{"id":9938,"date":"2021-08-22T07:30:59","date_gmt":"2021-08-22T05:30:59","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/les-chemins-de-la-destructivite-2\/"},"modified":"2021-10-08T02:33:32","modified_gmt":"2021-10-08T00:33:32","slug":"les-chemins-de-la-destructivite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/les-chemins-de-la-destructivite\/","title":{"rendered":"Les chemins de la destructivit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>La destructivit\u00e9&nbsp;: concept plus ph\u00e9nom\u00e9nologique que m\u00e9tapsychologique mais qui me para\u00eet particuli\u00e8rement pertinent pour caract\u00e9riser cette potentialit\u00e9 humaine&nbsp;: la capacit\u00e9 de d\u00e9truire sans limite. Potentialit\u00e9 sp\u00e9cifique \u00e0 l\u2019\u00eatre humain, en miroir de cette autre sp\u00e9cificit\u00e9, la cr\u00e9ativit\u00e9. Les deux me semblent aller de pair. On en voit se dessiner les \u00e9mergences chez le b\u00e9b\u00e9 et plus encore chez l\u2019adolescent, favoris\u00e9s dans un sens ou dans l\u2019autre par le contexte social mais sans oublier ce qui se passe entre les deux, c\u2019est-\u00e0-dire la latence, l\u2019\u00e2ge de raison, la construction du moi, alors qu\u2019on red\u00e9couvre l\u2019importance du Moi. On la red\u00e9couvre en creux, au travers de l\u2019explosion de ce qu\u2019on appelle les \u00e9tats-limites et les pathologies narcissiques. C\u2019est ce qui nous montre <em>a contrario<\/em> combien le moi est en souffrance \u00e0 l\u2019heure actuelle, et combien cette phase de l\u2019\u00e2ge de raison, de la latence, est une \u00e9tape essentielle entre le b\u00e9b\u00e9 tellement d\u00e9pendant de l\u2019entourage et l\u2019adolescent qui devra prendre en main son destin. Il ne pourra le faire que s\u2019il n\u2019y a pas eu trop de difficult\u00e9s pendant cette phase et en particulier s\u2019il aura pu se nourrir des apports n\u00e9cessaires au d\u00e9veloppement de ses potentialit\u00e9s et de ses comp\u00e9tences.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une sp\u00e9cificit\u00e9 humaine&nbsp;: le d\u00e9veloppement paradoxal de la personnalit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>On peut consid\u00e9rer que la construction de la personnalit\u00e9 s\u2019op\u00e8re sch\u00e9matiquement suivant deux axes de d\u00e9veloppement. Le premier peut \u00eatre qualifi\u00e9 d\u2019axe relationnel&nbsp;: il est fait des \u00e9changes entre l\u2019individu et son environnement. Il n\u2019est pas sp\u00e9cifique \u00e0 l\u2019homme et se retrouve chez les animaux les plus \u00e9volu\u00e9s. Par contre ce qui est propre \u00e0 l\u2019homme c\u2019est la conscience de cet attachement et de sa diff\u00e9renciation suivant les personnes et notamment leur sexe. Le second axe est encore plus sp\u00e9cifique. C\u2019est celui de l\u2019autonomie et l\u00e0 encore de la conscience de celle-ci par le sujet naissant, avec en corollaire l\u2019estime de soi et ce qu\u2019on appelle le narcissisme. La capacit\u00e9 r\u00e9flexive, celle de se voir, de se juger, de se d\u00e9doubler en un Je et un Moi, de percevoir sa finitude, ses manques, sa d\u00e9pendance, de se comparer aux autres, fonde \u00e0 nos yeux cette dimension du narcissisme propre \u00e0 l\u2019\u00eatre humain que la culture a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper pour la porter \u00e0 son paroxysme avec l\u2019av\u00e8nement du sujet tel que nous le connaissons dans notre civilisation lib\u00e9rale occidentale.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il n\u2019y a pas de narcissisme possible sans cette capacit\u00e9 r\u00e9flexive, celui l\u00e0 ne se r\u00e9duit pas cependant \u00e0 celle-ci. La qualit\u00e9 du regard port\u00e9 sur soi comme la sensibilit\u00e9 \u00e0 celui que les autres portent sur nous, l\u2019importance de l\u2019attente, voire de la qu\u00eate de ce regard, d\u00e9pendent de ce qui assure cet \u00e9tat qualitatif complexe que l\u2019on essaie de cerner par des qualifications telles que le sentiment de continuit\u00e9 et de permanence de soi, \u201cla confiance fondamentale\u201d de Balint, l\u2019estime de soi pour les aspects les plus \u00e9labor\u00e9s. C\u2019est cette trame fondamentale qui sert d\u2019appui au narcissisme, qui lui conf\u00e8re sa qualit\u00e9 \u00e9motionnelle de confiance ou de m\u00e9fiance, de tranquillit\u00e9 ou de vigilance anxieuse, de qui\u00e9tude ou d\u2019avidit\u00e9 et ce caract\u00e8re basique de fondation de la coloration affective et de la tonalit\u00e9 \u00e9motionnelle du regard que le sujet portera sur lui et sur le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce que nous avons appel\u00e9 les assises narcissiques (Jeammet, 1989) concept proche de celui de Soi, tel que l\u2019ont \u00e9labor\u00e9 des auteurs comme E et J. Kestemberg (1972). Ces assises servent de base au sentiment de continuit\u00e9 et de s\u00e9curit\u00e9 interne. Le concept de relation <em>secure, insecure<\/em>, d\u00e9sorganis\u00e9e, d\u00e9velopp\u00e9 par J. Bolwby (1984), repris par M. Main (1995) et de nos jours par un auteur comme P. Fonagy (1996) est une fa\u00e7on analogue d\u2019aborder cette question sur un mode plus directement centr\u00e9 sur la relation d\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment se construisent ces assises narcissiques&nbsp;? Fondamentalement en relation avec les premiers objets d\u2019attachement mais d\u2019une fa\u00e7on telle, que la question de la diff\u00e9rence entre soi et l\u2019objet n\u2019ait pas \u00e0 se poser. Pas d\u2019assises narcissiques <em>secure<\/em> et stables sans un lien primaire de qualit\u00e9 avec l\u2019objet, mais un objet qui pour l\u2019essentiel n\u2019est pr\u00e9sent que par la qualit\u00e9 de plaisir de fonctionnement qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re chez le b\u00e9b\u00e9. C\u2019est le paradoxe formul\u00e9 par Winnicott (1971)&nbsp;: pour que l\u2019enfant puisse cr\u00e9er l\u2019objet, il faut que l\u2019objet soit d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent. Nous ajouterons pr\u00e9sent par la qualit\u00e9 de plaisir pris par le b\u00e9b\u00e9 dans l\u2019\u00e9change avec l\u2019environnement et que le b\u00e9b\u00e9 emporte avec lui et s\u2019approprie dans son plaisir de fonctionnement en l\u2019absence de l\u2019objet. Le plaisir de su\u00e7otement des l\u00e8vres et de la langue dans l\u2019attente de l\u2019allaitement en est le prototype. L\u2019enfant acquiert ainsi une confiance dans la survenue de la satisfaction, confiance dans l\u2019environnement et dans lui-m\u00eame. Avec la confiance na\u00eet la capacit\u00e9 d\u2019attendre et avec celle-ci la capacit\u00e9, relative certes, d\u2019acqu\u00e9rir une certaine libert\u00e9 de choix par rapport aux contraintes internes, comme externes, qui p\u00e8sent sur le sujet et conditionnent ses comportements.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette confiance autorise progressivement de voir le monde, comme la bouteille, plut\u00f4t \u00e0 moiti\u00e9 plein qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 vide. Regard positif qui contribue lui-m\u00eame \u00e0 cr\u00e9er du lien et \u00e0 remplir la bouteille et vice-versa, sauf survenue d\u2019un \u201ctraumatisme\u201d qui peut d\u00e9truire ce capital de confiance en les autres mais aussi, en miroir, en soi et rendre vuln\u00e9rable le sujet. Par contre si l\u2019environnement s\u2019adapte mal au rythme et attentes de l\u2019enfant, soit tr\u00e8s sch\u00e9matiquement en pr\u00e9venant tout d\u00e9sir ou en attendant trop longtemps avant de lui r\u00e9pondre, il se cr\u00e9e un \u00e9cart qui fait sentir \u00e0 l\u2019enfant trop t\u00f4t, trop massivement et trop brutalement son impuissance devant un monde qu\u2019il ne comprend pas. Dans les cas de carence relationnelle pr\u00e9coce l\u2019enfant d\u00e9veloppe une activit\u00e9 de qu\u00eate de sensations. A la place de la m\u00e8re il recherche des sensations physiques douloureuses qui ont toujours une dimension autodestructrice. L\u2019absence de l\u2019objet investi n\u2019est plus remplac\u00e9e par le plaisir du recours \u00e0 une activit\u00e9 mentale ou corporelle, mais par l\u2019auto-stimulation m\u00e9canique du corps. La violence de cet investissement et son caract\u00e8re destructeur sont proportionnels \u00e0 la perte de la qualit\u00e9 relationnelle du lien et \u00e0 ce qu\u2019on pourrait appeler sa d\u00e9shumanisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette sp\u00e9cificit\u00e9 r\u00e9flexive de l\u2019\u00eatre humain nous para\u00eet avoir pour cons\u00e9quence de susciter la potentialit\u00e9 d\u2019un antagonisme entre les deux lignes essentielles de d\u00e9veloppement qui reposent sur cette double n\u00e9cessit\u00e9 que, pour \u00eatre soi, il faut se nourrir des autres et en m\u00eame temps se diff\u00e9rencier. Se nourrir des autres veut dire se laisser p\u00e9n\u00e9trer et laisser se d\u00e9velopper les mouvements incorporatifs et introjectifs. D\u00e8s qu\u2019il en est conscient c\u2019est pour le Moi accepter de s\u2019abandonner \u00e0 une passivation mena\u00e7ante. Ce n\u2019est possible que si le plaisir domine et qu\u2019en fait la question des limites et de la diff\u00e9rence ne se pose gu\u00e8re. D\u00e8s que l\u2019adaptation de l\u2019environnement aux besoins du b\u00e9b\u00e9 est en d\u00e9faut et que ce dernier est confront\u00e9 trop pr\u00e9cocement et trop massivement \u00e0 son impuissance, se cr\u00e9ent les conditions d\u2019une opposition entre le sujet et l\u2019objet, entre l\u2019app\u00e9tence pour l\u2019objet et la sauvegarde narcissique.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le premier des paradoxes du d\u00e9veloppement&nbsp;: le sujet n\u2019est jamais autant lui-m\u00eame que lorsqu\u2019il s\u2019est abondamment nourri des autres sans qu\u2019il ait \u00e0 prendre conscience des parts respectives de ce qui lui revient et de ce qui appartient \u00e0 autrui. La solidit\u00e9 des assises narcissiques est un facteur de pare-excitations par rapport \u00e0 l\u2019attraction objectale. Elle constitue une limite et un filtre dont on per\u00e7oit le d\u00e9faut quand la relation objectale devient trop \u00e9clatante. Cet \u00e9clat ne peut \u00eatre purement quantitatif. Il tire sa force de la faiblesse du filtre narcissique, comme l\u2019illustrent certaines pathologies et notamment celles qui impliquent les troubles de l\u2019humeur (Jeammet, 1991). En son absence, l\u2019objet acquiert un pouvoir de d\u00e9s\u00e9quilibre. Le plaisir de d\u00e9sirer se transforme alors en la crainte de donner un pouvoir \u00e0 l\u2019objet sur le Moi. Le d\u00e9sir devient le cheval de Troie de l\u2019objet au sein du Moi. Au lieu d\u2019\u00eatre le compl\u00e9ment naturel l\u2019un de l\u2019autre, comme c\u2019est le cas dans les introjections r\u00e9ussies, investissements objectaux et narcissiques apparaissent alors comme contradictoires en une opposition qui creuse ce que nous avons appel\u00e9 \u201cl\u2019\u00e9cart narcissico-pulsionnel\u201d, la pulsion ou en d\u2019autres termes l\u2019app\u00e9tence pour l\u2019objet \u00e9tant per\u00e7ue comme le repr\u00e9sentant objectal au sein du Moi (Jeammet, 1980).<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le sujet en ins\u00e9curit\u00e9, qui se sent vide ou insuffisant et pour lequel l\u2019objet est imm\u00e9diatement d\u2019autant plus mena\u00e7ant qu\u2019il est plus attendu et envi\u00e9, le plaisir de l\u2019\u00e9change est trop dangereux pour l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du Moi. La relation d\u2019emprise comme moyen de contr\u00f4le d\u2019un Moi menac\u00e9 de d\u00e9bordement prend le pas sur le plaisir de la satisfaction. Au plaisir de la satisfaction s\u2019oppose ainsi le plaisir d\u2019emprise ( P. Denis, 1992). Le premier n\u00e9cessite un Moi suffisamment en s\u00e9curit\u00e9 pour pouvoir s\u2019abandonner au plaisir de la satisfaction avec ce que cela suppose de tol\u00e9rance \u00e0 la passivit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019objet de satisfaction. Le second devient la d\u00e9fense oblig\u00e9e d\u2019un Moi menac\u00e9 de d\u00e9bordement. Le premier contribue \u00e0 renforcer le Moi, le second \u00e0 l\u2019affaiblir en le privant des \u00e9changes n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces donn\u00e9es permettent de comprendre comment le d\u00e9sir pour l\u2019objet peut \u00eatre per\u00e7u comme une menace narcissique, mettant en danger la subjectivit\u00e9 et m\u00eame l\u2019identit\u00e9&nbsp;; et pourquoi les sujets en \u00e9chec relatif d\u2019int\u00e9riorisation, avec une ins\u00e9curit\u00e9 interne, des assises narcissiques fragiles et des structures intrapsychiques mal diff\u00e9renci\u00e9es se raccrochent d\u00e9fensivement aux donn\u00e9es perceptives et \u00e0 des objets externes surinvestis et vont \u00eatre particuli\u00e8rement sensibles aux variations de la distance relationnelle. L\u2019agir est pour eux le moyen de renverser ce qu\u2019ils craignent de subir et de reprendre une ma\u00eetrise qu\u2019ils \u00e9taient en train de perdre. L\u2019acte permet de figurer sur la sc\u00e8ne externe et par l\u00e0, de contr\u00f4ler, ce qu\u2019ils ne pouvaient repr\u00e9senter au niveau d\u2019un Moi sid\u00e9r\u00e9 par la massivit\u00e9 des affects avec un espace psychique effac\u00e9 o\u00f9 le jeu subtil des d\u00e9placements de repr\u00e9sentations est remplac\u00e9 par les m\u00e9canismes plus archa\u00efques de projection, de renversement dans le contraire et de retournement contre soi. C\u2019est, nous semble-t-il, le paradoxe central du d\u00e9veloppement&nbsp;: plus on est en ins\u00e9curit\u00e9 interne, plus on d\u00e9pend d\u2019autrui pour se rassurer, moins on peut recevoir. C\u2019est aussi le paradoxe du narcissisme qui doit se nourrir de l\u2019objet pour s\u2019\u00e9panouir mais vit l\u2019objet comme imm\u00e9diatement antagoniste d\u00e8s qu\u2019il appara\u00eet comme existant hors de lui et d\u2019autant plus qu\u2019il est source d\u2019envie. Entre la qu\u00eate auto-destructrice de sensations pour se sentir exister et le plaisir d\u2019\u00eatre de l\u2019enfant satisfait et apais\u00e9 par l\u2019\u00e9change avec l\u2019entourage, tous les interm\u00e9diaires existent&nbsp;: c\u2019est le champ de la d\u00e9pendance. D\u00e9pendance de l\u2019enfant au domaine du percept, celui de la r\u00e9alit\u00e9 externe, pour contre-investir une r\u00e9alit\u00e9 interne trop anxiog\u00e8ne pour que l\u2019enfant puisse trouver dans ses ressources mentales internes et dans le plaisir des ses activit\u00e9s un moyen suffisant d\u2019apaisement et de s\u00e9curisation (Jeammet, Corcos, 2001). D\u00e9pendance en ce sens que leur \u00e9quilibre narcissique et affectif, c\u2019est-\u00e0-dire leur estime et leur image d\u2019eux-m\u00eames comme leur s\u00e9curit\u00e9 interne et leur possibilit\u00e9 de tol\u00e9rer et de se nourrir des relations dont ils ont besoin, d\u00e9pend plus et de fa\u00e7on excessive de leur environnement que de leurs ressources internes.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9pendance qui n\u2019est pas pathologique en elle-m\u00eame mais que l\u2019on peut qualifier de pathog\u00e8ne. Pathog\u00e8ne car elle risque d\u2019enfermer l\u2019enfant puis l\u2019adolescent dans un engrenage dangereux, celui de cette triade pathog\u00e8ne&nbsp;: l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 interne g\u00e9n\u00e8re la d\u00e9pendance au monde perceptif environnant qui, \u00e0 son tour, g\u00e9n\u00e8re le besoin de contr\u00f4ler cet environnement dont l\u2019enfant d\u00e9pend. Or on ne contr\u00f4le pas l\u2019environnement dont on d\u00e9pend par le plaisir partag\u00e9 mais par la mise en place d\u2019une relation fond\u00e9e sur l\u2019insatisfaction, dont les plaintes, les caprices puis les conduites d\u2019opposition et d\u2019auto-sabotage des potentialit\u00e9s du sujet sont les moyens d\u2019expression privil\u00e9gi\u00e9s. Par l\u2019insatisfaction le sujet oblige l\u2019entourage \u00e0 s\u2019occuper de lui et en m\u00eame temps il lui \u00e9chappe et sauvegarde son autonomie puisqu\u2019il le met en \u00e9chec en un cycle sans fin. Il \u00e9vite ainsi l\u2019angoisse d\u2019abandon et l\u2019angoisse de la fusion ou de l\u2019intrusion.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut ainsi consid\u00e9rer l\u2019ensemble du syst\u00e8me d\u00e9fensif du sujet et les modalit\u00e9s relationnelles qui en d\u00e9coulent sous l\u2019angle de l\u2019am\u00e9nagement de la d\u00e9pendance d\u2019un Moi affaibli par un sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 interne. A la place de relations simples et diversifi\u00e9es s\u2019installent des modes relationnels d\u00e9fensifs marqu\u00e9s par le besoin d\u2019emprise que traduisent deux qualit\u00e9s d\u2019investissement qui signent le besoin du Moi de compenser une faiblesse interne par un surinvestissement de l\u2019objet investi ou de ses substituts, et qui sont&nbsp;: l\u2019exc\u00e8s et la rigidit\u00e9. L\u2019exc\u00e8s est l\u2019effet d\u2019un surinvestissement lui-m\u00eame g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9 de contre-investir une r\u00e9alit\u00e9 interne ins\u00e9curisante. Quant \u00e0 la rigidit\u00e9, son intensit\u00e9 est proportionnelle \u00e0 celle de la menace narcissique \u00e9prouv\u00e9e par le Moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Les cons\u00e9quences s\u2019en font sentir \u00e0 deux niveaux&nbsp;: sur le d\u00e9veloppement de la personnalit\u00e9, en emp\u00eachant la poursuite des processus d\u2019\u00e9changes et d\u2019int\u00e9riorisation et en bloquant les m\u00e9canismes d\u2019identification, n\u00e9cessaires \u00e0 la maturation du sujet&nbsp;; sur le fonctionnement mental lui-m\u00eame, en entravant les possibilit\u00e9s de repr\u00e9sentation, les situations paradoxales ayant des effets sp\u00e9cifiques de sid\u00e9ration de la pens\u00e9e. Ne peut-on pas y voir une forme d\u2019agrippement comparable \u00e0 celle de l\u2019enfant apeur\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re&nbsp;? C\u2019est la peur ou la menace qui donne sa force au comportement de l\u2019enfant. Mais quand celui-ci se cramponne \u00e0 la main de sa m\u00e8re, il ne sent pas tant la peur qui a provoqu\u00e9 le geste que le soulagement de la s\u00e9curit\u00e9 retrouv\u00e9e, parfois m\u00eame accompagn\u00e9e d\u2019un plaisir li\u00e9 plus \u00e0 l\u2019effet de contraste par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel ant\u00e9rieur qu\u2019au souvenir pr\u00e9cis de la cause de la peur. Le soulagement peut l\u2019emporter sur toute autre \u00e9motion. L\u2019enfant peut croire de bonne foi qu\u2019en se comportant ainsi \u201cc\u2019est son choix\u201d et qu\u2019il y trouve une s\u00e9curit\u00e9 b\u00e9n\u00e9fique. Il ne per\u00e7oit pas que c\u2019est une contrainte li\u00e9e \u00e0 la menace que repr\u00e9sente pour le Moi toute prise de distance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son objet d\u2019attachement, la m\u00e8re. Bien s\u00fbr la dimension de contrainte va resurgir rapidement dans la d\u00e9pendance physique et psychique \u00e0 la m\u00e8re et conduire l\u2019enfant \u00e0 exercer une forme ou l\u2019autre d\u2019emprise sur la m\u00e8re, par l\u2019insatisfaction, les plaintes, les caprices comme il se sent en miroir sous l\u2019emprise de sa m\u00e8re. Si celle-ci laisse faire ou se fait complice d\u2019une relation \u00e0 laquelle elle trouve elle-m\u00eame des b\u00e9n\u00e9fices par la r\u00e9assurance qu\u2019elle lui apporte et l\u2019importance qu\u2019elle lui conf\u00e8re, le pi\u00e8ge risque de se refermer qui voit l\u2019enfant s\u2019opposer d\u2019autant plus, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, qu\u2019il est plus d\u00e9pendant de la pr\u00e9sence et du regard maternel. Abandonner les convictions qui nourrissent un comportement, c\u2019est du m\u00eame ordre que l\u00e2cher la main de sa m\u00e8re pour l\u2019enfant qui a peur. A quoi s\u2019ajoutent avec la prolongation de la conduite les b\u00e9n\u00e9fices narcissiques et identitaires d\u2019un \u00e9tat qui assure l\u2019adolescent d\u2019\u00eatre vu, de susciter le regard et les pr\u00e9occupations des autres, et de trouver une identit\u00e9 qui le conforte dans sa diff\u00e9rence et dans son pouvoir de r\u00e9sister aux sollicitations et au pouvoir des autres. Qu\u2019est-ce qui est susceptible de susciter une telle adh\u00e9sion \u00e0 une pens\u00e9e quelle qu\u2019elle soit&nbsp;? Le point commun c\u2019est toujours \u00e0 mes yeux le d\u00e9faut de ressources internes de s\u00e9curisation et ses cons\u00e9quences&nbsp;: la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9velopper une relation d\u2019emprise et de se cramponner \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments perceptivo-moteurs de la r\u00e9alit\u00e9 externe ou \u00e0 une conviction interne.<\/p>\n\n\n\n<p>On est au c\u0153ur de la probl\u00e9matique narcissique avec ce qu\u2019elle suppose d\u2019ins\u00e9curit\u00e9, de manque de sources internes de plaisir, de ce que nous avons appel\u00e9 les assises narcissiques, et par l\u00e0 m\u00eame de d\u00e9pendance aux objets externes. On retrouve les caract\u00e9ristiques habituelles de cette relation&nbsp;: l\u2019absence de confiance en l\u2019autre comme en soi&nbsp;; l\u2019importance de l\u2019attente \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ces objets et en miroir celle de la d\u00e9ception&nbsp;; l\u2019oscillation entre l\u2019id\u00e9alisation et le d\u00e9nigrement&nbsp;; une suggestibilit\u00e9 qui n\u2019a d\u2019\u00e9gale que la capacit\u00e9 de refus et l\u2019ent\u00eatement&nbsp;; un hyper-investissement des croyances ou \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 un scepticisme et un d\u00e9nigrement sans failles.<\/p>\n\n\n\n<p>La menace narcissique est l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur de ces conduites destructrices et le moteur de leur violence. Cette menace ainsi port\u00e9e sur l\u2019\u00e9quilibre et la coh\u00e9rence du Moi, c\u2019est-\u00e0-dire sur ses assises narcissiques et sa repr\u00e9sentation de lui-m\u00eame, g\u00e9n\u00e8re un \u00e9tat de stress et mobilise les \u00e9motions que le cerveau, dans sa dimension la plus biologique et la plus en continuit\u00e9 avec le r\u00e8gne animal, tient \u00e0 la disposition du Moi, notamment la peur voire la terreur, la rage et bien s\u00fbr l\u2019agressivit\u00e9 mais aussi la sexualit\u00e9 avec les comportements qui en d\u00e9coulent. Ces comportements une fois d\u00e9clench\u00e9s ont un impact \u00e0 leur tour sur la relation aux objets et sur la repr\u00e9sentation de soi par le sujet, impact susceptible d\u2019apaiser, d\u2019entretenir ou d\u2019aggraver ces conduites.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est sp\u00e9cifiquement humain dans ces conduites c\u2019est ce qui rel\u00e8ve de leur repr\u00e9sentation mentale par le sujet et de l\u2019impact sur l\u2019image de lui-m\u00eame. Impact qui sera fonction du niveau de s\u00e9curit\u00e9 interne du sujet, lui-m\u00eame en lien avec la qualit\u00e9 des assises narcissiques, l\u2019estime de soi, les exp\u00e9riences relationnelles ant\u00e9rieures organis\u00e9es autour des complexes fantasmatiques et des \u201cmod\u00e8les internes op\u00e9rants\u201d (P. Fonagy, 1996).<\/p>\n\n\n\n<p>La destructivit\u00e9 est l\u2019utilisation par le Moi de l\u2019agressivit\u00e9, parfois de la sexualit\u00e9, \u00e0 des fins de sauvegarde de ses limites et de reprise d\u2019un r\u00f4le actif face \u00e0 une menace de d\u00e9bordement et de d\u00e9sorganisation. La destructivit\u00e9 est au service du Moi. L\u2019agressivit\u00e9 est imm\u00e9diatement sollicit\u00e9e par un Moi menac\u00e9 dans ses fronti\u00e8res. Elle se transforme en haine avec l\u2019accroissement de l\u2019individuation de l\u2019enfant et de ses capacit\u00e9s r\u00e9flexives qui permettent l\u2019\u00e9mergence d\u2019une intentionnalit\u00e9 anti-objectale ou du moins \u00e0 l\u2019encontre de ce qui vient faire effraction dans le Moi et lui souligner sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 et sa d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce qui n\u2019est pas lui. Par la suite toutes les sollicitations qui mettent le Moi en situation d\u2019attente, notamment \u00e0 l\u2019\u00e9gard des objets, peuvent \u00eatre ressenties comme une menace pour l\u2019\u00e9quilibre narcissique.<br>Abandon, d\u00e9ception, humiliation sont des situations v\u00e9cues par le Moi. Elles ont en commun d\u2019\u00eatre directement proportionnelles \u00e0 l\u2019attente \u00e0 l\u2019\u00e9gard des objets significatifs pour le sujet et \u00e0 sa situation de d\u00e9pendance affective et narcissique. C\u2019est-\u00e0-dire une situation qui confronte le Moi \u00e0 la menace supr\u00eame&nbsp;: une passivation forc\u00e9e, qu\u2019il subit enti\u00e8rement, et qui le menace de d\u00e9sorganisation et de confusion. L\u2019intensit\u00e9 des affects (de haine notamment) que ces situations sont susceptibles de d\u00e9clencher est le plus souvent davantage li\u00e9e \u00e0 la menace qu\u2019elles repr\u00e9sentent pour le Moi qu\u2019\u00e0 la nature de l\u2019\u00e9v\u00e9nement d\u00e9clenchant et \u00e0 l\u2019intentionnalit\u00e9 de l\u2019objet. Ce qui fait la force de la menace c\u2019est la conjonction de la fragilit\u00e9 des assises narcissiques du Moi, de son sentiment de s\u00e9curit\u00e9 interne comme de son image de lui-m\u00eame d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et, de l\u2019autre, l\u2019importance de ses attentes et de ses d\u00e9ceptions \u00e0 l\u2019\u00e9gard des objets. Bien s\u00fbr les exp\u00e9riences ant\u00e9rieures, de l\u2019enfance notamment, les situations qu\u2019elles ont engendr\u00e9es vont peser plus ou moins inconsciemment sur ce v\u00e9cu. Mais la souffrance et la menace sont le fait de la tension inflig\u00e9es au Moi par le jeu des contradictions qui l\u2019assaillent. La d\u00e9fense du territoire devient alors pour le Moi une t\u00e2che \u00e9motionnelle vitale que l\u2019on peut qualifier de r\u00e9flexe, en ce sens qu\u2019elle existe probablement d\u00e8s la naissance de l\u2019enfant, et qu\u2019elle est, elle aussi, notre part d\u2019h\u00e9ritage animal. Mais ce qui est le propre de l\u2019homme, c\u2019est que son territoire s\u2019est consid\u00e9rablement \u00e9tendu puisqu\u2019il n\u2019est plus seulement g\u00e9ographique mais que son espace concerne \u00e9galement et m\u00eame essentiellement la repr\u00e9sentation de lui-m\u00eame et celle qu\u2019il imagine que les autres ont de lui. Tous les affects du registre narcissique, la honte, l\u2019humiliation, l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 mais aussi la d\u00e9ception, la rage, l\u2019envie\u2026 sont les vigies des limites de notre territoire narcissique. Mais paradoxalement, plus nos assises narcissiques sont \u00e9troites et notre estime de nous-m\u00eame faible, plus notre sensibilit\u00e9 au regard des autres s\u2019accro\u00eet et les fronti\u00e8res de notre narcissisme s\u2019\u00e9tendent.<br>La r\u00e9ponse basique aux effractions du territoire est l\u2019agressivit\u00e9, susceptible chez l\u2019homme de devenir la haine quand elle s\u2019attache \u00e0 un objet pr\u00e9cis, haine de l\u2019autre et haine de soi quand elle s\u2019en prend \u00e0 ce qui en soi peut faire lien avec l\u2019objet ha\u00ef. Mais aussi destructivit\u00e9 plus anonyme quand la possibilit\u00e9 de d\u00e9truire soi ou les autres, s\u2019offre au moi comme une forme de cr\u00e9ativit\u00e9 toujours possible, \u201c\u00e0 port\u00e9e de main\u201d par laquelle la possibilit\u00e9 de retrouver un r\u00f4le actif lui procure une ma\u00eetrise qui le fait ainsi exister et retrouver une consistance qui le prot\u00e8ge du risque plus angoissant du d\u00e9bordement, de l\u2019impuissance et de la dissolution de ses limites et de son image.<br>L\u2019\u00e9quilibre du sujet d\u00e9pend ainsi \u00e0 la fois des conditions biologiques internes, elles-m\u00eames tr\u00e8s d\u00e9pendantes de son potentiel g\u00e9n\u00e9tique que l\u2019on commence \u00e0 mieux conna\u00eetre, de ses interactions avec l\u2019environnement, mais aussi des repr\u00e9sentations que le sujet a de lui-m\u00eame et de ses liens avec l\u2019environnement. Ce dernier point sp\u00e9cifie l\u2019\u00eatre humain. Tout ce qui le vuln\u00e9rabilise et qu\u2019il est oblig\u00e9 de subir, du plus biologique au plus psychologique, est susceptible de renforcer son ins\u00e9curit\u00e9 interne et de ce fait sa d\u00e9pendance et les m\u00e9canismes de contr\u00f4le qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re. Il se cr\u00e9e ainsi un engrenage auto-renfor\u00e7ateur qui fait de tout ce qui d\u00e9valorise le sujet un facteur de risque pathog\u00e8ne. Les conduites d\u2019emprise plus ou moins auto-destructrices qu\u2019il met en \u0153uvre ne font qu\u2019aggraver sa situation. C\u2019est cet engrenage pathog\u00e8ne que l\u2019adolescence est susceptible de solliciter sp\u00e9cifiquement, favorisant l\u2019\u00e9mergence de la pathologie mentale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019adolescence&nbsp;: actualisation de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 interne et des besoins de d\u00e9pendance. La tentation de la destructivit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>En prenant ses distances avec ses objets d\u2019attachement l\u2019adolescent doit s\u2019appuyer davantage sur ses ressources propres et r\u00e9v\u00e8le ses vuln\u00e9rabilit\u00e9s narcissiques. L\u2019adolescence m\u2019est apparue tr\u00e8s vite comme un remarquable r\u00e9v\u00e9lateur des contraintes dont nous h\u00e9ritons de l\u2019enfance, mais aussi r\u00e9v\u00e9lateur des mod\u00e8les que le monde adulte offre en r\u00e9ponse aux attentes sp\u00e9cifiques des adolescents que les changements induits par la pubert\u00e9 font na\u00eetre. Contraintes de l\u2019enfance, de nature g\u00e9n\u00e9tique, non pas de l\u2019ordre d\u2019une h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 de type mend\u00e9lien, comme dans les maladies dites h\u00e9r\u00e9ditaires, mais en ce qui concerne le comportement, les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques et les troubles \u201cmentaux\u201d, de l\u2019ordre d\u2019une h\u00e9ritabilit\u00e9. Celle-ci, en g\u00e9n\u00e9ral polyg\u00e9nique, se redistribue de fa\u00e7on tr\u00e8s variable pour chaque individu et \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration et conditionne ce qu\u2019on pourrait appeler le \u201ctemp\u00e9rament\u201d de l\u2019enfant ainsi que certaines caract\u00e9ristiques dans l\u2019intensit\u00e9, la nature, l\u2019expressivit\u00e9 et la gestion des \u00e9motions. Mais aussi bien s\u00fbr contraintes non moins importantes de l\u2019interaction de l\u2019enfant avec son environnement et plus particuli\u00e8rement ses parents ou ceux qui l\u2019\u00e9l\u00e8vent, ses \u201cobjets d\u2019attachement\u201d. Poids de l\u2019histoire de l\u2019enfance, des \u00e9v\u00e9nements qui la jalonnent si ce n\u2019est des traumatismes qui la marquent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier paradoxe qui m\u2019a rapidement frapp\u00e9 c\u2019est qu\u2019\u00e0 contraintes et facteurs de risque semblables, le destin de ces adolescents pouvait \u00eatre radicalement diff\u00e9rent. Les uns font de leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 une chance qui, apr\u00e8s des difficult\u00e9s plus ou moins importantes et parfois durables, va les conduire, non sans douleur souvent, \u00e0 une reprise d\u2019\u00e9changes dont ils pouvaient se nourrir et au d\u00e9veloppement de leurs potentialit\u00e9s avec peut-\u00eatre un plus par rapport \u00e0 d\u2019autres jeunes, celui d\u2019avoir connu le risque d\u2019effondrement et la tentation de s\u2019abandonner \u00e0 la destructivit\u00e9 et de l\u2019avoir surmont\u00e9e, ayant fait ainsi l\u2019exp\u00e9rience que c\u2019est possible. Les autres par contre s\u2019enferment dans des conduites dont le point commun constant est qu\u2019elles se caract\u00e9risent par une amputation plus ou moins importante de leurs capacit\u00e9s et une forme d\u2019appauvrissement de leurs richesses potentielles. Or ce basculement vers ce qu\u2019on pourrait appeler la cr\u00e9ativit\u00e9 ou la destructivit\u00e9 m\u2019a sembl\u00e9 souvent d\u00e9pendre de la qualit\u00e9 des rencontres de l\u2019adolescent avec des personnes significatives de son entourage, qu\u2019elles appartiennent \u00e0 la famille, au monde des pairs et des amis et\/ou au milieu soignant ou \u00e9ducatif entendu dans un sens large. Rencontres qui entrent souvent en r\u00e9sonance avec des figures signifiantes du pass\u00e9, mais qui tout autant s\u2019en diff\u00e9rencient par ce qu\u2019elles apportent justement de nouveaut\u00e9. Le Moi de ces adolescents est pris en tenaille entre ces deux angoisses fondamentales&nbsp;: celle de ne pas \u00eatre vu si l\u2019objet est trop loin, et celle d\u2019une intrusion ali\u00e9nante s\u2019il est trop proche. Intrusion d\u2019autant plus mena\u00e7ante que l\u2019attente est plus forte et les d\u00e9sirs fusionnels plus intenses. La distance aux objets devient un \u00e9l\u00e9ment central de r\u00e9gulation de l\u2019\u00e9quilibre narcissique. On peut voir dans cette menace sur l\u2019autonomie et la pens\u00e9e du sujet, une situation de violence qui attaque son int\u00e9grit\u00e9 narcissique et g\u00e9n\u00e8re en retour une violence d\u00e9fensive que traduit la r\u00e9ponse par l\u2019agir comportemental. Celui-ci tente de restaurer des limites et parfois m\u00eame une identit\u00e9 par la n\u00e9gation des d\u00e9sirs et des liens objectaux internes et par l\u2019emprise sur les objets externes. Le paradoxe ainsi cr\u00e9\u00e9 est susceptible de susciter une violence ind\u00e9pendamment de tout facteur pulsionnel quantitatif, sans cependant l\u2019exclure, du seul fait de ses effets d\u2019annihilation des processus de repr\u00e9sentation au profit d\u2019affects de plus en plus indiff\u00e9renci\u00e9s et de la destruction fantasmatique des limites et des diff\u00e9rences, gardiennes de l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette situation correspond \u00e0 la d\u00e9finition qu\u2019A. Green (1982) donne de l\u2019archa\u00efque&nbsp;: un \u00e9tat de confusion entre le d\u00e9sir, son objet et le moi. Archa\u00efque en ce sens que cette perte des rep\u00e8res et des limites est la repr\u00e9sentation type du danger supr\u00eame qui menace le Moi, comme \u00e0 un autre niveau, toute soci\u00e9t\u00e9 humaine, celui de perdre ce qui lui a permis de se construire et de se percevoir comme un ensemble suffisamment coh\u00e9rent pour assurer son identit\u00e9 et sa continuit\u00e9. Non pas un retour r\u00e9gressif \u00e0 ce qui aurait exist\u00e9 mais une menace de d\u00e9sorganisation qui n\u2019est per\u00e7ue comme telle que par rapport \u00e0 l\u2019organisation pr\u00e9alable qui s\u2019\u00e9tait progressivement mise en place. La menace de d\u00e9bordement et de d\u00e9sorganisation appara\u00eet comme la crainte centrale de l\u2019adolescent et au-del\u00e0 de celui-ci de l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019opposition, expression minimale de la violence, est l\u2019une des fa\u00e7ons de sortir de ce paradoxe. Dans l\u2019opposition on s\u2019appuie sur l\u2019autre tout en m\u00e9connaissant qu\u2019on en a besoin, puisque on n\u2019est pas d\u2019accord avec lui. C\u2019est l\u2019une des cl\u00e9s pour comprendre l\u2019importance des conduites n\u00e9gatives des adolescents, m\u00eame s\u2019il existe des facteurs d\u2019ordre divers (temp\u00e9rament, g\u00e9n\u00e9tique, etc\u2026). Elles ont toutes cette dimension d\u2019\u00e9chec plus ou moins s\u00e9v\u00e8re et focalis\u00e9e (l\u2019anorexie c\u2019est le probl\u00e8me de son corps et de la nourriture, pour un autre ce sera l\u2019\u00e9chec scolaire etc\u2026). Le pi\u00e8ge et le drame, c\u2019est que le comportement n\u00e9gatif est pour l\u2019adolescent un moyen d\u2019affirmer son identit\u00e9 et sa diff\u00e9rence. Quelqu\u2019un qui est trop en attente ne sait plus diff\u00e9rencier son propre d\u00e9sir de celui des autres. Il est dans un \u00e9tat de g\u00eane et de confusion d\u2019autant plus grandes que ses relations de plaisir ou de satisfaction cr\u00e9ent un rapproch\u00e9 exag\u00e9r\u00e9 avec un des adultes auquel il est attach\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette v\u00e9ritable fascination par le refus et les conduites d\u2019attaque des liens directement ou au travers de ce qui en eux, leur corps, leurs acquisitions, leurs plaisirs, les relie aux objets d\u2019attachement est le danger qui guettent nombre d\u2019adolescents en ins\u00e9curit\u00e9 interne. Paradoxalement ces conduites n\u00e9gatives leur conf\u00e8rent un pouvoir que la recherche de la satisfaction de leurs d\u00e9sirs et de la r\u00e9ussite ne leur donnerait pas. Le choix de la vie, du succ\u00e8s, du plaisir est toujours al\u00e9atoire et d\u00e9pend beaucoup de facteurs qu\u2019on ne ma\u00eetrise pas, notamment l\u2019opinion et les sentiments des autres. De plus, le plaisir a toujours une fin et confronte les anxieux aux angoisses de perte et de s\u00e9paration. On peut par contre \u00eatre toujours ma\u00eetre de son \u00e9chec, du refus d\u2019utiliser ses potentialit\u00e9s, des comportements d\u2019auto-sabotage et d\u2019auto-destruction. Mais c\u2019est un plaisir d\u2019emprise et non de la satisfaction du d\u00e9sir. C\u2019est le prix \u00e0 payer pour rassurer le Moi et lui prouver qu\u2019il a les moyens de contr\u00f4ler et les d\u00e9sirs et les objets de ceux-ci et qu\u2019il n\u2019est pas sous leur d\u00e9pendance. Cela permet de comprendre l\u2019effet de soulagement de ces comportements auto-destructeurs, comme l\u2019apaisement qui accompagne la d\u00e9cision de se suicider ou la cessation de l\u2019angoisse apr\u00e8s s\u2019\u00eatre inflig\u00e9 des br\u00fblures ou des scarifications du corps. Mais il est important de rep\u00e9rer ce que ces comportements r\u00e9v\u00e8lent de d\u00e9sir d\u2019affirmation, de d\u00e9ception et de col\u00e8re. C\u2019est l\u2019ultime moyen \u00e0 la disposition de ces adolescents d\u2019affirmer leur existence et leur diff\u00e9rence, \u00e0 la fois dans un refus et un rejet cat\u00e9gorique de ce qui est attendu d\u2019eux notamment par les parents, et en m\u00eame temps de satisfaire leur besoin d\u2019\u00eatre vus et d\u2019exister pour ceux-ci, besoin souvent largement m\u00e9connu d\u2019eux, qui ne peut s\u2019exprimer que sur le mode de l\u2019inqui\u00e9tude suscit\u00e9e. Ce qui est impossible c\u2019est le plaisir partag\u00e9, v\u00e9cu comme une reddition du Moi \u00e0 ces objets \u00e0 l\u2019\u00e9gard desquels l\u2019intensit\u00e9 m\u00eame de l\u2019attente d\u00e9\u00e7ue interdit toute satisfaction. C\u2019est l\u2019ensemble de la relation au plaisir qui est mis en cause. En refusant d\u2019avance ce qui pourrait, notamment par ce plaisir pris, le relier \u00e0 l\u2019objet, l\u2019adolescent s\u2019assure une ma\u00eetrise de la situation qui peut lui faire croire qu\u2019il est devenu autonome et ind\u00e9pendant de ce lien, sans percevoir son ali\u00e9nation \u00e0 un comportement de refus qui ne peut que s\u2019auto-alimenter puisqu\u2019il laisse intact, voire en fait accro\u00eet, le besoin qu\u2019il est cens\u00e9 avoir d\u00e9pass\u00e9. Ce que nous montrent les adolescents avec tant d\u2019intensit\u00e9, c\u2019est la force d\u2019attraction et le pouvoir que conf\u00e8rent le masochisme et la violence destructrice. C\u2019est la supr\u00eame d\u00e9fense du moi, d\u2019un moi qui se sent \u00e0 tort ou \u00e0 raison impuissant, la destruction, c\u2019est la cr\u00e9ativit\u00e9 du pauvre. Pauvre, non pas au sens \u00e9conomique, mais du moi qui se sent dans une situation de ne pouvoir rien faire et de passivit\u00e9 totale. Avant de dispara\u00eetre il reste toujours quelque chose de possible, d\u00e9truire, et \u00e0 la derni\u00e8re limite si on ne peut plus d\u00e9truire les autres, se d\u00e9truire soi-m\u00eame.<br>Il existe pendant toute cette p\u00e9riode une communaut\u00e9 d\u2019enjeux qui fait de cet \u00e2ge une p\u00e9riode critique \u00e0 risques sp\u00e9cifiques. Ces enjeux se situent dans la possibilit\u00e9 de voir ce qui est de l\u2019ordre d\u2019une vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans l\u2019enfance, faire place dans l\u2019adolescence et l\u2019imm\u00e9diate post-adolescence \u00e0 des conduites pathog\u00e8nes car susceptibles de r\u00e9organiser la personnalit\u00e9 autour d\u2019elles et de figer le sujet dans la r\u00e9p\u00e9tition de ces comportements que l\u2019on peut alors qualifier de pathologiques. C\u2019est cette capacit\u00e9 de fixation et d\u2019organisation, particuli\u00e8rement active \u00e0 cet \u00e2ge, qui en fait tout le risque, mais aussi, \u00e0 l\u2019inverse, tout l\u2019atout possible. Chez ces sujets, le drame, c\u2019est que le r\u00e9tablissement des liens fait ressurgir la douleur des d\u00e9ceptions ant\u00e9rieures et, avec elle, l\u2019attente \u00e0 l\u2019\u00e9gard des objets avec ce qu\u2019elle entra\u00eene de d\u00e9pendance et de passivit\u00e9 du Moi. C\u2019est cela le risque du plaisir partag\u00e9&nbsp;: une dissolution des limites entre soi et l\u2019autre. Avec la haine, le Moi s\u2019appuie sur l\u2019objet mais en ignorant cet \u00e9tayage et il se per\u00e7oit actif dans son rejet et ses attaques. C\u2019est bien un des paradoxes de leurs psychoth\u00e9rapies.<br>C\u2019est au moment o\u00f9 ils vont mieux et commencent \u00e0 s\u2019ouvrir au plaisir partag\u00e9 dans un lien de confiance trouv\u00e9 ou retrouv\u00e9 que le risque de rupture est le plus grand avec une reprise des conduites destructrices voire une tentative de suicide. Le meilleur atout pour \u00e9viter cette issue c\u2019est le caract\u00e8re contenant du lien \u00e9tabli, c\u2019est-\u00e0-dire la confiance dont il est porteur non pas tant dans sa dimension transf\u00e9rentielle de r\u00e9p\u00e9tition que celle de co-cr\u00e9ation d\u2019un lien en grande partie nouveau et dont l\u2019effet mobilisateur est avant tout li\u00e9 au d\u00e9gagement des exp\u00e9riences ant\u00e9rieures. De la confiance na\u00eet la motivation active \u00e0 vivre, mais dans un combat pied \u00e0 pied du Moi pour se donner ce droit \u00e0 vivre, \u00e0 r\u00e9ussir, \u00e0 avoir du plaisir face \u00e0 la permanence de la tentation d\u00e9miurgique du triomphe prom\u00e9th\u00e9en sur l\u2019objet&nbsp;: \u201csi tu ne peux \u00e9viter la d\u00e9ception, tu peux toujours d\u00e9truire\u201d. Dans ce combat le Moi se soutient des croyances et des valeurs v\u00e9hicul\u00e9es par le groupe social auquel il appartient. S\u2019il n\u2019est renvoy\u00e9 qu\u2019\u00e0 son monde interne, au poids des exp\u00e9riences pass\u00e9es, \u00e0 ses objets internes, \u00e0 la pulsion de mort, c\u2019est l\u2019abandonner \u00e0 des forces qui le d\u00e9passent et qu\u2019il subit. C\u2019est renforcer la passivation et la tentation en miroir de renverser la passivit\u00e9 en une recherche active de la destruction.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Impact de l\u2019\u00e9volution sociale sur la destructivit\u00e9. Le besoin de contenance<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9volution sociale actuelle sert de caisse de r\u00e9sonance \u00e0 l\u2019adolescence dont elle redouble les effets. C\u2019est une soci\u00e9t\u00e9 en plein changement, et donc qui g\u00e9n\u00e8re une ins\u00e9curit\u00e9 tr\u00e8s grande avec certes pas mal de satisfactions, beaucoup de potentialit\u00e9s, mais aussi un manque de rep\u00e8res cr\u00e9ant un doute et un relativisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 qui d\u00e9stabilise les adultes plus peut-\u00eatre que les adolescents. Les incertitudes, les d\u00e9ceptions qui l\u2019accompagnent favorisent chez ces adultes une esp\u00e8ce de morosit\u00e9 et d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 narcissique qui correspondent \u00e0 ce qu\u2019Alain Ehrenberg a appel\u00e9 \u201cla fatigue d\u2019\u00eatre soi\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce flottement, cette difficult\u00e9 \u00e0 poser des limites, et pas simplement de la part des parents mais de la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, facilite une dissolution des rep\u00e8res qui fait que les plus fragiles des enfants sont laiss\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames et abandonn\u00e9s \u00e0 la violence de leurs \u00e9motions. La moindre frustration provoque une rage narcissique qui les d\u00e9borde, qu\u2019ils ne choisissent pas, qui n\u2019est en rien une libert\u00e9, et qui va faire qu\u2019ils se mettent dans un \u00e9tat qui va leur renvoyer une image d\u00e9sastreuse d\u2019eux-m\u00eames, et qui en g\u00e9n\u00e9ral va les emp\u00eacher de se nourrir, et de ce fait, a un effet potentiellement pathog\u00e8ne. J\u2019ai vu mes consultations se transformer depuis 5-6 ans de fa\u00e7on tr\u00e8s nette par un nouveau ph\u00e9nom\u00e8ne&nbsp;: on voit arriver des parents qui ont peur de leurs enfants, quelquefois peur pour eux en raison de leur violence, le nombre de parents frapp\u00e9s augmente quelque soit le milieu, mais plus souvent la peur de perdre leur confiance si on les contrarie, si on s\u2019oppose \u00e0 eux, ne serait-ce que pour les amener en consultation. \u201cSi je contrarie mon enfant, je vais perdre le contact avec lui, il risque de se faire du mal, de faire une fugue, de se suicider\u201d. On les transforme en terroristes&nbsp;! il y a l\u00e0 un changement qui est un abandon tragique de l\u2019enfant \u00e0 la destructivit\u00e9. Cette perte de confiance des parents en la possibilit\u00e9 pour leurs enfants de supporter la contrari\u00e9t\u00e9 les pousse \u00e0 l\u2019acte dans une fuite en avant \u00e0 la recherche d\u2019une limite et d\u2019un contenant possible.<\/p>\n\n\n\n<p>La conception qu\u2019on a, que le groupe social a, de la signification de la haine et de la destructivit\u00e9 n\u2019est pas neutre. Mettre en avant la pulsion renforce le d\u00e9terminisme dont le sujet serait victime, ainsi que le sentiment de d\u00e9pendance aux objets du pass\u00e9 dont il serait prisonnier, et favorise la croyance que le changement ne peut provenir que des autres. Il est certes important d\u2019\u00e9couter le sujet, de faire en sorte qu\u2019il se sente entendu, sorte de sa solitude, puisse parler de ses blessures du pass\u00e9, mais aussi qu\u2019il entende qu\u2019on ne peut \u00eatre complice des attaques qu\u2019il porte contre lui, du fait de sa valeur en tant qu\u2019\u00eatre humain et parce que c\u2019est injuste\u00a0; que quand on se fait du mal soi-m\u00eame on est toujours le plus fort, mais que ce n\u2019est pas un choix mais une contrainte, li\u00e9e aux d\u00e9ceptions et aux col\u00e8res rentr\u00e9es\u00a0; mais que c\u2019est \u00e0 lui \u00e0 lutter contre ce qui est devenu une tentation de se faire du mal et de se priver de ce dont il pourrait avoir envie\u00a0; qu\u2019il peut b\u00e9n\u00e9ficier de notre aide mais que c\u2019est lui seul qui peut en fin de compte \u00eatre plus fort que cette tentation tyrannique destructrice. Quand un sujet est en souffrance, ce n\u2019est pas un choix, c\u2019est une contrainte. Une contrainte qui est un appel aux autres \u00e0 intervenir, appel qui ne peut pas \u00eatre dit par le langage, parce que il y aurait l\u00e0 aussi exc\u00e8s de rapproch\u00e9. Dans ce cas l\u2019appel aux tiers que ne peut formuler le sujet, il faut savoir l\u2019imposer, quoi qu\u2019en dise le sujet, pour faire contrepoids \u00e0 ses contraintes internes. A une contrainte interne qui ne dit pas son nom, on est en droit d\u2019opposer une contrainte externe qui limite cette contrainte interne. Non pas pour imposer une solution d\u00e9finitive, mais pour permettre au sujet de retrouver progressivement une libert\u00e9 de choix qui n\u2019est possible que s\u2019il acquiert une capacit\u00e9 minimale de prendre soin de lui et d\u2019exister dans sa diff\u00e9rence autrement qu\u2019en s\u2019atta-quant lui-m\u00eame. Ceci me semble vrai aussi bien au niveau individuel qu\u2019au niveau social et groupal.<br>L\u2019enfermement dans le refus devient l\u2019ultime d\u00e9fense d\u2019une identit\u00e9 menac\u00e9e d\u2019effondrement. C\u2019est l\u00e0 un des dangers majeurs qui guettent les laisser-pour-compte de notre soci\u00e9t\u00e9. Leur seul moyen d\u2019exister r\u00e9side dans cette carapace n\u00e9gativiste, dans cette capacit\u00e9 de dire non. Cette attitude recouvre des r\u00e9alit\u00e9s psychiques bien diff\u00e9rentes mais dont les diff\u00e9rences s\u2019abrasent et disparaissent dans la permanence du refus de l\u2019\u00e9change. On passe ainsi d\u2019un contexte pathog\u00e8ne \u00e0 l\u2019enfermement dans un comportement appauvrissant c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une forme de pathologie mentale. Au fond la destructivit\u00e9 est un ratage complet. Elle n\u2019est m\u00eame pas voulue en tant que telle par celui qui l\u2019exerce. C\u2019est le pi\u00e8ge narcissique par excellence, le miroir aux alouettes, o\u00f9 celui qui croit retrouver une force ne fait que subir la contrainte impos\u00e9e par ses d\u00e9ceptions conf\u00e9rant ainsi \u00e0 l\u2019objet d\u00e9cevant le pouvoir m\u00e9connu par les deux protagonistes de dicter sa loi au sujet ainsi doublement victime. En croyant faire acte de libert\u00e9 il conf\u00e8re un pouvoir de vie et de mort \u00e0 l\u2019objet d\u00e9cevant dont il pensait se lib\u00e9rer. C\u2019est le royaume des dupes mais tellement tentant parce qu\u2019il ouvre la voie \u00e0 l\u2019action imm\u00e9diate, pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 l\u2019attente v\u00e9cue comme passive. La r\u00e9ponse th\u00e9rapeutique propos\u00e9e devra tenir compte de sa capacit\u00e9 \u00e0 offrir au patient ce qu\u2019on peut appeler une \u201calliance narcissique\u201d, suffisante pour faire contre poids \u00e0 une ins\u00e9curit\u00e9 interne trop importante, et rendre tol\u00e9rable l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une relation et l\u2019\u00e9mergence d\u2019une conflictualit\u00e9. Cr\u00e9er donc les conditions d\u2019un cadre contenant autorisant un travail sur les contenus. Il faut assurer deux choses, \u00e0 la fois la continuit\u00e9 et la possibilit\u00e9 de mettre du tiers comme protection de la relation d\u2019emprise qui guette en permanence. En effet toute relation domin\u00e9e par les attentes narcissiques est particuli\u00e8rement susceptible de se pervertir c\u2019est-\u00e0-dire de substituer au tiers diff\u00e9renciateur une relation d\u2019emprise \u00e0 laquelle la potentialit\u00e9 sado-masochiste est consubstantielle. Le dilemme et la difficult\u00e9 du projet th\u00e9rapeutique seront de satisfaire les besoins de d\u00e9pendance en tant qu\u2019ils entravent la reprise des besoins de maturation de la personnalit\u00e9 sans renforcer ou cr\u00e9er une d\u00e9pendance aux soignants par agrippement \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle. Il faudra donc cr\u00e9er les conditions d\u2019une relation rendue tol\u00e9rable c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9activant les processus introjectifs sans susciter la mise en place de d\u00e9fenses anti-objectales ou de comportements de substitution marqu\u00e9s par la relation d\u2019emprise. C\u2019est cet espace et cette r\u00e9serve de plaisirs potentiels en commun, d\u2019attentes, de croyances et de convictions implicitement partag\u00e9es, de capital de confiance minimal commun, qui constituent la trame qui soutient et vectorise nos \u00e9changes habituels sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire de les expliciter et qui refl\u00e8tent cette qualit\u00e9 de nos assises narcissiques dans la vie quotidienne. C\u2019est ce qu\u2019il va falloir restaurer, r\u00e9activer, animer quand cela vient \u00e0 manquer. On sait maintenant que ce capital confiance est le premier facteur de r\u00e9sultats positifs d\u2019une psychoth\u00e9rapie quelle qu\u2019en soit la r\u00e9f\u00e9rence th\u00e9orique et la technique. C\u2019est l\u2019effet positif possible du transfert comme de toute relation amoureuse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Bowlby J. (1984). <em>Attachement et perte<\/em>., Paris, Puf, vol, 1.2.3.<\/p>\n\n\n\n<p>Denis P. (1992). 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