{"id":12965,"date":"2021-09-12T10:13:47","date_gmt":"2021-09-12T08:13:47","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/les-arrogants\/"},"modified":"2021-09-21T16:12:26","modified_gmt":"2021-09-21T14:12:26","slug":"les-arrogants","status":"publish","type":"parution","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/les-arrogants\/","title":{"rendered":"Les Arrogants"},"content":{"rendered":"\n<p>Comme le sugg\u00e8re le choix du titre Les Arrogants plut\u00f4t que \u00ab L\u2019Arrogance \u00bb, substantif qui aurait pu renvoyer \u00e0 l\u2019\u00ab \u00e9pinglage \u00bb d\u2019un sympt\u00f4me psychopatho-logique, le nouvel ouvrage de Sophie de Mijolla-Mellor se propose d\u2019explorer les multiples d\u00e9clinaisons de la position arrogante. \u00c9mancip\u00e9e de toute volont\u00e9 diagnostique qui implique une c\u00e9sure sant\u00e9\/maladie, l\u2019auteure appr\u00e9hende cette attitude psychique \u00ab trop humaine \u00bb en tant que posture active adopt\u00e9e \u00e0 des fins d\u00e9fensives, solution pulsionnelle r\u00e9versible plut\u00f4t que destin immuable du narcissisme. L\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019elle met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de nombreux exemples dans un style \u00e0 la fois dense, \u00e9l\u00e9gant et limpide, est que l\u2019arrogance, \u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019orgueil fond\u00e9 sur l\u2019amour de soi, est empreinte d\u2019artificialit\u00e9 et de violence qui reposent \u00ab sur un vide qu\u2019il faudra rendre insoup\u00e7onnable (p. 6).<\/p>\n\n\n\n<p>Comme elle l\u2019a fait dans ses deux pr\u00e9c\u00e9dents livres La Mort donn\u00e9e et Au p\u00e9ril de l\u2019ordre, Sophie de Mijolla-Mellor se situe dans une perspective holistique conjuguant l\u2019individuel et le collectif. Elle convoque \u00e0 ce titre les interactions de la psychanalyse avec d\u2019autres champs du savoir en faisant se c\u00f4toyer des analystes issus de traditions linguistiques diff\u00e9rentes, des philosophes, des historiens et des sociologues, ainsi qu\u2019une pl\u00e9iade d\u2019artistes. Elle \u00e9labore ainsi une \u0153uvre \u00e9rudite, plurivocale et solidement charpent\u00e9e (cinq parties elles-m\u00eames divis\u00e9es en trois sous-parties \u00e0 l\u2019exception de la derni\u00e8re qui se veut synth\u00e9tique et conclusive), susceptible d\u2019int\u00e9resser un large lectorat.<br>Dans un premier temps, Sophie de Mijolla-Mellor aborde le fonde-ment infantile de l\u2019arrogance en reliant celle-ci \u00e0 un fantasme d\u2019autosuffisance d\u00e9niant la d\u00e9pendance envers un objet primitif v\u00e9cu comme humiliant.<br>Le besoin arrogant d\u2019\u00e9craser l\u2019autre pour se sentir exister rel\u00e8verait donc d\u2019une logique talionique aux accents ferencziens &#8211; l\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur &#8211; et s\u2019inscrirait d\u2019embl\u00e9e dans un registre relationnel irrigu\u00e9 de d\u00e9tresse, de rage et de solitude. On retiendra la relecture trans-structurale du roman familial, \u00ab une sorte de matrice de l\u2019arrogance, certitude d\u2019appartenir \u00e0 un autre monde plus beau et plus noble mais qui a \u00e9t\u00e9 perdu \u00bb (p. 44), ainsi que l\u2019analyse \u00e9clair\u00e9e du fanatisme adolescent aux crispations terroristes dont l\u2019auto-accomplissement sacrificiel pr\u00e9supposerait la transmutation d\u2019une insuffisance identitaire individuelle en autarcie groupale signifiant \u00ab le passage des limites de l\u2019Un vers l\u2019extension au Multiple \u00bb (p. 35).<\/p>\n\n\n\n<p><br>Dans un second mouvement, l\u2019auteure appr\u00e9hende le caract\u00e8re assertorique de l\u2019arrogance dans une veine bionienne\/kohutienne, \u00e0 savoir en tant que stupidit\u00e9 comprise comme manque d\u2019insight d\u00e9coulant d\u2019une ambition d\u00e9mesur\u00e9e, fond\u00e9e sur une rivalit\u00e9 conflictuelle ind\u00e9passable avec un \u00ab soi-objet \u00bb m\u00e9galomaniaque. Conjointement, elle propose un rapprochement entre l\u2019illusionnisme de la toute-puissance arrogante et l\u2019emprise perverse sur l\u2019objet. L\u2019int\u00e9r\u00eat de ces d\u00e9veloppements r\u00e9side essentiel-lement dans l\u2019astucieuse superposition d\u2019illustrations cliniques, d\u2019exemples tir\u00e9s de la mythologie et de la litt\u00e9rature, ainsi que de th\u00e8mes propres \u00e0 la contemporan\u00e9it\u00e9. Sont ainsi revisit\u00e9es tour \u00e0 tour les figures d\u2019\u0152dipe, du snob, du libertin, du p\u00e9dophile, du meurtrier, de l\u2019anorexique, du transhumaniste, de l\u2019exploiteur effr\u00e9n\u00e9 de l\u2019environnement naturel, toutes configurations de l\u2019exc\u00e8s masquant la vacuit\u00e9 et l\u2019angoisse ainsi que l\u2019agrippement visc\u00e9ral \u00e0 un autre magnifi\u00e9, contre-investi et d\u00e9signifi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019articulation de ces registres du priv\u00e9 et du public permet de faire la transition vers la troisi\u00e8me partie qui traite de l\u2019extension de l\u2019arrogance au niveau collectif. Ainsi Sophie de Mijolla-Mellor perce-t-elle \u00e0 jour le m\u00e9canisme qui sous-tend les castes en en esquissant un double mouvement : \u00ab celui de la cl\u00f4ture qui consiste \u00e0 se fondre dans un groupe, donc \u00e0 abolir la distance qui l\u2019en s\u00e9pare et celui, r\u00e9ciproque, de la distance \u00e0 \u00e9tablir ou \u00e0 maintenir entre soi et les autres, c\u2019est-\u00e0-dire ceux qui n\u2019appartiennent pas au groupe \u00bb (p. 102). Elle propose \u00e0 cet \u00e9gard une \u00ab psychologie historique \u00bb du colonialisme, de l\u2019antis\u00e9mitisme et de la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 de cour \u00bb en en relevant les traits rep\u00e9r\u00e9s dans l\u2019arrogance individuelle : l\u2019incorporation m\u00e9lancolicoforme d\u2019un objet \u00e0 la fois envi\u00e9 et mythifi\u00e9 \u2013 la population indig\u00e8ne, le juif, le roi -, l\u2019angoisse d\u2019alt\u00e9rit\u00e9, la facticit\u00e9, le m\u00e9pris et la cruaut\u00e9 d\u00e9sobjectalisante.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, elle relit les th\u00e9ories racistes sous le prisme de dogmes arrogants sous-tendus par un vide de savoir, qui fait l\u2019\u00e9conomie de la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 au profit d\u2019une \u00ab affirmation de soi ou de son groupe qui passe par la soumission et la destruction pure et simple du voisin \u00bb (p. 130). Dans la partie suivante, plaide en faveur d\u2019une arrogance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, fruit d\u2019un n\u00e9olib\u00e9ralisme imp\u00e9rialiste qui chercherait \u00e0 arraisonner les peuples en leur confisquant insidieusement la comp\u00e9tence de penser et en les rel\u00e9guant au rang d\u2019objets de consommation passifs. Puis, elle survole une forme paroxystique d\u2019arrogance, celle des r\u00e9gimes totalitaires et\/ou th\u00e9ocratiques, avant de s\u2019attarder sur l\u2019aptitude du pouvoir \u00e0 rendre fou, expliqu\u00e9e comme une conjoncture des facteurs individuels et historiques, \u00ab actualisation d\u2019une potentialit\u00e9 qui \u00e9tait rest\u00e9e en attente \u00bb reli\u00e9e \u00e0 des blessures anciennes, \u00e0 l\u2019instar du passage \u00e0 l\u2019acte criminel. L\u2019analyse fouill\u00e9e du personnage d\u2019Hitler, de ses acolytes et des vicissitudes de l\u2019Allemagne, notamment de sa d\u00e9faite en 1918, lui permettent de v\u00e9rifier \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du collectif l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019arrogance en tant que r\u00e9torsion contre une humiliation f\u00e9rocement combattue, ainsi que d\u2019aborder le nazisme \u00ab \u00e0 partir de la notion de la \u201crencontre\u201d entre un petit groupe pr\u00eat \u00e0 tout pour prendre le pouvoir, un orateur particuli\u00e8-rement efficace pour manipuler l\u2019\u00e9motion collective et une situation \u00e9conomico-sociale pr\u00e9par\u00e9e de longue date \u00bb (p. 176).<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ce vaste p\u00e9riple parfois sinueux mais invariablement stimul\u00e9 par le souci de transmission survient une partie conclusive au fil de laquelle l\u2019auteure synth\u00e9tise sa pens\u00e9e en approfondissant les composants de la posture arrogante qu\u2019elle r\u00e9articule aux niveaux individuel et groupal. Elle propose ainsi des rapprochements originaux tel celui entre l\u2019affirmation bruyante du \u00ab narcissisme des petites diff\u00e9rences \u00bb au sein de communaut\u00e9s limitrophes et le couple amoureux : il s\u2019agirait dans les deux cas d\u2019une man\u0153uvre protectrice vis-\u00e0-vis d\u2019un risque de perte fusionnelle. L\u2019auto-investissement arrogant se dessine in fine comme une solution ali\u00e9nante aux antipodes de l\u2019auto-accomplissement sublimatoire, visant \u00e0 l\u2019abolition du conflit engendr\u00e9 par le d\u00e9calage entre l\u2019image d\u2019un Moi id\u00e9al archa\u00efque et celle, r\u00e9solument divergente, renvoy\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9. Ce qui impose qu\u2019un tiers pr\u00e9dispos\u00e9 \u00e0 s\u2019auto-ali\u00e9ner &#8211; \u00e0 chaque arrogant correspond un \u00ab arrog\u00e9 \u00bb \u2013, assure au sujet, \u00ab par personne interpos\u00e9e, l\u2019exclusion du doute concernant la r\u00e9alisation id\u00e9alis\u00e9e de lui-m\u00eame \u00bb, op\u00e9rant de cette mani\u00e8re \u00ab une pr\u00e9cieuse intrication d\u2019\u00c9ros et de Thanatos \u00bb (p. 202-203).<\/p>\n\n\n\n<p>Pour conclure, on insistera sur l\u2019actualit\u00e9 de l\u2019ouvrage de Sophie de Mijolla-Mellor dans ces temps o\u00f9 triomphe sur les r\u00e9seaux sociaux une arrogance d\u00e9com-plex\u00e9e et sur la transversalisation des questionnements qu\u2019il propose et qui lutte contre la cl\u00f4ture arrogante du savoir sp\u00e9cialis\u00e9 et, plus particuli\u00e8-rement, contre ce que Derrida a appel\u00e9 \u00ab la r\u00e9sistance auto-immunitaire de la psychanalyse \u00e0 sortir en dehors d\u2019elle-m\u00eame \u00bb. Paradoxalement, cet ouvrage ultra-savant se situe aux antipodes de l\u2019outrecuidance, puisque, comme son auteure le rappelle, citant Sartre, \u00ab seuls les voyageurs munis de billets peuvent se permettre d\u2019\u00eatre modestes \u00bb (p. 117).<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12965?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2086],"mode":[60],"revue":[467],"auteur_livre":[2380],"class_list":["post-12965","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-nicolas-evzonas","mode-payant","revue-467","auteur_livre-sophie-de-mijolla-mellor"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12965","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12965"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12965"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12965"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12965"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12965"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12965"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12965"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}