{"id":9887,"date":"2021-08-22T07:30:51","date_gmt":"2021-08-22T05:30:51","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-douleur-dexister-2\/"},"modified":"2021-09-19T21:29:57","modified_gmt":"2021-09-19T19:29:57","slug":"la-douleur-dexister","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-douleur-dexister\/","title":{"rendered":"La douleur d&rsquo;exister"},"content":{"rendered":"\n<p>Jules a 26 ans. De grande taille, \u00e9l\u00e9gant, il m\u2019\u00e9voque un dandy tout droit sorti d\u2019une nouvelle de Guy de Maupassant. L\u2019emphase de son \u00e9locution, ses r\u00e9f\u00e9rences culturelles, la curiosit\u00e9 de ses intonations et de ses postures, me donnent parfois l\u2019impression de recevoir un jeune adulte venu d\u2019un autre si\u00e8cle. Oui, Jules est hors temps. Et pour que sa bulle de temps r\u00e9siste \u00e0 toute \u00e9preuve, il se sert d\u2019artifices, qui lui procurent pour un moment, jamais suffisant ni pleinement satisfaisant, l\u2019illusion d\u2019arr\u00eater le temps. Grand consommateur de coca\u00efne depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, il vient consulter \u00e0 partir de ce qu\u2019il qualifie de sa \u00ab&nbsp;blessure&nbsp;\u00bb&nbsp;: la compagne avec laquelle il vivait depuis quelques ann\u00e9es, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre battue sans succ\u00e8s contre sa toxicomanie et lui avoir conseill\u00e9 \u00e0 maintes reprises d\u2019aller consulter, s\u2019est d\u00e9courag\u00e9e et a d\u00e9cid\u00e9 de le quitter. Elle lui demandait de changer, il n\u2019en \u00e9tait pas capable. D\u00e9sormais confront\u00e9 \u00e0 cette perte, il se demande s\u2019il n\u2019est pas temps pour lui d\u2019accepter d\u2019aller \u00ab&nbsp;voir quelqu\u2019un&nbsp;\u00bb. Tout se passe comme si sa demande de psychoth\u00e9rapie \u00e9tait secr\u00e8tement port\u00e9e par la promesse de retrouvailles avec elle. Lors de la premi\u00e8re s\u00e9ance, il d\u00e9crit particuli\u00e8rement l\u2019\u00e9volution de sa symptomatologie de d\u00e9pendance articul\u00e9e \u00e0 quelques moments de son histoire. D\u00e8s la deuxi\u00e8me s\u00e9ance, il s\u2019\u00e9tonne que je ne mette pas en place avec lui un programme pour l\u2019aider \u00e0 se sevrer. \u00ab&nbsp;\u00c7a sert \u00e0 quoi alors de venir vous voir si vous ne faites rien pour m\u2019aider&nbsp;?&nbsp;\u00bb Je lui explique plus pr\u00e9cis\u00e9ment les modalit\u00e9s d\u2019une psychoth\u00e9rapie analytique&nbsp;; les diff\u00e9rences avec une prise en charge m\u00e9dicale sp\u00e9cialis\u00e9e, ce \u00e0 quoi &#8211; \u00e0 ma surprise &#8211; il se d\u00e9clare int\u00e9ress\u00e9 pour s\u2019engager dans un tel cheminement.<\/p>\n\n\n\n<p>De s\u00e9ance en s\u00e9ance, je remarque, d\u00e8s qu\u2019il arrive sur le pas de la porte, les jours o\u00f9 il est \u00ab&nbsp;en mont\u00e9e&nbsp;\u00bb, espi\u00e8gle, s\u00e9ducteur, loquace&nbsp;; et ceux o\u00f9 il se trouve en \u00ab&nbsp;descente&nbsp;\u00bb, o\u00f9 il me fait penser \u00e0 un vampire qui ne dort pas la nuit, le teint blafard, avec des cernes bleus sous les yeux, le regard terne et vitreux, le Jules \u00ab&nbsp;cendrier&nbsp;\u00bb selon son expression. Les contrastes sont si caricaturaux que j\u2019en viens \u00e0 me demander si l\u2019\u00e9tiquette de \u00ab&nbsp;trouble bipolaire&nbsp;\u00bb qu\u2019il se targue de porter n\u2019est pas \u00e0 prendre en consid\u00e9ration. Tout en me disant intimement qu\u2019une bonne part de cette mise en sc\u00e8ne m\u2019est sans doute adress\u00e9e. Lorsqu\u2019il quitte le cabinet de consultation, l\u2019odeur de cendres de cigarettes est si vive que je dois apr\u00e8s sa sortie a\u00e9rer une dizaine de minutes et faire br\u00fbler des bougies parfum\u00e9es tant l\u2019odeur est forte et pr\u00e9gnante. Que veut-il me faire sentir&nbsp;? Que sa vie part en fum\u00e9e&nbsp;? Souhaite-t-il m\u2019obliger \u00e0 sentir quelque chose de sa pr\u00e9sence alors qu\u2019il s\u2019est absent\u00e9&nbsp;? Les premiers mois sont \u00e9prouvants pour lui comme pour moi. Ils se caract\u00e9risent par ce que l\u2019on pourrait d\u00e9signer comme \u00ab&nbsp;m\u00e9t\u00e9o des humeurs&nbsp;\u00bb&nbsp;: et entre le \u00ab&nbsp;\u00e7a va&nbsp;\u00bb et le \u00ab&nbsp;\u00e7a va pas&nbsp;\u00bb, pas de nuances, pas d\u2019entre-deux. Avec ces extensions&nbsp;: si \u00ab&nbsp;\u00e7a va&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je n\u2019ai plus rien \u00e0 faire ici&nbsp;\u00bb et si \u00ab&nbsp;\u00e7a va pas&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;on ne peut pas dire que la th\u00e9rapie avec vous me soit b\u00e9n\u00e9fique&nbsp;\u00bb. J\u2019ai souvent v\u00e9cu ce barom\u00e8tre des affects comme un tyran autocrate d\u00e9guis\u00e9 en ami d\u00e9mocrate. Mesurant les ressentis internes il semble dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;vous voyez, je suis un bon patient&nbsp;: je vous dis ce que je ressens \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur&nbsp;\u00bb. Sauf que cette mesure fatale va inaugurer toute une politique comportementale dans une direction o\u00f9 personne ne pourra intervenir pour adoucir le vent de la temp\u00eate ou le torrent de pluie. Et lorsque revient le beau temps, il faudrait alors arr\u00eater la th\u00e9rapie imm\u00e9diatement\u2026 jusqu\u2019au prochain d\u00e9luge qui ravage tout sur son passage&nbsp;! Surgit parfois une telle terreur concernant le viol d\u2019un espace priv\u00e9 qu\u2019on peut imaginer que cet espace d\u2019intimit\u00e9 ne se construit pas durablement par anticipation de sa destruction. Dans ce cas, rien n\u2019est \u00e0 d\u00e9fendre car rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 construit de peur d\u2019\u00eatre an\u00e9anti. S\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 d\u00e9fendre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, il faudra investir les objets bien class\u00e9s dans le hit parade de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste&nbsp;: l\u2019argent, les apparences externes, la r\u00e9ussite socio-professionnelle, le pouvoir, et autres objets visibles par l\u2019autre. Et si des efforts surhumains sont accomplis pour maintenir &#8211; vu de l\u2019ext\u00e9rieur &#8211; une bonne adaptation, c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur que \u00e7a craque.<\/p>\n\n\n\n<p>Jules s\u2019inscrit dans un fonctionnement qui rappelle ces patients difficiles \u00e0 soigner, ali\u00e9n\u00e9s \u00e0 la sc\u00e8ne ext\u00e9rieure, g\u00e9n\u00e9ralement plus tourn\u00e9s vers l\u2019agir que vers l\u2019int\u00e9riorisation, pr\u00e9sentant des d\u00e9fenses particuli\u00e8res ne relevant pas exclusivement de la n\u00e9vrose, de la psychose franche ni de la perversion. Dans ce type de configuration clinique o\u00f9 pr\u00e9vaut une extr\u00eame h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des fonctionnements psychiques, le th\u00e9rapeute se trouve souvent, d\u00e8s les premiers entretiens, confront\u00e9 \u00e0 une demande massive, exprimant l\u2019impuissance du patient \u00e0 vivre ou \u00e0 \u00eatre&nbsp;: \u00ab&nbsp;je suis vivant mais je n\u2019existe pas&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;quand je parle, j\u2019ai l\u2019impression que je fais du <em>play-back<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;j\u2019ai l\u2019impression de vivre \u00e0 contre vie&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je suis toujours vivant mais je fais semblant d\u2019\u00eatre vivant, car au fond, c\u2019est le vide&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je me sens mal, j\u2019ai mal, voil\u00e0&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Que voulez vous que je vous dise de plus&nbsp;?&nbsp;\u00bb La pr\u00e9carit\u00e9 de la repr\u00e9sentation de soi est d\u2019autant plus forte que la fonction d\u2019individuation est fragilis\u00e9e. Si les fronti\u00e8res de son identit\u00e9 sont poreuses, l\u2019\u00e9tat limite &#8211; tel un \u00ab&nbsp;\u00e9corch\u00e9 vif&nbsp;\u00bb &#8211; en vient \u00e0 se construire des murs d\u00e9fensifs. L\u2019angoisse d\u2019empi\u00e9tement, ou celle d\u2019\u00eatre devin\u00e9, le conduisent souvent \u00e0 \u00e9lever des murs de mensonges, murs de la peur, murs d\u2019images st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es qui l\u2019emprisonnent peu \u00e0 peu dans une cellule dont il serait le seul gardien. Ainsi, prisonnier d\u2019une existence \u00e0 la recherche d\u2019un sens, Jules met r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9preuve certaines limites corporelles, affectives, sociales, l\u00e9gales, vitales. Ces v\u00e9cus de confusions et\/ou d\u2019\u00e9tranget\u00e9s sont souvent contre-investis par un intense accrochage \u00e0 la sensorialit\u00e9 perceptive et notamment \u00e0 une forme de contrainte de voir&nbsp;: il s\u2019agit de se saisir de fa\u00e7on active de la r\u00e9alit\u00e9 perceptive pour se r\u00e9assurer et contre-investir par la ma\u00eetrise visuelle ce qui ne peut pas \u00eatre \u00e9prouv\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur en terme d\u2019\u00e9paisseur fantasmatique et d\u2019int\u00e9riorit\u00e9. Lorsqu\u2019il parle en s\u00e9ance, la plupart de ses phrases se terminent par cette interrogation \u00e0 peine adress\u00e9e: \u00ab&nbsp;Vous voyez&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un second temps de la th\u00e9rapie, il accepte de venir deux fois par semaine, et s\u2019allonge sur le divan. La plainte sort de la logique binaire pour s\u2019enraciner du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une douleur d\u2019exister d\u2019une rare intensit\u00e9 qu\u2019il met directement en lien avec sa pr\u00e9sence aux s\u00e9ances. Il dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;quand je viens ici je me sens encore plus mal, c\u2019est tout&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;C\u2019est horrible de venir vous voir, avec vous je ne peux pas donner le change, c\u2019est l\u2019envers du miroir. Avez-vous lu <em>Le Portrait de Dorian Gray<\/em>&nbsp;? Eh bien voil\u00e0, d\u00e8s que j\u2019arrive ici, j\u2019ai l\u2019impression de me m\u00e9tamorphoser pour devenir l\u2019envers de ce que je donne \u00e0 voir dans la vie r\u00e9elle. Un horrible portrait, laid, qui pourrit au fond du grenier, que j\u2019ai envie de cacher. En m\u00eame temps, c\u2019est s\u00fbrement un progr\u00e8s que je puisse d\u00e9sormais le partager avec quelqu\u2019un, le montrer \u00e0 quelqu\u2019un, il n\u2019emp\u00eache que cela me rend mal, mis\u00e9rable.&nbsp;\u00bb Certaines de ses phrases laissent entrevoir la d\u00e9chirure toujours plus profonde pouvant exister entre ce qu\u2019il est susceptible de donner \u00e0 voir, et ce qu\u2019il ressent au plus profond de lui&nbsp;: \u00ab&nbsp;Hier, je suis all\u00e9 \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra avec ma famille. J\u2019\u00e9tais bien habill\u00e9, nous avons rencontr\u00e9 des gens, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 poli, souriant, tout brillait comme sur une photo de famille joyeuse. La coca\u00efne avait fait son effet&nbsp;: j\u2019\u00e9tais beau, gai, bavard \u00e0 souhait comme si tout allait bien, je \u00ab\u00a0croquais la vie \u00e0 belles dents\u00a0\u00bb a dit une vieille amie de ma m\u00e8re. Pendant que je donnais le change de cette fi\u00e8re assurance, le portrait &#8211; celui que je vous am\u00e8ne ici chaque semaine, \u00e9tait en train de s\u2019enlaidir.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, ces nombreuses s\u00e9ances qui commencent par ce rituel de mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;Rien, je n\u2019ai rien \u00e0 vous dire&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je ne sais pas ce que je fais l\u00e0&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;j\u2019ai mal&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;j\u2019en peux plus de venir g\u00e9mir ici.\u00bb De ses affects, il ne dit pas grand chose&nbsp;: il qualifie les larmes d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9jaculation de la tristesse&nbsp;\u00bb, comme une simple d\u00e9charge. Il aimerait pouvoir pleurer ou rire. Quand Marie l\u2019a quitt\u00e9, il a pris de la coca\u00efne pendant deux jours, seul chez lui. Il ne s\u2019est jamais senti si mis\u00e9rable durant la descente. Et pourtant il n\u2019a pu verser une larme, la drogue lui procurant une forme d\u2019insensibilit\u00e9 psycho-affective. Depuis, il s\u2019est fait une raison en se disant que de toute fa\u00e7on, entre eux, \u00ab&nbsp;\u00e7a ne collait pas&nbsp;\u00bb. Le verbe \u00ab&nbsp;coller&nbsp;\u00bb est d\u2019ailleurs l\u2019un de ses pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s&nbsp;: quand \u00ab&nbsp;\u00e7a va bien&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;\u00e7a colle&nbsp;\u00bb&nbsp;; quand \u00ab&nbsp;\u00e7a va pas&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;\u00e7a colle pas&nbsp;\u00bb. Et ce qui ne colle pas, il faut pouvoir s\u2019en d\u00e9tacher, s\u2019en s\u00e9parer. \u00ab&nbsp;O\u00f9 va le jeu&nbsp;?&nbsp;\u00bb ai-je lanc\u00e9 un jour comme pour tenter de lui faire entendre les b\u00e9n\u00e9fices des intervalles qui permettent les mouvements, les liens, le r\u00eave, la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa douleur d\u2019exister, il dit que \u00e7a fait longtemps qu\u2019il la tra\u00eene, depuis son adolescence cela est certain. En s\u00e9ance, elle se traduit par le fait qu\u2019elle lui fait mal \u00e0 la t\u00eate&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous ne pouvez pas savoir comment le fait de me prendre la t\u00eate chez vous, \u00e7a me donne des migraines, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir un \u00e9tau m\u00e9tallique qui me compresse l\u2019enc\u00e9phale.&nbsp;\u00bb \u00c0 la mani\u00e8re d\u2019un alexithymique, Jules \u00e9prouve une grande difficult\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rencier ses sentiments de ses sensations corporelles. Si la souffrance se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la probl\u00e9matique de la perte et de son traitement psychique, la question de la douleur, envisag\u00e9e bien plus du c\u00f4t\u00e9 des sensations et des ressentis, est plus plus largement rabattue sur une logique narcissique. S\u2019il est possible d\u2019avoir mal ou de se faire mal sans l\u2019action de l\u2019autre, il en va diff\u00e9rement pour la souffrance qui ancre aussi ses racines dans les v\u00e9cus de d\u00e9ception li\u00e9s aux modalit\u00e9s de pr\u00e9sence ou d\u2019absence de l\u2019objet. Comme l\u2019\u00e9crivait J.-B. Pontalis&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019angoisse peut encore se dire, se monnayer en formation de sympt\u00f4mes, se moduler en repr\u00e9sentations et fantasmes, ou se d\u00e9charger dans l\u2019agir. Il arrive qu\u2019elle soit contagieuse&nbsp;; la douleur, elle, n\u2019est qu\u2019\u00e0 soi.<sup>1<\/sup>&nbsp;\u00bb. Si elle n\u2019est qu\u2019\u00e0 soi, elle est toutefois susceptible de s\u2019adresser &#8211; par le biais de la plainte &#8211; \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre. Pour la psychanalyse, la sensation pr\u00e9sente dans la plainte &#8211; qu\u2019elle concerne un organe ou une fonction &#8211; s\u2019adresse \u00e0 un autre pour \u00eatre reconnue, entendue mais aussi appropri\u00e9e. L\u2019appropriation subjective d\u2019une sensation n\u2019est pas concevable sans engager un d\u00e9tour (ou retour) par l\u2019autre. Il dit que sa douleur d\u2019exister souvent le paralyse, l\u2019oblige \u00e0 s\u2019allonger des heures enti\u00e8res \u00e0 fixer le plafond, immobilis\u00e9 par l\u2019envahissement de pens\u00e9es\u2026 \u00ab&nbsp;Allong\u00e9, en fixant le plafond&nbsp;\u00bb r\u00e9p\u00e9tai-je, alors qu\u2019il se trouve allong\u00e9 sur le divan.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Les filles&nbsp;? Je sens un manque, c\u2019est comme si j\u2019avais dispos\u00e9 plusieurs cannes \u00e0 p\u00eache, pour \u00eatre s\u00fbr qu\u2019il y en ait une qui morde et je me dis toujours que peut-\u00eatre dans le lot, il y aura un tr\u00e9sor. Mais \u00e0 force de d\u00e9multiplier les tentatives de s\u00e9duction, je m\u2019\u00e9loigne de mon objectif. Une fois que la machine est lanc\u00e9e, m\u00eame si je rencontre une personne qui pourrait m\u2019int\u00e9resser je ne peux m\u2019emp\u00eacher d\u2019aller v\u00e9rifier si \u00e7a mord du c\u00f4t\u00e9 des autres cannes \u00e0 p\u00eache. Et ce plein superficiel (il ne dort que tr\u00e8s rarement seul) alimente ce qu\u2019il nomme sa \u00ab&nbsp;d\u00e9sertification affective&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;De toute fa\u00e7on avec tout ce que je m\u2019enfile dans le nez, je suis devenu impuissant. La coca\u00efne est devenue ma fid\u00e8le et sinistre compagne. C\u2019est comme si \u00e7a passait par l\u00e0 maintenant, plut\u00f4t que de cracher du sperme, je sniffe de la coca\u00efne. \u00c7a fait sacr\u00e9ment longtemps que je n\u2019ai plus ri, je pourrais m\u00eame pas vous dire quand \u00e7a s\u2019est pass\u00e9. Pour les pleurs, c\u2019est pareil. Blas\u00e9, je ne peux m\u00eame pas dire d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 car je ne ressens rien, oui, blas\u00e9, je suis blas\u00e9. Quand je sniffe, je sens mon c\u0153ur battre, je me sens plus vif, je me sens vivant, alerte, et attentif&nbsp;\u00bb. Et puis vient la descente qui le plonge dans le cauchemar d\u2019une insomnie sans fin. Apr\u00e8s des soir\u00e9es o\u00f9 il peut consommer jusqu\u2019\u00e0 2 grammes de coca\u00efne, il s\u2019endort avec les somnif\u00e8res et les anxiolytiques prescrits par un ami m\u00e9decin de la bande. Avec Jules, je ne sais plus trop quelle attitude adopter&nbsp;: dois-je rester dans la neutralit\u00e9 lorsqu\u2019il raconte des \u00e9pisodes o\u00f9 il encourt des risques certains&nbsp;? Prendre des somnif\u00e8res apr\u00e8s avoir consomm\u00e9 plus de deux grammes de coke, n\u2019est-ce pas suicidaire&nbsp;? Une vie tenue en suspens, hypoth\u00e9qu\u00e9e entre la mont\u00e9e et la descente, entre sensation d\u2019\u00e9lation et d\u2019\u00e9puisement, d\u2019excitation et de l\u00e9thargie, plaisir et douleur. Jules \u00ab&nbsp;tape&nbsp;\u00bb de la coca\u00efne, seul ou avec sa bande. Ce sont ses mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;On se tape une ligne, puis deux, au d\u00e9but on parle, puis \u00e0 partir d\u2019un moment, on n\u2019a plus rien \u00e0 se dire&nbsp;: on tape jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait plus rien.&nbsp;\u00bb Parfois ses paroles si crues tendent tellement vers la destruction qu\u2019elles me semblent donner une triste illustration de ce que je me figure des pulsions de mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Au plan de la technique th\u00e9rapeutique, ce cas m\u2019a donn\u00e9 l\u2019occasion de m\u2019interroger&nbsp;: face \u00e0 ce type de v\u00e9cus qui s\u2019assimilent \u00e0 des \u00e9tats de d\u00e9tresse, de d\u00e9saide, ou de d\u00e9s\u00eatre (Lacan) doit-on ajouter une attitude th\u00e9rapeutique frustrante&nbsp;? Comment garder son sang-froid&nbsp;? La posture est acrobatique si l\u2019on ne veut pas tomber dans l\u2019illusion de la p\u00e9dagogie r\u00e9paratrice ni dans ce que Ferenczi qualifiait de froideur ou d\u2019hypocrisie professionnelle de l\u2019analyste. Si le silence d\u2019\u00e9coute est \u00e0 m\u00eame d\u2019ouvrir la parole, comment maintenir une \u00e9coute silencieuse et flottante lorsque la r\u00e9alit\u00e9 hyperlucide du cauchemar semble colonniser la parole et que des risques qui menacent la vie sont \u00e9nonc\u00e9s comme une banalit\u00e9 ordinaire&nbsp;? Le mod\u00e8le th\u00e9rapeutique propos\u00e9 par Otto Kernberg avec les \u00e9tats limites, insistant sur la n\u00e9cessit\u00e9 de pouvoir s\u2019appuyer sur la r\u00e9alit\u00e9 externe du patient, lorsque ce dernier se met r\u00e9guli\u00e8rement en danger, m\u2019a souvent aid\u00e9 \u00e0 prendre en consid\u00e9ration &#8211; en place de souvenirs ou de fantasmes amn\u00e9si\u00e9s &#8211; ses agirs et passages \u00e0 l\u2019acte en dehors des s\u00e9ances. Un jour, sans doute influenc\u00e9 par les lectures de Kernberg &#8211; inquiet pour sa survie &#8211; je me suis laiss\u00e9 aller \u00e0 une attitude \u00ab&nbsp;aidante&nbsp;\u00bb&nbsp;: l\u2019invitant \u00e0 une politique de r\u00e9duction des risques (boire beaucoup d\u2019eau, \u00e9couter ses sensations corporelles, ne pas prendre de s\u00e9datifs apr\u00e8s les prises toxiques\u2026). Il dit \u00eatre surpris que j\u2019intervienne pour aborder son rapport \u00e0 la drogue, alors qu\u2019il \u00e9tait cens\u00e9 traiter ce rapport avec son m\u00e9decin addictologue. \u00ab&nbsp;C\u2019est original ce que vous dites &#8211; lan\u00e7a-t-il &#8211; car dans mon entourage, soit les gens sont \u00ab\u00a0contre\u00a0\u00bb ma toxicomanie, soit mes amis font pire que moi&nbsp;\u00bb. Il per\u00e7ut sans doute ainsi que je n\u2019\u00e9tais l\u00e0 ni pour combattre ses conduites, ni pour les juger, mais plut\u00f4t pour l\u2019aider \u00e0 survivre et \u00e0 d\u00e9chiffrer avec lui ce qui fait sens dans sa vie. Entendait-il que je lui parlais de la mort et de sa toute-puissance m\u00e9lancolique&nbsp;? Me suis-je laiss\u00e9 aller dans une forme de transfert compulsif&nbsp;? Ai-je alors voulu lui signifier que j\u2019\u00e9tais inquiet, pour qu\u2019il prenne en compte la dimension de danger et cette id\u00e9e paradoxale de pouvoir choisir de se droguer tout en prenant soin de lui&nbsp;? De mon c\u00f4t\u00e9, plusieurs s\u00e9ances d\u2019affil\u00e9e, je me sens immobilis\u00e9 sur mon si\u00e8ge, impuissant, comme une m\u00e8re anxieuse qui veille son enfant malade, et j\u2019\u00e9prouve dans mon propre corps une \u00e9trange douleur. En parlant de cette situation \u00e0 une amie analyste, je me surprends \u00e0 dire que j\u2019ai l\u2019impression de \u00ab&nbsp;couver&nbsp;\u00bb sa douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 cette douleur d\u2019exister \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 vif, le th\u00e9rapeute, est sollicit\u00e9 pour entendre dans cet appel qui lui est lanc\u00e9 un signal de d\u00e9tresse. Et la temporalit\u00e9 de l\u2019urgence frappe lorsqu\u2019il s\u2019agit de personnes qui interrogent sans cesse les rapports entre la vie et la mort. Pris d\u2019empathie pour ces sujets \u00e0 la d\u00e9rive, qui semblent flotter dans leur existence sans v\u00e9ritable point d\u2019amarrage, le th\u00e9rapeute peut parfois se laisser s\u00e9duire par cette demande massive qui le place narcissiquement dans une position toute puissante de \u00ab&nbsp;sauveur&nbsp;\u00bb. Certaines formes de contre-transferts compulsifs, mis en \u0153uvre sur un mode maniaque peuvent r\u00e9pondre \u00e0 cette douleur m\u00e9lancolique d\u2019exister. La tentation est grande \u00e0 vouloir \u00ab&nbsp;aider&nbsp;\u00bb ce patient, au risque de devenir aveugle et\/ou sourd \u00e0 la dimension sadique d\u2019emprise que comporte cette attitude secourable. Et moi, j\u2019ai compris mon erreur technique na\u00efve (qui, certes, m\u2019a permis d\u2019apprendre) lorsque j\u2019ai constat\u00e9, peu apr\u00e8s, que mon intervention p\u00e9dagogique, non seulement n\u2019avait rien chang\u00e9, mais qu\u2019en tombant ainsi dans le panneau, je m\u2019\u00e9tais plac\u00e9 dans une posture d\u2019\u00e9coute qui ne me donnait plus l\u2019occasion d\u2019entendre autre chose que la r\u00e9alit\u00e9 cauchemardesque de sa vie sans r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces r\u00e9actions th\u00e9rapeutiques compulsives sont parfois soutenues par des mod\u00e8les techniques \u00e0 la mode. On peut penser \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre notion d\u2019\u00ab\u00a0alliance th\u00e9rapeutique\u00a0\u00bb qui a connu ses heures de gloires dans les ann\u00e9es 70. On peut s\u2019interroger sur les effets de ces mod\u00e8les th\u00e9rapeutiques \u00ab\u00a0altruistes\u00a0\u00bb susceptibles de masquer les affects de terreur, d\u2019angoisse, de haine, face \u00e0 la folie de l\u2019autre. Laquelle interroge intimement le rapport \u00e0 sa propre folie. Et la plupart du temps, ces attitudes r\u00e9paratrices ne veulent rien entendre de la sexualit\u00e9 infantile ni de la part haineuse contenue dans ces \u00e9tats de d\u00e9tresse sans cesse renouvel\u00e9s. Dans les cures avec des cas limites, on sait bien depuis Harold Searles l\u2019importance de l\u2019hostilit\u00e9 contre-transf\u00e9rentielle. Une \u00e9coute qui fait semblant de comprendre empathiquement ce dont souffre l\u2019autre, est-ce de l\u2019\u00e9coute\u00a0? Serait-ce la peur d\u2019entendre dans l\u2019\u00e9coute\u00a0? Et justement, avec ces cas qui sollicitent souvent la temporalit\u00e9 urgente de la d\u00e9tresse, prendre le temps d\u2019\u00e9couter peut sembler un luxe d\u00e9suet et d\u00e9pass\u00e9. Et pourtant\u2026 On sait combien certaines r\u00e9ponses rapides qui se targuent d\u2019\u00eatre mobilis\u00e9es sur un mode altruiste redoublent parfois le climat inqui\u00e9tant initi\u00e9 par le monde psychique extr\u00eamement angoissant du patient. Accorder le temps aux mots d\u2019errer dans l\u2019espace de la s\u00e9ance est d\u00e9terminant pour permettre la constitution d\u2019un site. La posture recommand\u00e9e par F\u00e9dida dans le traitement psychique des malades d\u00e9prim\u00e9s, tient plut\u00f4t \u00e0 une \u00e9coute trans-passible, accordant \u00e0 l\u2019inconnu, de ce qui advient dans la parole, le droit de venir par son temps propre. Les risques d\u2019une fouille forc\u00e9e s\u2019apparenteraient alors sans doute \u00e0 ce qu\u2019il nommait \u00ab\u00a0m\u00e9moire m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb dont la violence particuli\u00e8re tient \u00e0 ce que \u00ab\u00a0&#8211; priv\u00e9e de la perception vivante du temps &#8211; elle met en tombeau ce qu\u2019elle cherchait \u00e0 r\u00e9animer. La rem\u00e9moration obs\u00e9dante pourrait \u00eatre cette expression de l\u2019agonie.<sup>2<\/sup>\u00a0\u00bb. La s\u00e9quence clinique que d\u00e9crit Pierre F\u00e9dida dans <em>Les bienfaits de la d\u00e9pression<\/em> avec le patient John est \u00e9clairante\u00a0: \u00ab\u00a0Mais ici, il apprendrait la pr\u00e9sence de quelqu\u2019un qui ne lui demande rien.<sup>3<\/sup>\u00a0\u00bb. Le patient peut alors s\u2019exprimer \u00e0 son propre rythme, sans doute \u00e0 la fa\u00e7on dont il tente de se fabriquer du rythme et d\u2019int\u00e9rioriser la sensation de dur\u00e9e, temps qui va permettre la cr\u00e9ation d\u2019un espace, d\u2019un \u00e9cart permettant le jeu, le mouvement. A la diff\u00e9rence de la vision qui touche l\u2019objet, l\u2019\u00e9coute \u00e9trang\u00e8re favorise la cr\u00e9ation d\u2019un intervalle entre l\u2019objet et sa repr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai fait remarquer \u00e0 Jules que lorsqu\u2019il parlait de sa douleur d\u2019exister, j\u2019entendais aussi quelque chose d\u2019un triomphe. Il me r\u00e9pondit que c\u2019\u00e9tait \u00e9trange car il sentait qu\u2019il y avait certainement du vrai sans qu\u2019il sache vraiment comprendre ni identifier ce dont il s\u2019agissait. Le triomphe que j\u2019entends est de nature narcissique&nbsp;: si personne ne peut rien pour lui, il est le seul \u00e0 d\u00e9tenir le pouvoir de ses transformations. Ces modifications semblent se r\u00e9duire dans son syst\u00e8me \u00e0 des variations d\u2019\u00e9tats d\u2019excitations sous l\u2019empire des produits qu\u2019il consomme pour \u00ab&nbsp;monter&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;descendre&nbsp;\u00bb. Au fond, il a une perception de lui-m\u00eame tr\u00e8s m\u00e9canique&nbsp;: un trait de coca\u00efne pour se sentir en forme et vivant&nbsp;; un ou deux somnif\u00e8res pour pouvoir dormir. Des relations avec des femmes marqu\u00e9es sous le signe de l\u2019impuissance\u2026 c\u2019est-\u00e0-dire un monde o\u00f9 il est le seul \u00e0 pouvoir s\u2019exciter. Au-del\u00e0 de cette dialectique infernale, l\u2019\u00e9prouv\u00e9 d\u2019ennui &#8211; telle une digue parexcitante, neutralise les excitations pulsionnelles tant externes qu\u2019internes. Corollaire du \u00ab&nbsp;temps mort&nbsp;\u00bb, l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019ennui met en sc\u00e8ne un rapport intime avec la mort, rappelant ces mots de Boris Vian&nbsp;: \u00ab&nbsp;je voudrais pas crever avant d\u2019avoir go\u00fbt\u00e9 la saveur de la mort.<sup>4<\/sup>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfant, sa m\u00e8re savait et lui disait toujours ce qui \u00e9tait bon ou mauvais pour lui (contredisant parfois les \u00e9motions, excitations ou sensations qu\u2019il \u00e9prouvait). Lorsque l\u2019enfant n\u2019est pas habilit\u00e9 \u00e0 avoir une vie interne unique et s\u00e9par\u00e9e de la m\u00e8re, tout se passe comme si la permission d\u2019\u00eatre une personne ne lui avait pas \u00e9t\u00e9 accord\u00e9e. Il avait cru au sortir de son adolescence que gr\u00e2ce \u00e0 la coca\u00efne, il pouvait enfin d\u00e9cider de ce qui \u00e9tait \u00ab&nbsp;bon&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;mauvais&nbsp;\u00bb pour lui. Les interdits parentaux (essentiellement maternels &#8211; le p\u00e8re \u00e9tant d\u00e9c\u00e9d\u00e9 lorsqu\u2019il \u00e9tait jeune enfant) \u00e9taient mal int\u00e9rioris\u00e9s. La plupart des interdits avaient \u00e9t\u00e9 v\u00e9cus par lui comme une forme de dressage. Dans l\u2019analyse qu\u2019il \u00e9chaffaude peu \u00e0 peu, les consommations excessives de substances illicites sont utilis\u00e9es au d\u00e9but comme une r\u00e9volte contre la rigidit\u00e9 autoritaire maternelle&nbsp;: si elle n\u2019avait rien autoris\u00e9, il devait pouvoir s\u2019autoriser tout. Mais au fil de la th\u00e9rapie, d\u2019associations en associations, ces d\u00e9pendances lui apparaissent peu \u00e0 peu comme une fid\u00e9lit\u00e9 absolue \u00e0 une situation o\u00f9 il se rabaisse dans la mesure o\u00f9 il se prive d\u2019autres ressources. Il se prive par exemple des ressources de l\u2019abstinence&nbsp;: il ne sait pas dire \u00ab&nbsp;non&nbsp;\u00bb, il ne sait que dire \u00ab&nbsp;oui&nbsp;\u00bb \u00e0 des commandements imp\u00e9ratifs (qui se retrouvent dans cette formule banale, particuli\u00e8rement d\u00e9personnalisante&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est plus fort que Moi&nbsp;\u00bb marqu\u00e9e du sceau de l\u2019infernale compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. \u00ab&nbsp;Plus fort&nbsp;\u00bb &#8211; r\u00e9p\u00e9tais-je. \u00ab&nbsp;Enfant c\u2019\u00e9tait l\u2019adulte qui \u00e9tait \u00ab&nbsp;plus fort&nbsp;\u00bb., avec la coca\u00efne, je me sens plus fort&nbsp;\u00bb, r\u00e9pondit-il. La s\u00e9ance devint alors extr\u00eamement intense et rapide du point de vue du cheminement associatif (a-t-il pris quelques rails avant sa s\u00e9ance&nbsp;?). Aujourd\u2019hui, il r\u00e9alise que cet adulte qu\u2019il croit narguer par ses conduites addictives, non seulement subsiste mais r\u00e8gne sur lui \u00e0 travers le rapport de d\u00e9pendance qu\u2019il entretient vis-\u00e0-vis du produit. Et finalement, c\u2019est lui qui se d\u00e9truit \u00ab&nbsp;trait par trait&nbsp;\u00bb. Il ne sait pas plus dire \u00ab&nbsp;non&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019attraction de la substance qu\u2019il ne parvenait, enfant, \u00e0 s\u2019opposer au d\u00e9sir de sa m\u00e8re. Il reproduit dans son rapport \u00e0 la coca\u00efne un lien de soumission infantile qui l\u2019a pourtant fait consid\u00e9rablement souffrir enfant. D\u2019autant que \u00e7a ne lui fait plus grand chose en termes de sensations, qu\u2019il doit augmenter les doses, et que \u00e7a l\u2019inqui\u00e8te. Apr\u00e8s cette s\u00e9ance que je vis na\u00efvement comme un succ\u00e8s th\u00e9rapeutique qui va conduire sans doute \u00e0 des am\u00e9liorations certaines, il dispara\u00eet, plus exactement, il est absent une fois, deux fois, trois fois\u2026 sans pr\u00e9venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me pose alors bien des questions dans ces moments d\u2019attente o\u00f9 j\u2019alterne entre sentiment d\u2019inqui\u00e9tude (est-il mort&nbsp;?), de frustration, de remise en question de ma fa\u00e7on d\u2019avoir men\u00e9 la cure. Est-on all\u00e9 trop vite&nbsp;? Ai-je \u00e9t\u00e9 trop actif ou trop direct dans ma mani\u00e8re d\u2019interagir avec lui&nbsp;? Ce sont des moments extr\u00eamement frustrants et douloureux pour moi que je vis dans le silence et l\u2019inqui\u00e9tude de l\u2019attente. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 bien plus tard, au fil des \u00e9changes avec lui, comment il avait pu \u00e0 ce moment de la cure travailler d\u2019une mani\u00e8re finalement positive quelque chose du rapport pr\u00e9sence \/ absence&nbsp;: en ne pr\u00e9venant pas, il avait r\u00e9ussi, si j\u2019ose dire, son absence, car mon attention pendant la dur\u00e9e des s\u00e9ances manqu\u00e9es ne pouvait se d\u00e9tourner de lui, qui me \u00ab&nbsp;collait&nbsp;\u00bb \u00e0 la pens\u00e9e. Il r\u00e9ussissait son absence en se rendant on ne peut plus pr\u00e9sent dans mon esprit intranquille. En attaquant la continuit\u00e9 manifeste du cadre, c\u2019est comme s\u2019il avait pu confier la question de sa continuit\u00e9 d\u2019existence dans le lieu de ma propre attente. Une attente douloureuse, assez paralysante, que j\u2019ai eu l\u2019impression de vivre plus du c\u00f4t\u00e9 de mon corps et de ses \u00e9motions confuses que du c\u00f4t\u00e9 des repr\u00e9sentations. Etrangement, apr\u00e8s ces quelques absences non pr\u00e9venues, il revient \u00e0 l\u2019heure exacte de sa s\u00e9ance, r\u00e8gle les s\u00e9ances manqu\u00e9es, et ne mentionne en aucune fa\u00e7on ses absences. Ce n\u2019est qu\u2019un mois plus tard qu\u2019il pourra revenir sur cette s\u00e9rie d\u2019absences. Il raconte comment, alors qu\u2019il \u00e9tait en chemin pour venir, il se laissait distraire par un paysage et d\u00e9cidait d\u2019une mani\u00e8re peu \u00e9labor\u00e9e et agie, de faire \u00ab&nbsp;l\u2019analyse buissonni\u00e8re&nbsp;\u00bb. Dans l\u2019apr\u00e8s-coup, j\u2019ai pu entendre comment, \u00e0 l\u2019aide de ces absences improvis\u00e9es, il avait pu d\u00e9coller quelque chose de fig\u00e9 dans sa fa\u00e7on de concevoir son rapport \u00e0 l\u2019absence et \u00e0 la pr\u00e9sence. Parall\u00e8lement, il me semble aujourd\u2019hui que cette prise de libert\u00e9 dans le rythme constant des s\u00e9ances a pu faire jouer (au sens d\u2019un \u00e9cart) son rapport conflictuel entre d\u00e9pendance et libert\u00e9. Au d\u00e9but de sa th\u00e9rapie, il manifesta beaucoup d\u2019angoisse \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ne pas conna\u00eetre l\u2019\u00e9ch\u00e9ance de la th\u00e9rapie et d\u2019en devenir d\u00e9pendant. En manquant sans pr\u00e9venir ces quelques s\u00e9ances, tout s\u2019est pass\u00e9 comme s\u2019il avait pu exp\u00e9rimenter une forme de libert\u00e9&nbsp;: celle de s\u2019abstenir de venir pour fl\u00e2ner dans Paris, tandis que de mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019ai port\u00e9 quelque chose de sa douleur d\u2019exister. Avec Jules particuli\u00e8rement, cette phrase de Georges Favez a souvent r\u00e9sonn\u00e9 en moi&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019exploration de l\u2019angoisse reste la vraie t\u00e2che de l\u2019analyse.<sup>5<\/sup>&nbsp;\u00bb (1972).<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois aujourd\u2019hui qu\u2019un des axes de la th\u00e9rapie qui s\u2019est travaill\u00e9 sans que nous n\u2019en ayions conscience ni lui ni moi, a consist\u00e9 dans le passage progressif et difficile d\u2019un v\u00e9cu de douleur \u00e0 celui de souffrance, d\u2019une souffrance en partage. Je terminerai sur un lapsus survenu durant la deuxi\u00e8me ann\u00e9e de sa th\u00e9rapie, qui nous a bien fait travailler par la suite&nbsp;: alors qu\u2019il avait consacr\u00e9 de longues s\u00e9ances \u00e0 se questionner sur le sens de sa vie, et avait pu construire par la parole l\u2019id\u00e9e de son propre suicide\u2026 apr\u00e8s avoir pu un jour arriver avec un r\u00eave que nous avons d\u00e9chiffr\u00e9 ensemble, il dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;je crois que c\u2019est en train de changer cette envie de mettre jour \u00e0 mes fins&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Pontalis, J.-B. (1977), <em>Entre le r\u00eave et la douleur<\/em>, Paris, Gallimard, p. 261-262<\/li><li>Pierre F\u00e9dida, 2000, <em>Par o\u00f9 commence le corps humain<\/em>, Op. cit., p. 92.<\/li><li>Pierre F\u00e9dida, 2001, <em>Les bienfaits de la d\u00e9pression<\/em>, Paris, Odile Jacob, p. 104.<\/li><li>Vian, B. (1962), <em>Je voudrais pas crever<\/em>, Paris, Union G\u00e9n\u00e9rale d\u2019\u00c9ditions, 10\/18.<\/li><li>Favez Georges (1972), \u00ab&nbsp;Un rendez-vous avec l\u2019angoisse&nbsp;\u00bb, <em>\u00catre psychanalyste<\/em>, Paris, Dunod.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9887?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jules a 26 ans. De grande taille, \u00e9l\u00e9gant, il m\u2019\u00e9voque un dandy tout droit sorti d\u2019une nouvelle de Guy de Maupassant. 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