{"id":9961,"date":"2021-08-22T07:31:01","date_gmt":"2021-08-22T05:31:01","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/separer-pour-mieux-soigner-le-travail-du-psychanalyste-en-institution-specialisee-2\/"},"modified":"2021-09-20T04:01:22","modified_gmt":"2021-09-20T02:01:22","slug":"separer-pour-mieux-soigner-le-travail-du-psychanalyste-en-institution-specialisee","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/separer-pour-mieux-soigner-le-travail-du-psychanalyste-en-institution-specialisee\/","title":{"rendered":"S\u00e9parer pour mieux soigner : le travail du psychanalyste en institution sp\u00e9cialis\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p>La premi\u00e8re psychanalyse d\u2019enfant de D.W. Winnicott \u00e9tait celle d\u2019un d\u00e9linquant suivi au sein d\u2019une institution qui n\u2019a pas tol\u00e9r\u00e9 les actes transgressifs de ce gar\u00e7on. Il a d\u2019ailleurs invent\u00e9 un diagnostic qui l\u2019aurait consid\u00e9rablement aid\u00e9 dans sa pratique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Enfant pour qui je ne peux rien&nbsp;\u00bb, pr\u00e9conisant la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une prise en charge par la soci\u00e9t\u00e9, d\u2019une prise en main de l\u2019enfant, afin de ne pas le laisser tomber comme son environnement initial a pu le faire. Dans la tendance antisociale, l\u2019enfant cherche quelque chose de bon qu\u2019il a exp\u00e9riment\u00e9 et qui lui a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9. Pas de privation mais une s\u00e9paration, un retrait qui \u00ab&nbsp;a d\u00e9pass\u00e9 la dur\u00e9e pendant laquelle l\u2019enfant est capable d\u2019en maintenir le souvenir vivant&nbsp;\u00bb, nous dit Winnicott. La notion de s\u00e9paration est ainsi pr\u00e9sente dans la tendance antisociale, renvoyant \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une rupture de continuit\u00e9, une rupture de l\u2019environnement interdisant \u00e0 l\u2019enfant la possible prise en charge de lui-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019adaptation \u00e0 soi-m\u00eame, \u00e0 sa propre destructivit\u00e9. \u00c0 travers la tendance antisociale&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019enfant cherche (&#8230;) la stabilit\u00e9 de l\u2019environnement qui pourra supporter la tension r\u00e9sultant du comportement impulsif&nbsp;; c\u2019est la qu\u00eate d\u2019un environnement perdu, d\u2019une attitude humaine qui, parce que l\u2019on peut s\u2019y fier, donne la libert\u00e9 \u00e0 l\u2019individu de bouger et d\u2019agir et de s\u2019exciter<sup>1<\/sup>&nbsp;\u00bb \u00e9crit Winnicott. La tendance antisociale est un signe d\u2019espoir et c\u2019est \u00e0 cet espoir que la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral et plus sp\u00e9cifiquement les th\u00e9rapeutes d\u2019enfants au sens large doivent r\u00e9pondre, sauf \u00e0 consid\u00e9rer que ces formes d\u2019expressions sont \u00ab&nbsp;sans objet&nbsp;\u00bb, sans destinataire, et \u00e0 r\u00e9primer.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerai \u00e9voquer avec vous, non pas les incidences pathog\u00e8nes des s\u00e9parations sur le fonctionnement psychique de l\u2019enfant, mais la dimension potentiellement th\u00e9rapeutique de la s\u00e9paration, lorsqu\u2019elle est propos\u00e9e dans le cadre de placements en institution. Cet expos\u00e9 est issu de mon exp\u00e9rience de psychanalyste aupr\u00e8s d\u2019enfants plac\u00e9s au centre th\u00e9rapeutique \u00ab\u00a0Le coteau G. Amado\u00a0\u00bb, un\u00a0<em>Institut Th\u00e9rapeutique Educatif et P\u00e9dagogique<\/em>\u00a0qui \u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9 dans la pr\u00e9vention des risques d\u2019\u00e9volution vers la psychopathie et la d\u00e9linquance. Lorsque l\u2019on se penche sur les histoires personnelles de ces enfants agit\u00e9s et violents, ayant recours aux comportements comme sympt\u00f4mes manifestes de leurs souffrances psychiques, on retrouve toujours dans leurs anamn\u00e8ses des s\u00e9parations concr\u00e8tes, petites ou grandes, des discontinuit\u00e9s d\u2019investissement multiples. On se demande alors quel peut \u00eatre le b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une s\u00e9paration de plus, aussi \u00ab\u00a0lourde\u00a0\u00bb que celle propos\u00e9e par un placement. Quelles cons\u00e9quences cela va-t-il avoir sur le fonctionnement de ces enfants\u00a0? Ne faudrait-il pas au contraire renforcer des liens d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s malmen\u00e9s en maintenant coute que coute l\u2019enfant dans son milieu de vie. C\u2019est pourtant suite aux difficult\u00e9s rencontr\u00e9es dans les prises en charges en ambulatoire et face \u00e0 des situations de crise intense que nos partenaires des secteurs en viennent \u00e0 envisager la s\u00e9paration de l\u2019enfant d\u2019avec sa famille. L\u2019internat du Coteau avait pour sp\u00e9cificit\u00e9 d\u2019utiliser la s\u00e9paration comme un outil th\u00e9rapeutique<sup>2<\/sup>, en proposant une s\u00e9paration longue, venant r\u00e9activer d\u2019autres s\u00e9parations afin d\u2019en tenter une \u00e9laboration apr\u00e8s coup. Situation pour le moins paradoxale, o\u00f9 ces enfants ayant d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu de nombreuses ruptures \u00e9taient s\u00e9par\u00e9s de leur milieu familial pendant un trimestre, sans retour \u00e0 la maison, mais avec des visites r\u00e9guli\u00e8res de la famille. Paradoxe aussi quand, face \u00e0 des v\u00e9cus d\u2019exclusion et de rejet, une intensification factuelle de la s\u00e9paration \u00e9tait propos\u00e9e, entrainant souvent un d\u00e9sir de r\u00e9appropriation de l\u2019enfant par ses parents permettant un travail de reprise. Pourtant, le paradoxe a \u00e9t\u00e9 pour moi de constater que cette situation de s\u00e9paration a pu \u00eatre un levier th\u00e9rapeutique souvent b\u00e9n\u00e9fique, quand elle \u00e9tait pens\u00e9e par une \u00e9quipe pluridisciplinaire et surtout travaill\u00e9e psychiquement avec l\u2019enfant et ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces formes psychopathologiques, les sujets luttent contre la massivit\u00e9 potentielle de leurs investissements objectaux id\u00e9alis\u00e9s. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un dispositif qui offre un espace th\u00e9rapeutique \u00e9largi o\u00f9 peuvent \u00eatre per\u00e7us et entendus, venir se projeter et se d\u00e9placer, se jouer et se donner \u00e0 voir en des lieux et selon des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes, les effets de ces investissements de nature transf\u00e9rentielle. Cet environnement th\u00e9rapeutique peut rendre possible la diffraction du transfert sur de nombreux intervenants, \u00e9vitant ainsi la condensation du transfert sur la seule personne du psychanalyste. Cette diffraction, qui complexifie la situation psychanalytique individuelle, est pourtant n\u00e9cessaire tant les mouvements transf\u00e9rentiels susceptibles d\u2019appara\u00eetre sont massifs, violents, en tout ou rien, mena\u00e7ants pour le sujet, mouvements qui ne trouvaient jusqu\u2019alors de d\u00e9rivation que dans les agirs, les comportements. Pour L. Kahn, qui a longtemps travaill\u00e9 au Coteau, le psychanalyste \u00ab&nbsp;ne pouvait vraiment laisser se d\u00e9velopper dans le transfert le jeu des forces pulsionnelles que parce qu\u2019il savait qu\u2019il y avait une forme d\u2019environnement qui, par ailleurs, allait endiguer l\u2019instabilit\u00e9. (\u2026) D\u2019une certaine fa\u00e7on, ces traitements n\u2019\u00e9taient possibles que parce qu\u2019il y avait un v\u00e9ritable environnement <em>pour l\u2019analyste<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup>. Ce cadre contenant, \u00ab&nbsp;facilitant&nbsp;\u00bb et fiable, au sein duquel les traitements psychanalytiques peuvent avoir lieu, exerce une fonction m\u00e9diatrice et protectrice, n\u00e9cessaire et indispensable pour prendre le risque du transfert, du c\u00f4t\u00e9 du sujet, et pour tol\u00e9rer l\u2019intensit\u00e9 de ce transfert, du c\u00f4t\u00e9 du th\u00e9rapeute.<\/p>\n\n\n\n<p>Car c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment contre le risque du transfert que luttent ces patients qui ne peuvent pas psychiquement se laisser aller \u00e0 vivre des sentiments aussi intenses, \u00e0 se faire confiance et \u00e0 avoir confiance en l\u2019objet. A. Green fait de \u00ab\u00a0la confiance en une esp\u00e9rance d\u2019un possible dans l\u2019avenir\u00a0\u00bb<sup>4<\/sup> une des conditions de possibilit\u00e9 d\u2019analyse. Dans ces situations de s\u00e9paration, la question de la confiance semble exacerb\u00e9e par les v\u00e9cus ant\u00e9rieurs de d\u00e9faillance des objets d\u2019investissement. Pourquoi investir \u00e0 nouveau alors m\u00eame que de multiples exp\u00e9riences ont montr\u00e9 les risques encourus lors de s\u00e9parations, pourquoi raviver des blessures narcissiques profondes et toujours actuelles\u00a0? Quels que soient ces v\u00e9cus de d\u00e9faillance ant\u00e9rieurs, la fid\u00e9lit\u00e9 aux premiers objets d\u2019investissement reste tr\u00e8s active tant que l\u2019enfant n\u2019a pas pu les resituer \u00e0 une place qui lui permette de s\u2019en s\u00e9parer psychiquement et d\u2019exister sans trop de souffrances. Cette fid\u00e9lit\u00e9 aux parents suscite des conflits d\u2019appartenance chez les enfants et ce d\u2019autant plus qu\u2019ils doivent aussi investir les autres adultes qui les ont en charge, avant m\u00eame de pouvoir investir leur psychanalyste. Ainsi, si une alliance th\u00e9rapeutique peut s\u2019instaurer, elle doit d\u2019abord avoir lieu avec ces multiples intervenants afin de constituer un des \u00e9l\u00e9ments du cadre th\u00e9rapeutique. Certes, les risques de clivage et de ruptures peuvent alors \u00eatre accentu\u00e9s. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un travail de reprise r\u00e9gulier par les professionnels durant les r\u00e9unions, bien sur, mais aussi au sein de la vie institutionnelle au sens large, \u00ab\u00a0dans les couloirs\u00a0\u00bb, dans ces espaces \u00ab\u00a0interstitiels\u00a0\u00bb potentiellement th\u00e9rapeutiques. Si j\u2019insiste sur ce point, c\u2019est qu\u2019actuellement au sein des institutions soignantes de tous ordres, le temps nous est compt\u00e9, tout doit \u00eatre quantifi\u00e9 et sp\u00e9cifi\u00e9, ce qui laisse peu de place pour les \u00e9changes informels, pour ce travail de lien entre les soignants. Or, c\u2019est aussi de cela que ces enfants en particulier ont besoin, que les adultes qui les ont en charge, qui prennent soin d\u2019eux, \u00e9changent entre eux, \u00e0 propos d\u2019eux et du reste. \u00ab\u00a0On parle d\u2019un enfant\u00a0\u00bb dirait J.-L. Donnet<sup>5<\/sup>. La dimension th\u00e9rapeutique ne doit pas \u00eatre r\u00e9duite au temps concret pass\u00e9 aupr\u00e8s d\u2019un patient. Que fait l\u2019objet quand il s\u2019absente, vers quel autre objet se tourne-t-il quand il n\u2019est pas l\u00e0\u00a0? C\u2019est ici la question de la sc\u00e8ne primitive qui peut se rejouer pour l\u2019enfant et qui peut \u00eatre reprise dans un travail \u00e9laboratif au sein des s\u00e9ances de psychanalyse individuelle. La s\u00e9paration et l\u2019exclusion peuvent \u00eatre tol\u00e9r\u00e9es si l\u2019enfant sent et peut penser qu\u2019il reste pr\u00e9sent dans la pens\u00e9e de l\u2019objet qui s\u2019absente. \u00ab\u00a0L\u2019investissement maintenu de l\u2019objet en l\u2019absence de celui-ci, suppose la r\u00e9ciproque (\u2026) la repr\u00e9sentation de l\u2019existence d\u2019un investissement maintenu par les objets parentaux eux-m\u00eames\u00a0\u00bb \u00e9crit Roussillon<sup>6<\/sup>. Sans tomber dans l\u2019id\u00e9alisation des prises en charge institutionnelles, c\u2019est pourtant la pr\u00e9sence soignante de plusieurs intervenants ayant des liens entre eux, qui non seulement rend possible la diffraction du transfert tout en contenant les risques de clivage, mais aussi favorise l\u2019int\u00e9riorisation du tiers par l\u2019enfant, et donc l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un possible traitement des probl\u00e9matiques de s\u00e9parations et de leurs incidences sur le fonctionnement.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre particularit\u00e9 de l\u2019internat du Coteau \u00e9tait la dur\u00e9e du placement fix\u00e9e \u00e0 deux ann\u00e9es de s\u00e9jour, c\u2019est-\u00e0-dire une autre s\u00e9paration, programm\u00e9e cette fois-ci \u00e0 l\u2019avance. Deux ans pour une psychoth\u00e9rapie, qu\u2019advient-il du temps psychique, du temps d\u2019instauration d\u2019un processus&nbsp;? L\u2019inconscient est atemporel. Comment investir une relation et <em>a fortiori<\/em> une relation de transfert lorsque l\u2019on sait que le terme est d\u00e9termin\u00e9 d\u2019avance&nbsp;? Cette dur\u00e9e \u00e9tait une des conditions du cadre th\u00e9rapeutique global. Une forme d\u2019instance surmo\u00efque limitante, de fonction tierce au sein de la relation duelle qui s\u2019engageait. Ce temps de s\u00e9paration d\u00e9termin\u00e9 correspondait \u00e0 des param\u00e8tres externes au fonctionnement psychique, tout comme le temps d\u00e9termin\u00e9 d\u2019une s\u00e9ance. Pas d\u2019arbitraire ici, mais une condition \u00e9tablie d\u2019avance, en dehors de l\u2019enfant et du th\u00e9rapeute, puisque c\u2019\u00e9tait une des conditions d\u2019acceptation du placement en internat. \u00ab&nbsp;Vous entrez et vous en sortirez&nbsp;\u00bb. Condition porteuse de s\u00e9paration mais aussi d\u2019issue, quelle qu\u2019elle soit. Cela pouvait repr\u00e9senter pour certains enfants un obstacle \u00e0 l\u2019indication de psychanalyse individuelle, d\u2019o\u00f9 l\u2019importance d\u2019une \u00e9valuation fine par un tiers avant toute d\u00e9cision. Elle s\u2019av\u00e9rait \u00eatre un moteur th\u00e9rapeutique dans de nombreux cas. Au sein m\u00eame de la psychanalyse individuelle, cette condition du cadre permettait que l\u2019actualit\u00e9 de la s\u00e9paration li\u00e9e au placement tout comme celles \u00e0 venir puissent \u00eatre pens\u00e9es, r\u00e9activant souvent des repr\u00e9sentations et des affects li\u00e9s aux s\u00e9parations ant\u00e9rieures. Parfois d\u00e9ni\u00e9e par l\u2019enfant, la s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019institution ne devait pas l\u2019\u00eatre pour le th\u00e9rapeute qui participait de ce cadre global.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois ce cadre externe mis en place et plus ou moins accept\u00e9, ou tol\u00e9r\u00e9, par l\u2019enfant et sa famille, il devient possible d\u2019envisager une psychanalyse individuelle pour certains, m\u00eame si les risques de rupture sont toujours pr\u00e9sents et susceptibles de s\u2019actualiser du fait m\u00eame des mouvements induits par le processus mais aussi des \u00e9v\u00e8nements de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Car ce qui rend les prises en charges de ces enfants complexes, c\u2019est aussi parce que des \u00e9v\u00e8nements de la r\u00e9alit\u00e9 externe viennent envahir la s\u00e9ance, trop de r\u00e9alit\u00e9 emp\u00eachant l\u2019instauration d\u2019une autre sc\u00e8ne, sc\u00e8ne psychique, th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9, au sein duquel la r\u00e9alit\u00e9 psychique pourrait se jouer. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 que cette r\u00e9alit\u00e9 externe et les incidences qui en d\u00e9coulent soient elles aussi prises en charge par d\u2019autres professionnels tout au long du traitement. Filtr\u00e9e par ce cadre th\u00e9rapeutique global, la r\u00e9alit\u00e9 externe peut partiellement \u00eatre mise \u00e0 la porte de la s\u00e9ance. Partiellement cependant\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Sonia entre \u00e0 l\u2019internat \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 6 ans du fait de troubles du comportement et surtout d\u2019une situation de crise familiale intense. Durant la premi\u00e8re ann\u00e9e, elle semblait n\u2019investir pleinement ni sa psychanalyse ni l\u2019institution. Le processus th\u00e9rapeutique \u00e9tait d\u2019autant plus long \u00e0 s\u2019instaurer que les relations entre les parents ne cessaient de se d\u00e9grader. La m\u00e8re, atteinte d\u2019un cancer avanc\u00e9, souhaitait le placement de sa fille afin de lui permettre de poursuivre une scolarit\u00e9 en milieu prot\u00e9g\u00e9. Le p\u00e8re \u00e9tait lui extr\u00eamement m\u00e9fiant, avec un v\u00e9cu de pers\u00e9cution \u00e0 peine dissimul\u00e9. Il \u00e9tait contre le placement, contre la th\u00e9rapie mais aussi contre un retour \u00e0 la maison, conscient de son impossibilit\u00e9 \u00e0 s\u2019occuper de ses enfants&nbsp;; situation paradoxale s\u2019il en est pour cette petite fille qui ne savait qui satisfaire. La s\u00e9paration propos\u00e9e par l\u2019internat \u00e9tait douloureusement v\u00e9cue par tous, enfant, famille et professionnels et nous avons d\u00e8s le d\u00e9but de la seconde ann\u00e9e envisag\u00e9 un retour \u00e0 la maison, afin que Sonia puisse vivre aupr\u00e8s de sa m\u00e8re dont l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 ne s\u2019am\u00e9liorait pas. Psychiquement, je me sentais dans une impasse&nbsp;: comment investir cette enfant, comment penser une continuit\u00e9 autrement qu\u2019en essayant, \u00e0 partir d\u2019un mat\u00e9riel chaotique et peu symbolique, de tisser des fils d\u2019une s\u00e9ance \u00e0 l\u2019autre. Sonia n\u2019avait pas souhait\u00e9 que je rencontre ses parents au d\u00e9but du traitement, elle ne voulait pas que nous puissions voir sa m\u00e8re dont le visage \u00e9tait d\u00e9figur\u00e9 par la maladie et qui avait le plus grand mal \u00e0 s\u2019exprimer. C\u2019est devant l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019un retour \u00e0 la maison qu\u2019elle a tenu \u00e0 ce que je les rencontre. Ce passage par la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te est souvent n\u00e9cessaire en psychanalyse d\u2019enfants. Pour Sonia, cette rencontre a contribu\u00e9 \u00e0 sceller une alliance th\u00e9rapeutique malgr\u00e9 le chaos que fut ce cheminement en psychanalyse et les nombreux bouleversements et drames qui ont \u00e9gren\u00e9 le parcours de cette enfant tout au long des placements, dont les d\u00e9c\u00e8s successifs de ses parents. Cette alliance a rendu possible que nous engagions puis poursuivions ce travail jusqu\u2019\u00e0 l\u2019adolescence. Apr\u00e8s deux ann\u00e9es \u00e0 l\u2019internat, Sonia est retourn\u00e9e vivre un temps chez elle en continuant d\u2019\u00eatre prise en charge \u00e0 l\u2019externat du Coteau. La psychanalyse a pu se poursuivre, tant bien que mal. En effet, \u00e0 plusieurs reprises et pendant de longues p\u00e9riodes, en lien avec l\u2019aggravation de la maladie de la m\u00e8re et la s\u00e9paration des parents, Sonia mettait tout en \u0153uvre pour fragiliser et emp\u00eacher le d\u00e9roulement de ses s\u00e9ances, jusqu\u2019\u00e0 monter les autres enfants pour que collectivement ils cessent de fr\u00e9quenter leurs analystes. Elle mobilisait ainsi l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9quipe et tout le monde savait que l\u2019heure de ses s\u00e9ances approchait. Si elle refusait parfois d\u2019y venir, le plus souvent elle hurlait son refus dans les couloirs, tournait autour de mon bureau pour finir par y entrer et se blottir derri\u00e8re moi en criant que je la for\u00e7ais \u00e0 \u00eatre l\u00e0 et en m\u2019intimant l\u2019ordre de la laisser sortir. Conduites et propos paradoxaux puisque, bien s\u00fbr, rien concr\u00e8tement ne l\u2019emp\u00eachait de le faire, sauf la force du lien transf\u00e9rentiel, un transfert paradoxal au sens d\u2019Anzieu, dans ces moments o\u00f9 ses objets premiers d\u2019investissement \u00e9taient particuli\u00e8rement fragiles et o\u00f9 une d\u00e9cision de placement familial \u00e9tait prise.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour J.-L. Donnet, dans le conflit opposant le moi et le surmoi, il est plus facile pour le moi \u00ab&nbsp;de se d\u00e9fendre contre l\u2019accusation venant du dehors, (\u00e0 partir de laquelle il a pu acc\u00e9der jadis \u00e0 la capacit\u00e9 de mensonge, condition d\u2019une libert\u00e9 de penser,) que contre l\u2019accusation du dedans, d\u00e9tentrice du devinement parental. (\u2026) C\u2019est pourquoi le d\u00e9tour par la projection de l\u2019accusation est un temps transf\u00e9rentiel n\u00e9cessaire pour l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une sc\u00e8ne de tribunal interne<sup>7<\/sup>\u00bb. En d\u00e9veloppant la question de la conscience morale \u00e0 travers le concept de surmoi et en introduisant la notion de sentiment inconscient de culpabilit\u00e9 m\u00eame chez les criminels, Freud a ouvert la voie \u00e0 une compr\u00e9hension et un traitement possible des actes d\u00e9lictueux<sup>8<\/sup>. Or, une des caract\u00e9ristiques majeures du surmoi pour Freud est l\u2019indiff\u00e9renciation entre les actes et la pens\u00e9e. Cette caract\u00e9ristique a des incidences sur les modalit\u00e9s th\u00e9rapeutiques et nous rappelle combien nos interventions se doivent d\u2019\u00eatre au plus pr\u00e8s du mode de fonctionnement inconscient, o\u00f9 acte et pens\u00e9 sont indistincts. \u00ab&nbsp;Au commencement \u00e9tait l\u2019acte&nbsp;\u00bb \u00e9crit Freud \u00e0 la fin de <em>Totem et tabou<\/em>. R. Roussillon \u00e9voque lui le langage de l\u2019acte, un acte qui serait \u00e0 entendre comme une adresse \u00e0 autrui. C\u2019est \u00e0 l\u2019objet de prendre acte, \u00e0 l\u2019objet de rencontrer subjectivement ces actes, et de leur donner une fonction de communication, une valeur signifiante. Certains recours aux actes peuvent se comprendre comme des tentatives d\u2019actualisation, de mise \u00ab&nbsp;au pr\u00e9sent du moi&nbsp;\u00bb selon l\u2019expression de Winnicott, de ce qui n\u2019a pas trouv\u00e9 de lieu psychique, de ces <em>fueros<\/em> qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s par la psych\u00e9, qui n\u2019ont donc pas non plus \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9s, mais r\u00e9prim\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail avec ces enfants m\u2019a conduit \u00e0 d\u00e9sapprendre certains principes th\u00e9rapeutiques, en particulier le sens d\u00e9volu \u00e0 la cure psychanalytique classique, qui cherche la lev\u00e9e du refoulement. Avec ces enfants, pas ou trop peu de refoulement justement. Faut-il alors \u00e9duquer, au sens Freudien d\u2019\u00e9lever des digues contre la pulsionnalit\u00e9&nbsp;? Faut-il travailler dans le sens de la mise en place du refoulement ou dans le sens de sa lev\u00e9e&nbsp;? Lorsque les actes sont omnipr\u00e9sents et que le conflit est externalis\u00e9 <em>hic et nunc<\/em> sans d\u00e9placement possible, les psychanalystes doivent savoir modifier leurs modalit\u00e9s d\u2019interventions pour s\u2019adapter \u00e0 ces enfants, \u00e0 leur quasi absence d\u2019associativit\u00e9 et de jeu symbolique, \u00e0 la confusion entre les actes et les pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Les p\u00e9riodes d\u2019intense destructivit\u00e9 de Sonia \u00e0 mon \u00e9gard me laissaient comme terrass\u00e9e, totalement impuissante \u00e0 l\u2019aider par les moyens classiques de la psychoth\u00e9rapie. Comment jouer avec quelqu\u2019un qui n\u2019en est pas, ou plus capable, comment lui montrer, en suivant R. Roussillon, que le jeu \u00ab&nbsp;soutient la part d\u2019illusion n\u00e9cessaire \u00e0 la vie psychique, (et) permet de transformer les situations les plus douloureuses en situations \u00ab&nbsp;bonnes \u00e0 symboliser&nbsp;\u00bb.&nbsp;\u00bb Il appartient au travail psychanalytique, nous propose-t-il de \u00ab&nbsp;retrouver les traces du jeu (qui n\u2019a pas pu historiquement avoir lieu) pour cr\u00e9er les conditions qui permettent que le jeu potentiel puisse \u00eatre r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 et qu\u2019il puisse red\u00e9ployer ses virtualit\u00e9s symbolisantes&nbsp;\u00bb<sup>9<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Jouer, c\u2019est accepter de r\u00e9gresser. Mais cette r\u00e9gression est insupportable pour ces enfants, puisqu\u2019elle renvoie \u00e0 leur v\u00e9cu d\u2019impuissance, aux failles narcissiques douloureuses, \u00e0 un risque d\u2019intrusion et de passivit\u00e9 insupportables, eux qui ont souvent constitu\u00e9 des carapaces de guerriers insensibles, tout-puissants, pour affronter leurs r\u00e9alit\u00e9s. J\u2019ai souvent eu l\u2019impression que mon travail de psychanalyste avec ces enfants n\u2019\u00e9tait qu\u2019une longue n\u00e9gociation, toujours remise sur le tapis de jeu \u00e0 chaque s\u00e9ance. Peu de <em>playing<\/em> car sans r\u00e8gles, c\u2019est prendre le risque de tomber dans l\u2019arbitraire, la folie de la toute- puissance de la pens\u00e9e et le risque encouru de la perte totale des limites. Quelques <em>games<\/em> parfois qui avaient le m\u00e9rite d\u2019apaiser un temps la situation. Un temps seulement, car comment accepter la contrainte des r\u00e8gles et, pour le psychanalyste, ces jeux sans fin o\u00f9 toujours il perd, quels que soient les d\u00e9s. Rien ne doit \u00eatre laiss\u00e9 au hasard, tout doit \u00eatre sous contr\u00f4le omnipotent. Recevoir, contenir, et survivre \u00e0 la destructivit\u00e9, tel est souvent l\u2019essentiel des parcours psychanalytiques avec ces enfants. Lier la destructivit\u00e9 \u00e0 l\u2019objet, mais dans l\u2019actualisation du transfert, c\u2019est-\u00e0-dire sur l\u2019objet de transfert et pendant longtemps ne jamais nommer l\u2019objet du transfert. Il faut accepter et tol\u00e9rer d\u2019\u00eatre un objet de transfert, (un \u00ab\u00a0objeu\u00a0\u00bb)<sup>10<\/sup>, pr\u00eater notre pr\u00e9sence et notre fonctionnement psychique, sans quasiment jamais \u00e9voquer directement les objets premiers d\u2019investissement. Au d\u00e9but de ma pratique, je pensais qu\u2019il fallait verbaliser, trouver les mots qui semblaient faire d\u00e9faut \u00e0 ces enfants, interpr\u00e9ter le transfert, lier ces mouvements psychiques aux imagos parentales perceptibles \u00e0 partir du contre-transfert. Le constat a \u00e9t\u00e9 rapide, en lieu et place de l\u2019apaisement attendu, l\u2019excitation redoublait et les actes fusaient.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Touche pas \u00e0 mes parents, ni \u00e0 mon monde interne&nbsp;\u00bb semblait me dire Sonia \u00e0 travers ses explosions quand je tentais de faire des liens. Lorsque la capacit\u00e9 \u00e0 ma\u00eetriser la r\u00e9alit\u00e9 interne est d\u00e9faillante, le besoin de ma\u00eetriser la r\u00e9alit\u00e9 externe devient intense. Le psychanalyste doit durant tout un temps supporter d\u2019\u00eatre ma\u00eetris\u00e9, malmen\u00e9, tout en tentant de s\u2019en d\u00e9gager partiellement pour trouver des voies de d\u00e9placement et de cr\u00e9ativit\u00e9. Il n\u2019est pas \u00e9vident psychiquement d\u2019\u00eatre utilis\u00e9 comme un objet mall\u00e9able. Souvent, le recours \u00e0 d\u2019autres objets potentiellement mall\u00e9ables ne parvient pas \u00e0 s\u2019op\u00e9rer&nbsp;: que d\u2019\u00e9bauches de dessins, combien de p\u00e2te \u00e0 modeler, de bricolages amorc\u00e9s pour tenter de figurer quelque chose. R\u00e9trospectivement, il me semble que c\u2019est lorsque je renon\u00e7ais \u00e0 chercher \u00e0 comprendre, \u00e0 trouver du sens \u00e0 ce qui se produisait en s\u00e9ance, que je retrouvais un degr\u00e9 de libert\u00e9 suffisant pour qu\u2019un d\u00e9gagement s\u2019op\u00e8re et que j\u2019\u00e9prouvais \u00e0 nouveau la \u00ab&nbsp;capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre seule&nbsp;\u00bb en pr\u00e9sence de l\u2019autre<sup>11<\/sup>. Alors parfois une autre modalit\u00e9 de r\u00e9ponse me venait \u00e0 l\u2019esprit. Ce fut souvent le cas avec Sonia, lorsque je me mettais \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 dessiner pour moi. Le dossier de Sonia \u00e9tait d\u2019ailleurs rempli majoritairement de mes productions, pas de <em>squiggle<\/em> ici, peu de co-construction du moins dans les traces concr\u00e8tes laiss\u00e9es par elle dans mon bureau. Nous nous sommes fr\u00e9quemment interrog\u00e9s avec l\u2019\u00e9quipe sur la pertinence \u00e0 poursuivre ce traitement. Au final, je dirais que c\u2019est Sonia qui l\u2019a maintenu, de fa\u00e7on l\u00e0 aussi paradoxale, en mobilisant les adultes de l\u2019institution et en ne cessant de crier que j\u2019\u00e9tais l\u00e0, toujours et encore l\u00e0, \u00e0 l\u2019attendre inutilement, alors m\u00eame qu\u2019elle devait investir sa famille d\u2019accueil et que sa m\u00e8re partait vivre loin pour essayer de se soigner. Comme toutes celles men\u00e9es avec ces enfants insupportables, dirait A. Fr\u00e9javille, cette psychanalyse \u00e9tait passionnante, aussi intense que les investissements transf\u00e9rentiels, et ce, malgr\u00e9 le v\u00e9cu d\u2019impuissance, les sentiments parfois d\u2019\u00eatre totalement inutile dans sa fonction, ni\u00e9e dans son alt\u00e9rit\u00e9, annul\u00e9e dans son existence m\u00eame, malgr\u00e9 la haine ressentie dans le contre-transfert, pour reprendre les termes si justes de D.W. Winnicott. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019intervient le n\u00e9cessaire recours au tiers, le tiers institutionnel, le travail d\u2019\u00e9quipe mais aussi le tiers externe de la supervision. \u00ab&nbsp;Une r\u00e8gle sans exception&nbsp;: tenir et endurer sans faillir et sans se durcir. Pour le reste, \u00eatre vigilant quant \u00e0 la tentation d\u2019attitudes r\u00e9paratrices et, surtout, veiller au maintien d\u2019une qualit\u00e9 d\u2019\u00e9coute qui comporte par elle-m\u00eame et en elle-m\u00eame son pouvoir \u2013 moins de compr\u00e9hension que de t\u00e9moignage&nbsp;\u00bb \u00e9crit A. Green<sup>12<\/sup>. \u00ab&nbsp;Survivre&nbsp;\u00bb, \u00e9crivait D.W. Winnicott, pour qui l\u2019utilisation de l\u2019objet implique qu\u2019il soit d\u00e9truit dans le fantasme<sup>13<\/sup> mais qu\u2019il survive. Or, ces enfants ont le v\u00e9cu d\u2019avoir d\u00e9truit l\u2019objet, d\u2019\u00eatre des objets destructeurs de leurs figures parentales, sans restauration possible. Lorsque la r\u00e9alit\u00e9 vient confirmer ce v\u00e9cu intrapsychique, comment croire alors \u00e0 leur potentialit\u00e9 de restauration&nbsp;? La r\u00e9ponse de l\u2019objet est fondamentale, m\u00eame imparfaite, elle tente d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;suffisamment bonne&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Sonia venait d\u2019avoir 14 ans, elle allait mieux quand nous avons d\u00e9cid\u00e9 d\u2019un commun accord d\u2019interrompre la psychanalyse. Par la suite, elle est revenue \u00e0 plusieurs reprises me rencontrer, pour \u00ab&nbsp;avoir de mes nouvelles&nbsp;\u00bb disait-elle. Elle a souhait\u00e9 me revoir lors du d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re, en pr\u00e9sence de sa famille d\u2019accueil, elle y tenait, comme si pour eux aussi, je devais \u00eatre inscrite dans son parcours au centre. Elle voulait, je crois, v\u00e9rifier que j\u2019avais surv\u00e9cu \u00e0 sa force destructrice. Plus tard, lorsqu\u2019elle a su que je quittais l\u2019institution, elle a demand\u00e9 \u00e0 me rencontrer. Elle souhaitait savoir ce que je ferai de son dossier. Nous l\u2019avons regard\u00e9 et retrac\u00e9 ensemble notre cheminement en ce lieu. Elle a d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019emporter avec elle puisque je partais. Quand \u00e0 21 ans elle a quitt\u00e9 le placement familial, elle a organis\u00e9 une petite f\u00eate o\u00f9 elle m\u2019a convi\u00e9e. Je n\u2019ai pas beaucoup h\u00e9sit\u00e9, j\u2019y suis all\u00e9e et ce soir-l\u00e0, elle m\u2019a demand\u00e9 comment j\u2019avais fait pour la supporter. Elle se souvenait essentiellement de ces moments de destructivit\u00e9, lorsqu\u2019elle disait de moi que j\u2019avais une \u00ab&nbsp;sale gueule&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le visage de sa m\u00e8re \u00e9tait de plus en plus d\u00e9form\u00e9 par la maladie. Je lui ai r\u00e9pondu qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, je savais que tout en s\u2019adressant \u00e0 moi, elle s\u2019adressait aussi \u00e0 travers moi, \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre et \u00e0 elle-m\u00eame. Et que si elle avait pu le faire, c\u2019\u00e9tait parce que nous savions que, malgr\u00e9 tout, nous nous aimions bien toutes les deux. Je ne sais pas si j\u2019ai trouv\u00e9 les mots justes pour \u00e9voquer ces mouvements transf\u00e9rentiels, ce sont ceux qui me sont venus et je crois qu\u2019elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 les entendre. J\u2019ai en tout cas la conviction que de son c\u00f4t\u00e9, il \u00e9tait maintenant possible pour elle de revenir l\u2019espace d\u2019un instant sur ces temps forts de sa psychanalyse et s\u2019interroger sur son fonctionnement psychique et le mien. Elle pouvait au moment o\u00f9 elle se s\u00e9parait officiellement de ce lieu de soins et de vie ainsi que des individus qui l\u2019avaient accompagn\u00e9e, \u00e9voquer sa destructivit\u00e9 et constater de visu qu\u2019elle n\u2019avait pas tout d\u00e9truit autour d\u2019elle et qu\u2019elle \u00e9tait aussi capable de r\u00e9paration \u00e0 travers cette invitation. Nous \u00e9tions toutes les deux ce jour l\u00e0 pr\u00eates \u00e0 nous s\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon c\u00f4t\u00e9, la s\u00e9paration d\u2019avec ce lieu de soin a pris du temps, un temps psychique qui n\u2019a pas correspondu avec le temps r\u00e9el d\u2019une s\u00e9paration qui nous a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e du dehors par des instances administratives qui ont d\u00e9truit un outil original et je crois th\u00e9rapeutique. J\u2019ai souhait\u00e9 aujourd\u2019hui plus de dix ans apr\u00e8s rendre hommage au travail men\u00e9 pendant des ann\u00e9es par l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9quipe du Coteau-G. Amado \u00e0 Vitry-sur-Seine.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>D.W. Winnicott (1956), \u00ab\u00a0La tendance antisociale\u00a0\u00bb, in <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>, P. biblioth\u00e8que Payot, p.179.<\/li><li>Cet internat \u00e9tait l\u2019une des institutions du Centre Th\u00e9rapeutique \u00ab\u00a0Le Coteau &#8211; Georges Amado\u00a0\u00bb \u00e0 Vitry Sur Seine, cf. Cohen de Lara A. (2001) \u00ab\u00a0Ces enfants dits inadapt\u00e9s\u00a0\u00bb, in dir. Arfouilloux J. C., Diatkine G., Fr\u00e9javille A., <em>\u00c9ducation et maltraitance<\/em>, PUF, Monographies de la Psychiatrie de l\u2019enfant, 2001, 137-148.<\/li><li>Kahn L. (2008) \u00ab\u00a0Les petites choses. Enfants du Coteau, temps de guerre\u00a0\u00bb, in <em>penser\/r\u00eaver<\/em>, n\u00b014, <em>L\u2019inadaptation des enfants et de quelques autres<\/em>, \u00c9dition de l\u2019Olivier, p. 14.\u00a0; Ibid. pp. 18-21.<\/li><li>Green A. (2005) \u00ab\u00a0Le syndrome de d\u00e9sertification psychique\u00a0\u00bb, in <em>Le travail du psychanalyste en psychoth\u00e9rapie<\/em>, Dunod, Paris, pp. 23.<\/li><li>Cit\u00e9 par Roussillon R. (2010), in <em>La naissance de l\u2019objet<\/em>, pp. 36.<\/li><li>Roussillon R. (2010) Ibid. pp. 35.<\/li><li>Donnet J.L. (1995) \u00ab\u00a0Le surmoi\u00a0\u00bb, t. I, in <em>Monographie de la Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, Paris\u00a0: PUF, p. 46.<\/li><li>Freud S. (1916), \u00ab\u00a0Quelques types de caract\u00e8res d\u00e9gag\u00e9s par le travail psychanalytique, III Les criminels par conscience de culpabilit\u00e9\u00a0\u00bb, in <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, Psychanalyse, XV, Paris\u00a0: PUF, 2005.<\/li><li>Roussillon R. (2008) <em>Le jeu et l\u2019entre-je(u)<\/em>, PUF, p. IX et X.<\/li><li>Roussillon R. (1997), \u00ab\u00a0La fonction symbolisante de l\u2019objet\u00a0\u00bb, in <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, LXI, 2, 399-415.<\/li><li>Winnicott D.W. (1958), \u00ab\u00a0La capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre seul\u00a0\u00bb, in <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>, Payot, Paris 1969.<\/li><li>Green (2005) op. cit.,p. 32.<\/li><li>D.W. Winnicott (1971), \u00ab\u00a0Playing and reality\u00a0\u00bb, tr. fr. <em>Jeux et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, in \u00c9ditions Gallimard, 1975.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9961?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re psychanalyse d\u2019enfant de D.W. Winnicott \u00e9tait celle d\u2019un d\u00e9linquant suivi au sein d\u2019une institution qui n\u2019a pas tol\u00e9r\u00e9 les actes transgressifs de ce gar\u00e7on. 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