{"id":9948,"date":"2021-08-22T07:30:59","date_gmt":"2021-08-22T05:30:59","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/narrativite-et-traumatisme-2\/"},"modified":"2021-09-24T16:12:50","modified_gmt":"2021-09-24T14:12:50","slug":"narrativite-et-traumatisme","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/narrativite-et-traumatisme\/","title":{"rendered":"Narrativit\u00e9 et traumatisme"},"content":{"rendered":"\n<p>La narrativit\u00e9 et le trauma sont des sujets difficiles mais passionnants et je vais les aborder \u00e0 partir de s\u00e9quences cliniques de psychoth\u00e9rapie dans des situations d\u2019\u00e9v\u00e9nements traumatiques collectifs graves, dans une clinique en situation humanitaire, ce qu\u2019on apprend du trauma, de ces traces mais aussi de nos capacit\u00e9s parfois insoup\u00e7onn\u00e9es \u00e0 les \u00e9laborer, \u00e0 les r\u00e9inscrire dans les histoires voire d\u2019en faire de nos nouveaux \u00e9lans vitaux. Sur les questions traumatiques, il est important de m\u00e9nager des espaces de pens\u00e9e, des espaces d\u2019\u00e9laboration et des espaces interm\u00e9diaires o\u00f9 le fantasmatique, l\u2019imaginaire et le r\u00e9el s\u2019articulent, interagissent et se f\u00e9condent. Pour inscrire un trauma \u00e0 un certain \u00e2ge de la vie (pour les b\u00e9b\u00e9s et les adolescents) dans un r\u00e9cit, il faut trouver des modalit\u00e9s pour r\u00eaver \u00e0 nouveau, pour jouer, pour penser, autant d\u2019actes qui sont extr\u00eamement difficiles \u00e0 faire quand on a \u00e9t\u00e9 sid\u00e9r\u00e9 par un \u00e9v\u00e9nement traumatique. La question de comment on r\u00e9enclenche ces espaces va traverser les situations cliniques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais me centrer sur des situations collectives et leurs effets sur le fonctionnement psychique individuel. J\u2019\u00e9voquerai des situations cliniques qui concernent un tremblement de terre et le <em>tsunami<\/em>, donc des grandes catastrophes naturelles mais cela reste vrai aussi pour la guerre et dans des conflits dans lesquels l\u2019\u00e9quipe des psychologues et des psychiatres de <em>M\u00e9decins sans fronti\u00e8res<\/em> interviennent depuis 1988. Dans ces lieux, un des premiers points qui appara\u00eet, c\u2019est une s\u00e9rie de rencontres individuelles&nbsp;: on voit des b\u00e9b\u00e9s, des enfants, des adolescents habit\u00e9s par une frayeur qui va se traduire sous diff\u00e9rentes formes, avec le corps souvent mis en avant, un corps envahi par des sensations \u00e9trang\u00e8res, par des traces r\u00e9elles mais immat\u00e9rielles de ces \u00e9v\u00e9nements. Dans ces circonstances, comment r\u00eaver, comment jouer, comment s\u2019opposer lorsqu\u2019on est adolescent, comment se s\u00e9parer aussi lorsqu\u2019on est pris comme \u00e7a dans les effets, dans les mailles de la frayeur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">I \u2013 Le premier point concerne les donn\u00e9es de la litt\u00e9rature<\/h2>\n\n\n\n<p>Lorsque la question de la narrativit\u00e9 et du trauma m\u2019a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e pour ce colloque, nous avions d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit un certain nombre de travaux et constat\u00e9 empiriquement, que les b\u00e9b\u00e9s et les adolescents, dans ces situations d\u2019\u00e9v\u00e9nements traumatiques graves apparaissaient d\u2019abord comme une population plus vuln\u00e9rable que les enfants dits d\u2019\u00e2ge scolaire. Il commence \u00e0 y avoir des \u00e9tudes sur les syndromes post-traumatiques des petits, y compris des b\u00e9b\u00e9s (plus r\u00e9centes), quelles que soient les \u00e9tudes (internationales ou fran\u00e7aises)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>1\/ On voit appara\u00eetre des populations sp\u00e9cifiques et parmi elles, les b\u00e9b\u00e9s et les adolescents. Il y a d\u2019autres sp\u00e9cificit\u00e9s qui sont li\u00e9es par exemple au rang de la fratrie ou \u00e0 d\u2019autres facteurs mais le fait d\u2019\u00eatre b\u00e9b\u00e9 ou d\u2019\u00eatre adolescent, vous met imm\u00e9diatement dans une population \u00e0 risque plus importante.<\/p>\n\n\n\n<p>2\/ L\u2019importance chez les b\u00e9b\u00e9s et les adolescents, des expressions somatiques, c\u2019est-\u00e0-dire vraiment de l\u2019expression par le corps, donc en de\u00e7\u00e0 ou au-del\u00e0 du langage (tout d\u00e9pend de l\u2019\u00e2ge). Il y a une traduction tr\u00e8s forte dans le corps lorsque l\u2019on regarde les symptomatologies y compris dans les \u00e9tudes internationales.<\/p>\n\n\n\n<p>3\/ Des \u00e9tudes qui sur le plan s\u00e9miologique sont approximatives, c\u2019est-\u00e0-dire qui supposent simplement une sorte de <em>screening<\/em> des sympt\u00f4mes mais pour lequel il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9valuations individuelles de chacun des enfants, sous-estiment la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des b\u00e9b\u00e9s et des adolescents. Pourquoi&nbsp;? Ces \u00e9tudes d\u00e9crivent des populations de b\u00e9b\u00e9s (d\u2019un 1 an 1\/2- 3 ans) qui, malgr\u00e9 les situations traumatiques, continuent \u00e0 jouer, et des sc\u00e8nes de jeux collectifs. Mais ce sont des jeux traumatiques, cela ne veut pas dire que cette population-l\u00e0 ne traduit pas de la souffrance psychique li\u00e9e au trauma. Et de la m\u00eame fa\u00e7on chez les adolescents, un certain nombre d\u2019\u00e9l\u00e9ments de conduites, d\u2019agressivit\u00e9, d\u2019opposition vont faire que l\u2019on consid\u00e8re, comme les b\u00e9b\u00e9s qui continuent \u00e0 jouer, que les adolescents continuent \u00e0 s\u2019opposer donc qu\u2019ils ne sont pas touch\u00e9s. \u00c9videmment il s\u2019agit de s\u00e9miologie approximative. Si on accepte cette id\u00e9e-l\u00e0, il faut poser les hypoth\u00e8ses dans les \u00e9tudes qui permettent de rendre compte de cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 sp\u00e9cifique.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; D\u2019abord la premi\u00e8re, c\u2019est la question de la d\u00e9pendance des b\u00e9b\u00e9s et des adolescents au lien \u00e0 l\u2019autre, et en particulier \u00e0 leurs parents et aux figures parentales. Cette d\u00e9pendance, cette vuln\u00e9rabilit\u00e9, cette n\u00e9cessit\u00e9 au lien \u00e0 l\u2019autre fait que les b\u00e9b\u00e9s et les adolescents vont \u00eatre touch\u00e9s deux fois&nbsp;: une premi\u00e8re fois par l\u2019effet direct de l\u2019\u00e9v\u00e9nement sur eux-m\u00eames et une deuxi\u00e8me fois par la rupture du lien. Cette d\u00e9pendance est \u00e9vidente chez le b\u00e9b\u00e9, car c\u2019est m\u00eame une d\u00e9pendance mat\u00e9rielle pour survivre. Chez les adolescents, c\u2019est une d\u00e9pendance plus psychologique, mais dans tous les cas, on constate toujours l\u2019importance de l\u2019effet indirect de l\u2019\u00e9v\u00e9nement sur l\u2019adolescent. A un moment o\u00f9 il est en train de se s\u00e9parer, de constituer ses propres imagos, o\u00f9 il a besoin d\u2019un syst\u00e8me de projection efficace, ces \u00e9v\u00e9nements avec leurs cons\u00e9quences sur le lien vont le rendre encore plus vuln\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il y a une autre grande s\u00e9rie d\u2019hypoth\u00e8ses qui a beaucoup \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9e par des auteurs comme Lionel Bailly qui travaille maintenant en Angleterre ou Christian Lachal en France&nbsp;: c\u2019est la question de la th\u00e9orie de la vie aussi bien chez les tout-petits que chez les adolescents. Lionel Bailly a fait une \u00e9tude sur les th\u00e9ories sociales des toutpetits, sur la mani\u00e8re dont ces th\u00e9ories vont \u00eatre bris\u00e9es du fait des \u00e9v\u00e9nements traumatiques. Il dit que le nourrisson ne sait pas grand chose de la mort -c\u2019est souvent ce qu\u2019on met en avant, il ne se repr\u00e9sente pas la mort- mais il a une th\u00e9orie de la vie qui se trouve endommag\u00e9e, d\u00e9truite, rompue \u00e0 jamais et c\u2019est la notion de \u201cconfiance fondamentale\u201d. Pour les adolescents, on retrouve \u00e0 chaque fois cette rupture brutale, une sorte d\u2019effraction, un travail de d\u00e9liaison, qui fait que ces adolescents vont perdre leurs capacit\u00e9s \u00e0 pouvoir se projeter et \u00e0 construire une nouvelle th\u00e9orie de la vie avec un sentiment de s\u00e9curit\u00e9.<br>Alors ces deux hypoth\u00e8ses doivent rendre compte en partie d\u2019abord de la massivit\u00e9 de la souffrance \u00e0 ces deux \u00e2ges et puis aussi de la complexit\u00e9 pour reconstituer ces liens, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un travail qui ne se centre pas uniquement sur le moment et dans une temporalit\u00e9 qui permette de travailler sur ces deux niveaux-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">II \u2013 Le deuxi\u00e8me point concerne les effets sur le th\u00e9rapeute<\/h2>\n\n\n\n<p>Les situations que je vais vous exposer montrent que les relations contre-transf\u00e9rentielles que j\u2019ai pu vivre ont \u00e9t\u00e9 des relations complexes, agressives, avec des moments d\u2019\u00e9puisement et manifestement avec un effet traumatique sur le th\u00e9rapeute lui-m\u00eame. L\u2019importance des effets sur le th\u00e9rapeute de ces situations est un travail qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 commenc\u00e9 par Dalenberg par exemple aux USA. C\u2019est un point important de la question de la narrativit\u00e9 et des processus th\u00e9rapeutiques. Une triade ouverte, le b\u00e9b\u00e9 ou l\u2019ado -le th\u00e9rapeute- un des parents ou une des figures, va se constituer et l\u2019ensemble de cette triade est port\u00e9e par un groupe qui a \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame d\u00e9sorganis\u00e9 par l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Les b\u00e9b\u00e9s touchent particuli\u00e8rement parce qu\u2019il va falloir trouver une modalit\u00e9 d\u2019entr\u00e9e en relation sp\u00e9cifique, mais aussi parce qu\u2019on a du mal \u00e0 se repr\u00e9senter la profondeur, l\u2019importance et le devenir de la trace traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en est de m\u00eame pour les adolescents, c\u2019est-\u00e0-dire pour notre repr\u00e9sentation de ce qu\u2019est un adolescent pris en place dans un \u00e9v\u00e9nement traumatique. Les effets de l\u2019\u00e9v\u00e9nement vont s\u2019inscrire \u00e9videmment sur le r\u00e9cit de la filiation, de ses ruptures \u00e9ventuellement, de ses avatars. Les marques de cet \u00e9v\u00e9nement traumatique vont sid\u00e9rer, fasciner parfois le th\u00e9rapeute dans un premier temps mais rapidement la fascination c\u00e8de et laisse la place \u00e0 des mouvements, qui peuvent \u00eatre d\u2019ailleurs agressifs, mais qui prennent en compte l\u2019effet de l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique sur l\u2019enfant et sur le th\u00e9rapeute lui-m\u00eame, \u00e9v\u00e9nement que le th\u00e9rapeute a pu se repr\u00e9senter, ou que l\u2019enfant ou l\u2019adolescent va le lui faire vivre au moment de la construction de l\u2019alliance. On peut dire que si la rencontre n\u2019est pas traumatique, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019est pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux situations cliniques illustrent ces processus et montrent l\u2019intrication s\u00e9miologique et contre-transf\u00e9rentielle&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">1 \u2013 L\u2019histoire d\u2019un petit gar\u00e7on&nbsp;: Martin (16 mois)<\/h3>\n\n\n\n<p>Il vient \u00e0 la consultation dans les bras de sa m\u00e8re, une tr\u00e8s belle jeune femme arm\u00e9nienne qui a tout perdu pendant le tremblement de terre. C\u2019est la premi\u00e8re famille que j\u2019ai vue quand je suis all\u00e9e sur le terrain et c\u2019est donc une famille qui est rest\u00e9e tr\u00e8s pr\u00e9sente dans ma m\u00e9moire. La maman tenait l\u2019enfant comme si elle tenait une ventouse, c\u2019est-\u00e0-dire que le b\u00e9b\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas lov\u00e9 dans les bras ou sur le corps de la m\u00e8re&nbsp;; elle le retenait par une demie fesse, c\u2019est-\u00e0-dire que ce n\u2019est pas l\u2019ensemble de ses mains qui touchaient le b\u00e9b\u00e9 mais juste un tout petit bout des doigts de la m\u00e8re qui retenait la peau des fesses de l\u2019enfant. Quelque chose semblait pouvoir se rompre \u00e0 tout moment. Ce b\u00e9b\u00e9 \u00e9tait peut-\u00eatre d\u2019autant plus difficile \u00e0 porter qu\u2019il \u00e9tait laid&nbsp;; sa peau \u00e9tait ecz\u00e9mateuse, il avait des \u00e9cailles partout. C\u2019\u00e9tait vraiment tr\u00e8s impressionnant. La maman nous dit que cet ecz\u00e9ma \u00e9tait apparu en quelques secondes apr\u00e8s le tremblement de terre. Au moment du tremblement de terre, la maman et ses deux enfants \u00e9taient s\u00e9par\u00e9s, le p\u00e8re \u00e9tait au travail et la m\u00e8re aussi, le petit \u00e9tait \u00e0 la cr\u00e8che et le grand \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Le p\u00e8re est mort sur son lieu de travail et la m\u00e8re, lorsqu\u2019elle a compris ce qui se passait, a couru \u00e0 la cr\u00e8che&nbsp;; \u00e0 son arriv\u00e9e dans la cour, elle a cru comprendre que son petit \u00e9tait mort alors qu\u2019il \u00e9tait devant ses yeux, et quand elle est revenue \u00e0 elle, Martin \u00e9tait sous ses yeux mais transform\u00e9, son corps \u00e9tait transform\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but de la consultation, j\u2019ai peur que le b\u00e9b\u00e9 tombe, alors pour calmer mon inqui\u00e9tude, je mets un tapis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re et j\u2019essaie d\u2019am\u00e9nager un peu l\u2019espace en me disant que s\u2019il tombe, il ne se fera pas trop mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette consultation est faite par un psychologue arm\u00e9nien en co-th\u00e9rapie et un traducteur qui traduit mot \u00e0 mot ce qu\u2019il se passe comme on fait d\u2019habitude. Alors ce qui apppara\u00eet tr\u00e8s vite dans cette consultation, c\u2019est l\u2019impossibilit\u00e9 de parler d\u2019autre chose que des effets du trauma, donc de la difficult\u00e9 \u00e0 dormir, \u00e0 se toucher et \u00e0 penser \u00e0 autre chose. Ce qui s\u2019est pass\u00e9 avant et l\u2019avenir sont impensables. Il y a bien s\u00fbr le processus de deuil, il faut accompagner ceux qui sont morts. La maman peut quand m\u00eame raconter un certain nombre de rites qui ont \u00e9t\u00e9 mis en place pour que les morts viennent prot\u00e9ger les vivants.<\/p>\n\n\n\n<p>Le b\u00e9b\u00e9 est tr\u00e8s hypotonique, il ferme les yeux r\u00e9guli\u00e8rement, il est inerte. La maman me dit \u201cmoi pour parler, j\u2019ai besoin que vous portiez le b\u00e9b\u00e9\u201d et elle me met le b\u00e9b\u00e9 dans les bras. Cela me fait une impression \u00e9trange d\u2019abord parce que je n\u2019ai pas demand\u00e9 le b\u00e9b\u00e9 et ensuite parce qu\u2019il y a une sorte de mouvement de rejet pour porter ce b\u00e9b\u00e9. Je prends donc le b\u00e9b\u00e9 et au bout d\u2019un moment, je suis surprise du fait qu\u2019il va s\u2019adapter \u00e0 mes bras. Du coup, je vais l\u2019installer plus confortablement sur moi. A ce moment-l\u00e0, en regardant le b\u00e9b\u00e9, la maman va d\u00e9velopper deux \u00e9l\u00e9ments tr\u00e8s importants. D\u2019abord, elle le regarde comme si elle \u00e9tait en train de lui dire quelque chose qui s\u2019adressait sp\u00e9cifiquement \u00e0 lui. Elle commence \u00e0 lui raconter sa filiation, elle dit le nom du p\u00e8re, du grand-p\u00e8re, de l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re. C\u2019est un moment tr\u00e8s important qui la rattache au pass\u00e9 et \u00e0 un pass\u00e9 vivifiant, et c\u2019est aussi comme une sorte de narrativit\u00e9. A ce b\u00e9b\u00e9 qui n\u2019exprime des choses que par son corps, elle va progressivement, et en le regardant, parce que le toucher \u00e9tait impossible ou en tout cas trop douloureux, elle va, en accrochant son regard, le r\u00e9inscrire dans une filiation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, elle va demander \u00e0 ma co-th\u00e9rapeute arm\u00e9nienne de bien vouloir sortir avec le b\u00e9b\u00e9. Elle va alors raconter sa culpabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre survivante et nous dire qu\u2019elle n\u2019a pas encore d\u00e9cid\u00e9 de rester l\u00e0 ou de partir. C\u2019est un moment extr\u00eamement \u00e9mouvant et finalement elle demande d\u2019aller rechercher le b\u00e9b\u00e9, et l\u00e0 elle \u00e9nonce quelque chose que j\u2019interpr\u00e8te comme \u00e9tant du c\u00f4t\u00e9 de la vie.<br>Le travail va continuer sur un peu pr\u00e8s 3 s\u00e9ances, et \u00e0 chaque fois on va repartir d\u2019un certain nombre de s\u00e9quences interactives, de relations soit qu\u2019elle montre avec le b\u00e9b\u00e9, soit qu\u2019elle interpr\u00e8te les sensations que ce b\u00e9b\u00e9 nous fait vivre. Ce sont des sensations qui sont des projections aussi de ce qu\u2019elle peut vivre. La suite du travail va mettre en \u00e9vidence ces repr\u00e9sentations-l\u00e0 et surtout r\u00e9inscrire ce que montre le b\u00e9b\u00e9 -par exemple sa capacit\u00e9 d\u2019\u00e9veil, ses moments de tendresse, ses moments de vigilance- dans une histoire partag\u00e9e entre la m\u00e8re, le b\u00e9b\u00e9 et nous-m\u00eames, tout cela port\u00e9 par le groupe du centre o\u00f9 se faisaient ces consultations. Apr\u00e8s chaque consultation, il y avait toujours un moment collectif qui permettait de parler des choses qui se passaient \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, de la filiation et pour survivre dans de telles situations, de la necessit\u00e9 \u00e0 se r\u00e9affilier pour l\u2019ensemble du groupe.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2 \u2013 L\u2019histoire d\u2019un adolescent&nbsp;: Murdani<\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019ai rencontr\u00e9 Murdani en Indon\u00e9sie apr\u00e8s le <em>tsunami<\/em>. Il arrive dans un service de m\u00e9decine dans une sorte de coma vigile et il impressionne \u00e9norm\u00e9ment l\u2019\u00e9quipe m\u00e9dicale qui au bout de 48 heures dit qu\u2019\u201celle n\u2019arrive pas \u00e0 trouver de causes m\u00e9dicales, peut-\u00eatre qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 par la frayeur\u201d. L\u2019\u00e9quipe nous demande donc de venir. Nous arrivons avec le m\u00eame dispositif que dans le premier cas, pr\u00e8s de cet adolescent qui ne parle pas et qui me fait penser d\u2019ailleurs \u00e0 un gros b\u00e9b\u00e9 allong\u00e9 dans un lit avec \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui sa m\u00e8re et sa s\u0153ur qui pleurent. On commence \u00e0 raconter l\u2019histoire de cet adolescent en pr\u00e9sence de sa m\u00e8re et de sa s\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a perdu son p\u00e8re, il y a longtemps et sa m\u00e8re l\u2019a mis dans une \u00e9cole avec un ma\u00eetre qu\u2019il appelle \u201cp\u00e8re\u201d pour qu\u2019elle pensait qu\u2019il avait besoin d\u2019 un p\u00e8re. Ce ma\u00eetre a \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame tu\u00e9 dans un conflit et le tsunami a tu\u00e9 la femme de cet homme qui avait pris la place du responsable de l\u2019\u00e9cole. Il a donc perdu successivement en quelques mois deux figures paternelles et m\u00eame sans doute trois nous dit la m\u00e8re. Donc on raconte, on donne les noms de ces figures, et les autres personnes pr\u00e9sentes participent progressivement \u00e0 l\u2019entretien comme souvent dans ces situations. Chacun va s\u2019assurer qu\u2019on comprend bien ce que c\u2019est qu\u2019un p\u00e8re, un ma\u00eetre, la femme du ma\u00eetre et donc chacun va jouer d\u2019une certaine fa\u00e7on ces personnages comme dans un psychodrame&nbsp;; c\u2019est aussi une mani\u00e8re de figurer la perte bien \u00e9videmment.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde consultation reprend le m\u00eame dispositif, et l\u2019adolescent au bout d\u2019un moment prend la main de la traductrice, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il va communiquer pendant toute une p\u00e9riode un peu comme le b\u00e9b\u00e9 nous montrait la mani\u00e8re d\u2019avancer dans la construction du r\u00e9cit par un certain nombre d\u2019interactions qu\u2019il avait avec nous. De la m\u00eame fa\u00e7on, l\u2019adolescent va participer, non pas par des mots au d\u00e9but, mais par une mani\u00e8re de tenir la main, de se lever ou de s\u2019asseoir, d\u2019ouvrir les yeux. Il va participer \u00e0 l\u2019entretien, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on va faire appara\u00eetre le monde de cet adolescent, ce qu\u2019il a perdu, comment on peut retrouver des traces de ces pertes-l\u00e0. Lui-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 pris dans le <em>tsunami<\/em>, donc lui-m\u00eame a d\u00fb se sauver de l\u2019eau pour survivre. Tous ces \u00e9l\u00e9ments vont \u00eatre r\u00e9inscrits par ceux qui sont autour, et lui va nous dire \u201coui, non, on continue, on arr\u00eate\u2026\u201d. La consultation va se faire sous cette forme-l\u00e0 puis progressivement les mots vont appara\u00eetre. La derni\u00e8re fois que je l\u2019ai vu, il parlait et racontait de mani\u00e8re beaucoup plus tranquille ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9, et comment il avait v\u00e9cu ce qu\u2019on avait fait. Lorsque je lui annonce que je repars en France, il vient me saluer pour me dire au revoir, \u00e9crit son nom sur un papier et il me dit qu\u2019il ne faut pas que je l\u2019oublie, car \u201coublier, c\u2019est mourir, et je ne veux pas mourir une nouvelle fois\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a fait un travail \u00e0 partir de son corps qui lui a permis d\u2019oublier son ma\u00eetre, son p\u00e8re, tous ceux qui lui ont servi de support identificatoire, de revivre l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique, de remettre en forme, de remettre en traces ces \u00e9l\u00e9ments et de les revivre dans la relation transf\u00e9rentielle. Dans ces situations, le corps et l\u2019implication contre-transf\u00e9rentielle sont une part tr\u00e8s importante.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, ce que je voulais montrer \u00e0 travers ces \u00e9l\u00e9ments cliniques et la complexit\u00e9 de ces r\u00e9cits, c\u2019est l\u2019importance de l\u2019utopie cr\u00e9atrice du th\u00e9rapeute dans ces situations, d\u2019une utopie n\u00e9cessaire, fondatrice d\u2019une nouvelle relation avec ces enfants et ces adolescents, une sorte de d\u00e9sir un peu complexe, mais un d\u00e9sir de r\u00e9enchanter le monde par des mots, \u201c\u00e0 petites doses\u201d comme disait Winnicott avec cette notion de r\u00e9enchantement du monde.<br>Donc au-del\u00e0 du monde esth\u00e9tique et du choc philosophique, une sorte de choc sensible.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9948?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La narrativit\u00e9 et le trauma sont des sujets difficiles mais passionnants et je vais les aborder \u00e0 partir de s\u00e9quences cliniques de psychoth\u00e9rapie dans des situations d\u2019\u00e9v\u00e9nements traumatiques collectifs graves, dans une clinique en situation humanitaire, ce qu\u2019on apprend du&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1223,1214,1215],"thematique":[],"auteur":[1506],"dossier":[225],"mode":[61],"revue":[343],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9948","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","auteur-marie-rose-moro","dossier-cris-et-chuchotements","mode-gratuit","revue-343","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9948","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9948"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9948\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15385,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9948\/revisions\/15385"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9948"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9948"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9948"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9948"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9948"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9948"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9948"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9948"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9948"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}