ab la trame des jokes \u00bb tragi-comiques de notre dur d\u00e9sir de durer.&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quand l\u2019ouvrage s\u2019ach\u00e8ve, \u00ab qu\u2019est-ce qu\u2019il reste, dans le miroir ? \u00bb, quelle trace de ces apologues orchestr\u00e9s par Nicolas Dissez&nbsp;? Dans son article sur l\u2019op\u00e9ra Wozzeck d\u2019Alban Berg, Georges Perec commen\u00e7ait par ces mots du Docteur Faustus de Thomas Mann : \u00ab \u00c9coutez-le doucement, \u00e9coutez-le avec moi. Un groupe d\u2019instruments s\u2019efface apr\u00e8s l\u2019autre et ce qui subsiste, ce sur quoi l\u2019\u0153uvre s\u2019ach\u00e8ve, c\u2019est le sol aigu d\u2019un violoncelle, le dernier mot, le dernier accent, qui plane et qui s\u2019\u00e9teint lentement dans un point d\u2019orgue pianissimo. Puis plus rien \u2014 le silence, la nuit. Mais le son, encore, en suspens dans le silence, le son qui a cess\u00e9 d\u2019exister, que l\u2019\u00e2me seule per\u00e7oit et prolonge encore et qui tout \u00e0 l\u2019heure exprimait le deuil, n\u2019est plus le m\u00eame. Il a chang\u00e9 de sens, et \u00e0 pr\u00e9sent il luit comme une clart\u00e9 dans la nuit \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre cela : le dernier accent, une clart\u00e9 qui subsiste, gr\u00e2ce \u00e0 ces apologues, de la petite musique de Jacques Lacan. Le spectacle est toujours vivant. Rhapsodie in blue.&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/27110?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":27112,"template":"","rubrique":[1214],"thematique":[1204],"auteur":[2036],"mode":[60],"revue":[2622],"auteur_livre":[2627],"class_list":["post-27110","parution","type-parution","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-psychanalyse","auteur-sarah-contou-terquem","mode-payant","revue-2622","auteur_livre-nicolas-dissez"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/27110","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media\/27112"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27110"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=27110"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=27110"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=27110"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=27110"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=27110"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=27110"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}