{"id":9987,"date":"2021-08-22T07:31:04","date_gmt":"2021-08-22T05:31:04","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/de-desunion-en-abandon-separations-ineluctables-separations-impossibles-a-lepreuve-du-vieillissement-2\/"},"modified":"2021-10-03T09:55:25","modified_gmt":"2021-10-03T07:55:25","slug":"de-desunion-en-abandon-separations-ineluctables-separations-impossibles-a-lepreuve-du-vieillissement","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/de-desunion-en-abandon-separations-ineluctables-separations-impossibles-a-lepreuve-du-vieillissement\/","title":{"rendered":"De d\u00e9sunion en abandon : s\u00e9parations in\u00e9luctables, s\u00e9parations impossibles \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve du vieillissement"},"content":{"rendered":"\n<p>La travers\u00e9e du vieillissement et de la vieillesse t\u00e9moigne avec force de l\u2019importance fondamentale, structurante, d\u00e9gageante, de la possibilit\u00e9 de se s\u00e9parer, de supporter l\u2019absence, de pouvoir mobiliser en soi cette d\u00e9pressivit\u00e9 ch\u00e8re \u00e0 Pierre F\u00e9dida (2001), ce masochisme gardien de la vie cher \u00e0 Benno Rosenberg (1982), qui l\u2019un et l\u2019autre participent de la capacit\u00e9 d\u2019endurer la souffrance, et sont conditions de la constitution d\u2019un monde interne suffisamment <em>secure<\/em> permettant d\u2019envisager la s\u00e9paration autrement que comme un arrachement, une catastrophe.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est des femmes et des hommes qui, au soir de leur vie, peuvent porter un regard somme toute bienveillant sur le chemin parcouru, tout \u00e0 la fois accompli et inachev\u00e9, t\u00e9moignant de l\u2019effectivit\u00e9 d\u2019un certain travail de rel\u00e2chement des investissements, de renoncement et de deuil, se reconnaissant dans ce qu\u2019ils furent et ne sont plus, et dans ce qu\u2019ils sont encore et toujours, et pouvant conjointement reconna\u00eetre \u00e0 l\u2019autre le droit et la l\u00e9gitimit\u00e9 de poursuivre le chemin qui est le sien. Mais il est aussi des femmes et des hommes qui, s\u2019affrontant \u00e0 la perte, \u00e0 la maladie et \u00e0 la mort, tombent et peinent \u00e0 se relever, entra\u00een\u00e9s par la conviction d\u2019\u00eatre laiss\u00e9s de c\u00f4t\u00e9, oubli\u00e9s, de ne rien valoir et de ne compter pour personne, ou la conviction que l\u2019autre, au contraire, ne saurait continuer sans eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes ann\u00e9es de pratique clinique aupr\u00e8s d\u2019adultes \u00e2g\u00e9s m\u2019ont rendu sensible \u00e0 l\u2019importance d\u2019un vieillissement non pas \u00ab&nbsp;r\u00e9ussi&nbsp;\u00bb comme l\u2019\u00e9rigent les normes contemporaines (Martz D. et Bill\u00e9 M., 2010), mais consenti, un vieillissement non pas dompt\u00e9, mais apprivois\u00e9 (Danon-Boileau H., 2000).<\/p>\n\n\n\n<p>Vieillir est une exp\u00e9rience difficile, p\u00e9rilleuse, \u00e9videmment marqu\u00e9e par la perspective, si ce n\u2019est l\u2019exp\u00e9rience, de la mort de l\u2019autre&nbsp;: cette r\u00e9alit\u00e9 radicale que nos amours et nos rivaux passent, bient\u00f4t dispers\u00e9s, mais aussi marqu\u00e9e par l\u2019id\u00e9e que nous ne serons plus l\u00e0 un jour, nous non plus, c\u2019est-\u00e0-dire que nous ne serons plus l\u00e0 pour nous assurer que m\u00eame celles et ceux que nous avons aim\u00e9s n\u2019auront pas trop vite effac\u00e9 nos traces et nos noms de leur m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la mort n\u2019est pas seulement ce qu\u2019annonce le cr\u00e9puscule, elle est d\u2019abord ce pr\u00e9sent en chacun qui d\u00e9j\u00e0 menace dangereusement les investissements. Alors qu\u2019il n\u2019est \u00e2g\u00e9 que de 26 ans, Paul Nizan a d\u00e9j\u00e0 cette lucidit\u00e9 tranchante&nbsp;: \u00ab&nbsp;La mort me d\u00e9go\u00fbte si elle est moins la n\u00e9gation de tout ce qui va venir qu\u2019une disposition encore humaine comme la maladie, le froid, la douleur physique. La v\u00e9ritable mort est ce qu\u2019elle est, ce que la vie n\u2019est pas, ce qu\u2019est l\u2019\u00e9tat d\u2019un homme <em>quand il ne pense rien, quand il ne se pense pas, quand il ne pense pas que les autres le pensent<\/em>&nbsp;\u00bb (1931, p. 125&nbsp;; c\u2019est moi qui souligne).<\/p>\n\n\n\n<p>Il est des exp\u00e9riences de la vie, li\u00e9es \u00e0 la travers\u00e9e du vieillissement, qui illustrent tragiquement cette s\u00e9paration singuli\u00e8re o\u00f9 l\u2019on en vient \u00e0 \u00eatre s\u00e9par\u00e9 de soi. C\u2019est par exemple le cas d\u2019une affection c\u00e9r\u00e9brale \u00e0 expression d\u00e9mentielle comme la maladie d\u2019Alzheimer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me permets, pour en dire un mot, de faire un d\u00e9tour par une pens\u00e9e de Piera Aulagnier&nbsp;: \u00ab&nbsp;Personne ne peut garder le souvenir de sa rencontre avec le sein, du plaisir de l\u2019allaitement, de la joie qui accompagnait l\u2019\u00e9nonciation des premiers mots ou d\u2019une premi\u00e8re ma\u00eetrise de son corps propre, mais tout sujet, \u00e0 un certain moment de son existence, se d\u00e9couvrira face au spectacle ou \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019<em>un<\/em> enfant dans les bras d\u2019<em>une<\/em> m\u00e8re, envahi par une \u00e9motion d\u2019une m\u00eame intensit\u00e9 et il \u00e9prouvera un m\u00eame sentiment, mais de qualit\u00e9 inverse, face \u00e0 la vision ou la pens\u00e9e des cris de d\u00e9tresse d\u2019un nourrisson abandonn\u00e9&nbsp;\u00bb (1989, p.204&nbsp;; c\u2019est elle qui souligne).<\/p>\n\n\n\n<p>Comment ne pas penser au spectacle tout aussi saisissant et terrifiant des vieillards malades de pathologies c\u00e9r\u00e9brales, atteints dans leur jugement et leur autonomie, impotents, qui ne peuvent plus parler de fa\u00e7on intelligible, qui ne contr\u00f4lent plus leurs sphincters, qui d\u00e9ambulent, \u00e9ternellement perdus, dans les d\u00e9dales d\u2019un hospice, ou alit\u00e9s \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Cet \u00e9tat de d\u00e9pendance extr\u00eame est l\u2019un des spectres les plus redout\u00e9s de nos jours, sans doute en ce qu\u2019il n\u2019est pas sans lien avec cet \u00ab&nbsp;\u00e9tat de d\u00e9tresse&nbsp;\u00bb de l\u2019enfant plong\u00e9 dans une impuissance sans recours, sans possibilit\u00e9 m\u00eame de se venir en aide, de survivre sans le secours apport\u00e9 par l\u2019objet (Andr\u00e9 J., Chabert C. et coll., 1999&nbsp;; Roussillon R., 1999). Si la vieillesse ne peut bien s\u00fbr \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 la passivit\u00e9 du nourrisson caract\u00e9ris\u00e9e par le retard neurophysiologique de ses m\u00e9canismes adaptatifs et la difficult\u00e9 de lier l\u2019excitation psychique, elle n\u2019est pas sans faire courir le risque d\u2019une d\u00e9gradation et d\u2019une dilution identitaire \u00e0 laquelle nul ne peut pr\u00e9tendre \u00e9chapper assur\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes assis l\u2019un pr\u00e8s de l\u2019autre, \u00e0 une table, depuis plus d\u2019un quart d\u2019heure et Jeanne, 89 ans, me parle de son impression douloureuse de ne pas savoir o\u00f9 elle se trouve, de ne pas comprendre ce qui se passe autour d\u2019elle et en elle, de ne pas identifier les personnes qui vont et qui viennent\u2026 \u00ab&nbsp;<em>Viens pr\u00e8s de moi<\/em>&nbsp;\u00bb me dit-elle soudainement. D\u00e9concert\u00e9, je lui r\u00e9ponds&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Mais je suis pr\u00e8s de vous<\/em>.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;<em>Oui, mais c\u2019est moi qui suis ailleurs\u2026 Reste pr\u00e8s de moi, car moi j\u2019veux pas partir<\/em>&nbsp;\u00bb (Verdon B. et Mure C., 2007).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette difficult\u00e9 majeure \u00e0 pouvoir trouver une confiance stable dans la relation \u00e0 soi et \u00e0 l\u2019autre, face aux violents \u00e9prouv\u00e9s de s\u00e9paration engageant une d\u00e9perdition, n\u2019est bien s\u00fbr pas le seul apanage des personnes atteintes de la maladie d\u2019Alzheimer. Les propos de Jeanne font par exemple \u00e9cho \u00e0 ces mots terribles de Marguerite Duras dans <em>C\u2019est tout<\/em> (1995)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Viens. D\u00e9p\u00eache-toi de penser \u00e0 moi. Je me sens perdue. Je suis seule. Venez avec moi. Vite, venez. Venez dans mon visage avec moi. Je crois que c\u2019est termin\u00e9. Que ma vie, c\u2019est fini. Je ne suis plus rien. Je suis devenue compl\u00e8tement effrayante. Je ne tiens plus ensemble. Viens vite. Je n\u2019ai plus de bouche, plus de visage<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette urgence de la pr\u00e9sence de l\u2019autre face \u00e0 l\u2019insupportable s\u00e9paration, insupportable en ce qu\u2019elle arrache, r\u00e9v\u00e9lant une fragilit\u00e9 majeure des assises narcissiques, insupportable parce que somme toute impossible, a \u00e9galement marqu\u00e9 avec force quelques entretiens que j\u2019ai eus avec une femme qui est venue me voir une premi\u00e8re fois alors qu\u2019elle avait 65 ans, non pour une analyse, mais pour un bilan psychologique. A la retraite depuis quelques mois, Am\u00e9lie souhaitait en effet faire le point sur sa m\u00e9moire car elle rencontrait des difficult\u00e9s au quotidien dont la similarit\u00e9 avec ce qu\u2019elle entendait \u00eatre les sympt\u00f4mes de la maladie d\u2019Alzheimer l\u2019inqui\u00e9tait fortement.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme cela heureusement arrive parfois, j\u2019observai un contraste saisissant entre l\u2019intensit\u00e9 de la plainte d\u2019Am\u00e9lie et l\u2019excellence de la mobilisation des processus cognitifs au bilan psychologique (Verdon B., 2007). Je fus par contre beaucoup plus pr\u00e9occup\u00e9 par sa souffrance psychique. Am\u00e9lie est anxieuse, mal \u00e0 l\u2019aise&nbsp;; elle parle bas et fuit le regard. Se plaignant de n\u2019avoir plus de rep\u00e8res depuis qu\u2019elle est \u00e0 la retraite et de se sentir \u00ab&nbsp;<em>vieille et inutile<\/em>&nbsp;\u00bb, elle me fit \u00e9galement part de son \u00ab&nbsp;<em>angoisse abandonnique<\/em>&nbsp;\u00bb d\u2019\u00eatre quitt\u00e9e par son mari et de voir bient\u00f4t ses enfants et ses petits-enfants d\u00e9m\u00e9nager loin de chez elle. \u00ab&nbsp;<em>Je ne pense qu\u2019aux choses difficiles et aux malheurs, je ne peux pas m\u2019autoriser le bonheur<\/em>&nbsp;\u00bb me dit-elle. Si elle a accept\u00e9 de prendre un antid\u00e9presseur prescrit par le psychiatre qui me l\u2019a adress\u00e9e, Am\u00e9lie s\u2019est jusque-l\u00e0 refus\u00e9e \u00e0 tout projet de psychoth\u00e9rapie. Elle accepta n\u00e9anmoins de rencontrer un coll\u00e8gue, et de revenir me voir dans un an ou deux pour refaire le point si elle le souhaitait.<\/p>\n\n\n\n<p>Quatre ans plus tard, Am\u00e9lie me refait signe. Elle continue d\u2019avoir des trous de m\u00e9moire&nbsp;: elle oublie ce qu\u2019elle lit, \u00e9gare ses affaires et d\u00e9crit alors des moments de panique intense o\u00f9 elle est persuad\u00e9e que les objets qu\u2019elle perd \u00ab&nbsp;<em>se liguent contre (elle). C\u2019est comme une coalition des objets contre moi\u2026 toute la maison\u2026 C\u2019est une impression\u2026 quelque chose de pas bien entour\u00e9, quelque chose de diffus. Ma premi\u00e8re impression est d\u2019\u00eatre compl\u00e8tement perdue<\/em>&nbsp;\u00bb. Am\u00e9lie prend de temps en temps un antid\u00e9presseur et un anxiolytique et me dit qu\u2019elle n\u2019a jamais contact\u00e9 le coll\u00e8gue auquel je l\u2019avais adress\u00e9e, arguant du d\u00e9saccord de son mari vis-\u00e0-vis de ses sorties et de son discr\u00e9dit vis-\u00e0-vis de tout ce qui est \u00ab&nbsp;psy&nbsp;\u00bb. Elle lui a d\u2019ailleurs menti pour justifier ses absences pour ce second bilan psychologique, pr\u00e9textant se rendre au cimeti\u00e8re pour \u00ab&nbsp;<em>soigner<\/em>&nbsp;\u00bb la tombe de sa s\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de cette nouvelle rencontre, Am\u00e9lie manifeste toujours une mobilisation cognitive remarquable et le bilan psychologique ne t\u00e9moigne toujours d\u2019aucune fragilit\u00e9 susceptible de soutenir l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une atteinte c\u00e9r\u00e9brale sous-jacente. Plus pr\u00e9occupante demeure la m\u00e9sestime narcissique. Non seulement son \u00e9poux refuserait de l\u2019accompagner hors de chez eux, mais il lui intimerait de ne pas s\u2019investir ailleurs au cas o\u00f9 ils auraient \u00e0 partir, ce qu\u2019ils ne font quasiment jamais cependant. \u00ab&nbsp;<em>Il ne veut pas de contraintes. Je pourrais faire hein, mais il ne serait pas content. Je crois que \u00e7a me ferait beaucoup de bien de faire une activit\u00e9 mais en m\u00eame temps, je sens que mon mari est contre<\/em>&nbsp;\u00bb. Alors Am\u00e9lie fait ce que son mari lui demande, ou, plus exactement, ce qu\u2019elle pense qu\u2019il exige de fa\u00e7on permanente et intransigeante&nbsp;: elle appelle ses enfants, apr\u00e8s lui en avoir demand\u00e9 l\u2019autorisation, elle se teint les cheveux car il ne veut pas qu\u2019elle ait des cheveux blancs, elle reste au domicile, en silence, pr\u00e8s de lui, pendant qu\u2019il fait des mots crois\u00e9s. \u00ab&nbsp;<em>Dans ces moments-l\u00e0<\/em>, me dit-elle en pleurant, <em>je me sens vieille et laide. Et lui, il me dit que je suis d\u00e9bile et conne. Mais si je le laisse seul \u00e0 la maison et que moi je sors, il va s\u2019encro\u00fbter, je ne veux pas le laisser s\u2019encro\u00fbter<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s vite cependant, derri\u00e8re la crainte du d\u00e9p\u00e9rissement du mari laiss\u00e9 seul, se d\u00e9voile l\u2019angoisse de le perdre&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>j\u2019ai toujours peur qu\u2019il parte&nbsp;; si je m\u2019absente, j\u2019ai peur qu\u2019il ne soit pas l\u00e0 \u00e0 mon retour&nbsp;; c\u2019est pas normal d\u2019\u00eatre comme \u00e7a, c\u2019est peut-\u00eatre un d\u00e9but de maladie d\u2019Alzheimer\u2026 \u00catre une personne plut\u00f4t faible, qui n\u2019aime pas les conflits, qui se laisse \u00e9craser facilement, \u00eatre effac\u00e9e et gentille, je pensais que c\u2019\u00e9tait un terrain de d\u00e9veloppement de cette maladie. Je suis comme la \u00ab&nbsp;femme sous influence&nbsp;\u00bb de Cassavetes, je ne sais pas ce que je veux et ce que je ne veux pas. C\u2019est lui qui d\u00e9cide, et d\u2019autre part, \u00e7a me g\u00eane de me comporter comme \u00e7a\u2026 On creuse sa propre tombe<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019angoisse que son mari s\u2019\u00e9chappe \u00e0 sa vigilance et ne profite de son absence pour partir est telle qu\u2019Am\u00e9lie me demande, en pleurs, \u00e0 arr\u00eater l\u2019entretien pour qu\u2019elle puisse rentrer chez elle et s\u2019assurer que son mari, parti t\u00f4t le matin pour un rendez-vous administratif alors qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas encore lev\u00e9e &#8211; elle ne l\u2019avait donc pas vu, et notamment pas vu partir -, n\u2019\u00e9tait pas parti pour toujours mais bien rentr\u00e9 au domicile. Elle remet son manteau et, en larmes, s\u2019en va.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019entretien avec Jeanne m\u2019avait beaucoup d\u00e9concert\u00e9 &#8211; j\u2019\u00e9tais stagiaire \u00e0 l\u2019\u00e9poque, vraiment peu aguerri -, celui avec Am\u00e9lie m\u2019a sur le coup laiss\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9muni, et inquiet. Associ\u00e9e \u00e0 l\u2019appr\u00e9hension d\u2019une maladie mettant en p\u00e9ril l\u2019autonomie et faisant courir le risque de d\u00e9pendre des soins qu\u2019autrui voudra bien ou pas prodiguer, se r\u00e9v\u00e8le l\u2019angoisse de perdre un objet d\u2019amour avec qui Am\u00e9lie entretient une relation marqu\u00e9e par la d\u00e9pendance, la soumission\/domination et l\u2019emprise. L\u2019objet ne peut \u00eatre investi que dans des alternances brutales o\u00f9 il disqualifie ou abandonne. Le masochisme se r\u00e9v\u00e8le alors garant d\u2019un lien maintenu avec cet objet qui, par sa maltraitance, prouve cependant qu\u2019il est encore et toujours l\u00e0. La s\u00e9paration redout\u00e9e, voire m\u00eame plus, douloureusement anticip\u00e9e, r\u00e9v\u00e8le la crainte incessante de ne plus avoir prise sur l\u2019objet. Celui-ci doit \u00eatre contr\u00f4l\u00e9, gard\u00e9 pr\u00e8s de soi (Andr\u00e9 J., 1999&nbsp;; Chabert C., 2003&nbsp;; Dorey R., 1981).<\/p>\n\n\n\n<p>Am\u00e9lie m\u2019a rappel\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-midi m\u00eame, pour me dire que son mari \u00e9tait bien rentr\u00e9 chez eux, et qu\u2019elle voulait un autre rendez-vous avec moi pour poursuivre l\u2019entretien. Si elle lui a encore menti, argumentant de nouveau le fait qu\u2019elle allait sur la tombe de sa s\u0153ur, elle me dit alors&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>moi, je veux pas \u00eatre enterr\u00e9e, je veux \u00eatre incin\u00e9r\u00e9e, comme \u00e7a on ne laisse aucun souci aux autres, ils ne sont pas oblig\u00e9s de venir fleurir la tombe. Ainsi, je ne leur manquerai pas trop. Mes enfants ne seront pas trop malheureux si je ne me donne pas trop d\u2019importance, mais c\u2019est difficile pour moi, je veux me rendre utile, je veux me rendre pr\u00e9sente, je leur \u00e9cris, je veux marquer ma pr\u00e9sence aupr\u00e8s d\u2019eux<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La relation d\u2019objet appara\u00eet d\u00e9cid\u00e9ment empreinte, l\u00e0 d\u2019une ins\u00e9curit\u00e9 permanente, d\u2019un besoin imp\u00e9rieux d\u2019agrippement, tant l\u2019\u00e9loignement engage in\u00e9luctablement l\u2019appr\u00e9hension du non-retour, tant la s\u00e9paration fait craindre d\u2019\u00eatre oubli\u00e9e. Angoiss\u00e9e par sa m\u00e9moire qu\u2019elle trouve vacillante et qui la contraint \u00e0 scruter son environnement, Am\u00e9lie se r\u00e9v\u00e8le hant\u00e9e par une angoisse indicible, non pas tant celle de n\u2019\u00eatre pas trouv\u00e9e, que celle de n\u2019\u00eatre m\u00eame pas cherch\u00e9e. Le silence de l\u2019autre est insupportable, et la douleur de l\u2019inqui\u00e9tude, l\u2019\u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e \u00e0 v\u00e9rifier l\u2019effectivit\u00e9 de sa pr\u00e9sence, voire le bruit de la plainte \u00e0 l\u2019id\u00e9e de toute s\u00e9paration, lui permettent alors peut-\u00eatre de tenir bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que je r\u00e9fl\u00e9chissais \u00e0 ce texte, j\u2019ai repens\u00e9 au po\u00e8me d\u2019Hugo, <em>Alors que je regardais le ciel<\/em>. La bien aim\u00e9e se d\u00e9sole de la contemplation du ciel par son homme&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Que font vos yeux l\u00e0-haut&nbsp;?<\/em> lui dit-elle, <em>je les r\u00e9clame. Quittez le ciel, regardez dans mon \u00e2me<\/em>&nbsp;\u00bb. Et lui, s\u2019adressant \u00e0 la nature&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>c\u2019est un destin bien triste que le n\u00f4tre, puisqu\u2019un tel jour s\u2019envole comme un autre. Quand les beaux jours font place aux jours amers, de tout bonheur il faut quitter l\u2019id\u00e9e&nbsp;; quand l\u2019esp\u00e9rance est tout \u00e0 fait vid\u00e9e, laissons tomber la coupe au fond des mers. L\u2019oubli&nbsp;! l\u2019oubli&nbsp;! c\u2019est l\u2019onde o\u00f9 tout se noie&nbsp;; c\u2019est la mer sombre o\u00f9 l\u2019on jette sa joie<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La perspective de la s\u00e9paration \u00e0 venir entache alors le bonheur pr\u00e9sent. Nulle possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre main dans la main avec ce qui, en soi, est vou\u00e9 au changement, \u00e0 la perte, avec ce qui, en soi, n\u2019est plus int\u00e8gre&nbsp;; la s\u00e9paration \u00e0 venir suscitant d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, d\u00e9j\u00e0 maintenant, l\u2019effroi de tenir une main froide, d\u00e9sincarn\u00e9e, d\u00e9j\u00e0 morte. Si l\u2019exp\u00e9rience de la s\u00e9paration est douloureuse, elle n\u2019en est pas moins, dit Nicole Jeammet, un lieu pr\u00e9cieux o\u00f9 \u00ab&nbsp;apprendre la libert\u00e9 de l\u2019autre, et en retour recevoir la sienne. C\u2019est dans le renoncement \u00e0 \u00eatre combl\u00e9 que se dessine progressivement ce qui appartient \u00e0 chacun en propre, d\u00e9limitant identit\u00e9s et espaces de vie entre chacun&nbsp;\u00bb (1989, p.128).<\/p>\n\n\n\n<p>La perspective de la fin de vie met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la capacit\u00e9 de chacun \u00e0 traiter les exp\u00e9riences de perte et de s\u00e9paration qui participent de l\u2019exp\u00e9rience de la vie. Elle invite \u00e0 un regard sur le chemin parcouru dans la tension inh\u00e9rente aux v\u0153ux d\u2019accomplissement que nous nourrissons et \u00e0 l\u2019\u00e9vidence de l\u2019inach\u00e8vement qui nous caract\u00e9rise. C\u2019est \u00e0 cette d\u00e9marche interne que j\u2019esp\u00e8re qu\u2019Am\u00e9lie a pu s\u2019affronter dans la psychoth\u00e9rapie qu\u2019elle a accept\u00e9 enfin d\u2019entreprendre suite \u00e0 ce deuxi\u00e8me bilan, pour peut-\u00eatre d\u00e9couvrir que la s\u00e9paration n\u2019est pas forc\u00e9ment une catastrophe, afin de pouvoir s\u2019approprier de mener sa vie avec plus de libert\u00e9, peut-\u00eatre pas la vie r\u00eav\u00e9e, mais au moins une vie avec quelques r\u00eaves.<\/p>\n\n\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>Andr\u00e9 J. (1999), <em>L\u2019unique objet, introduction de Les \u00e9tats-limites, nouveau paradigme pour la psychanalyse\u00a0?<\/em>, sous la direction de J. Andr\u00e9, Paris, PUF, 1-21.<\/p>\n<p>Andr\u00e9 J., Chabert C. et coll., (1999), <em>Etats de d\u00e9tresse<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n<p>Aulagnier P. (1989), \u00ab\u00a0Se construire un pass\u00e9. Expos\u00e9 th\u00e9orique\u00a0\u00bb, <em>Journal de la Psychanalyse de l\u2019enfant<\/em>, 7, 191-220.<\/p>\n<p>Chabert C. (2003), <em>F\u00e9minin m\u00e9lancolique<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n<p>Danon-Boileau H. (2000), <em>De la vieillesse \u00e0 la mort. Point de vue d\u2019un usager<\/em>, Paris, Calmann-Levy.<\/p>\n<p>Dorey R. (1981), \u00ab\u00a0La relation d\u2019emprise\u00a0\u00bb, <em>Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/em>, 24, 117-139.<\/p>\n<p>Duras M. (1995), <em>C\u2019est tout<\/em>, Paris, P.O.L.<\/p>\n<p>F\u00e9dida P. (2001), <em>Des bienfaits de la d\u00e9pression. Eloge de la psychoth\u00e9rapie<\/em>, Paris, Odile Jacob.<\/p>\n<p>Freud S. (1915), <em>Deuil et M\u00e9lancolie<\/em>, \u0152uvres Compl\u00e8tes, XIII, Paris, PUF, 261-280.<\/p>\n<p>Jeammet N. (1989), <em>La haine n\u00e9cessaire<\/em>, Paris, PUF, 2<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9dition, 1995.<\/p>\n<p>Martz D. et Bill\u00e9 M. (2010), La tyrannie du bien vieillir, Bordeaux, Le bord de l\u2019eau.<\/p>\n<p>Nizan P. (1931), <em>Aden Arabie<\/em>, Paris, La d\u00e9couverte, 2002.<\/p>\n<p>Rosenberg B. (1982), \u00ab\u00a0Masochisme mortif\u00e8re et masochisme gardien de la vie\u00a0\u00bb, <em>Les Cahiers du Centre de psychanalyse et de psychoth\u00e9rapie<\/em>, 5, 41-95.<\/p>\n<p>Roussillon R. (1999), <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n<p>Verdon B. (2007), \u00ab\u00a0Diversit\u00e9 psychopathologique dans la clinique de la plainte mn\u00e9sique de l\u2019adulte vieillissant\u00a0\u00bb, <em>Psychologie et Neuropsychiatrie du vieillissement<\/em>, 5, 3, 209-223.<\/p>\n<p>Verdon B. (2008), \u00ab\u00a0Perdre, manquer, renoncer. D\u00e9pressivit\u00e9, conflictualit\u00e9 n\u00e9vrotique et travers\u00e9e du vieillissement\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Enc\u00e9phale<\/em>, 34, supp. 2, 61-64.<\/p>\n<p>Verdon B. (2010), \u00ab\u00a0R\u00e9sister, collaborer. Figures d\u2019une dynamique mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve par la travers\u00e9e du vieillissement\u00a0\u00bb, in <em>R\u00e9sister et Vivre. Au croisement des disciplines et des cultures<\/em>, Paris, Ophrys, 139-147.<\/p>\n<p>Verdon B. et Mure C. (2007), \u00ab\u00a0Psychologue \u00e0 l\u2019h\u00f4pital g\u00e9riatrique\u00a0\u00bb, in <em>Le psychologue \u00e0 l\u2019h\u00f4pital<\/em>, sous la direction de Fran\u00e7ois Marty, Paris, In Press, 137-160.<\/p><div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9987?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La travers\u00e9e du vieillissement et de la vieillesse t\u00e9moigne avec force de l\u2019importance fondamentale, structurante, d\u00e9gageante, de la possibilit\u00e9 de se s\u00e9parer, de supporter l\u2019absence, de pouvoir mobiliser en soi cette d\u00e9pressivit\u00e9 ch\u00e8re \u00e0 Pierre F\u00e9dida (2001), ce masochisme gardien&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[239],"auteur":[1504],"dossier":[240],"mode":[60],"revue":[874],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9987","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-separation","auteur-benoit-verdon","dossier-les-separations","mode-payant","revue-874","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9987","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9987"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9987\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16556,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9987\/revisions\/16556"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9987"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9987"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9987"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9987"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9987"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9987"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9987"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9987"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9987"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}