{"id":12799,"date":"2021-09-12T10:13:28","date_gmt":"2021-09-12T08:13:28","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/meres-majuscules\/"},"modified":"2021-09-30T00:29:22","modified_gmt":"2021-09-29T22:29:22","slug":"meres-majuscules","status":"publish","type":"parution","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/meres-majuscules\/","title":{"rendered":"M\u00e8res majuscules"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce nouvel ouvrage de Dani\u00e8le Brun, comme plusieurs de ceux publi\u00e9s par elle pr\u00e9c\u00e9demment (<em>L\u2019enfant donn\u00e9 pour mort&nbsp;<\/em>paru chez Dunod en 1989,&nbsp;<em>La maternit\u00e9 et le f\u00e9minin<\/em>&nbsp;paru chez Deno\u00ebl en 1990, et plus r\u00e9cemment Les enfants perturbateurs paru chez O. Jacob en 2007), interrogent ce que nous pourrions appeler la dimension fantasmatique de la parentalit\u00e9, questionnement qui n\u2019est pas superflu dans un contexte aussi marqu\u00e9 par une tentation r\u00e9ifiante que celui que nous vivons actuellement.<br>Ce texte int\u00e9ressera donc tous les professionnels de l\u2019enfance, mais peut-\u00eatre tout particuli\u00e8rement ceux qui se trouvent impliqu\u00e9s dans le champ de la psychiatrie p\u00e9rinatale, j\u2019y reviendrai plus loin. Merci, donc, \u00e0 Dani\u00e8le Brun de nous faire ce cadeau de finesse, de subtilit\u00e9 et de profondeur dans un monde qui s\u2019\u00e9chine \u00e0 vouloir tout simplifier, \u00e0 vouloir tout quantifier, alors m\u00eame que la prise en compte de la subjectivit\u00e9 fait partie, me semble-t-il, d\u2019une modernit\u00e9 authentique, et d\u2019une scientificit\u00e9 soucieuse d\u2019\u00e9chapper aux pi\u00e8ges affadissants d\u2019un scientisme toujours mena\u00e7ant.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux axes forts de cet ouvrage me semblent \u00eatre le corps (le corps de l\u2019enfant) et la nostalgie (la nostalgie de la m\u00e8re). Comme le souligne l\u2019auteur lui-m\u00eame, \u00ab dans ce livre, il ne s\u2019agit pas d\u2019une figuration de la m\u00e8re en majest\u00e9 avec son enfant, mais plut\u00f4t d\u2019une repr\u00e9sentation contrast\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame o\u00f9 se lit la nostalgie. La nostalgie d\u2019un autre enfant auquel le sien ne correspond pas ou plus, mais qui l\u2019habite d\u2019une telle mani\u00e8re que son regard sur l\u2019enfant r\u00e9el, l\u2019enfant de chair, en est alt\u00e9r\u00e9 \u00bb. Et c\u2019est alors toute la question du transg\u00e9n\u00e9rationnel qui se trouve ainsi ouverte et pos\u00e9e, dans la mesure o\u00f9 c\u2019est l\u2019enfant qu\u2019on aimerait avoir ou avoir eu, qui s\u2019interpose toujours dans notre relation avec l\u2019enfant qu\u2019on a, qui impr\u00e8gne et qui infiltre in\u00e9luctablement l\u2019ensemble de nos interactions avec celui-ci.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre s\u2019ouvre sur une premi\u00e8re partie tout \u00e0 fait novatrice et remarquable consacr\u00e9e \u00e0 la m\u00e9lancolie maternelle, et qui permet ensuite \u00e0 l\u2019ouvrage de se d\u00e9ployer au travers de quatre parties centr\u00e9es successivement sur la perte d\u2019un enfant (<em>Parents orphelins<\/em>), l\u2019impact des maladies somatiques graves sur le sujet et son entourage (<em>Des liens \u00e0 rompre<\/em>), le poids des mots comme entame narcissique possible (Effets d\u2019annonce m\u00e9dicale), et sur la maternit\u00e9 enfin en tant que processus nouant \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, de mani\u00e8re tr\u00e8s serr\u00e9e, les trois registres du R\u00e9el, de l\u2019Imaginaire et du Symbolique (<em>Propos sur la maternit\u00e9<\/em>). Tout part donc ici, pour Dani\u00e8le Brun, du Faust de Goethe dans lequel l\u2019image de la m\u00e8re va faire l\u2019objet, en 1932, d\u2019une lettre de S. Freud \u00e0 Stefan Zweig qui venait de publier son livre sur&nbsp;<em>La gu\u00e9rison par l\u2019esprit<\/em>&nbsp; (1931).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce livre, Dani\u00e8le Brun nous rappelle que S. Zweig consacre plusieurs chapitres \u00e0 S. Freud, et notamment \u00e0 ses d\u00e9buts en compagnie de J. Breuer dont S. Zweig pense que par le biais de la cure d\u2019Anna O., il aurait \u00ab dirig\u00e9 sa main vers la cl\u00e9 du myst\u00e8re \u00bb. Ce \u00e0 quoi S. Freud r\u00e9pond que J. Breuer, d\u00e9pass\u00e9 par ses propres angoisses, a brusquement quitt\u00e9 sa patiente apr\u00e8s l\u2019avoir trouv\u00e9e dans les affres d\u2019un accouchement fantasmatique, sans comprendre que celui-ci ne lui ouvrait pas seulement les myst\u00e8res de la gu\u00e9rison et du transfert, mais peut-\u00eatre &#8211; et surtout &#8211; qu\u2019il aurait pu lui livrer&nbsp; \u00ab la cl\u00e9 qui aurait ouvert la voie vers les M\u00e8res \u00bb, la cl\u00e9 du royaume des M\u00e8res, celles dont il est question dans Le second Faust \u00bb. J. Breuer n\u2019\u00e9tait pas faustien, et l\u2019on sent que S. Freud reproche \u00e0 S. Zweig d\u2019avoir pu lui faire cet honneur !<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu\u2019il en soit de ce d\u00e9bat entre hommes, la question des M\u00e8res est ainsi pos\u00e9e, et d\u2019embl\u00e9e centr\u00e9e, par Dani\u00e8le Brun, sur la question du clivage : \u00ab Ce que j\u2019appelle une M\u00e8re majuscule implique une division en soi en une partie morte ou mortifi\u00e9e, et une partie menac\u00e9e mais vivante, d\u00e9sirante \u00bb. Comment mieux dire que la maternit\u00e9 ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 la biologie de la conception, de la naissance et de la vie entre m\u00e8re et enfant ? C\u2019est en quoi, me semble-t-il, ce nouveau livre de Dani\u00e8le Brun s\u2019inscrit bien dans la continuit\u00e9 de son action visant, depuis maintenant de nombreuses ann\u00e9es, \u00e0 faire se rencontrer et dialoguer le champ de la m\u00e9decine et celui de la psychanalyse. L\u2019angle d\u2019approche de la maternit\u00e9 choisi par D. Brun, met en exergue ce qu\u2019il est d\u00e9sormais convenu d\u2019appeler l\u2019enfant imaginaire, \u00e0 la suite de C. Stein et de S. Lebovici par exemple. Enfant fantasmatique, enfant r\u00eav\u00e9, enfant narcissique, enfant culturel ou&nbsp;&nbsp; mythique enfin, ces diff\u00e9rents&nbsp; \u00ab b\u00e9b\u00e9s-dans-la-t\u00eate \u00bb des parents, sont bien ceux qui organisent et pr\u00e9parent la future parentalit\u00e9, au sein d\u2019une dynamique psychique de la grossesse, essentielle \u00e0 l\u2019accueil du nouveau-n\u00e9 et de l\u2019enfant. Les choses sont bien connues, et elles s\u2019agencent selon la fl\u00e8che habituelle du temps, anticipation et pr\u00e9vention obligent !<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ici, Dani\u00e8le Brun prend l\u2019histoire \u00e0 rebours, en quelque sorte, en se centrant sur tous les effets d\u2019apr\u00e8s-coup que l\u2019enfant r\u00e9el peut avoir sur cet enfant imaginaire de la m\u00e8re dont celle-ci esp\u00e9rait et attendait tant \u2026 qu\u2019elle ne peut \u00eatre, finalement, que d\u00e9contenanc\u00e9e par l\u2019enfant tel qu\u2019il est. Ceci vaut pour la m\u00e8re elle-m\u00eame, mais aussi pour l\u2019enfant qui peut \u00eatre prisonnier de l\u2019enfant narcissique de la m\u00e8re, et lui-m\u00eame narcissiquement entam\u00e9 par la d\u00e9ception maternelle. Une double d\u00e9ception, donc, \u00e0 lire dans les deux sens de la fl\u00e8che du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>De ce fait, nostalgie, corps et m\u00e9lancolie se trouvent indissolublement intriqu\u00e9s et c\u2019est ce que ce livre explore si profond\u00e9ment, en se saisissant de champs th\u00e9matiques divers : la mort de l\u2019enfant, la maladie de l\u2019enfant, l\u2019annonce du diagnostic et, last but not least, la matern(al)it\u00e9 en tant que telle, tout simplement ! Je ne peux pas d\u00e9florer, ici, les multiples ramifications de la pens\u00e9e et les diverses illustrations cliniques qui font de ce texte un tr\u00e9sor de r\u00e9flexion et d\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ma part, je voudrais seulement faire un commentaire dans le domaine qui est le mien, soit celui de la psychologie, de la psychopathologie et de la psychiatrie dites p\u00e9rinatales. A l\u2019heure o\u00f9 la question des d\u00e9pressions maternelles prend une telle importance, en donnant parfois \u00e0 certains l\u2019occasion de r\u00e9introduire, subrepticement, une vision par trop lin\u00e9aire de la psychopathologie (soit une vision m\u00e9dicale au sens le plus plat du terme), le concept de \u00ab M\u00e8res majuscules \u00bb vient utilement nous rappeler que toute m\u00e8re se trouve, par essence, porteuse d\u2019une virtualit\u00e9 nostalgique et que les effets de celle-ci, son actualisation et sa potentialisation, ne sauraient se d\u00e9duire ni de la seule neurobiologie maternelle, ni d\u2019un rapport direct de cause \u00e0 effet entre la m\u00e8re et l\u2019enfant. Dans ce domaine, il n\u2019y a donc pas de \u00ab donc \u00bb, si l\u2019on me permet cette expression.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire infantile de la m\u00e8re a un effet sur sa vision de l\u2019enfant et de ce qui lui arrive, mais l\u2019enfant lui-m\u00eame est, \u00e9galement, acteur des possibles remaniements et transformations de cet infantile maternel. L\u2019interrelation entre ces deux p\u00f4les ne peut \u00eatre que complexe, dialectique et largement inconsciente.<\/p>\n\n\n\n<p>Dani\u00e8le Brun est psychanalyste et professeur de psychopathologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Denis Diderot (Paris 7), et elle a organis\u00e9 toute une s\u00e9rie de colloques centr\u00e9s sur les questionnements r\u00e9ciproques qui se d\u00e9ploient entre la psychanalyse et les avanc\u00e9es m\u00e9dicales extraordinaires auxquelles nous assistons depuis quelques d\u00e9cennies. Ces colloques, toujours extr\u00eamement suivis, ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9s dans le cadre de l\u2019association&nbsp;<em>M\u00e9decine et Psychanalyse<\/em>&nbsp;qu\u2019elle a fond\u00e9e avec des coll\u00e8gues d\u2019horizons diff\u00e9rents, et le prochain colloque&nbsp; M\u00e9decine et Psychanalyse&nbsp; se tiendra \u00e0 Paris du 13 au 15 janvier 2012, sur le th\u00e8me :&nbsp;<em>M\u00e9decine et psychanalyse entre autorit\u00e9 et incertitude \u2013 Moments critiques.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Personnellement, j\u2019ai rencontr\u00e9 D. Brun \u00e0 Saint-Vincent de Paul. Ce fut une br\u00e8ve rencontre : j\u2019arrivais dans cet h\u00f4pital avec la mission de red\u00e9ployer l\u2019activit\u00e9 de l\u2019unit\u00e9 de p\u00e9dopsychiatrie qui y avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par Michel Soul\u00e9 et L\u00e9on Kreisler, et Dani\u00e8le Brun avait eu, un temps, l\u2019occasion de travailler quelque peu avec Fran\u00e7oise Bouchard qui avait, alors, pris la suite de l\u2019action de ces deux pionniers. Plus tard, nos liens se sont resserr\u00e9s dans le cadre de l\u2019universit\u00e9 Denis Diderot, ainsi qu\u2019au fil des colloques et des congr\u00e8s o\u00f9 j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 par sa capacit\u00e9 \u00e0 tenir conjointement ensemble, dans ses r\u00e9flexions th\u00e9orico-cliniques, l\u2019axe du corps et celui de la psych\u00e9. C\u2019est ce qui lui permet de plaider inlassablement pour une psychanalyse moderne, vivante et ouverte, o\u00f9 le registre de l\u2019inconscient et de la subjectivit\u00e9 vient se tresser \u00e9troitement avec celui du corps, sans exclusion r\u00e9ciproque aucune. Merci \u00e0 Dani\u00e8le Brun de nous offrir ce nouveau travail qui marque une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire dans cette ligne de pens\u00e9e dont nous avons tant besoin aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre int\u00e9ressera tous les soignants de la psych\u00e9 qui ne veulent pas \u00ab oublier le corps \u00bb, pour reprendre, ici, l\u2019expression de M. Merleau-Ponty, mais d\u2019une certaine mani\u00e8re il nous concerne tous, puisque nous sommes tous des enfants, de chair et d\u2019os, qui supportons le double poids d\u2019avoir combl\u00e9, mais aussi \u2013 sans doute \u2013 en partie d\u00e9\u00e7u une r\u00e9gion du psychisme de \u2026 nos propres M\u00e8res majuscules !<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12799?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[1368],"mode":[61],"revue":[715],"auteur_livre":[2226],"class_list":["post-12799","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-bernard-golse","mode-gratuit","revue-715","auteur_livre-daniele-brun"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12799","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12799"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12799"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12799"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12799"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12799"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12799"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12799"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}