{"id":9953,"date":"2021-08-22T07:31:01","date_gmt":"2021-08-22T05:31:01","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/figures-et-formes-des-etats-limites-2\/"},"modified":"2023-01-17T09:39:59","modified_gmt":"2023-01-17T08:39:59","slug":"figures-et-formes-des-etats-limites","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/figures-et-formes-des-etats-limites\/","title":{"rendered":"Figures et formes des \u00e9tats limites (2012)"},"content":{"rendered":"\n<p>La parution de ce dossier sur les \u00e9tats limites a lieu peu de temps apr\u00e8s la mort d\u2019Andr\u00e9 Green survenue le 22 janvier 2012. L\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, Andr\u00e9 Green avait accept\u00e9 que ce dossier soit ouvert par un entretien inaugural avec lui. Son \u00e9tat de sant\u00e9 n\u2019a pas permis la r\u00e9alisation de cet entretien. C\u2019est en hommage \u00e0 son \u0153uvre que nous ouvrons ce dossier. Andr\u00e9 Green est sans aucun doute l\u2019un des plus grands psychanalystes de son temps. N\u00e9 le 12 mars 1927 au Caire (Egypte), il arrive en France en 1945 pour se former \u00e0 la m\u00e9decine. Tr\u00e8s vite, il souhaite approfondir ses connaissances dans le champ de la psychiatrie et de la psychanalyse. Interne et assistant \u00e0 Henri Rousselle, il devient Chef de Clinique \u00e0 Sainte-Anne o\u00f9 il suit les enseignements d\u2019Henri Ey et de Julian de Ajuriaguerra. Il rencontre Donald Wood Winnicott en 1957 et Wilfried Bion en 1976 qui influencent grandement ses conceptions sur les \u00e9tats limites et sur la technique psychanalytique. De 1961 \u00e0 1966, il suit les s\u00e9minaires de Jacques Lacan, tout en entretenant des \u00e9changes \u00e9troits avec l\u2019\u00e9cole britannique de psychanalyse ce qui donne \u00e0 sa pens\u00e9e une ouverture f\u00e9conde, un int\u00e9r\u00eat particulier accord\u00e9 \u00e0 la pratique analytique, \u00e0 l\u2019importance du contre-transfert et \u00e0 la place de l\u2019affect dans la m\u00e9tapsychologie. En 1967, Green rompt avec Lacan, apr\u00e8s la formulation de ce dernier concernant l\u2019inconscient structur\u00e9 comme un langage. Pour Green, si le discours analytique s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019autre du langage, la pulsion ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 ce que le langage en dit. De 1970 \u00e0 1977, il dirige l\u2019<em>Institut d e Psychanalyse<\/em> de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris<\/em> dont il fut le Pr\u00e9sident et l\u2019un des membres les plus influents au plan international. Clinicien et th\u00e9oricien majeur de notre si\u00e8cle, sa pens\u00e9e a le m\u00e9rite de revenir sur la question quantitative (\u00e9conomique) mais surtout sur la dimension qualitative des investissements et des d\u00e9sinvestissements, essentielle dans la vie pulsionnelle humaine. L\u2019investissement donne sens et continuit\u00e9 \u00e0 la vie, sans cela, toutes les actions de la vie quotidienne deviennent insens\u00e9es ou insurmontables.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Folies \u00e0 la recherche d\u2019un nom<\/h2>\n\n\n\n<p>Tant\u00f4t isol\u00e9e en tant que syndrome autonome, tant\u00f4t rabattue du c\u00f4t\u00e9 de la n\u00e9vrose, plus souvent du c\u00f4t\u00e9 de la psychose ou de la psychopathie, l\u2019organisation limite s\u2019est peu \u00e0 peu individu\u00e9e pour exister aujourd\u2019hui en tant que telle dans les classifications des maladies mentales. Le courant psychiatrique europ\u00e9en continental (essentiellement franco-germanique) restant tr\u00e8s attach\u00e9 au structuralisme et \u00e0 l\u2019\u00e9tiologie des maladies mentales mettra du temps avant de penser le syndrome <em>borderline<\/em> comme une entit\u00e9 psychopathologique autonome. Cette unit\u00e9 ne va pas de soi au regard de la pluralit\u00e9 des termes utilis\u00e9s pour tenter de le d\u00e9finir.<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 psychiatrique, la liste de noms donn\u00e9s \u00e0 ces folies limites est longue : \u00ab Formes att\u00e9nu\u00e9es de d\u00e9mence pr\u00e9coce \u00bb (Kraeplin), \u00ab h\u00e9bo\u00efdophr\u00e9nie \u00bb (Kahlbaum), \u00ab schizophr\u00e9nie latente \u00bb, \u00ab schizothymie \u00bb (Bleuler), \u00ab psychotique introverti \u00bb (Jung) \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibre mental \u00bb (Chaslin), \u00ab d\u00e9lires curables \u00bb (Magnan), \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibres psychiques \u00bb (Borel), les \u00ab r\u00eaveurs \u00e9veill\u00e9s \u00bb (Robin et Borel), les \u00ab mythomanes \u00bb (Dupr\u00e9), \u00ab schizophr\u00e9nie ambulatoire \u00bb (Zilboorg), \u00ab schizophr\u00e9nie fruste \u00bb (Wizel), \u00ab schizo phr\u00e9nie incipiens \u00bb (Koff), \u00ab schizophr\u00e9nie mineure \u00bb (Kronfeld), \u00ab schizophr\u00e9nies affectives \u00bb (Hoch), \u00ab micropsychoses \u00bb (Hoch et Palatin), \u00ab schizophr\u00e9nie larv\u00e9e \u00bb (Zilborg), \u00ab schizomanie \u00bb, \u00ab schizoze \u00bb (Claude), \u00ab dysharmonie \u00e9volutive \u00bb (Mis\u00e8s, chez les enfants et les adolescents), \u00ab schizo\u00efdie \u00bb (Kretshmer, repris par Minkowski et par Fairbairn), \u00ab personnalit\u00e9 schizo\u00efde \u00bb (Kretschmer, Claude, Laforgue, Fairbairn), \u00ab personnalit\u00e9 sensitive \u00bb, \u00ab schizon\u00e9vrose \u00bb (Claude, repris par Ey), \u00ab trouble schizotypique \u00bb, \u00ab schizophr\u00e9nie <em>borderline<\/em> \u00bb, \u00ab schizophr\u00e9nie pr\u00e9psychotique \u00bb, \u00ab schizophr\u00e9nie prodromique \u00bb, \u00ab schizophr\u00e9nie polymorphe pseudon\u00e9vrotique \u00bb (Binswanger), \u00ab schizophr\u00e9nie pseudo-psychopathique \u00bb (Hoch et Palatin), \u00ab caract\u00e8re impulsif \u00bb (Reich), etc. Toutes ces formes dans lesquelles le qualificatif \u00ab pr\u00e9- \u00bb, ou \u00ab pseudo- \u00bb est au premier plan renvoient \u00e0 une proximit\u00e9 fondamentale \u00e0 la psychose. Chacune renvoie \u00e0 un tableau clinique sp\u00e9cifique.<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 psychanalytique, les qualifications sont encore plus singuli\u00e8res et renvoient \u00e0 des configurations cliniques sp\u00e9cifiques : les \u00ab pr\u00e9psychoses \u00bb (Diatkine), les \u00ab pr\u00e9g\u00e9nitaux \u00bb (Bouvet), le \u00ab syndr\u00f4me d\u2019abandon \u00bb (Guex), la personnalit\u00e9 <em>as i f<\/em> (Deutsch), la personnalit\u00e9 en faux-self (Winnicott), la \u00ab psychose blanche \u00bb (Green et Donnet), la psychose symbiotique (Mahler), \u00ab Le soi blanc \u00bb (Giovacchini), la \u00ab folie priv\u00e9e \u00bb (Green), <em>The basi c fault<\/em> (Balint), la \u00ab psychopathie \u00bb (Mises), \u00ab am\u00e9nagement limite \u00bb (J. Bergeret), \u00ab organisation limite \u00bb (Kernberg, Widl\u00f6cher), \u00ab sujet en cas limite \u00bb (Rassial), \u00ab fonctionnement limite \u00bb (Chabert).<\/p>\n\n\n\n<p>Comment s\u2019y retrouver ? Faut-il rappeler que l\u2019isolation de cette configuration clinique est n\u00e9e de la difficult\u00e9 \u00e0 analyser certains sujets qui ne pr\u00e9sentaient pas en apparence de difficult\u00e9s majeures mais qui, dans le transfert psychoth\u00e9rapeutique, d\u00e9veloppaient des \u00e9tats de d\u00e9tresse, voire des \u00e9pisodes d\u00e9lirants. Durant ces 50 derni\u00e8res ann\u00e9es, le trouble <em>borderline<\/em> a navigu\u00e9 entre les n\u00e9vroses et les psychoses, a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9hend\u00e9 comme un type de personnalit\u00e9 pathologique, a \u00e9t\u00e9 rapproch\u00e9 des maladies bipolaires, des d\u00e9sordres narcissiques, des personnalit\u00e9s psychopathiques\u2026 Dans tous les cas, les auteurs reconnaissent l\u2019actualit\u00e9 de cette clinique et soulignent la richesse des d\u00e9bats interrogeant les limites du syst\u00e8me de classification nosographique, les limites des diverses techniques de soin, les limites de l\u2019analysabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 partir de cette clinique grandissante que bien des praticiens en viennent \u00e0 r\u00e9viser, voire \u00e0 reconstruire de mani\u00e8re innovante certaines bases th\u00e9orico cliniques de leur technique de soin. L\u2019\u00e9tat limite au niveau des connaissances actuelles ne peut plus \u00eatre d\u00e9fini s\u00e9rieusement selon une approche extrins\u00e8que qui risquerait de r\u00e9duire cette configuration clinique \u00e0 un fourre-tout priv\u00e9 d\u2019une coh\u00e9rence interne. Il importe de donner une d\u00e9finition intrins\u00e8que de l\u2019\u00e9tat limite car il ne s\u2019agit ni d\u2019une psychon\u00e9vrose gravissime, ni d\u2019une pr\u00e9psychose, ni d\u2019un \u00e9tat passager naviguant entre les structures. D\u00e9sormais, ce n\u2019est plus tant une pathologie \u00ab \u00e0 la limite de \u00bb qu\u2019une pathologie des limites du Moi.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le concept de limite pour une d\u00e9finition intrins\u00e8que des \u00e9tats limites<\/h2>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est encore avec Andr\u00e9 Green que le concept de limite a pris toute son importance th\u00e9orique. Pour lui : \u00ab Il nous faut donc consid\u00e9rer la limite comme une fronti\u00e8re mouvante et fluctuante dans la normalit\u00e9 comme dans la pathologie. La limite est peut \u00eatre le concept le plus fondamental de la psychanalyse moderne. \u00bb Penser une configuration clinique \u00e0 partir de la probl\u00e9matique de la limite autorise \u00e0 consid\u00e9rer comment la porosit\u00e9 des limites du Moi se r\u00e9percute dans la difficult\u00e9 de ces sujets \u00e0 distinguer le Moi de l\u2019objet, le dedans du dehors, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9. Si les fronti\u00e8res de son identit\u00e9 sont poreuses, l\u2019\u00e9tat limite \u2013 tel un \u00ab \u00e9corch\u00e9 vif \u00bb \u2013 en vient \u00e0 se construire des murs d\u00e9fensifs. L\u2019angoisse d\u2019empi\u00e9tement ou celle d\u2019\u00eatre devin\u00e9 le conduisent souvent \u00e0 \u00e9lever des murs de mensonges, murs de la peur, murs d\u2019images st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es qui l\u2019emprisonnent peu \u00e0 peu dans une cellule dont il serait le seul gardien. Paradoxalement d\u00e9bordant, ne rentrant r\u00e9solument pas dans les mod\u00e8les qui lui sont propos\u00e9s, il questionne le rapport entre norme et folie, v\u00e9rit\u00e9 et mensonge, amour et haine, vie et mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019une limite pour l\u2019\u00eatre humain ? \u00c0 cette question, viennent \u00e0 l\u2019esprit des r\u00e9ponses d\u2019ordre topologique : un bord, un contour, une surface, une fronti\u00e8re, un passage, une enceinte, une extr\u00e9mit\u00e9\u2026 L\u2019origine \u00e9tymologique du verbe \u00ab limiter \u00bb <em>(limitare, -iter<\/em>) d\u00e9signe un sentier (<em>limes, -itis<\/em>) s\u00e9parant deux \u00e9tendues. Fin d\u2019un territoire, d\u00e9but d\u2019un autre, la limite permet la d\u00e9finition d\u2019un \u00e9cart, d\u2019un intervalle, rendant possible l\u2019organisation des \u00e9l\u00e9ments pour sortir du confus. Au plan g\u00e9opolitique, la m\u00e9taphore des \u00ab territoires occup\u00e9s \u00bb donne une illustration d\u2019un espace aux fronti\u00e8res variables, \u00e9cartel\u00e9 entre diff\u00e9rentes forces, soumis \u00e0 des agressions permanentes, ne permettant pas aux sujets qui y vivent de se sentir \u2013 de fa\u00e7on durable \u2013 en s\u00e9curit\u00e9. L\u2019histoire montre aussi que lorsque les fronti\u00e8res deviennent poreuses, les hommes construisent des murs ; murs d\u00e9fensifs, murs de la peur. Mais pour l\u2019\u00eatre humain, o\u00f9 sont les limites ?<\/p>\n\n\n\n<p>Les mythes th\u00e9ogoniques d\u2019H\u00e9siode laissent entrevoir comment les formes vivantes, pour survivre et se reproduire, doivent d\u2019abord \u00eatre capables de se diff\u00e9rencier, c\u2019est-\u00e0-dire de se s\u00e9parer. J\u2019ai indiqu\u00e9 dans mon travail sur les \u00e9tats limites (Estellon V., 2010) combien ces op\u00e9rations de s\u00e9paration \u2013 individuation ne s\u2019effectuent pas sans souffrance ni douleur. Le sort d\u2019Ouranos castr\u00e9 par Cronos constitue \u00e0 cet \u00e9gard une illustration magistrale. Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019action de Cronos, la lumi\u00e8re na\u00eet, tous les enfants de Ga\u00efa peuvent d\u00e9sormais sortir du giron maternel. Un espace s\u2019est cr\u00e9\u00e9 ; un nouveau temps aussi puisque d\u00e9sormais les g\u00e9n\u00e9rations successives peuvent se d\u00e9velopper. On assiste \u00e0 la naissance de la vie psychique, de la sexualit\u00e9 et de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pour pouvoir se s\u00e9parer, encore faut-il \u00eatre capable d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 investi (\u00e9rotiquement) et diff\u00e9renci\u00e9 comme autre diff\u00e9rent. Dans le mythe th\u00e9ogonique, Cronos ne peut couper les bourses d\u2019Ouranos sans la complicit\u00e9 de Ga\u00efa qui met \u00e0 sa disposition la serpe. C\u2019est par ce que Ga\u00efa le distingue et l\u2019investit dans la masse des enfants qu\u2019elle contient en son giron, que son acte de castration &#8211; s\u00e9paration est possible. Quand l\u2019on conna\u00eet la difficult\u00e9 des \u00e9tats limites face \u00e0 l\u2019\u00e9loignement de l\u2019autre aim\u00e9 ou au contraire cette aptitude si particuli\u00e8re \u00e0 pouvoir se sentir envahi de fa\u00e7on intol\u00e9rable par une pr\u00e9sence \u2013 sans aucune possibilit\u00e9 pour l\u2019activit\u00e9 psychique de s\u2019abstraire de cet \u00e9tat angoissant et obs\u00e9dant \u2013 on revisitera ces fameuses \u00ab angoisses d\u2019abandon et d\u2019intrusion \u00bb aux b\u00e9n\u00e9fices des apports \u00e9pist\u00e9mologiques du concept de limite, interrogeant les liens de l\u2019angoisse d\u2019intrusion \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration et de celle d\u2019abandon \u00e0 la castration.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Du concept de limite aux d\u00e9faillances de l\u2019activit\u00e9 auto-\u00e9rotique<\/h2>\n\n\n\n<p>La probl\u00e9matique si insistante des \u00ab h\u00e9morragies \u00e9motionnelles \u00bb comme celle du d\u00e9ni des affects peut se lire comme r\u00e9sultant \u2013 au plan \u00e9conomique \u2013 d\u2019une d\u00e9faillance du fonctionnement auto-\u00e9rotique si l\u2019on admet que de ce dernier d\u00e9coule en partie la bonne marche du syst\u00e8me de pare-excitation : on saisit mieux comment, sans la possibilit\u00e9 de faire appara\u00eetre psychiquement l\u2019objet manquant, sa disparition dans l\u2019espace de perception est v\u00e9cu subjectivement comme un arrachement, une perte, un abandon. \u00c0 l\u2019inverse sans la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019abstraire psychiquement de la pr\u00e9sence d\u2019un autre \u2013 pr\u00e9sent dans l\u2019espace de perception \u2013 les manifestations de sa pr\u00e9sence sont \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00eatre subjectivement v\u00e9cues comme un envahissement intrusif. Autorisant la mise en dialogue des deux versants (positif et n\u00e9gatif) de l\u2019activit\u00e9 hallucinatoire, le mod\u00e8le de l\u2019auto-\u00e9rotisme est utile pour mieux comprendre comment se construisent les limites entre soi et l\u2019autre, le dedans et le dehors, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9. Un lien est op\u00e9r\u00e9 avec les capacit\u00e9s transitionnelles dans le sens o\u00f9 l\u2019objet transitionnel peut \u00eatre d\u00e9fini comme un tenant-lieu de m\u00e8re interne. Cette internalisation va s\u2019articuler \u00e0 la capacit\u00e9 de fabriquer des hallucinations n\u00e9gatives (capacit\u00e9 du psychique \u00e0 rendre absent un objet pr\u00e9sent dans le champ perceptif).<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, les banalisations grossi\u00e8res de la th\u00e9orie de l\u2019objet transitionnel (assimil\u00e9 au \u00ab doudou \u00bb ou au nounours) am\u00e8nent \u00e0 repr\u00e9ciser avec Winnicott que ce n\u2019est, bien entendu, pas l\u2019objet qui est transitionnel, mais l\u2019utilisation qui en est faite ! Avec les ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels, Winnicott a mis l\u2019accent sur la capacit\u00e9 du psychique \u00e0 rendre pr\u00e9sent int\u00e9rieurement gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019activit\u00e9 fantasmatique et hallucinatoire, un objet absent dans la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Or, oublier la personne pr\u00e9sente en personne et\/ou rendre pr\u00e9sent psychiquement la personne absente est un exercice tr\u00e8s difficile pour l\u2019\u00e9tat limite. Pour halluciner n\u00e9gativement un objet, encore faut-il \u00eatre capable de l\u2019oublier ; et pour l\u2019oublier, encore faut-il pouvoir s\u2019en s\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p>Doit-on trouver ici une des origines possibles \u00e0 ce trait du cas limite apparaissant souvent \u00ab scotch\u00e9 \u00bb \u00e0 la perception de la r\u00e9alit\u00e9 externe ? Tout se passe comme si le rapport apparu\/disparu dans l\u2019espace de la r\u00e9alit\u00e9 externe \u00e9tablissait une \u00e9quivalence au plan de la r\u00e9alit\u00e9 psychique avec le rapport mort\/vivant. Ce rapport d\u2019\u00e9quivalence s\u2019\u00e9tendrait m\u00eame \u00e0 d\u2019autres qualit\u00e9s d\u00e9finissant les objets vivants : \u00ab qui bouge\/inerte \u00bb, \u00ab qui parle\/silencieux \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De l\u2019empire du pragmatisme perceptif au mod\u00e8le du zapping<\/h2>\n\n\n\n<p>Le pragmatisme dans la pens\u00e9e soutient bien souvent le clivage : telle chose \u00ab utile \u00bb ou \u00ab inutile \u00bb, r\u00e9alisable ou non, devient facilement \u00ab bonne \u00bb ou \u00ab mauvaise \u00bb. La sensation interne fait souvent office de jugement. Si je suis d\u00e9\u00e7u par l\u2019objet, que j\u2019en ressens du d\u00e9plaisir (frustration, col\u00e8re, tristesse) ; la sensation interne conjugu\u00e9e \u00e0 la d\u00e9sillusion \u00ab avale \u00bb si j\u2019ose dire toute possibilit\u00e9 de jugement r\u00e9flexif. Les traits positifs de la personne d\u00e9cevante sont alors \u00ab gomm\u00e9s \u00bb (selon l\u2019expression d\u2019une patiente) afin de mieux \u00e9riger un mod\u00e8le coh\u00e9rent avec la sensation interne n\u00e9gative. L\u2019objet est devenu \u00ab mauvais \u00bb. En ce sens, l\u2019objet manquant est toujours mauvais. Un tel mode d\u2019appr\u00e9hension du fonctionnement de la pens\u00e9e rend non seulement difficile la constitution d\u2019un raisonnement nuanc\u00e9 mais aussi la r\u00e9ceptivit\u00e9 \u00e0 l\u2019activit\u00e9 d\u2019interpr\u00e9tation. La temporalit\u00e9 du conditionnel \u2013 dans un tel sch\u00e9ma \u2013 devient tout simplement une perte de temps pour le langage.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mes travaux sur la psychopathologie de la vie amoureuse \u00ab limite \u00bb, j\u2019ai montr\u00e9 comment la m\u00e9taphore du <em>zapping<\/em> illustre justement le style de cette politique relationnelle faisant alterner illusion\/d\u00e9sillusion, id\u00e9alisation\/d\u00e9valorisation, investissement sans limite\/effacement de l\u2019objet : le <em>zapping<\/em> renvoie \u00e0 plusieurs dimensions : celle de l\u2019oubli, d\u2019un agacement devant l\u2019attente, d\u2019un sentiment d\u2019ennui qui annonce une rupture. La temporalit\u00e9 du <em>zapping<\/em> est int\u00e9ressante car elle proc\u00e8de d\u2019un pr\u00e9sent actuel ouvert sur un futur imm\u00e9diat. Dans cette posture, il s\u2019agit de se contenter des morceaux qui surgissent sans se soucier de l\u2019int\u00e9gralit\u00e9, de passer \u00e0 autre chose. Les notions de dur\u00e9e, d\u2019accomplissement, et de lien associatif sont tout simplement supprim\u00e9es. Le <em>zapping<\/em> tient en partie gr\u00e2ce au lien visuel. Cette temporalit\u00e9 se caract\u00e9rise par du pr\u00e9sent impatient, qui ne veut rien savoir de l\u2019attente. Peut-on se souvenir d\u2019une sc\u00e8ne zapp\u00e9e ? Dans ma fa\u00e7on de concevoir ce ph\u00e9nom\u00e8ne, cela me para\u00eet tr\u00e8s difficile. Plus adoss\u00e9 \u00e0 la temporalit\u00e9 maniaque et partielle, le <em>zapping<\/em> ne s\u2019attarde ni n\u2019investit, privil\u00e9giant une fuite tachypsychique des id\u00e9es, des images et des repr\u00e9sentations, et la pr\u00e9cipitation de l\u2019oubli. Rapide, le <em>zapping<\/em> fragmente et condense des \u00e9v\u00e9nements, tout en ne laissant gu\u00e8re la possibilit\u00e9 d\u2019inscrire ou de conserver des traces. Le <em>zapping<\/em> se conjugue au pr\u00e9sent pur et ne r\u00e9serve gu\u00e8re d\u2019espace ni de temps pour l\u2019\u00e9laboration.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela donnera un certain style de discours prisonnier de l\u2019humeur du moment. Dans sa r\u00e9flexion sur \u00ab le concept de limite \u00bb, Green d\u00e9crit cette grande difficult\u00e9 d\u2019\u00e9laboration psychique avec les associations comme si on avait affaire \u00e0 des \u00ab noyaux bruts qui \u00e0 certains moments se d\u00e9chargent sans possibilit\u00e9 de liaison qui donnerait le sens qu\u2019aurait chez un n\u00e9vros\u00e9 un d\u00e9sir inconscient \u00bb. Raconter un r\u00eave \u00e9quivaudrait alors \u00e0 une d\u00e9charge o\u00f9 toute tentative d\u2019interpr\u00e9tation est mort-n\u00e9e. Tout se passe comme si l\u2019interpr\u00e9tation n\u2019enclenche rien et ne donne lieu \u00e0 rien qui ressemblerait \u00e0 une mobilisation interne. Plus que pour tout autre entit\u00e9 psychopathologique (sauf peut-\u00eatre la phobie), l\u2019organisation limite donne \u00e0 constater une n\u00e9cessit\u00e9 de voir. Sans la vision, tout se passe comme si l\u2019objet se mettait \u00e0 dispara\u00eetre. Un \u00eatre parti loin devient un \u00ab disparu \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On imagine ais\u00e9ment comment le t\u00e9l\u00e9phone peut \u00eatre utilis\u00e9 compulsivement pour v\u00e9rifier sans cesse la permanence de l\u2019existence de l\u2019autre\u2026 et les effets f\u00e2cheux de cette ins\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure sur l\u2019autre. Les bornes recherch\u00e9es \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur servent en partie \u00e0 lutter contre le climat de confusion et contre l\u2019angoisse du devenir, angoisse du temps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">M\u00e9moire diffuse et temporalit\u00e9 limite<\/h2>\n\n\n\n<p>Si de nombreuses recherches existent sur la relation entre les notions d\u2019identit\u00e9 diffuse et d\u2019\u00e9tat limite, il importe pour la psychopathologie clinique d\u2019\u00e9largir ce champ d\u2019investigation aux notions de m\u00e9moire et de temps. Car sans une m\u00e9moire assurant un minimum de constance, fortifiant le sentiment de continuit\u00e9, l\u2019identit\u00e9 ne peut tenir. Le sentiment d\u2019\u00eatre identique \u00e0 soi malgr\u00e9 les diff\u00e9rentes \u00e9preuves de la vie fonde la croyance m\u00eame d\u2019exister dans une forme relative de permanence. On pourra remarquer que la clinique des cas limites offre au clinicien un monde o\u00f9 la routine est ex\u00e9cr\u00e9e. On peut du reste sans trop exag\u00e9rer penser que ce style d\u2019existence, satur\u00e9e de \u00ab faits divers \u00bb est somme toute assez adapt\u00e9e aux exigences de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale moderne. Le recours au pass\u00e9 dans une vie qui ne cesse de changer devient alors superflu. De m\u00eame, le sentiment de nostalgie semble peu \u00e9prouv\u00e9. Une caract\u00e9ristique que j\u2019apparente d\u2019ailleurs \u00e0 un fonctionnement magique chez ces sujets consiste en cette aptitude \u00e0 cr\u00e9er du chaos l\u00e0 o\u00f9 tout pouvait \u00eatre simple, cette capacit\u00e9 \u00e0 engendrer de la souffrance \u00e0 partir de situations ordinaires potentiellement positives.<\/p>\n\n\n\n<p>Et comme le montre justement Green, si des rapports entretenus \u00e0 un niveau superficiel autorisent des contacts faciles, plus ces rapports deviennent intimes, moins \u00e7a va : c\u2019est cela m\u00eame qui fonde l\u2019id\u00e9e d\u2019une folie priv\u00e9e. Si un grand nombre d\u2019auteurs nord-am\u00e9ricains recourent aux id\u00e9es d\u2019un \u00ab Moi faible \u00bb ou d\u2019une \u00ab identit\u00e9 diffuse \u00bb pour caract\u00e9riser les pathologies <em>borderline<\/em>, il sera plus int\u00e9ressant d\u2019approfondir des liens entre m\u00e9moire et identit\u00e9. Que serait du reste un \u00ab Moi fort \u00bb sinon un Moi parano\u00efaque ou obsessionnel ? Une m\u00e9moire diffuse, en revanche, semble constituer une caract\u00e9ristique f\u00e9d\u00e9rative pour nombre de sujets dits \u00ab limites \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel \u00eatre humain n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 dans sa vie \u00e0 la question des limites subjectives et intersubjectives ? D\u00e9passant la stricte d\u00e9finition psychopathologique des \u00e9tats limites, la probl\u00e9matique des limites ouvre un champ d\u2019investigations passionnant tant au plan clinique, th\u00e9orique et technique. Avec Francois Richard, Jacques Andr\u00e9, Bernard Golse, Alain Braconnier, Maurice Corcos (1<sup>\u00e8re<\/sup> partie), Catherine Chabert, Ren\u00e9 Roussillon, Marie-Camille Genet et Gisele Apter (2<sup>\u00e8me<\/sup> partie \u00e0 para\u00eetre dans le num\u00e9ro 161, avril 2012) sont mises en relief diff\u00e9rentes figures et formes de la psychopathologie des limites et de la m\u00e9tapsychologie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/h2>\n\n\n\n<p>Freud S. (1938). <em>Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, p. 41.<\/p>\n\n\n\n<p>Green A. (2002). <em>La pens\u00e9 e clinique<\/em>, Paris, Odile Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p>Green A.,, 2005. \u00ab L\u2019intuition du n\u00e9gatif dans Jeu et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, in <em>Jouer avec Winnicott<\/em>, Paris, PUF, p. 21.<\/p>\n\n\n\n<p>Green A. 2005. \u00ab L\u2019intuition du n\u00e9gatif dans Jeu et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, in <em>Jouer avec Winnicott<\/em>, Paris, PUF, p. 21.<\/p>\n\n\n\n<p>Green A. (1990). <em>La folie priv\u00e9e<\/em>, Paris, Gallimard, Folio.<\/p>\n\n\n\n<p>Kohon G. et al. (2009) \u00ab Dialogue avec Andr\u00e9 Green \u00bb, in <em>Essais sur la m\u00e8re morte<\/em>, Paris, Ithaque, p.87.<\/p>\n\n\n\n<p>Estellon V. (2010). <em>Les \u00e9tat s limites<\/em>, Paris, PUF, Que sais-je ?<\/p>\n\n\n\n<p>Anzieu D. (1978). \u00ab Machine \u00e0 d\u00e9croire : sur un trouble de la croyance dans les \u00e9tats limites \u00bb, in <em>Le travail de l\u2019inconscient<\/em>, textes choisis, pr\u00e9sent\u00e9s et annot\u00e9s par Ren\u00e9 Kaes, Paris, Dunod, 2009.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9953?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La parution de ce dossier sur les \u00e9tats limites a lieu peu de temps apr\u00e8s la mort d\u2019Andr\u00e9 Green survenue le 22 janvier 2012. 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