{"id":12810,"date":"2021-09-12T10:13:30","date_gmt":"2021-09-12T08:13:30","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/la-dignite-de-penser\/"},"modified":"2021-09-29T19:36:14","modified_gmt":"2021-09-29T17:36:14","slug":"la-dignite-de-penser","status":"publish","type":"parution","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/la-dignite-de-penser\/","title":{"rendered":"La dignit\u00e9 de penser"},"content":{"rendered":"\n<p>Roland Gori continue \u00e0 tracer son sillon, avec profondeur et intelligence, et nous devons le remercier de ce travail si salutaire, si indispensable. Avec ce nouvel ouvrage, La dignit\u00e9 de penser, il poursuit en effet son \u0153uvre d\u2019artisan citoyen, au sens le plus noble que Georges Favez donnait au terme d\u2019artisan en parlant du travail du psychanalyste, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui conjoint les deux facettes d\u2019artiste et d\u2019ouvrier hautement qualifi\u00e9.<br>Que ce soit seul, ou en co-\u00e9criture avec A. Abelhauser, P. Le Coz, M.J. Sauret ou M.J. Del Volgo, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ses ouvrages plus directement psychanalytiques, ce nouveau texte est, en effet, le neuvi\u00e8me d\u2019une s\u00e9rie d\u2019ouvrages, d\u00e9but\u00e9e en 2009 avec&nbsp;<em>La sant\u00e9 totalitaire<\/em>&nbsp;(R. Gori et M.J. Del Volgo) et qui se trouve consacr\u00e9e \u00e0 une r\u00e9flexion sur le risque de spoliation d\u00e9mocratique qui se joue dans nos soci\u00e9t\u00e9s via une certaine vision de la m\u00e9decine et de la psychiatrie, via une d\u00e9rive de plus en plus claire des objectifs et des m\u00e9thodes scientifiques, et via une modification progressive du statut de la parole.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette trajectoire conceptuelle qui me ravit litt\u00e9ralement, est celle d\u2019un psychanalyste et d\u2019un enseignant engag\u00e9 dont on sait l\u2019action importante qui est la sienne au niveau du collectif&nbsp;<em>L\u2019appel des appels<\/em>&nbsp;qu\u2019il a lui-m\u00eame fond\u00e9 et organis\u00e9, ainsi que l\u2019appui essentiel qu\u2019il offre, depuis 2005, \u00e0 un autre collectif bien connu,<em>&nbsp;Pas de z\u00e9ro de conduite<\/em>, n\u00e9 \u00e0 cette date en r\u00e9action \u00e0 l\u2019expertise collective de l\u2019INSERM sur le soi-disant \u00ab trouble des conduites \u00bb qui visait\u2026 \u00e0 rep\u00e9rer d\u00e8s la cr\u00e8che les futurs d\u00e9linquants ! Nous sommes donc redevables \u00e0 Roland Gori du regard qu\u2019il nous aide \u00e0 porter, presqu\u2019en temps direct, sur l\u2019\u00e9volution de nos soci\u00e9t\u00e9s qui se fondent, chaque jour davantage, sur une dimension de technicisation que nos instances politiques risquent toujours d\u2019utiliser davantage pour s\u2019auto-valider au d\u00e9triment de la subjectivation individuelle. La m\u00e9decine, classiquement tout du moins, se fonde sur une attention particuli\u00e8re au rapport intersubjectif et interpersonnel qui r\u00e8gle la relation soignant-soign\u00e9 et, de ce fait, elle constitue sans doute un bon op\u00e9rateur pour analyser la dynamique des relations interhumaines en jeu au sein des groupes que constituent nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>A cette perspective particuli\u00e8re, s\u2019ajoute, chez Roland Gori, la dimension psychanalytique qui compl\u00e8te son approche soci\u00e9tale par une sensibilit\u00e9 au registre de l\u2019intrapsychique. Tout ceci fait que la trajectoire conceptuelle de Roland Gori dans lequel s\u2019inscrit ce dernier ouvrage, me semble r\u00e9sonner tout naturellement avec les r\u00e9flexions de Michel Foucault et de Georges Canguilhem auxquels il se r\u00e9f\u00e8re d\u2019ailleurs assez fr\u00e9quemment, et de m\u00eame que G. Rosolato a pu parler d\u2019une \u00ab psychanalyse exploratrice dans la culture \u00bb, de m\u00eame pouvons-nous parler, me semble-t-il, \u00e0 propos de la d\u00e9marche de Roland Gori d\u2019une approche psychodynamique explo\u00adratrice dans le domaine de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie et du sociopolitique. G. Canguilhem insistait sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour le patient de se r\u00e9approprier sa maladie (\u00ab la maladie du malade \u00bb), Roland Gori nous invite, ici, \u00e0 nous r\u00e9approprier notre discours en en refaisant une parole du sujet parlant. Ce texte se compose de cinq chapitres dont trois (le premier, le quatri\u00e8me et le cinqui\u00e8me) sont consacr\u00e9s au statut de la parole et du r\u00e9cit dans nos soci\u00e9t\u00e9s, avec une scansion des deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me chapitres qui se trouvent, quant \u00e0 eux, d\u00e9di\u00e9s \u00e0 une r\u00e9flexion fort bienvenue sur les liens entre la psychiatrie et la sant\u00e9 mentale d\u2019une part, et les nouvelles formes du savoir d\u2019autre part. J\u2019ai lu cet ensemble r\u00e9flexif comme un hymne \u00e0 la narrativit\u00e9 face \u00e0 la tendance actuelle qui voudrait r\u00e9duire la parole \u00e0 sa fonction d\u2019information. On retrouve, l\u00e0, des th\u00e8mes chers \u00e0 Roland Gori et qui avaient d\u00e9j\u00e0 leur place dans ses \u00e9crits pr\u00e9c\u00e9dents, mais ce qui fait l\u2019avanc\u00e9e nouvelle de celui-ci et qui lui conf\u00e8re une force particuli\u00e8re, c\u2019est l\u2019analyse qui nous est propos\u00e9e de l\u2019utilisation (d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ou non, mais ceci ne change rien \u00e0 l\u2019affaire !) par les organes du pouvoir de ces \u00e9volutions de la technique et de la parole, pour se justifier et pour se maintenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Soit la culture du quantitatif et de l\u2019informatif comme \u00e9vacuation progressive de tout discours r\u00e9flexif, et comme soumission des singularit\u00e9s individuelles au poids de l\u2019uniformisation collective. J\u2019ai par exemple \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par cette remarque sur le quantitatif : \u00ab C\u2019est au nombre d\u2019auditeurs que l\u2019on mesure la qualit\u00e9 d\u2019une \u00e9mission culturelle, au nombre de visiteurs que l\u2019on \u00e9value la qualit\u00e9 d\u2019une exposition, \u00e0 la tarification des actes que l\u2019on appr\u00e9cie le soin, \u00e0 l\u2019importance du nombre de citations que l\u2019on \u00e9tablit le prestige d\u2019une revue (impact factor) et la qualit\u00e9 d\u2019une recherche, au nombre d\u2019\u00e9trangers reconduits \u00e0 la fronti\u00e8re que l\u2019on \u00e9value la \u00ab s\u00e9curit\u00e9 \u00bb du territoire, quitte dans tous les cas \u00e0 confondre les moyens et les fins, \u00e0 produire un sentiment d\u2019injustice et de souffrance chez les professionnels \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Telle est l\u2019ambiance de \u00ab d\u00e9mocratie totalitaire \u00bb que d\u00e9nonce Roland Gori, d\u2019une d\u00e9mocratie qui confisque, en r\u00e9alit\u00e9, la parole subjectiv\u00e9e, la \u00ab parole pleine \u00bb, et qui promeut l\u2019information brute, s\u00e8che, non \u00e9labor\u00e9e dont Heidegger que cite Roland Gori, aurait pu dire : \u00ab le vrai se d\u00e9robe au milieu de toute cette exactitude \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a bien s\u00fbr, tout au long de ce texte, une sorte d\u2019appel \u00e0 la r\u00e9sistance citoyenne qui rappelle un petit peu, mutatis mutandis, l\u2019appel \u00e0 l\u2019indignation de S. Hessel. Mais s\u2019il faut tout d\u2019abord pouvoir s\u2019indigner pour retrouver le courage et la dignit\u00e9 de penser, les choses vont ici plus loin, gr\u00e2ce \u00e0 une r\u00e9flexion tr\u00e8s approfondie sur la narrativit\u00e9 et la fonction singularisante du r\u00e9cit. Si P. Ricoeur a pu dire que l\u2019identit\u00e9 humaine \u00e9tait une identit\u00e9 fondamentalement narrative, Roland Gori nous dit ici, au fond, que l\u2019identit\u00e9 d\u00e9mocratique est \u00e9galement fonci\u00e8rement narrative, et qu\u2019\u00e0 trop abandonner cette dimension, on risque de perdre la capacit\u00e9 de faire du socius autre chose qu\u2019un groupe homog\u00e8ne et soumis \u00e0 la pens\u00e9e unique (quand ce n\u2019est pas \u00e0 l\u2019absence de pens\u00e9e), et d\u2019\u00e9chouer \u00e0 le concevoir comme un ensemble d\u2019individualit\u00e9s authentiques d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 s\u2019entendre et \u00e0 se comprendre pour pouvoir agir collectivement, f\u00fbt-ce sur un fond de divergences int\u00e9gr\u00e9es. Pourquoi la parole perd-elle peu \u00e0 peu, dans nos soci\u00e9t\u00e9s, sa fonction de r\u00e9cit dont les mythes apparaissent comme embl\u00e9matiques ? Roland Gori nous montre bien l\u2019int\u00e9r\u00eat des pouvoirs en place \u00e0 ce qu\u2019il en aille ainsi, mais j\u2019ai envie d\u2019ajouter, comme je l\u2019ai souvent dit, que la pens\u00e9e comporte aussi ceci de particulier et de dangereux, \u00e0&nbsp;<br>savoir qu\u2019elle porte en elle, intrins\u00e8quement, une haine vis-\u00e0-vis d\u2019elle-m\u00eame. La haine de la pens\u00e9e pour la pens\u00e9e, et la dignit\u00e9 consiste alors, pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 ne pas c\u00e9der \u00e0 cette haine r\u00e9flexive dont l\u2019ancrage masochique est assez \u00e9vident. Merci \u00e0 Roland Gori de nous montrer avec tant de fermet\u00e9 les chemins possibles pour retrouver cette dignit\u00e9 de penser.<br>C\u2019est un ouvrage vraiment essentiel qu\u2019il nous offre ici, et je ne saurais trop le recommander \u00e0 quiconque veut pouvoir prendre un petit peu de recul par rapport aux d\u00e9rives en cours, et \u00e0 mettre en \u0153uvre ses propres ressources de pens\u00e9e et de r\u00e9sistance, ce qui ne renvoie en rien \u00e0 un refus des progr\u00e8s techniques et des conqu\u00eates scientifiques indiscutables auxquels nous assistons bien s\u00fbr avec une rapidit\u00e9 accrue depuis le vingti\u00e8me si\u00e8cle. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette acc\u00e9l\u00e9ration des avanc\u00e9es scientifiques et techniques qui r\u00e9clame de la part de chacun une vigilance accrue, une tentative de prise de champ, et un d\u00e9sir d\u2019\u00e9laboration des dynamiques en jeu, sur le fond m\u00eame du mouvement se faisant, et sans conservatisme aucun. P. Valery disait que \u00ab la valeur d\u2019un homme se mesure \u00e0 la qualit\u00e9 de ses refus \u00bb : Roland Gori a le grand m\u00e9rite de nous indiquer une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre et de penser qui fait \u00e9cho \u00e0 cette si belle phrase.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12810?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1368],"mode":[61],"revue":[887],"auteur_livre":[2239],"class_list":["post-12810","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-bernard-golse","mode-gratuit","revue-887","auteur_livre-roland-gori"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12810","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12810"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12810"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12810"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12810"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12810"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12810"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12810"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}