{"id":9996,"date":"2021-08-22T07:31:06","date_gmt":"2021-08-22T05:31:06","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-depression-a-posteriori-2\/"},"modified":"2021-09-24T12:00:35","modified_gmt":"2021-09-24T10:00:35","slug":"la-depression-a-posteriori","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-depression-a-posteriori\/","title":{"rendered":"La d\u00e9pression a posteriori"},"content":{"rendered":"\n<p>Le cas clinique qui va suivre illustre d\u2019un point de vue quelque peu particulier la question du devenir \u00e0 long terme de la d\u00e9pression \u00e0 l\u2019adolescence. Sa particularit\u00e9 est la suivante. Le patient dont l\u2019histoire sera bri\u00e8vement \u00e9voqu\u00e9e a fait \u00e9tat, au moment de notre rencontre et par la suite, d\u2019un \u00e9tat d\u00e9pressif s\u00e9v\u00e8re au moment de l\u2019adolescence, qu\u2019il a d\u00e9crit de fa\u00e7on tout \u00e0 fait classique au plan clinique. Notre travail de consultation th\u00e9rapeutique sur une p\u00e9riode d\u2019environ quatre ans a donc int\u00e9gr\u00e9 cet \u00e9l\u00e9ment comme une donn\u00e9e \u00e0 la fois non contestable au plan anamnestique, et pertinente du point de vue de notre \u00e9laboration commune. Cependant, peu avant notre s\u00e9paration, d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments sont apparus, montrant que l\u2019\u00e9pisode pr\u00e9sent\u00e9 par le patient \u00e0 l\u2019adolescence n\u2019\u00e9tait absolument pas un \u00e9tat d\u00e9pressif. C\u2019est son \u00e9tat clinique au moment du d\u00e9but de la consultation, tel que celui-ci est compris \u00e0 partir d\u2019un \u00e9pisode initial suppos\u00e9 d\u00e9pressif, ainsi que le d\u00e9calage entre son souvenir et ce qui avait r\u00e9ellement eu lieu \u00e0 l\u2019adolescence d\u2019un point de vue m\u00e9dical, qui feront l\u2019objet du pr\u00e9sent texte.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet homme se pr\u00e9sente \u00e0 la consultation de psychiatrie de son secteur alors qu\u2019il est \u00e2g\u00e9 de 56 ans. Il est fils unique, et ses parents sont d\u00e9c\u00e9d\u00e9s depuis plusieurs ann\u00e9es. Il a divorc\u00e9 depuis peu, vient d\u2019am\u00e9nager \u00e0 Paris, ville qu\u2019il ne connaissait pas en dehors de son travail, et il vit seul. Depuis de nombreuses ann\u00e9es, il occupe un emploi de gardien dans une administration publique. Il n\u2019a pas de formation particuli\u00e8re et n\u2019a pas eu le baccalaur\u00e9at. Il consulte parce qu\u2019il dit craindre le choc de cette nouvelle vie, d\u2019autant plus qu\u2019il \u00e9prouve un certain nombre de vagues troubles&nbsp;: anxi\u00e9t\u00e9, ou plut\u00f4t \u201cstress\u201d, insomnie, il est aussi \u201cpeut-\u00eatre, un peu d\u00e9prim\u00e9\u201d. On a \u00e9videmment tendance \u00e0 \u00e9tablir un lien entre ce d\u00e9but de mouvement d\u00e9pressif et la r\u00e9cente s\u00e9paration, mais il le r\u00e9cuse&nbsp;: au contraire, dit-il, cela faisait plusieurs ann\u00e9es que sa vie avec sa femme ne lui apportait rien, la s\u00e9paration a \u00e9t\u00e9, pour lui, un soulagement. La seule chose qui l\u2019\u00e9tonne quelque peu dans ce divorce est que c\u2019est sa belle-s\u0153ur, la s\u0153ur de sa femme, qui le lui a annonc\u00e9. Il ne comprend pas pourquoi sa femme ne lui a pas dit ellem\u00eame qu\u2019elle voulait qu\u2019ils se s\u00e9parent, \u201cmais, ajoute-t-il, il est vrai que nous ne nous parlions pas beaucoup\u201d. Le couple a eu un fils, qui au moment de leur s\u00e9paration termine ses \u00e9tudes secondaires. Il est rest\u00e9 vivre avec sa m\u00e8re, le patient dit que, \u201cbien s\u00fbr\u201d, il est en contact avec lui, mais que leurs rapports n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s proches. \u201cPeut-\u00eatre un peu au d\u00e9but, pr\u00e9cise-t-il, mais je crois que mon ex-femme l\u2019a accapar\u00e9 tr\u00e8s vite, et puis peut-\u00eatre je n\u2019ai pas beaucoup insist\u00e9 de mon c\u00f4t\u00e9\u2026\u201d. Il trouve son travail tr\u00e8s ennuyeux et il attend la retraite avec impatience. En revanche, il a une passion&nbsp;: la musique pop et rock classique (les <em>Beatles<\/em>, les <em>Stones<\/em>, les <em>Pink Floyd<\/em>\u2026), c\u2019est-\u00e0-dire la musique de son adolescence, et il pratique en amateur la guitare et joue de temps en temps avec un ou deux amis. En \u00e9t\u00e9, il lui arrive d\u2019utiliser ses vacances pour faire avec eux une tourn\u00e9e des villes baln\u00e9aires sur la C\u00f4te atlantique ou, plus rarement, sur la C\u00f4te d\u2019Azur. Ils vont jouer pendant deux ou trois soir\u00e9es dans des petits bars ou caf\u00e9s, \u201ccela nous permet d\u2019avoir l\u2019h\u00e9bergement et un peu d\u2019argent de poche&nbsp;; de toute fa\u00e7on, ce n\u2019est pas avec mon salaire que j\u2019irais en vacances \u00e0 la mer\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re impression est assez ind\u00e9termin\u00e9e. On a le sentiment d\u2019\u00eatre face \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019un peu \u00e9tranger \u00e0 soi-m\u00eame, comme priv\u00e9 de communication avec son monde interne. Bien que plusieurs \u00e9l\u00e9ments soient \u00e9vocateurs d\u2019un \u00e9tat d\u00e9pressif (la r\u00e9cente s\u00e9paration, le d\u00e9m\u00e9nagement, l\u2019isolement, et bien s\u00fbr, quelques \u00e9l\u00e9ments cliniques), son \u00e9tat semble plus ancien, et peut-\u00eatre plus \u201cconstitutionnel\u201d, en quelque sorte. On pense \u00e0 une \u201cd\u00e9pression essentielle\u201d, au sens psychosomatique, id\u00e9e renforc\u00e9e par le fait qu\u2019il rapporte quelques troubles thyro\u00efdiens r\u00e9cents -mais, <em>a contrario<\/em>, la vivacit\u00e9 mimique et psychique dont il fait montre en parlant de son amour pour la musique rock contrarie cette hypoth\u00e8se. En d\u00e9finitive, c\u2019est la premi\u00e8re impression qui l\u2019emporte&nbsp;: voil\u00e0 quelqu\u2019un d\u2019\u201c\u00e9tranger \u00e0 lui-m\u00eame\u201d, terme qui, s\u2019il ne constitue pas de diagnostic, semble le plus ad\u00e9quat pour permettre de r\u00e9fl\u00e9chir et de dialoguer avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les consultations qui vont suivre, l\u2019\u00e9tat clinique va prendre une allure plus franchement d\u00e9pressive, au point de justifier un l\u00e9ger traitement antid\u00e9presseur, qui aura des effets b\u00e9n\u00e9fiques. Le patient dit&nbsp;: \u201cJe ne peux pas dire que je vais mal, je n\u2019ai pas de quoi me plaindre en dehors de l\u2019argent qui manque toujours et de mon travail qui m\u2019ennuie, mais enfin, tout cela n\u2019est pas nouveau. Je suis un peu comme un mort-vivant. Je ne fais plus de musique, \u00e7a ne me dit rien. Je rentre du travail, je reste \u00e0 la maison sans rien faire, et puis, tout est cher \u00e0 Paris, on ne peut pas sortir quand on a un petit salaire et une pension alimentaire \u00e0 payer\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors qu\u2019il commence \u00e0 parler de fa\u00e7on plus d\u00e9taill\u00e9e, et toujours en r\u00e9ponse aux questions pos\u00e9es, de la \u201cd\u00e9pression\u201d qu\u2019il avait pr\u00e9sent\u00e9e lorsqu\u2019il \u00e9tait jeune, entre 17 et 22 ans, et qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9e au premier entretien. Au fil des consultations, ce premier \u00e9pisode d\u00e9pressif prend une ampleur consid\u00e9rable, au fur et \u00e0 mesure que son \u00e9tat actuel et le travail psychique partag\u00e9 convoquent son souvenir. L\u2019\u00e9pisode aurait commenc\u00e9 vers la fin de l\u2019adolescence et pourrait expliquer, du moins en partie, l\u2019\u00e9chec de ses \u00e9tudes secondaires. La vie qu\u2019il d\u00e9crit avant cette p\u00e9riode semble assez ordinaire. Son p\u00e8re, cadre d\u2019entreprise, est pr\u00e9sent\u00e9 comme un homme \u201cdur\u201d, distant, n\u2019ayant que m\u00e9pris pour les go\u00fbts musicaux de son fils et pour ses mauvaises performances scolaires&nbsp;; \u201cde toute fa\u00e7on, dit-il, mon p\u00e8re n\u2019aimait pas les gosses, lui-m\u00eame avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans l\u2019assistance publique\u201d. En revanche, le patient avait une relation tr\u00e8s proche avec sa m\u00e8re, qui \u00e9tait au foyer. \u201cCela, dit-il, venait du fait qu\u2019elle avait perdu un premier gar\u00e7on, mort \u00e0 l\u2019\u00e2ge de deux ans d\u2019une m\u00e9chante grippe, c\u2019\u00e9tait quelques mois avant ma naissance\u201d. La d\u00e9pression de son adolescence semble commencer avec la maladie de la m\u00e8re, qui va souffrir d\u2019un cancer pendant trois ou quatre ans, avant d\u2019en mourir, lorsque le patient avait 22 ans. C\u2019est au cours de cette p\u00e9riode qu\u2019il conna\u00eetra son unique hospitalisation psychiatrique, dont il ne garde aucun souvenir pr\u00e9cis, si ce n\u2019est la description de sa d\u00e9pression. \u201cJe me souviens que j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement bloqu\u00e9\u2026 Rien ne m\u2019int\u00e9ressait, je ne pensais \u00e0 rien\u2026 Mais j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s triste, la vie n\u2019avait pas de sens pour moi. C\u2019\u00e9tait une tristesse profonde\u201d. Malgr\u00e9 l\u2019\u00e9vidente co\u00efncidence entre cet \u00e9tat d\u00e9pressif et la maladie, puis la mort de sa m\u00e8re, il semble comme d\u00e9couvrir, au cours des entretiens, les liens entre les deux \u00e9v\u00e9nements. \u201cBen oui, dit-il, \u00e7a doit \u00eatre \u00e7a\u2026 En fait, je n\u2019\u00e9tais pas si b\u00eate que \u00e7a, quand j\u2019\u00e9tais plus jeune. Mais apr\u00e8s ma d\u00e9pression, et apr\u00e8s la mort de ma m\u00e8re, je n\u2019avais ni dipl\u00f4me ni rien, j\u2019ai pris le premier boulot qui s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 (celui qu\u2019il exerce toujours, trente ans plus tard) et j\u2019y suis encore\u201d. Au cours de cette m\u00eame p\u00e9riode de son entr\u00e9e dans la vie active, il a rompu tout lien avec son p\u00e8re et, quelques ann\u00e9es plus tard, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 30 ans, il a rencontr\u00e9 sur son lieu de travail celle qui allait devenir sa femme, dont il venait de se s\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s environ deux ans de suivi, une certaine histoire psychopathologique prend progressivement forme au fil des entretiens. Elle pourrait, ou aurait pu, illustrer un aspect de la discussion concernant le destin des \u00e9tats d\u00e9pressifs \u00e0 l\u2019adolescence. A l\u2019\u00e9vidence, dans son cas, ce destin a \u00e9t\u00e9 des plus marquants car, d\u2019une certaine fa\u00e7on, ce patient n\u2019est jamais sorti de cette premi\u00e8re d\u00e9pression. Quelque chose \u00e9tait rest\u00e9 comme d\u00e9finitivement mort en lui&nbsp;: comme une identification \u00e0 un fr\u00e8re mort, inconnu, sans visage, mais agissant dans la rivalit\u00e9, capable d\u2019attirer d\u00e9finitivement la m\u00e8re vers lui. Ou encore comme une forme d\u2019introjection de m\u00e8re morte (Green), tardive, mais toujours pr\u00e9sente en lui, et toujours silencieuse. Pas une identification narcissique au sens de la m\u00e9lancolie&nbsp;; ce patient n\u2019a pas organis\u00e9 de pathologie maniaco-d\u00e9pressive, l\u2019objet n\u2019a pas pris possession du moi. Mais comme une sorte de d\u00e9ception permanente et anticip\u00e9e face \u00e0 l\u2019objet, et donc face \u00e0 tout nouvel objet, comme une certitude que l\u2019objet ne peut qu\u2019\u00eatre d\u00e9cevant, ou se d\u00e9rober, et qu\u2019il convient donc de rester mesur\u00e9 dans notre investissement de lui&nbsp;: point trop de joies, et point trop de peines. Un seul objet, rescap\u00e9 de la catastrophe parce qu\u2019ayant eu une existence ant\u00e9rieure, survit et est autoris\u00e9 \u00e0 recevoir un v\u00e9ritable investissement libidinal sans risque de perte&nbsp;: la musique rock. Et voil\u00e0 comment cet homme d\u2019\u00e2ge d\u00e9sormais m\u00fbr, fondamentalement solitaire et globalement d\u00e9\u00e7u par la vie, retrouve dans les morceaux de rock des ann\u00e9es 1960 quelque chose d\u2019une adolescence d\u2019avant la d\u00e9ception, tout droit sortie de son mus\u00e9e personnel, tout comme le rock qu\u2019il affectionne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce genre de destin de l\u2019\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur de l\u2019adolescence, lorsque \u201c\u00e9pisode d\u00e9pressif majeur\u201d a r\u00e9ellement eu lieu, est sans doute assez typique. Il semble que, g\u00e9n\u00e9ralement, il y a quelque chose dans l\u2019adolescence qui s\u2019oppose \u00e0 la d\u00e9pression. Non pas aux mouvements ou passages d\u00e9pressifs, qui sont effectivement fr\u00e9quents \u00e0 cet \u00e2ge, et qui sont en rapport avec la perte des objets de l\u2019enfance que la transformation pubertaire impose \u00e0 notre vie psychique. Mais, du fait m\u00eame que ces mouvements d\u00e9pressifs sont impos\u00e9s par une dynamique pulsionnelle et \u00e9volutive, ils sont dans la majorit\u00e9 des cas emp\u00each\u00e9s de se constituer en syndrome clinique organis\u00e9 et durable. Ils se manifestent en morosit\u00e9, en opposition, en col\u00e8re, en alternance d\u2019agressivit\u00e9 et de culpabilit\u00e9, en fluctuation thymique plus ou moins orageuse, en versatilit\u00e9 parfois d\u00e9concertante dans les investissements, en passages \u00e0 l\u2019acte&nbsp;: ils traduisent en permanence leur double nature de perte et de conqu\u00eate, de disparition douloureuse de l\u2019ordre ancien et d\u2019attente pleine d\u2019angoisse (et de secret espoir) de l\u2019ordre nouveau. Tant et si bien que, lorsqu\u2019un v\u00e9ritable \u00e9tat d\u00e9pressif s\u2019installe, s\u00e9v\u00e8re, durable et \u201cunicolore\u201d (c\u2019est-\u00e0-dire, sans \u00e9l\u00e9ments autres que ceux de l\u2019\u00e9tat d\u00e9pressif lui-m\u00eame), il connote plut\u00f4t un arr\u00eat de cette dynamique propre \u00e0 l\u2019adolescence, et donc comporte sans doute le risque de laisser plus tard, chez les adolescents devenus adultes, ces zones de \u201cn\u00e9crose\u201d si caract\u00e9ristiques chez ce patient, m\u00eame lorsque ces sujets m\u00e8nent une existence sans psychopathologie apparente majeure.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9volution du patient a confirm\u00e9 cette fa\u00e7on de voir. Bien s\u00fbr, elle a \u00e9t\u00e9 favorable, par les effets conjugu\u00e9s du traitement m\u00e9dicamenteux, de nos conversations et surtout sans doute de la valeur r\u00e9paratrice du temps qui passe. Trois ans plus tard, il est proche de la retraite. Il a perdu le surpoids qu\u2019il a acquis depuis sa s\u00e9paration et se sent plus alerte et plus dynamique. Il a contr\u00f4l\u00e9 une tendance \u00e0 la surconsommation \u00e9thylique qui commen\u00e7ait \u00e0 menacer son quotidien. Il a repris ses tourn\u00e9es estivales de rock. Quelques mois avant sa retraite, au premier entretien apr\u00e8s les vacances, il annonce qu\u2019il a une nouvelle amie, une femme qui partage ses go\u00fbts musicaux, et qui l\u2019a accompagn\u00e9 pendant ses concerts d\u2019\u00e9t\u00e9&nbsp;; il en est content. Mais en m\u00eame temps, quelque chose reste inchang\u00e9, et il l\u2019exprime lui-m\u00eame de fa\u00e7on tr\u00e8s caract\u00e9ristique&nbsp;: par exemple, en parlant de son amie, de son contentement d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau avec une femme, il pr\u00e9cise qu\u2019il ne sait pas quel sera l\u2019avenir de leur relation, puis ajoute la remarque suivante&nbsp;: \u201cJe crois que je ne sais pas aimer, du moins les femmes\u2026 Je n\u2019ai pas de sentiments \u00e0 leur \u00e9gard\u201d. De m\u00eame, il me dit qu\u2019il voit assez rarement son fils, tout en pensant que celui-ci est content dans la formation d\u2019artisan qu\u2019il s\u2019est choisie, et ajoute, sans \u00e9motion particuli\u00e8re&nbsp;: \u201cIl n\u2019\u00e9tait pas plus dou\u00e9 que moi pour les \u00e9tudes\u201d. A ce moment-l\u00e0, la retraite est pour le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e suivante&nbsp;; il a d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9 la petite ville de province o\u00f9 il va s\u2019installer apr\u00e8s la cessation de ses activit\u00e9s, loin de Paris et de sa vie ch\u00e8re, et pr\u00e8s de la mer. Quelques mois plus tard, il quitte effectivement la r\u00e9gion parisienne, content de sa nouvelle vie. Il ne donnera plus de ses nouvelles.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait terminer ici l\u2019expos\u00e9 sur ces quelques r\u00e9flexions concernant le devenir de la d\u00e9pression \u00e0 l\u2019adolescence, et avec \u00e9videmment toutes les pr\u00e9cisions n\u00e9cessaires, \u00e0 savoir qu\u2019il n\u2019est pas question des \u201cmouvements d\u00e9pressifs\u201d fr\u00e9quents et caract\u00e9ristiques de cet \u00e2ge de la vie, mais bien des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs graves et durables. Cependant, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, quelques mois avant la fin de son suivi, qu\u2019aura lieu la r\u00e9v\u00e9lation signal\u00e9e au d\u00e9but de ce texte. Le patient pr\u00e9pare ses affaires pour son d\u00e9m\u00e9nagement, il ouvre des vieux cartons qu\u2019il a entrepos\u00e9s tels quels dans sa cave apr\u00e8s sa s\u00e9paration, il retrouve des vieux papiers. Il tombe alors sur le compte-rendu de son hospitalisation lorsqu\u2019il \u00e9tait adolescent, que sa m\u00e8re avait tenu \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer apr\u00e8s sa sortie. Il se souvient que nous avions beaucoup \u00e9voqu\u00e9 cette p\u00e9riode de sa vie, au d\u00e9but de son suivi, deux &#8211; trois ans auparavant, et il l\u2019am\u00e8ne \u00e0 sa s\u00e9ance&nbsp;: \u201cTenez, \u00e7a parle de mon hospitalisation quand j\u2019\u00e9tais jeune\u2026 Je ne comprends pas tout, je vous l\u2019ai apport\u00e9, je me suis dit que \u00e7a pourrait vous int\u00e9resser, moi, je n\u2019en ai pas besoin\u201d. Le document est issu d\u2019un grand h\u00f4pital universitaire parisien. On y apprend que le patient y avait s\u00e9journ\u00e9 pendant pas moins de dix mois, le diagnostic \u00e9tant celui d\u2019une schizophr\u00e9nie h\u00e9b\u00e9phr\u00e9no-catatonique, \u00e9voluant \u00e0 bas bruit depuis le milieu de l\u2019adolescence, avec quelques \u00e9l\u00e9ments parano\u00efdes pauvres et mal syst\u00e9matis\u00e9s. Les traitements neuroleptiques de l\u2019\u00e9poque s\u2019\u00e9tant av\u00e9r\u00e9s assez peu efficaces ou assez longs \u00e0 agir, la question de la sismoth\u00e9rapie avait \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e, mais finalement le patient a quitt\u00e9 le service partiellement am\u00e9lior\u00e9, et avec une recommandation de suivi qui apparemment n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 respect\u00e9e. Nous n\u2019en parlerons pas, et nous n\u2019y reviendrons plus jusqu\u2019\u00e0 notre s\u00e9paration.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut \u00e9videmment discuter ind\u00e9finiment la question de savoir si ce patient avait effectivement pr\u00e9sent\u00e9 une schizophr\u00e9nie \u00e0 l\u2019adolescence. Toutefois, ceux qui connaissent la schizophr\u00e9nie, ce qui implique d\u2019avoir suivi les jeunes patients qui en sont affect\u00e9s sur des p\u00e9riodes allant de deux \u00e0 trois d\u00e9cennies, voire plus, ne seraient pas trop surpris par cette \u00e9volution.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus souvent, on conna\u00eet la schizophr\u00e9nie par bribes. En psychiatrie d\u2019adolescents ou de jeunes adultes, on assiste \u00e0 la catastrophe qu\u2019elle repr\u00e9sente, \u00e0 l\u2019\u00e9volution mouvement\u00e9e et chaotique de ses premi\u00e8res ann\u00e9es, \u00e0 son d\u00e9ferlement de destructivit\u00e9 et \u00e0 ses tentatives de suicide, parfois fatales. En psychiatrie d\u2019adultes et de secteur, on accompagne plut\u00f4t ses d\u00e9g\u00e2ts et ses situations les plus incurables, on console \u00e0 d\u00e9faut de gu\u00e9rir. Le suivi sur trente ans permet de constater qu\u2019il existe un nombre non n\u00e9gligeable d\u2019\u00e9volutions favorables, avec ou sans traitement, aboutissant \u00e0 des existences de types divers, passant de plus en plus inaper\u00e7ues dans des soci\u00e9t\u00e9s \u00e9tant devenues elles-m\u00eames plus diverses qu\u2019autrefois. On sait aussi que si, pour les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, le diagnostic de schizophr\u00e9nie est quasi synonyme de ch\u00f4mage, avec ce que cela implique de d\u00e9sinsertion sociale et d\u2019isolement, la situation se pr\u00e9sente bien diff\u00e9remment, y compris pour les schizophr\u00e8nes, dans une soci\u00e9t\u00e9 de plein emploi&nbsp;: celle de mon patient quand il \u00e9tait jeune.<br>Ce n\u2019est donc pas tant son \u00e9volution ult\u00e9rieure, \u00e0 la lumi\u00e8re de ce que nous apprenons de ses ant\u00e9c\u00e9dents, qui retiendra notre attention, mais le d\u00e9calage entre son discours et le compte-rendu m\u00e9dical d\u2019il y a presque quarante ans. Mais y a-t-il, en fait, un d\u00e9calage si important que cela&nbsp;? Il est vrai que, lors de nos premiers entretiens, l\u2019historique de s\u00e9v\u00e8re d\u00e9pression \u00e0 l\u2019adolescence avait \u00e9t\u00e9 accept\u00e9 comme une donn\u00e9e d\u2019anamn\u00e8se m\u00e9dicale, et le travail s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 \u00e0 partir de ce fait, sans chercher \u00e0 reconstituer -pour autant qu\u2019une telle op\u00e9ration e\u00fbt \u00e9t\u00e9 possible- la symptomatologie de l\u2019\u00e9poque. En reprenant les notes des entretiens, les formulations dans lesquelles avait \u00e9t\u00e9 consign\u00e9, lors des premi\u00e8res consultations, son t\u00e9moignage de sa pathologie pass\u00e9e, peuvent prendre une double signification&nbsp;: \u201cJe me souviens que j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement bloqu\u00e9\u2026 Rien ne m\u2019int\u00e9ressait, je ne pensais \u00e0 rien\u2026 Mais j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s triste, la vie n\u2019avait pas de sens pour moi. C\u2019\u00e9tait une tristesse profonde\u201d. Il est question d\u2019une inhibition manifestement motrice (\u201cj\u2019\u00e9tais bloqu\u00e9\u201d), compatible avec une catatonie&nbsp;; d\u2019un arr\u00eat de la pens\u00e9e (\u201cje ne pensais \u00e0 rien\u2026\u201d) et d\u2019une perte du sens de la vie, compatibles \u00e9galement avec un d\u00e9but de schizophr\u00e9nie.<br>Donc, en d\u00e9finitive, si d\u00e9calage il y a, celui-ci ne tient pas tant \u00e0 la diff\u00e9rence entre le discours m\u00e9dical du compte-rendu et celui anamnestique de mon patient, mais bien entre le verdict m\u00e9dical et son souvenir affectif&nbsp;: l\u00e0 o\u00f9 la m\u00e9decine diagnostique une h\u00e9b\u00e9phr\u00e9no-catatonie, le patient, pour autant qu\u2019il en sort, garde le souvenir d\u2019une \u201ctristesse profonde\u201d. On a ici l\u2019impression qu\u2019un \u00e9pisode psychopathologique grave de l\u2019adolescence, f\u00fbt-il psychotique, pour autant que le sujet \u00e9chappe \u00e0 la pathologie sur laquelle celui-ci aurait pu d\u00e9boucher, est v\u00e9cu <em>a posteriori<\/em> dans les termes et dans les tonalit\u00e9s affectives de la d\u00e9pression, quand bien m\u00eame l\u2019\u00e9pisode n\u2019\u00e9tait pas du tout un \u00e9tat d\u00e9pressif au sens nosographique du terme. Autrement dit&nbsp;: dans le souvenir que les sujets en gardent, quelque chose de la perte, et \u00e9ventuellement de la perte irr\u00e9m\u00e9diable, semble bien entrer en jeu dans la psychopathologie grave de l\u2019adolescence, toutes figures cliniques confondues. Id\u00e9e qui est \u00e9galement corrobor\u00e9e par la fa\u00e7on dont plusieurs patients psychotiques parlent des d\u00e9buts de leur maladie, vingt ou trente ans plus tard, o\u00f9 la notion de d\u00e9pression et les affects de tristesse occupent dans le r\u00e9cit de leur souvenir une place bien plus importante que ce que leur clinique de l\u2019\u00e9poque n\u2019aurait laiss\u00e9 supposer.<br>Il semblerait donc que, avec le temps, on parle souvent en termes de d\u00e9pression et de perte pour toute rupture psychopathologique grave de l\u2019adolescence, quel qu\u2019en soit la nature d\u2019un point de vue diagnostique. Mais perte de quoi&nbsp;? Si l\u2019adolescence se caract\u00e9rise en g\u00e9n\u00e9ral par ce moment de perte du monde ancien et d\u2019accouchement douloureux d\u2019un monde nouveau, la perte dont il est question ici ne peut pas \u00eatre celle de l\u2019enfance r\u00e9volue&nbsp;: la perte donc du pass\u00e9. De cette perte t\u00e9moignent d\u00e9j\u00e0 abondamment, et parfois bruyamment, les autres manifestations cliniques de l\u2019adolescence, celles qui pr\u00e9cis\u00e9ment ne sont ni \u00e9pisodes d\u00e9pressifs majeurs, ni pathologies psychotiques, et m\u00eame les nombreuses manifestations non cliniques de cet \u00e2ge de la vie. Il semblerait donc que cet arri\u00e8re-go\u00fbt douloureux de d\u00e9pression et de perte que laissent derri\u00e8re eux, <em>a posteriori<\/em>, certaines ruptures psychopathologiques majeures de l\u2019adolescence, indiquerait la perte, non pas d\u2019un pass\u00e9, mais d\u2019un avenir&nbsp;: la perte, par exemple, de ce qui aurait permis \u00e0 ce patient de savoir aimer les femmes, ou de savoir \u00eatre inquiet, \u00e9mu ou int\u00e9ress\u00e9 par son fils. La perte, non pas de ce qu\u2019on a eu, mais de ce qu\u2019on n\u2019aura jamais. Et que donc, d\u2019une certaine fa\u00e7on, le destin de la d\u00e9pression \u00e0 l\u2019adolescence appara\u00eet comme le \u201cdestin d\u00e9pressif\u201d de toute rupture grave \u00e0 cet \u00e2ge de la vie, figure g\u00e9n\u00e9rique de l\u2019apr\u00e8s-coup de toute fracture de l\u2019adolescence qui a fini par en d\u00e9vier le cours normal.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9996?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cas clinique qui va suivre illustre d\u2019un point de vue quelque peu particulier la question du devenir \u00e0 long terme de la d\u00e9pression \u00e0 l\u2019adolescence. Sa particularit\u00e9 est la suivante. Le patient dont l\u2019histoire sera bri\u00e8vement \u00e9voqu\u00e9e a fait&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1223,1214,1215],"thematique":[244],"auteur":[1518],"dossier":[245],"mode":[61],"revue":[321],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9996","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-depression","auteur-vassilis-kapsambelis","dossier-depression-du-bebe-depression-de-ladolescent","mode-gratuit","revue-321","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9996","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9996"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9996\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15263,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9996\/revisions\/15263"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9996"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9996"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9996"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9996"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9996"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9996"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9996"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9996"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9996"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}