{"id":12952,"date":"2021-09-12T10:13:47","date_gmt":"2021-09-12T08:13:47","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/le-psychanalyste-apathique-et-le-patient-postmoderne\/"},"modified":"2021-09-22T18:13:54","modified_gmt":"2021-09-22T16:13:54","slug":"le-psychanalyste-apathique-et-le-patient-postmoderne","status":"publish","type":"parution","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/le-psychanalyste-apathique-et-le-patient-postmoderne\/","title":{"rendered":"Le psychanalyste apathique et le patient postmoderne"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est un grand vent salubre que Laurence Kahn fait souffler sur la psychanalyse, et donc sur les psychanalystes, avec&nbsp;<em>Le psychanalyste apathique et le patient post-moderne<\/em>. Car tout au long d\u2019une r\u00e9flexion qui prend pour cible les essors plus ou moins r\u00e9cents de certains courants de la psychanalyse, essentiellement am\u00e9ricaine, en direction du constructivisme, de l\u2019intersub-jectivisme et de l\u2019herm\u00e9neutique, la pens\u00e9e est men\u00e9e avec vigueur et rigueur, l\u2019auteur p\u00e8se les causes et les cons\u00e9quences avec acuit\u00e9, en ne l\u00e2chant rien, et m\u00eame pour ne rien l\u00e2cher, du c\u0153ur de la th\u00e9orie freudienne. La prise de position est pol\u00e9mique et hardiment assum\u00e9e. Il y a l\u00e0 un minutieux travail d\u2019\u00e9pist\u00e9-mologue qui sait souligner les moments o\u00f9 les probl\u00e8mes sont mal pos\u00e9s et mal r\u00e9solus et qui ins\u00e8re son sujet d\u2019\u00e9tude \u2013 des th\u00e8ses psychanalytiques \u2013 dans un contexte intellectuel plus g\u00e9n\u00e9ral, lequel comprend des philosophes, de Kant, Dilthey ou Lipps \u00e0 Wittgenstein, Ricoeur, Foucault, Derrida et Lyotard, ou encore, d\u00e8s le premier chapitre, Adorno qui, en 1946, s\u2019inqui\u00e9tait directement de la psychanalyse et du risque qu\u2019il y aurait pour elle \u00e0 se d\u00e9barrasser des pulsions, de la sexualit\u00e9 infantile et de la \u00ab face sombre \u00bb de l\u2019homme. Il y a lieu plus encore aujourd\u2019hui, estime Laurence Kahn, de s\u2019alarmer de l\u2019affadissement ou de la disparition en cours de concepts piliers de la pens\u00e9e freudienne &#8211; pulsion, sexualit\u00e9 infantile, compulsion de r\u00e9p\u00e9tition &#8211; et de leur remplacement subreptice dans la litt\u00e9rature analytique par des mots comme<em>&nbsp;self<\/em>&nbsp;au lieu de moi, autod\u00e9voilement, empathie &#8211; (notion dont Laurence Kahn voit l\u2019introduction dans la psycha-nalyse favoris\u00e9e par l\u2019alliance entre les pens\u00e9es de Schafer et de Kohut, en 1959, au nom d\u2019un r\u00e9quisitoire contre la pulsion). Mais la pol\u00e9mique est g\u00e9n\u00e9reuse, car c\u2019est avec pr\u00e9cision et patience, quel que soit le caract\u00e8re incisif des lectures qu\u2019elle op\u00e8re, que Laurence Kahn rend compte des principaux textes qui ont, selon elle, scand\u00e9 les glissements en cours. Un int\u00e9r\u00eat paradoxal de ce travail est d\u2019ailleurs qu\u2019avec honn\u00eatet\u00e9, il porte \u00e0 la connaissance de ses lecteurs un panel d\u2019auteurs, parfois importants, qui ne sont pas forc\u00e9ment tr\u00e8s bien connus en France. Pr\u00e9cisons qu\u2019un pr\u00e9cieux appendice, \u00ab Sur les auteurs cit\u00e9s \u00bb, lesquels ne sont pas tous anglo-saxons, rassemble une cinquantaine de noms et donne par ordre alphab\u00e9tique de br\u00e8ves mais substantielles indications biographiques et intellectuelles sur les auteurs des textes comment\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019attacher aux raisons d\u2019une telle \u00e9volution, c\u2019est pointer les d\u00e9rives successives qui, au sein de l\u2019IPA (Association Internationale de Psychanalyse) pourraient avoir, ou ont eu, pour effet &#8211; selon l\u2019intensit\u00e9 du pessimisme &#8211; de d\u00e9naturer l&rsquo;\u00e9coute de l\u2019analyste ; au sein de l\u2019IPA, car, comme le souligne Laurence Kahn, psychanalyste titulaire \u00e0 l\u2019APF (<em>Association Psychanalytique de France<\/em>), les pires ennemis de la psychanalyse sont les psychanalystes eux-m\u00eames. Cette grande fresque historique et conceptuelle a pour point de fuite la n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 serait la psychanalyse, n\u00e9cessit\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement invoqu\u00e9e par les uns ou les autres et vigoureusement r\u00e9cus\u00e9e par Laurence Kahn, de s\u2019adapter \u00e0 son temps, et \u00e0 des patients qui auraient \u00ab chang\u00e9 \u00bb par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Freud, c\u2019est-\u00e0-dire,&nbsp;<em>in fine<\/em>, de renoncer au \u00ab pouvoir d\u00e9capant du langage \u00bb et au \u00ab pouvoir abrasant du silence \u00bb. Une psychanalyse \u00e0 visage humain\u2026 En ce sens la r\u00e9flexion de Laurence Kahn est certes le pendant de son<em>&nbsp;\u00c9coute de l\u2019analyste<\/em>&nbsp;de 2012, o\u00f9 elle distinguait et qualifiait les diff\u00e9rentes composantes de l\u2019\u00e9coute psychanalytique, mais elle fournit aussi le dossier de r\u00e9f\u00e9rence qui vient \u00e0 l\u2019appui des premi\u00e8res phrases d\u2019un article de la m\u00eame ann\u00e9e 2012 o\u00f9 elle \u00e9crivait ceci : \u00ab Au nom du nouveau visage des pathologies post-modernes et sous l\u2019argument de la suppos\u00e9e m\u00e9connaissance par Freud de l\u2019ampleur du ph\u00e9nom\u00e8ne contre-transf\u00e9rentiel, l\u2019implication \u00e9motionnelle et r\u00e9ciproque des deux partenaires de la relation analytique a conduit certains courants \u00e0 envisager celle-ci comme un dialogue o\u00f9 pr\u00e9vaudraient la r\u00e9sonance et la mutualit\u00e9 compr\u00e9hensive. \u00bb<br>D\u00e8s la premi\u00e8re page de cet important volume publi\u00e9 par les \u00e9ditions de l\u2019Olivier, un acte d\u2019\u00e9criture met en \u00e9vidence et presque en sc\u00e8ne l\u2019intemporalit\u00e9 du probl\u00e8me, de mani\u00e8re saisissante. L\u2019id\u00e9e expos\u00e9e est la suivante : l\u2019opposition \u00e0 la psychanalyse se manifeste de diverses mani\u00e8res, y compris de mani\u00e8re subtile et de l\u2019int\u00e9rieur de la discipline, par un acquiescement apparent aux id\u00e9es et une adoption \u00e9ventuelle de ses termes techniques, mais accompagn\u00e9 d\u2019une telle \u00ab dilution de leur signification \u00bb que ses \u00ab crocs \u00e0 venin \u00bb, selon l\u2019expression de Freud, en deviennent inoffensifs. On vient d\u2019ouvrir le livre et on peut \u00e0 bon droit lire cette page comme les premiers mots de l\u2019auteur. En r\u00e9alit\u00e9, comme Laurence Kahn l\u2019indique dans un imm\u00e9diat apr\u00e8s-coup, cette d\u00e9claration, vraisembla-blement due \u00e0 Jones, provient de l\u2019\u00e9ditorial du premier num\u00e9ro de l\u2019<em>International Journal of Psychoanalysis<\/em>, en 1920, et indique la ligne directrice de la nouvelle revue. Il est piquant, on ne peut s\u2019emp\u00eacher de le penser, que nombre des textes \u00e9tudi\u00e9s et incrimin\u00e9s par Laurence Kahn aient \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans ce m\u00eame journal.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux yeux de Laurence Kahn, la d\u00e9claration de Robert S. Wallerstein, \u00ab&nbsp;<em>One Psychoanamysis or many ?<\/em>&nbsp;\u00bb, au congr\u00e8s de l\u2019IPA de Montr\u00e9al en 1987, a jou\u00e9 un r\u00f4le consid\u00e9rable dans la dispersion des th\u00e9ories et dans ce qu\u2019elle consid\u00e8re comme le mouvement, bien enclench\u00e9, d\u2019un renoncement \u00e0 la m\u00e9tapsy-chologie. C\u2019est autour de ce moment central qu\u2019elle r\u00e9partit les points qu\u2019elle traite et les textes qu\u2019elle met en relation, soit qu\u2019ils l\u2019aient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et pr\u00e9par\u00e9, soit qu\u2019ils lui succ\u00e8dent. Alors pr\u00e9sident de l\u2019IPA et confront\u00e9 \u00ab aux assauts de la Self psychology de Kohut, du \u201cnouvel idiome\u201d de Schafer, des th\u00e9ories narrativistes et du retour des th\u00e9ories du trauma r\u00e9el, lesquelles (\u2026) ripostaient au caract\u00e8re consid\u00e9r\u00e9 comme unitaire et dominateur de l\u2019<em>Ego psychology<\/em>&nbsp;\u00bb, Wallerstein prit acte, au nom de l\u2019IPA, de ce pluralisme th\u00e9orique et affirma l\u2019existence d\u2019un&nbsp;<em>common ground<\/em>&nbsp;de la psychanalyse, ce qui revenait \u00e0 accepter l\u2019existence de diff\u00e9rences dans les th\u00e9ories psychanalytiques, mais ce qui allait aboutir \u00e0 \u00ab \u00e9largir les plates-formes conceptuelles \u00bb. La consensualit\u00e9 se paiera au prix fort. Simultan\u00e9ment cette d\u00e9claration validait la proposition (ant\u00e9rieurement formul\u00e9e, en particulier par Home et Sandler) d\u2019\u00e9tablir une distinction entre les th\u00e9ories cliniques concr\u00e8tes, fond\u00e9es sur l\u2019observation, et les th\u00e9ories m\u00e9tapsychologiques abstraites, laiss\u00e9es \u00e0 la discr\u00e9tion de chaque analyste dans sa singularit\u00e9. \u00ab Une clinique qui se lib\u00e9rerait de la sp\u00e9culation \u00bb, c\u2019est l\u2019un des sous-titres du chapitre \u00ab Ouverture d\u2019esprit \u00bb\u2026 Ce qui \u00e9tait souhait\u00e9, puisque c\u2019\u00e9tait ainsi la rationalit\u00e9 de la m\u00e9thode de l\u2019observation des donn\u00e9es recueillies en s\u00e9ance qui prenait le pas sur les th\u00e9ories individuelles, qualifi\u00e9es de<br>\u00ab m\u00e9taphores th\u00e9oriques \u00bb, c\u2019\u00e9tait que la psychanalyse obtienne d\u2019habiter le champ de la science, statut si important aux yeux de Freud et qui fut contest\u00e9 inlassablement et diversement depuis les origines. Laurence Kahn rassemble, en-de\u00e7\u00e0 de la d\u00e9claration de Wallerstein, les diff\u00e9rents courants de pens\u00e9e qui avaient converg\u00e9 pour refuser toute perspective objective \u00e0 la psychanalyse, et qui ont abouti \u00e0 remplacer la revendication de sa scientificit\u00e9 par l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle est une herm\u00e9neutique, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle n\u2019a pas d\u2019objet ext\u00e9rieur \u00e0 elle. Ces tournants ont eu lieu aussi sous l\u2019effet d\u2019une lecture, \u00e0 son avis \u00e0 contre-sens, de Derrida et de Lyotard : pour tous deux, souligne-t-elle, la contestation de l\u2019hypoth\u00e8se lacanienne selon laquelle l\u2019inconscient est structur\u00e9 comme un langage fut centrale. Ce fut, dans les ann\u00e9es r\u00e9centes, le<em>&nbsp;postmodern turn<\/em>. Derri\u00e8re ces controverses sur la question de la scientificit\u00e9, se profile la question philosophique du statut et m\u00eame de l\u2019existence d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, ind\u00e9pendamment des construc-tions mentales individuelles, fil passionnant qui parcourt tout le livre. \u00ab Puisque le monde ne r\u00e9pond pas, il suffit de renoncer \u00e0 la mod\u00e9lisation scientifique du fonctionnement psychique et de s\u2019en tenir \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la psychanalyse est un \u201cart de l\u2019interpr\u00e9tation\u201d \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9ditant les effets \u00e0 retardement du<em>&nbsp;Cercle de Vienne<\/em>, l\u2019amalgame op\u00e9r\u00e9 entre les critiques de Popper et celles de Gr\u00fcnbaum, la virulence de ce d\u00e9bat sur la scientificit\u00e9 de la psychanalyse, suspect\u00e9e de mythologie et de m\u00e9taphysique, et reprenant l\u2019\u00e9tude de Meissner qui recensait, en 1981, les \u00e9tapes importantes des attaques contre le mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique freudien, Laurence Kahn note que le mouvement g\u00e9n\u00e9ral a consist\u00e9 \u00e0 s\u00e9parer \u00ab le bon grain de l\u2019ivraie \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 s\u00e9parer ce qui, dans la psychanalyse, aurait un ancrage scientifique r\u00e9el, car issu de l\u2019observation, de ce qui rel\u00e8verait des sciences humaines, de l\u2019interpr\u00e9tation, ayant \u00e0 ce titre partie li\u00e9e avec le langage \u2013 la m\u00e9tapsychologie devenant une grille de lecture dont on pourrait faire usage&nbsp;<em>ad libitum<\/em>, ce qui supprime le volet \u00e9nerg\u00e9tique et \u00e9conomique, et ce dont d\u00e9coulera l\u2019id\u00e9e que la psychanalyse est une herm\u00e9neutique.<\/p>\n\n\n\n<p>Un compte-rendu de ce livre d\u2019une grande richesse ne saurait en donner une vision compl\u00e8te et il est impossible d\u2019entrer dans le d\u00e9tail des analyses stimulantes de Laurence Kahn, qui prend \u00e0 bras le corps les d\u00e9bats et les pol\u00e9miques avec une densit\u00e9 de pens\u00e9e impressionnante, en d\u00e9gageant chaque fois l\u2019enjeu central de la controverse et les r\u00e9encha\u00eenements de notions qui sont \u00e0 la source des d\u00e9voiements qu\u2019elle rel\u00e8ve. Ainsi par exemple de la notion de transfert, discut\u00e9e entre Rangell et Wallerstein (1996 et 2002), ou entre Peter Fonagy et Harold Blum (1999 et 2003) : le transfert tend \u00e0 devenir une forme de communication dans l\u2019ici et maintenant, \u00ab d\u00e9pouill\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019inactualit\u00e9 virulente de la r\u00e9p\u00e9tition et du sexuel infantile \u00bb, il est per\u00e7u comme une \u00ab exp\u00e9rience interactive dans laquelle les deux protagonistes sont finalement dans des positions sym\u00e9triques \u00bb. Un tel infl\u00e9chissement, comme encore le concept d\u2019 \u00ab inconscient pr\u00e9sent \u00bb, propos\u00e9 par Sandler en 1983, abolit \u00e9videmment toute id\u00e9e de r\u00e9sistance et de r\u00e9p\u00e9tition de ce qui ne peut \u00eatre rem\u00e9mor\u00e9. Une fois r\u00e9pudi\u00e9e l\u2019\u00ab \u00e9coute arch\u00e9o-logique \u00bb, comme fut qualifi\u00e9e la m\u00e9thode analytique, et l\u2019\u00ab auto-rit\u00e9 \u00bb de l\u2019analyste, la promotion du dialogue analytique se fait au nom d\u2019une psychanalyse \u00ab reconstructive \u00bb, reconstructive non pas du pass\u00e9, par la lev\u00e9e du refoulement, mais reconstructive pour r\u00e9parer l\u2019effondrement existentiel et le vide repr\u00e9sen-tationnel dont souffriraient majoritairement les patients d\u2019aujourd\u2019hui. L\u2019influence de Kohut et l\u2019usage qui fut fait de la pens\u00e9e de Fairbairn sur la libido comme qu\u00eate d\u2019objet et non qu\u00eate de plaisir, avec pour cons\u00e9quence \u00ab le remplacement des instances intrapsychiques par des structures repr\u00e9sentant les relations d\u2019objet internalis\u00e9es \u00bb et la mise au premier plan de la relation ont \u00e9t\u00e9 \u00ab d\u00e9terminantes \u00bb, pr\u00e9cise l\u2019auteur. On voit ainsi comment c\u2019est par le biais de la r\u00e9flexion sur la compr\u00e9hension du transfert &#8211; qui devenait une simple relation &#8211; et de la mise en suspicion du contre-transfert que s\u2019introduisirent la promotion de la narrativit\u00e9 et de l\u2019empathie, tellement en vogue aujourd\u2019hui (le dernier chapitre du livre s\u2019intitule \u00ab Un nouveau&nbsp;<em>common ground&nbsp;<\/em>: l\u2019empathie ? \u00bb) : la narrativit\u00e9, parce que la cr\u00e9ation d\u2019une narration serait th\u00e9ra-peutique \u00e0 elle seule, cr\u00e9ation qui serait obtenue par la r\u00e9\u00e9laboration d\u2019exp\u00e9riences actuelles et la mise en contact de l\u2019esprit du patient avec ce qui lui \u00e9tait auparavant intol\u00e9rable ; l\u2019empathie, parce que si le transfert n\u2019est que l\u2019ensemble des affects suscit\u00e9s par la relation avec le psychanalyste, cela convoque la sensibilit\u00e9 et donc l\u2019usage d\u2019une \u00ab immersion empathique \u00bb, attentive \u00e0 la \u00ab validation \u00bb par le patient.<br>Le narrativisme de Spence, le langage d\u2019action de Schafer (pour qui \u00ab le Soi est un dire \u00bb, car \u00ab l\u2019agent devient peu \u00e0 peu le constructeur de sa propre exp\u00e9rience \u00e0 travers une narration qui en d\u00e9livre le sens \u00bb),<em>&nbsp;L\u2019Empathie psychanalytique&nbsp;<\/em>de Bolognini, sont \u00e9tudi\u00e9s, pour ne citer qu\u2019eux, chacun d\u2019eux se voyant ins\u00e9r\u00e9 dans un r\u00e9seau conceptuel serr\u00e9. Ce qui am\u00e8ne bien souvent Laurence Kahn \u00e0 pointer avec justesse les erreurs ou les approximations de lecture \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ces d\u00e9formations : ainsi de la collusion entre Schafer et Ricoeur autour de l\u2019id\u00e9e de responsabilit\u00e9 du sujet de l\u2019action, de la mauvaise interpr\u00e9tation du principe d\u2019incertitude de Heisenberg, de l\u2019usage falsificateur de Derrida et de Lyotard (la&nbsp;<em>French philosophy<\/em>), du caract\u00e8re fourre-tout de la notion d\u2019empathie (elle revient \u00e0 Lipps pour clarifier la notion) ou de l\u2019effet produit par la lecture de Foucault &#8211; en particulier quand il est utilis\u00e9 par le pragmatisme de Richard Rorty -, allant dans le sens d\u2019un relativisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et de la perte de notion de v\u00e9rit\u00e9. Or Freud d\u00e9fend la r\u00e9f\u00e9rence de la psychanalyse \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, son ad\u00e9quation au r\u00e9el du monde ; la psychanalyse concourt \u00ab \u00e0 la description de l\u2019agencement m\u00eame du monde \u00bb, \u00e9crit Laurence Kahn, et doit refuser d\u2019\u00eatre confin\u00e9e dans \u00ab le p\u00e9rim\u00e8tre de l\u2019interaction entre \u00e9tats mentaux \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la lecture de ce livre de psychanalyse, mais aussi d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, on est tent\u00e9 de faire un rapprochement, peut-\u00eatre surprenant, avec la pens\u00e9e de Bachelard sur la formation de l\u2019esprit scientifique et avec son id\u00e9e que la science progresse par une suite d\u2019erreurs surmont\u00e9es. On pourrait se dire, devant la pr\u00e9sentation de ce qui appara\u00eet sous la plume de Laurence Kahn comme les \u00e9tapes d\u2019un fourvoiement g\u00e9n\u00e9ral, qu\u2019elle peint le tableau d\u2019un anti-progr\u00e8s par embourbements successifs, aggrav\u00e9s au lieu d\u2019\u00eatre surmont\u00e9s, mais dont il est peut-\u00eatre encore temps de sortir. On peut penser que c\u2019est pour appeler la communaut\u00e9 psycha-nalytique \u00e0 un sursaut qu\u2019elle a r\u00e9alis\u00e9 ce travail, quoiqu\u2019elle semble d\u00e9pourvue d\u2019illusions. Le titre du livre, tourn\u00e9 comme le titre d\u2019une fable \u00e0 deux personnages, dont la morale implicite inviterait \u00e0 redevenir ou \u00e0 ne pas cesser d\u2019\u00eatre des psychanalystes \u00ab apathiques \u00bb, met l\u2019accent sur le couple en r\u00e9alit\u00e9 dissym\u00e9trique de l\u2019analyste et du patient, dans lequel le second des deux partenaires est pr\u00e9tendument sujet au changement, tandis qu\u2019il est sugg\u00e9r\u00e9 au premier de conserver la froideur distante des origines.<\/p>\n\n\n\n<p>La question qui occupe Laurence Kahn est donc \u00e0 la fois intem-porelle et urgente. La mise en cause du pluralisme th\u00e9orique et l\u2019analyse de ses cons\u00e9quences ne signifie \u00e9videmment pas que tous les psychanalystes devraient marcher du m\u00eame pas, surtout venant d\u2019une psychanalyste si attach\u00e9e \u00e0 la d\u00e9totalisation, \u00e0 la reconnaissance de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et de la discorde, et si vigilante quant au caract\u00e8re illusoire des v\u0153ux d\u2019unit\u00e9, que ce soit l\u2019unit\u00e9 d\u2019un psychisme qui serait affranchi de la division interne ou celle d\u2019un groupe. Mais il \u00e9tait \u00e0 coup s\u00fbr capital de montrer en d\u00e9tail combien la promotion du pluralisme induit et masque les renoncements au refoulement, au transfert, \u00e0 l\u2019association libre, \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation, \u00e0 la th\u00e9orie de la pulsion, \u00e0 l\u2019\u00e9nerg\u00e9tique freudienne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Grand vent salubre, et r\u00e9flexion salutaire pour les psychanalystes donc. Nous sommes bien plac\u00e9s pour savoir que l\u2019ennemi est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ce livre est aussi une invite \u00e0 mesurer en nous les d\u00e9rives toujours disponibles \u00e0 la frange ou m\u00eame au centre de nos propres pratiques.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12952?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2109],"mode":[61],"revue":[538],"auteur_livre":[2163],"class_list":["post-12952","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-odile-bombarde","mode-gratuit","revue-538","auteur_livre-laurence-kahn"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12952","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12952"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12952"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12952"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12952"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12952"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12952"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12952"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}