{"id":9976,"date":"2021-08-22T07:31:04","date_gmt":"2021-08-22T05:31:04","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/ladolescent-et-le-transfert-une-rencontre-a-risques-2\/"},"modified":"2021-09-20T14:33:19","modified_gmt":"2021-09-20T12:33:19","slug":"ladolescent-et-le-transfert-une-rencontre-a-risques","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/ladolescent-et-le-transfert-une-rencontre-a-risques\/","title":{"rendered":"L&rsquo;adolescent et le transfert : une rencontre \u00e0 risques"},"content":{"rendered":"\n<p>La rencontre analytique avec l\u2019adolescent est tout sauf garantie d\u2019embl\u00e9e, car l\u2019adolescent a toutes les raisons du monde de ne surtout pas vouloir rencontrer un analyste. Quand bien m\u00eame il a terriblement besoin d\u2019aide, il ne peut ni l\u2019avouer ni se l\u2019avouer, car ce serait reconna\u00eetre une d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019adulte qui justement s\u2019est mise depuis peu \u00e0 lui faire horreur. Toute reconnaissance de la r\u00e9alit\u00e9, voire de la massivit\u00e9 de son transfert \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019analyste lui rappelle un amour et une soumission dont il ne veut d\u00e9sormais plus rien savoir. En m\u00eame temps, alors qu\u2019il se consid\u00e8re comme parfaitement d\u00e9tach\u00e9 de ses parents, il ne peut en aucune fa\u00e7on se passer d\u2019eux, ce qui pose la question de la pr\u00e9sence des parents dans la cure, pr\u00e9sence qui se leste parfois d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 avec laquelle l\u2019analyste doit \u00ab&nbsp;faire&nbsp;\u00bb quoi qu\u2019il en pense. Toutes ces dimensions donnent \u00e0 la relation transf\u00e9rentielle entre l\u2019adolescent et son analyste une coloration particuli\u00e8re. La haine, le rejet, l\u2019agressivit\u00e9 y sont pr\u00e9gnants. Autrement dit, le transfert adolescent a ceci de particulier que la question du meurtre y est centrale.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la m\u00e8re d\u2019Isma\u00ebl qui m\u2019a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9. Son fils, \u00e2g\u00e9 de 11 ans, et en derni\u00e8re ann\u00e9e d\u2019\u00e9cole primaire, doit voir une psychologue car il a des difficult\u00e9s de concentration \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Quand je rencontre Isma\u00ebl et sa m\u00e8re, je d\u00e9couvre un gar\u00e7on beau mais timide, cach\u00e9 derri\u00e8re sa m\u00e8che. La m\u00e8re prend d\u2019embl\u00e9e la parole, et m\u2019explique que les probl\u00e8mes de concentration d\u2019Isma\u00ebl sont directement li\u00e9s \u00e0 son p\u00e8re, un homme tr\u00e8s violent dont elle est s\u00e9par\u00e9e depuis trois ans, mais chez qui Isma\u00ebl est tenu d\u2019aller un week-end sur deux et la moiti\u00e9 des vacances scolaires. Isma\u00ebl ne peut arr\u00eater de penser \u00e0 son p\u00e8re. Le p\u00e8re est longuement d\u00e9crit comme un homme qui a toujours \u00e9t\u00e9 violent, et dont la violence s\u2019est d\u2019abord et jusqu\u2019\u00e0 leur s\u00e9paration exerc\u00e9e sur la m\u00e8re d\u2019Isma\u00ebl. Aujourd\u2019hui, elle ne le voit plus, mais son fils est \u00e0 son tour maltrait\u00e9 par ce p\u00e8re dont une des phrases favorites est&nbsp;: \u00ab&nbsp;je vais te pulv\u00e9riser&nbsp;\u00bb, et qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 bourrer de coups de pied et de coups de poing ses fils quand il est en col\u00e8re. Pendant ce r\u00e9cit, Isma\u00ebl reste silencieux, mais il commence \u00e0 s\u2019agiter, se l\u00e8ve, trouve qu\u2019il fait chaud, demande \u00e0 ouvrir la fen\u00eatre, puis veut s\u2019allonger par terre ou s\u2019asseoir sur les genoux de sa m\u00e8re. La timidit\u00e9 fait place \u00e0 l\u2019agitation motrice, au malaise, \u00e0 la honte. Il prend enfin la parole. Il a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller voir le juge. Il ne veut plus aller chez leur p\u00e8re. Plus jamais. Isma\u00ebl ne veut plus voir son p\u00e8re ni aller chez lui, et ce avant ses 16 ans, \u00e2ge l\u00e9gal auquel il ne sera plus tenu l\u00e9galement de le faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Une th\u00e9rapie s\u2019engage, mais dans un cadre fort \u00e9trange. Je propose \u00e0 Isma\u00ebl et \u00e0 sa m\u00e8re de les recevoir ensemble, comme pr\u00e9alable \u00e0 une psychoth\u00e9rapie avec Isma\u00ebl que j\u2019envisage par la suite. Pourquoi un tel cadre&nbsp;? Il m\u2019a sembl\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait primordial que je fasse alliance avec cette m\u00e8re, et qu\u2019elle ne laisserait pas Isma\u00ebl venir me voir si elle n\u2019avait pas d\u2019abord occup\u00e9 le terrain de l\u2019analyse avec lui. Pendant trois mois, nous nous voyons toutes les semaines. La m\u00e8re d\u2019Isma\u00ebl parle beaucoup, elle raconte les mauvais traitements du p\u00e8re, les coups qu\u2019elle a re\u00e7us pendant des ann\u00e9es, coups suivis de cadeaux qui devaient effacer les bleus mais qui ne faisaient que permettre les coups suivants. Pendant que j\u2019\u00e9coute, je pense \u00e0 cette m\u00e8re qui laisse ses enfants aller chez ce p\u00e8re violent, et qui le fait, comme elle dit, \u00ab&nbsp;parce que c\u2019est la loi, ils doivent aller chez leur p\u00e8re un week-end sur deux et la moiti\u00e9 des vacances scolaires&nbsp;\u00bb. Je pense \u00e0 la haine, qui circule dans cette famille et je me dis que je me suis prot\u00e9g\u00e9e de cette haine en la recevant avec son fils. J\u2019ai reconstitu\u00e9 le trio \u00ab&nbsp;m\u00e8re-fille-fils&nbsp;\u00bb, je n\u2019ai pas voulu devenir le p\u00e8re violent, le p\u00e8re ha\u00ef, en tout cas pas tout de suite. Ou peut-\u00eatre suis-je devenue au contraire ce p\u00e8re, mais un p\u00e8re qui ne s\u00e9pare pas, un p\u00e8re qui maintient toute la famille unie gr\u00e2ce \u00e0 son \u00e9coute, un p\u00e8re surtout qui refuse d\u2019\u00eatre exclu, comme le proc\u00e8s menace de le faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois mois se sont pass\u00e9s. D\u2019un commun accord, si je puis dire, la th\u00e9rapie d\u2019Isma\u00ebl s\u2019engage. Pendant un an, je vois Isma\u00ebl une fois tous les quinze jours. Durant les s\u00e9ances, il dessine fr\u00e9n\u00e9tiquement. Dans ses dessins qui sont tr\u00e8s sombres et tr\u00e8s pulsionnels, ex\u00e9cut\u00e9s rapidement \u00e0 l\u2019aide d\u2019un gros feutre noir, revient de fa\u00e7on obsessive une m\u00eame figure masculine. Il s\u2019agit d\u2019un homme tr\u00e8s grand, tr\u00e8s fort, aux muscles saillants, au visage neutre, toujours arm\u00e9 de couteaux, de revolvers, de torpilles. A mi-chemin entre l\u2019homme et le monstre, entre le g\u00e9ant et le robot, il est \u00e0 la fois toujours le m\u00eame et toujours diff\u00e9rent, mais ses diff\u00e9rentes incarnations mettent invariablement en sc\u00e8ne puissance et invincibilit\u00e9, sans que l\u2019on puisse d\u00e9terminer si cette puissance est protectrice ou destructrice. Quand je demande \u00e0 Isma\u00ebl \u00e0 qui ce personnage lui fait penser, ou de quel mod\u00e8le il s\u2019est inspir\u00e9, ses r\u00e9ponses sont vagues, laissant penser qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un hybride r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 partir de plusieurs supports culturels&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est un personnage que j\u2019ai invent\u00e9, mais il ressemble \u00e0 des personnages de jeux vid\u00e9o auxquels je joue avec mon p\u00e8re. Ce sont des jeux vid\u00e9o hyper violents, comme <em>World of Warcraft<\/em> ou <em>Tekken 3<\/em>, normalement on n\u2019a pas le droit d\u2019y jouer avant 18 ans, mais mon p\u00e8re, il me laisse y jouer, il veut que j\u2019y joue toute la nuit avec lui. Mais c\u2019est aussi un monstre que j\u2019ai vu dans un film, un film que tu connais pas, un dessin anim\u00e9 violent&nbsp;\u00bb. Quand je lui dis que ce personnage pourrait faire penser \u00e0 son p\u00e8re, il me dit que ce n\u2019est pas \u00e7a, que bien s\u00fbr on pourrait penser que c\u2019est \u00e7a mais que non. Et effectivement, il me semble qu\u2019il y a quelque chose que je n\u2019entends pas, ou que je refuse alors d\u2019entendre, qui est son admiration, sa fascination pour ce h\u00e9ros monstrueux, qu\u2019il appelle parfois \u00ab&nbsp;<em>Horrilor<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;col\u00e8re&nbsp;\u00bb, ou \u00ab&nbsp;<em>killer<\/em>&nbsp;\u00bb, mais dont il me dit la plupart du temps qu\u2019il n\u2019a pas de nom. Ce que je refuse de voir surtout, c\u2019est que le personnage qu\u2019Isma\u00ebl dessine n\u2019est pas le monstre qu\u2019il combat dans le jeu, mais son avatar, c\u2019est-\u00e0-dire le personnage qui le repr\u00e9sente et auquel il a lui-m\u00eame donn\u00e9 ces traits de puissance et d\u2019hyper- virilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, le proc\u00e8s a lieu et Isma\u00ebl \u00ab&nbsp;gagne&nbsp;\u00bb&nbsp;: son p\u00e8re n\u2019est pas d\u00e9chu de l\u2019autorit\u00e9 paternelle mais il n\u2019a plus \u00e0 aller chez lui, il le voit d\u00e9sormais tous les dimanches dans un centre de m\u00e9diation familiale, en compagnie d\u2019un \u00e9ducateur. Isma\u00ebl se plaint de devoir aller voir son p\u00e8re, c\u2019est loin et inint\u00e9ressant, ils jouent au Monopoly et il s\u2019ennuie. Je fais remarquer que ce p\u00e8re, dont Isma\u00ebl a beaucoup dit qu\u2019il se \u00ab&nbsp;foutait&nbsp;\u00bb de son fils, se l\u00e8ve tous les dimanches \u00e0 sept heures du matin pour se rendre au centre. Isma\u00ebl reconna\u00eet que ce n\u2019est pas le cas de tous les p\u00e8res&nbsp;: certains, c\u2019est vrai, ne viennent pas voir leurs enfants au centre. Mais Isma\u00ebl se lasse de la th\u00e9rapie, il saute de plus en plus de s\u00e9ances et d\u00e9cide finalement d\u2019arr\u00eater pour aller au karat\u00e9, un truc qu\u2019il adore et que je l\u2019emp\u00eache de faire. L\u2019arr\u00eat de la th\u00e9rapie est d\u00e9cid\u00e9 au bout d\u2019un an et demi, la m\u00e8re trouvant de toutes fa\u00e7ons que c\u2019est trop cher et qu\u2019Isma\u00ebl n\u2019en a maintenant plus besoin, puisque le jugement est tomb\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une ann\u00e9e se passe, je suis sans nouvelles d\u2019Isma\u00ebl. Un jour, dans ma bo\u00eete aux lettres, un mot de la m\u00e8re d\u2019Isma\u00ebl&nbsp;: elle a perdu mon num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone mais elle voudrait que je la rappelle, il faut absolument que je revois Isma\u00ebl. Quand je les re\u00e7ois, le constat est alarmant. Isma\u00ebl ne va plus en cours, il refuse toute activit\u00e9, il n\u2019ob\u00e9it plus, il est tyrannique et violent, il ne fait que ce qu\u2019il veut et quand il le veut. Il joue \u00e0 des jeux vid\u00e9o toute la journ\u00e9e, refuse d\u2019aider \u00e0 la maison, refuse de ranger sa chambre qui est dans un \u00e9tat indescriptible\u2026 etc. Pendant ce r\u00e9cit, Isma\u00ebl interrompt sans cesse sa m\u00e8re avec rage pour s\u2019opposer \u00e0 tout ce qu\u2019elle dit en hurlant, en lui disant qu\u2019elle est injuste, qu\u2019elle ne conna\u00eet pas la vraie situation, qu\u2019elle ment, qu\u2019elle exag\u00e8re tout. Il semble pr\u00eat \u00e0 la frapper, et la m\u00e8re me prend \u00e0 t\u00e9moin&nbsp;: \u00ab&nbsp;vous voyez comment il est, j\u2019ai peur de lui comme j\u2019avais peur autrefois de mon mari. Il est devenu comme son p\u00e8re, je revis tout avec lui, c\u2019est horrible.&nbsp;\u00bb La m\u00e8re raconte \u00e9galement qu\u2019ils ont essay\u00e9 d\u2019aller voir des tas d\u2019autres th\u00e9rapeutes. Cela a \u00e9t\u00e9 \u00e0 chaque fois un \u00e9chec. La rencontre n\u2019a pas eu lieu, ou elle a eu lieu au contraire de fa\u00e7on catastrophique. Un psychiatre a par exemple cri\u00e9 sur Isma\u00ebl, ce qui a pour effet d\u2019entra\u00eener un rejet massif de sa part et de radicaliser sa position de r\u00e9volte au sein de la famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de cette s\u00e9ance, je prends la parole pour dire tout d\u2019abord \u00e0 Isma\u00ebl et \u00e0 sa m\u00e8re qu\u2019ils me demandent d\u2019\u00eatre juge de leur conflit, ce que je ne peux pas faire. Puis, j\u2019insiste beaucoup sur le fait que ce qui se passe est tr\u00e8s inqui\u00e9tant et qu\u2019il me semble qu\u2019Isma\u00ebl va tr\u00e8s mal. Je propose de voir Isma\u00ebl une fois par semaine et non plus une fois tous les quinze jours comme auparavant, justifiant ce changement de rythme par la gravit\u00e9 de la situation et par le fait qu\u2019Isma\u00ebl a \u00e9norm\u00e9ment besoin d\u2019aide. Une nouvelle th\u00e9rapie se met donc en place. Au cours des premi\u00e8res s\u00e9ances, Isma\u00ebl dessine vaguement, mais sans s\u2019int\u00e9resser \u00e0 ce qu\u2019il fait et comme pour passer le temps. Au bout de quelques semaines, je dis \u00e0 Isma\u00ebl qu\u2019il est maintenant au coll\u00e8ge, qu\u2019il est un adolescent et que peut-\u00eatre il pr\u00e9f\u00e8re que l\u2019on se parle face-\u00e0-face plut\u00f4t que de dessiner comme quand il \u00e9tait petit. D\u00e8s la s\u00e9ance suivante, il me dit qu\u2019il a enti\u00e8rement rang\u00e9 et repeint sa chambre, qu\u2019il retourne en cours, qu\u2019il fait pour la premi\u00e8re fois de sa vie ses devoirs parce qu\u2019il veut int\u00e9grer dans deux ans un bon lyc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 agress\u00e9, maltrait\u00e9 par ce p\u00e8re violent, Isma\u00ebl s\u2019est donc identifi\u00e9 \u00e0 la violence du p\u00e8re et il a lui-m\u00eame exerc\u00e9 activement cette violence. Le retournement de la passivit\u00e9 en activit\u00e9, que Freud signale dans le jeu de la bobine et qu\u2019Anna Freud a repris pour d\u00e9finir le mouvement d\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur, est rep\u00e9rable. Mais ce retournement ne permet pas de penser la part brutalement d\u00e9subjectivante de cette identification \u00e0 l\u2019agresseur, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019effondrement identitaire dont elle s\u2019accompagne et qui se constate chez Isma\u00ebl dans l\u2019abandon de la scolarit\u00e9 et l\u2019explosion d\u2019une violence intra et extra-familiale. L\u2019apport de Ferenczi dans <em>Confusion des langues<\/em> est d\u00e9cisif car il permet de penser que l\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur ne sert pas seulement \u00e0 \u00e9laborer la violence re\u00e7ue mais qu\u2019elle sert d\u2019abord et avant tout \u00e0 \u00ab&nbsp;maintenir la situation de tendresse ant\u00e9rieure&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 maintenir le lien d\u2019amour envers l\u2019adulte agresseur, m\u00eame si le prix \u00e0 payer pour maintenir ce lien est le clivage interne et l\u2019effondrement du moi de l\u2019enfant. En dessinant ind\u00e9finiment des personnages invincibles auxquels il s\u2019identifie, Isma\u00ebl garde son p\u00e8re en lui et se construit identitairement autour de cette violence dont il a \u00e9t\u00e9 autrefois la victime. Au moment o\u00f9 Isma\u00ebl agit dans la r\u00e9alit\u00e9 et en mobilisant la justice pour se d\u00e9barrasser de son p\u00e8re, un pas de plus est franchi et Isma\u00ebl <em>devient<\/em> ce p\u00e8re pour ne pas le perdre et pour \u00eatre puni comme lui l\u2019a \u00e9t\u00e9, dans une identification, rep\u00e9r\u00e9e aussi par Ferenczi, \u00e0 la culpabilit\u00e9 de l\u2019agresseur. Pour cette raison sans doute, il lui faut \u00e0 ce moment-l\u00e0 m\u2019abandonner comme il a abandonn\u00e9 son p\u00e8re, et la d\u00e9cision unilat\u00e9rale d\u2019arr\u00eat de la th\u00e9rapie r\u00e9sonne transf\u00e9rentiellement comme une blessure et un ch\u00e2timent qui m\u2019est inflig\u00e9e autant que comme une punition qu\u2019il s\u2019inflige \u00e0 lui-m\u00eame pour avoir ainsi abandonn\u00e9 son p\u00e8re. Mais cet abandon place aussi la question du meurtre au centre de la cure.<\/p>\n\n\n\n<p>Car je me suis laiss\u00e9e tuer (je n\u2019ai en fait pas eu le choix) m\u00eame si j\u2019ai, par chance, surv\u00e9cu. Il me semble que les adolescents font toujours, au sein de leur cure analytique, l\u2019exp\u00e9rience du meurtre de leur analyste. En ratant des s\u00e9ances, ce que Isma\u00ebl fait beaucoup, en interrompant leur th\u00e9rapie de fa\u00e7on intempestive, en \u00ab&nbsp;cong\u00e9diant&nbsp;\u00bb, \u00e0 l\u2019instar de Dora, cette premi\u00e8re adolescente de la psychanalyse, un analyste qui leur est devenu subitement tout \u00e0 fait inutile, les adolescents exp\u00e9rimentent, dans la rencontre analytique, un meurtre n\u00e9cessaire \u00e0 leur d\u00e9veloppement. La sp\u00e9cificit\u00e9 de la rencontre transf\u00e9rentielle avec l\u2019adolescent r\u00e9side selon moi dans le fait qu\u2019elle mobilise syst\u00e9matiquement cette question du meurtre de l\u2019analyste. Comme l\u2019\u00e9crit Winnicott&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si, dans le fantasme de la premi\u00e8re croissance, il y a la <em>mort<\/em>, dans celui de l\u2019adolescence il y a le <em>meurtre<\/em>. M\u00eame si, au moment de la pubert\u00e9, la croissance se fait sans crises majeures, des probl\u00e8mes aigus d\u2019am\u00e9nagement peuvent intervenir, parce que grandir signifie prendre la place du parent, et <em>c\u2019est bien ainsi que \u00e7a se passe<\/em><sup>2<\/sup>\u00bb. Freud, lorsqu\u2019il synth\u00e9tise pour la premi\u00e8re fois ses consid\u00e9rations sur le transfert, dans son article de 1912 \u00ab&nbsp;<em>La dynamique du transfert<\/em>&nbsp;\u00bb, conclut ainsi son texte&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il est ind\u00e9niable que soumettre \u00e0 contrainte les ph\u00e9nom\u00e8nes de transfert comporte pour le psychanalyste les plus grandes difficult\u00e9s, mais on ne saurait oublier que ce sont justement ces ph\u00e9nom\u00e8nes qui nous procurent l\u2019inestimable service de rendre actuelles et manifestes chez les malades les motions d\u2019amour cach\u00e9es et oubli\u00e9es, car finalement nul ne peut \u00eatre abattu <em>in abstentia<\/em> ou <em>in effigie<\/em>.&nbsp;\u00bb Tuer, cela se fait donc en pr\u00e9sence, au sein de la rencontre, dans l\u2019actualit\u00e9 d\u2019un transfert qui fait de lui \u00e0 la fois le levier de l\u2019analyse et la plus grande r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019analyse.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les s\u00e9ances suivantes, Isma\u00ebl revient sur ses mois de \u00ab&nbsp;d\u00e9connade&nbsp;\u00bb qui sont maintenant \u00ab&nbsp;du pass\u00e9&nbsp;\u00bb. Il raconte ses vir\u00e9es avec les copains, les risques qu\u2019ils ont pris, les bagarres, les affrontements avec la police. Peu \u00e0 peu, le ton change&nbsp;: Isma\u00ebl \u00e9voque son plaisir \u00e0 regarder des films d\u2019horreur avec ses copains, la peur qu\u2019il \u00e9prouve. Un souvenir lui revient de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re&nbsp;: une nuit, son lit a pris feu parce qu\u2019il avait laiss\u00e9 sa lampe de chevet allum\u00e9e. Il s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 et son lit flambait. Il n\u2019a rien eu, un miracle. Un autre souvenir, dans un ascenseur alors qu\u2019il avait cinq ans, dans l\u2019immeuble de ses parents quand ils n\u2019\u00e9taient pas encore s\u00e9par\u00e9s. Il est rest\u00e9 seul pendant tr\u00e8s longtemps bloqu\u00e9 dans l\u2019ascenseur. Il criait mais personne ne l\u2019entendait. Enfin, son p\u00e8re, longtemps le grand absent de sa parole, appara\u00eet. Il \u00e9voque les parties de foot avec son p\u00e8re, quand il \u00e9tait petit. Son p\u00e8re adorait le foot, il avait failli \u00eatre joueur de foot professionnel, il jouait toujours au foot avec lui et son fr\u00e8re. Isma\u00ebl me dit que ce sont de bons souvenirs. Aujourd\u2019hui, il lui arrive de rejouer au foot avec son p\u00e8re, mais il devient meilleur que lui. \u00ab&nbsp;C\u2019est la vie, les ados d\u00e9passent leurs parents, ils les tuent&nbsp;\u00bb ajoute-t-il avec un grand sourire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>S. Ferenczi, \u00ab&nbsp;Confusion des langues entre les adultes et l\u2019enfant&nbsp;\u00bb (1932), <em>Psychanalyse<\/em> IV, Paris, Payot, 1982, p. 130.<\/li><li>D. W. Winnicott, <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, op. cit., p. 199.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9976?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La rencontre analytique avec l\u2019adolescent est tout sauf garantie d\u2019embl\u00e9e, car l\u2019adolescent a toutes les raisons du monde de ne surtout pas vouloir rencontrer un analyste. 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