{"id":12721,"date":"2021-09-12T10:13:18","date_gmt":"2021-09-12T08:13:18","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/parution\/ce-que-le-nazisme-a-fait-a-la-psychanalyse\/"},"modified":"2021-09-20T18:35:18","modified_gmt":"2021-09-20T16:35:18","slug":"ce-que-le-nazisme-a-fait-a-la-psychanalyse","status":"publish","type":"parution","link":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/parution\/ce-que-le-nazisme-a-fait-a-la-psychanalyse\/","title":{"rendered":"Ce que le nazisme a fait \u00e0 la psychanalyse"},"content":{"rendered":"\n<p>Quelle \u00e9poque vivons-nous ?<br>Quelle p\u00e9riode de son histoire la psychanalyse traverse-t-elle ?<br>C\u2019est \u00e0 ces questions que r\u00e9pond le dernier livre de Laurence Kahn,&nbsp;<em>Ce que le nazisme a fait \u00e0 la psychanalyse<\/em>, qui met le pr\u00e9sent de la clinique et des concepts psychanalytiques face \u00e0 leur histoire.<br>Pour savoir o\u00f9 je suis, je regarde d\u2019o\u00f9 je viens.<br>On ne fait pas, ou plus assez d\u2019histoire en psychanalyse. Revenir \u00e0 la psychanalyse comme mouvement, travers\u00e9 par des crises, et particuli\u00e8rement celles de l\u2019histoire contemporaine, est le parti-pris de Laurence Kahn dans ce livre comme dans les pr\u00e9c\u00e9dents. La psychanalyse appartient au XX\u00e8me si\u00e8cle et est nou\u00e9e \u00e0 son destin. Nous n\u2019avons pas encore mesur\u00e9 les cons\u00e9quences de ce nouage, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l\u2019histoire et son \u00e9criture sont faites de conceptions, d\u2019oubli et de m\u00e9moire, de latences. Si l\u2019histoire de la psychanalyse est marqu\u00e9e par des tendances, des avanc\u00e9es et des \u00e9checs &#8211; de la n\u00e9vrose aux pathologies traumatiques &#8211; il s\u2019agit ici de penser comment ces p\u00e9riodes se succ\u00e8dent, et ce qu\u2019elles doivent \u00e0 la culture qui les fondent.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sans doute sa formation d\u2019hell\u00e9niste et sa connaissance intime de la fonction de la trag\u00e9die dans la culture qui donnent \u00e0 la pens\u00e9e de Laurence Kahn un pli toujours pol\u00e9mique. Puisque nous avons rencontr\u00e9 le Mal dans l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019extermination des Juifs d\u2019Europe pendant la Seconde guerre mondiale, il convient de rappeler en premier lieu l\u2019affinit\u00e9 profonde de la psychanalyse et de la trag\u00e9die dans une certaine fa\u00e7on de soigner le mal par le mal. On le sait depuis Le psychanalyste apathique et le patient postmoderne, la vis\u00e9e actuelle de Laurence Kahn est, dans le paysage psychanalytique, le d\u00e9veloppement croissant du paradigme traumatique qui ont pour effet de privil\u00e9gier les m\u00e9thodes empathiques et compr\u00e9hensives. Au passage, c\u2019est le travail de la sexualit\u00e9, mais aussi de la haine, de la pulsion de mort et du surmoi qui sont rel\u00e9gu\u00e9s au second plan voire \u00e9vacu\u00e9s &#8211; des deux c\u00f4t\u00e9s du divan. L\u2019engagement m\u00e9tapsychologique de Laurence Kahn se tient donc avant tout \u00e0 cet endroit, o\u00f9 le travail de la cure et le travail de culture se lient dans la m\u00eame n\u00e9cessit\u00e9 de mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve le surmoi avant tout recours \u00e0 l\u2019id\u00e9al, puisque la psychanalyse n\u2019est pas une id\u00e9ologie, n\u2019est pas une&nbsp;<em>Weltanschauung<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Laurence Kahn ne serait peut-\u00eatre d\u2019ailleurs pas d\u2019accord pour consid\u00e9rer son approche dans la perspective du \u00ab mouvement psychanalytique \u00bb &#8211;&nbsp;<em>mouvemen<\/em>t conservant encore un peu du ferment romantique d\u2019o\u00f9 vient, aussi, la psychanalyse. Et pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019est \u00e0 cet h\u00e9ritage commun parce qu\u2019allemand que s\u2019est confront\u00e9e la psychanalyse au moment de l\u2019av\u00e8nement du nazisme. Les premiers effets de celui-ci, elle les rappelle, sont l\u2019exil de nombreux membres, l\u2019atteinte irr\u00e9parable du socle langagier et de l\u2019appareil th\u00e9orique. En revenant sur les travaux de Victor Klemperer et en gardant en main, tout au long du livre, les ouvrages d\u2019Imre Kert\u00e9sz, elle montre ainsi comment l\u2019usage du mot Trieb par Hitler et les th\u00e9oriciens du nazisme a touch\u00e9 alors, en profondeur, la th\u00e9orie de la pulsion et d\u00e9termin\u00e9 la naissance des courants collaborateurs ou dissidents \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la psychanalyse. On conna\u00eet mal cette histoire. On conna\u00eet mal les textes des th\u00e9oriciens nazis parce qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re ne pas les lire (Rosenberg en premier lieu), et assez mal les noms et les conflits qui divis\u00e8rent la communaut\u00e9 analytique pendant la guerre et juste apr\u00e8s. L\u2019enjeu des d\u00e9bats, que je simplifie consid\u00e9rablement ici, se situe entre l\u2019usage de la pulsion, le rapport entre la pulsion freudienne et celle, romantique, raciale dont s\u2019empare le nazisme, et la Weltanschauung. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, de Mo\u00efse \u00e0 Malaise, Freud avait donn\u00e9 les moyens de penser le traitement psychique par la pulsion dans un scepticisme profond \u00e0 l\u2019\u00e9gard des id\u00e9aux et des solutions collectives en g\u00e9n\u00e9ral ; de l\u2019autre, une id\u00e9ologie s\u2019impose par une \u0153uvre de mort justifi\u00e9e par l\u2019assomption du meurtre, de la race, et du mythe :\u00ab&nbsp;<em>on voit alors de quelle mani\u00e8re l\u2019appel hitl\u00e9rien au pulsionnel, absolument constant, place les psychanalystes face \u00e0 un d\u00e9tournement d\u2019autant plus vertigineux que la puret\u00e9 de la race, l\u2019intrication des valeurs civilisatrices dans le mat\u00e9riau biologique sont adoss\u00e9s \u00e0 un discours scientifique qui se pr\u00e9sente avec les atours de l\u2019acad\u00e9misme allemand de l\u2019\u00e9poque<\/em>. \u00bb Ce d\u00e9tournement, il faut le rappeler, est aussi celui qu\u2019a connu peu avant F. Nietzsche. Il est bien celui d\u2019une \u00e9poque, de l\u2019h\u00e9ritage de la pens\u00e9e allemande, qui a touch\u00e9 la philosophie autant que la psychanalyse.<\/p>\n\n\n\n<p>La reconnaissance du co\u00fbt du renoncement pulsionnel dans le processus de culture et l\u2019\u00e9laboration tragique de la faute au moyen du logos n\u2019ont pas suffi \u00e0 faire rempart \u00e0 la barbarie, et c\u2019est dans cette perspective que L. Kahn analyse \u00ab&nbsp;<em>la haine de la civilisation, explicite dans le projet de fonder la culture sans m\u00e9diation sur la nature, (qui) ruine par cons\u00e9quent tout r\u00e9cit \u00e9mancipateur.<\/em>&nbsp;\u00bb. Elle s\u2019attache donc \u00e0 revenir pr\u00e9cis\u00e9ment sur les points de la th\u00e9orie freudienne de la psychologie des foules, la fonction de la culpabilit\u00e9 et de la pulsion de mort pour montrer comment, \u00e0 partir du probl\u00e8me consid\u00e9rable pos\u00e9 par le travail entre la domestication des pulsions op\u00e9r\u00e9e par le surmoi et la dictature de la raison ont \u00e9merg\u00e9 les premiers termes de l\u2019<em>ego-psychology<\/em>. Existe-t-il, et la question est urgente, un traitement rationnel de la vie psychique ? On mesure combien le chemin est \u00e9troit, qui m\u00e8ne finalement au constat d\u2019un \u00e9chec de la raison, que la philosophie a fait assez vite (L. Kahn suit \u00e9galement de pr\u00e8s Adorno), mais que la psychanalyse n\u2019a peut-\u00eatre pas suffisamment consid\u00e9r\u00e9 : c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle n\u2019avait pas encore pris la pleine mesure du rapport entre ce moment de sa vie th\u00e9orique (celui de la naissance de l\u2019<em>ego-psychology<\/em>, du renforcement du moi annonc\u00e9 par Hartmann) et le d\u00e9sastre politique qui l\u2019avait pr\u00e9cipit\u00e9.<br>&nbsp;<br>C\u2019est par les cons\u00e9quences de cette trajectoire sinueuse et douloureuse, du choc subi par la psychanalyse que L. Kahn refait le chemin vers la question complexe de la&nbsp;<em>Weltanschauung<\/em>. L\u2019<em>ego-psychology<\/em>, qui donnera son pli au traitement propos\u00e9 aux survivants de l\u2019extermination, est la r\u00e9ponse consensuelle mais peut-\u00eatre aussi in\u00e9vitable alors, au profond \u00ab&nbsp;<em>d\u00e9r\u00e8glement de la pens\u00e9e<\/em>&nbsp;\u00bb produit par l\u2019id\u00e9ologie nazie. Dans cette s\u00e9quence, c\u2019est aux victimes qu\u2019on s\u2019est identifi\u00e9 en premier -laissant l\u2019identification avec les criminels au second plan. L\u2019enfant totalitaire n\u00e9 de la masse toute puissante est toujours notre destin possible, mais c\u2019est sur le chaos de la psych\u00e9 traumatis\u00e9e que la psychanalyse s\u2019est pench\u00e9e apr\u00e8s la guerre, dans le refoulement massif des sch\u00e8mes sexuels et tragiques qui forment l\u2019appareil pulsionnel de la m\u00e9tapsychologie. Sc\u00e8ne primitive, sadisme, masochisme, identification \u00e0 l\u2019agresseur, pulsion de mort : c\u2019est finalement la litt\u00e9rature qui semble s\u2019\u00eatre le plus vite empar\u00e9e de ce qui, de la vie humaine, s\u2019\u00e9tait alors d\u00e9cha\u00een\u00e9, prenant \u00e0 bras-le-corps le monstre dont chacun est fait, et formant son r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>La massification des processus identificatoires li\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience des camps n\u2019a pas permis jusqu\u2019ici de faire l\u2019examen des proc\u00e9dures singuli\u00e8res de subjectivation dans le d\u00e9sastre. C\u2019est \u00e0 cette singularit\u00e9 que la litt\u00e9rature de Kert\u00e9sz, de Beckett, de Celan, parmi d\u2019autres, renvoie. C\u2019est cette singularit\u00e9 pulsionnelle et encore labile que Laurence Kahn veut faire entendre chez les patients rescap\u00e9s d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui. Il n\u2019en va pas seulement d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la conscience tragique qui nous fonde, il en va aussi du langage qui a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9 et pour lequel la psychanalyse doit continuer de jouer sa partie, en tant que ressort libidinal. Il se peut alors que le d\u00e9sert nourri par les repr\u00e9sentations traumatiques se peuple de figures meurtri\u00e8res dont l\u2019analyste se trouvera charg\u00e9, garant d\u2019une sc\u00e8ne qui doit rester ouverte, et qui noue depuis l\u2019Antiquit\u00e9 l\u2019homme \u00e0 sa culture pour le meilleur et pour le pire.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-parution pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12721?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"featured_media":0,"template":"","rubrique":[],"thematique":[],"auteur":[2042],"mode":[60],"revue":[486],"auteur_livre":[2163],"class_list":["post-12721","parution","type-parution","status-publish","hentry","auteur-mathilde-girard","mode-payant","revue-486","auteur_livre-laurence-kahn"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution\/12721","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/parution"}],"about":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/parution"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12721"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=12721"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=12721"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=12721"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=12721"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=12721"},{"taxonomy":"auteur_livre","embeddable":true,"href":"https:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur_livre?post=12721"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}