{"id":25370,"date":"2022-10-28T09:37:04","date_gmt":"2022-10-28T07:37:04","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?post_type=parution&#038;p=25370"},"modified":"2022-10-28T09:37:07","modified_gmt":"2022-10-28T07:37:07","slug":"lautorite-en-question-nouveau-monde-nouveaux-chefs","status":"publish","type":"parution","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/lautorite-en-question-nouveau-monde-nouveaux-chefs\/","title":{"rendered":"L\u2019autorit\u00e9 en question.\u00a0Nouveau monde, nouveaux chefs."},"content":{"rendered":"\n<p>De leurs regards crois\u00e9s sur la question de l\u2019autorit\u00e9, Patrice Huerre et Philippe Petitfr\u00e8re ont \u00e9crit un livre \u00e0 quatre mains o\u00f9 se conjuguent tr\u00e8s harmonieusement la r\u00e9flexion d\u2019un psychanalyste et celle d\u2019un chef d\u2019entreprise. Seul, chacun aurait \u00e9crit un livre qui lui aurait ressembl\u00e9 : le psychanalyste qui est aussi p\u00e9dopsychiatre aurait centr\u00e9 sa r\u00e9flexion sur les mouvements contemporains de l\u2019autorit\u00e9 dans la famille, et le chef d\u2019entreprise aurait examin\u00e9 les nouvelles modalit\u00e9s manag\u00e9riales \u00e0 l\u2019heure des <em>millennials<\/em>. Mais ensemble, les deux auteurs ont \u00e9labor\u00e9 une cartographie transversale des vicissitudes actuelles de l\u2019autorit\u00e9, et examinent les modalit\u00e9s nouvelles du rapport \u00e0 celle-ci. Ainsi aucun des deux ne parle exclusivement \u00e0 ses pairs, ce qui n\u2019est pas la moindre des r\u00e9ussites de cet ouvrage &nbsp;: passer de l\u2019entre-soi \u00e0 la diversit\u00e9 n\u2019est pas ais\u00e9, et pourtant, ce livre y r\u00e9ussit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre part d\u2019un constat qui s\u2019applique tr\u00e8s largement au socius : \u00ab la demande que l\u2019autorit\u00e9 s\u2019exerce davantage va de pair avec le rejet qu\u2019elle suscite \u00bb. Il s\u2019agit alors pour les deux auteurs d\u2019analyser autant que faire se peut les r\u00e9sistances \u00e0 la pratique de l\u2019autorit\u00e9 et de tracer \u00ab des voies de changement in\u00e9dites \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les auteurs prennent le parti d\u2019une incarnation de l\u2019autorit\u00e9, ce qui leur permet d\u2019unifier sous le terme de \u00ab chef \u00bb l\u2019humain ou le groupe d\u2019humains d\u00e9tenteur de cette autorit\u00e9, prescripteur certes, mais aussi transmetteur\u2009; mais ils ont aussi la bonne id\u00e9e de poser une question n\u00e9cessaire : pourquoi faudrait-il des chefs ? On laisse au lecteur le plaisir de d\u00e9couvrir l\u2019exemple des b\u00e9b\u00e9s gorilles et du gardien de zoo, qui \u2014 quoique les auteurs admettent la limite de son extension \u00e0 l\u2019humain \u2014 leur fait affirmer que l\u2019existence d\u2019un chef est indispensable \u00e0 tout syst\u00e8me organis\u00e9. Entre n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019organisation et pouss\u00e9e du d\u00e9sir individuel, ils dressent le constat d\u2019une certaine urgence \u00e0 mod\u00e9liser les exercices de l\u2019autorit\u00e9 en r\u00e9actualisant nettement les pratiques et leurs fondements soci\u00e9taux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Huerre et Petitfr\u00e8re initient leur r\u00e9flexion par la prise en compte d\u2019une rupture soci\u00e9tale majeure, incarn\u00e9e par ce que l\u2019on appelle les millennials, jeunes adultes \u00e0 qui appartient en quelque sorte le digital \u2014 et ses maniements \u2014, mais aussi anciens enfants de parents pour qui la frustration dans l\u2019\u00e9ducation a soulev\u00e9 pas moins qu\u2019une phobie, majoritairement en r\u00e9action \u00e0 des mod\u00e8les ant\u00e9rieurs tr\u00e8s autoritaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Jeunes adultes et vieux adultes sont un peu perdus dans ces nouvelles donnes, et particuli\u00e8rement au regard de la question de l\u2019autorit\u00e9 : les auteurs analysent le d\u00e9sarroi de plusieurs suppos\u00e9s d\u00e9tenteurs d\u2019autorit\u00e9, qui du domus au cadre professionnel vivent une cons\u00e9quente perte de rep\u00e8res et en souffrent, parce que leur place est sans cesse remise en cause et qu\u2019ils peinent \u00e0 en cr\u00e9er une nouvelle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, rapidement dans l\u2019ouvrage, les auteurs proposent une hypoth\u00e8se : une autorit\u00e9, seule et unique, au singulier ? Ou, des autorit\u00e9s \u00ab&nbsp;toutes relatives, multiformes \u00bb ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Croisant tout au long du livre leurs domaines de comp\u00e9tences respectifs, les auteurs entrem\u00ealent les niveaux de la sph\u00e8re priv\u00e9e et de la sph\u00e8re professionnelle et sociale, avec l\u2019int\u00e9r\u00eat de les placer sous le feu de questions m\u00e9ta, transversales, qui touchent in fine directement \u00e0 l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9. Ainsi mettent-ils au travail l\u2019ambivalence, omnipr\u00e9sente, qui anime la repr\u00e9sentation m\u00eame de chef, pour questionner le choix entre deux mod\u00e8les&nbsp;: une organisation verticale, \u00ab o\u00f9 le chef, la tradition, le process donnent le la \u2014 le code \u00bb, ou bien \u00ab une fertilisation horizontale en mettant en place une organisation susceptible de lib\u00e9rer les \u00e9nergies et les talents. Et dans ce cas, le code est d\u00e9fini par les protagonistes pour un objectif pr\u00e9cis et limit\u00e9 dans le temps \u00bb. En perspective de la question de l\u2019organisation de l\u2019autorit\u00e9, les auteurs appr\u00e9hendent les effets n\u00e9gatifs de ce qu\u2019ils nomment l\u2019id\u00e9al \u00e9ducatif de l\u2019\u00e9vitement des conflits\u2009; exemples \u00e0 l\u2019appui, ils soutiennent que cet \u00e9vitement, de nature essentiellement phobique, mais qui est devenu \u00e9galement culturel, repousse les possibilit\u00e9s de distanciation non seulement des adolescents, qui ont besoin de conflits structurants pour \u00e9tablir leur identit\u00e9, mais aussi des travailleurs, dont on pourrait chercher \u00e0 \u00e9viter les vraies revendications dans des mises en sc\u00e8ne de r\u00e9unions de tous les acteurs de l\u2019entreprise aux relents de r\u00e9unions de famille pseudo a-conflictuelles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Soumettant le monde du travail \u00e0 une vive critique, les auteurs analysent n\u00e9gativement les organisations o\u00f9 l\u2019objectif affich\u00e9, rendre heureux les salari\u00e9s, agit comme un cache : derri\u00e8re ce v\u0153u bienveillant, la question de la productivit\u00e9 est en r\u00e9alit\u00e9 bien active, \u00ab&nbsp;Nous sommes \u00e0 l\u2019heure du paralogisme qui consid\u00e8re que mieux au travail = plus performant ! \u00bb. Comment ne pas penser que cette injonction au bonheur pratiqu\u00e9e en entreprise, n\u00e9gation volontaire de l\u2019autorit\u00e9 traditionnelle, via par exemple des chief happiness officer, voulant d\u00e9jouer l\u2019organisation verticale d\u00e9cri\u00e9e, contient un profond paradoxe : rendre d\u00e9pendants les salari\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ceux qui disent vouloir leur bien, l\u00e0 o\u00f9 le message explicite est celui de l\u2019autonomie ? Un autre paradoxe relev\u00e9 par les auteurs est celui du lien individualisme\/communaut\u00e9, dont ils analysent la conflictualit\u00e9 incontournable \u00e0 l\u2019aune de la probl\u00e9matique adolescente et qu\u2019ils \u00e9tendent au monde de l\u2019entreprise, comme au socius.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le mode d\u2019enseignement qui r\u00e9git la majorit\u00e9 des lieux d\u2019apprentissage frappe quant \u00e0 lui les auteurs par son pass\u00e9isme d\u00e9l\u00e9t\u00e8re : priorit\u00e9 \u00e9crasante \u00e0 la relation ma\u00eetre\/\u00e9l\u00e8ve, \u00ab tout se passe comme si, globalement, nous restions affubl\u00e9s d\u2019un syst\u00e8me d\u2019enseignement qui renforce le narcissisme de certains et casse la confiance en soi naissante des autres. D\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 l\u2019enseignement professionnel conserve son \u00e9ternelle mauvaise image. D\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 le conformisme serait la vertu cardinale. \u00bb Les auteurs soutiennent \u00e0 l\u2019inverse une prise en compte de toutes les potentialit\u00e9s, \u00e9motionnelles comme intellectuelles, plut\u00f4t que la sempiternelle mise au ban de \u00ab la diversit\u00e9 des investissements manifest\u00e9s par l\u2019enfant et l\u2019adolescent, au-del\u00e0 de leurs performances acad\u00e9miques \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9marche de Huerre et Petitfr\u00e8re progresse en examinant les moyens de \u00ab trouver des m\u00e9canismes d\u2019autorit\u00e9 l\u00e9gitimes adapt\u00e9s aux besoins de l\u2019\u00e9poque \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en partant de la notion de cr\u00e9ativit\u00e9 que Huerre et Petitfr\u00e8re souhaitent tracer des voies nouvelles \u00e0 la notion d\u2019autorit\u00e9\u2009; un des \u00e9l\u00e9ments incontournables de cette cr\u00e9ativit\u00e9 est sans nul doute le d\u00e9cloisonnement, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ouverture, sinc\u00e8re, aux regards diff\u00e9renci\u00e9s, bref, l\u2019inverse de l\u2019entre-soi qui st\u00e9rilise d\u00e9finitivement les \u00e9changes. \u00ab R\u00e9viser le logiciel du pouvoir \u00bb, ce que les auteurs appellent de leurs v\u0153ux, ne sera possible, \u00e9crivent-ils, qu\u2019\u00e0 condition que toute action soit clairement motiv\u00e9e par la sinc\u00e9rit\u00e9\u2009; on ne peut que craindre avec eux que sans cette sinc\u00e9rit\u00e9, toute action ne rel\u00e8ve de gadgets d\u00e9magogiques, d\u00e9j\u00e0 largement connus. Le recours au fonctionnement groupal est largement encourag\u00e9 dans les derni\u00e8res pages du livre, groupes ayant fonction d\u2019irriguer constamment la r\u00e9flexion des organisations en vue d\u2019op\u00e9rer des choix strat\u00e9giques, autant que le recours \u00e0 l\u2019autonomie, lui-m\u00eame largement mis en avant par des p\u00e9dagogues dont les m\u00e9thodes continuent d\u2019inspirer, en particulier Montessori. Le recours \u00e0 des tiers inspire lui aussi les auteurs, pour rendre f\u00e9cond ce qu\u2019ils appellent le circuit chef\/non-chef, pour nourrir la prise de d\u00e9cision. De fa\u00e7on plus pr\u00e9cise, les auteurs appellent de leurs v\u0153ux une chasse sans merci aux hi\u00e9rarchies interm\u00e9diaires, qui \u00ab ralentissent et st\u00e9rilisent toute innovation \u00bb. Ainsi analysent-ils combien le pouvoir collaboratif est plus efficace que celui exerc\u00e9 par un chef seul.<\/p>\n\n\n\n<p>Reste une question de fond : la cr\u00e9ativit\u00e9, est-ce que cela se d\u00e9cide ? Est-ce qu\u2019on s\u2019y forme ? C\u2019est en passant par l\u2019\u00e9ducation, les \u00e9ducations, que les auteurs affirment que les voies d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 sont en r\u00e9alit\u00e9 bien plus ouvertes que l\u2019on ne le pense. Mais c\u2019est aussi en passant par la notion de jeu, dans son acception la plus humaniste, que Huerre et Petitfr\u00e8re trouvent une voie progr\u00e9diente : la capacit\u00e9 de jeu, qui se met en place d\u00e8s l\u2019enfance, qui permet les inventions, et qui relie deux mondes qui doivent absolument communiquer sans cesse, le monde interne, celui du sentiment, de l\u2019\u00e9prouv\u00e9, celui o\u00f9 se pense et se vit \u00ab l\u2019humaine condition partag\u00e9e \u00bb et le monde externe, c\u2019est \u00e0 dire rien de moins que l\u2019autre, dans toutes ses valences et ses d\u00e9clinaisons.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De cet entrelacement favoris\u00e9 de nos deux mondes, qui constitue pour chacun son identit\u00e9 humaine, Huerre et Petitfr\u00e8re font le socle apte \u00e0 d\u00e9velopper confiance, en soi comme en l\u2019autre, et construction solide d\u2019une ouverture, d\u2019un accueil curieux \u00e0 l\u2019in\u00e9dit et \u00e0 la richesse, terreau d\u2019une refonte des mod\u00e8les d\u2019autorit\u00e9 qui semblent aujourd\u2019hui au bout du rouleau.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/25370?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":25371,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2479],"mode":[],"revue":[2580],"auteur_livre":[2598,2599],"class_list":["post-25370","parution","type-parution","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","auteur-marie-laure-leandri","revue-2580","auteur_livre-patrice-huerre","auteur_livre-philippe-petitfrere"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/25370","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25371"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25370"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=25370"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=25370"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=25370"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=25370"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=25370"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=25370"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}