{"id":9882,"date":"2021-08-22T07:30:51","date_gmt":"2021-08-22T05:30:51","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/depression-et-passion-2\/"},"modified":"2021-09-24T11:34:28","modified_gmt":"2021-09-24T09:34:28","slug":"depression-et-passion","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/depression-et-passion\/","title":{"rendered":"D\u00e9pression et passion"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vais soutenir la th\u00e8se selon laquelle l&rsquo;\u00e9mergence de mouvements passionnels lors de certaines fins de cure analytique constitue la coujuration pourrait-on dire, d&rsquo;une m\u00e9lancolie primordiale, ontologique. Je commencerai par une citation de Camille Laurens \u00e0 partir de son roman <em>Dans ses bras-l\u00e0&nbsp; <\/em>(2000, POL) : \u00ab\u00a0C&rsquo;est l&rsquo;enfant qui manque \u00e0 toutes les femmes &#8211; qu&rsquo;elles en aient d\u00e9j\u00e0 six ou sept ou qu&rsquo;elles n&rsquo;en aient aucun (.). C&rsquo;est l&rsquo;enfant l\u00e0-pas-l\u00e0, il va et vient comme la bobine qui roule et puis revient. On s&rsquo;habitue \u00e0 son absence. Pour elle, c&rsquo;est un fils. Pour d&rsquo;autres une fille. Mais il existe. Toutes les femmes ont un enfant. Il manque aux hommes aussi. Cet enfant, ce fils, ce double d&rsquo;eux-m\u00eames, cet avenir d&rsquo;eux-m\u00eames &#8211; le sang, le visage, le nom -, tout leur manque, m\u00eame \u00e0 ceux qui s&rsquo;en gardent, qui se retirent \u00e0 temps, qui sortent tout couverts, qui s&rsquo;en foutent, qui ont trop de travail, qui disent non, qui d\u00e9testent les cris, les pleurs, les liens, les attaches, qui ne supportent pas les enfants &#8211; il manque \u00e0 tous les hommes, m\u00eame \u00e0 ceux qui les tuent. Tous les hommes sont p\u00e8res.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques mots tout d&rsquo;abord sur la passion. Etymologiquement la passion, c&rsquo;est la souffrance, la souffrance sublime \u00ab\u00a0aux magnifiques yeux \u00e9gar\u00e9s\u00a0\u00bb comme disait Andr\u00e9 Breton. Cette souffrance r\u00e9clame de mani\u00e8re incessante et tumultueuse la r\u00e9alisation d&rsquo;une promesse, d&rsquo;une promesse impossible, d&rsquo;une&nbsp; \u00ab\u00a0promesse de l&rsquo;aube\u00a0\u00bb, d&rsquo;une promesse de r\u00e9alisation d&rsquo;un d\u00e9lire, d\u00e9lire de la \u00ab\u00a0pr\u00e9sence absolue\u00a0\u00bb. En m\u00eame temps, toute la conduite du passionn\u00e9 se d\u00e9ploie \u00e0 l&rsquo;encontre m\u00eame de cette requ\u00eate, de cette furie d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d&rsquo;obtenir un sentiment de continuit\u00e9 avec l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9. Comme Georges Bataille l&rsquo;avait remarqu\u00e9, si la passion est souffrance, c&rsquo;est justement parce qu&rsquo;elle engage celui qui s&rsquo;y abandonne dans la recherche d&rsquo;un impossible, l&rsquo;impossible de cette pr\u00e9sence absolue exig\u00e9e et r\u00e9pudi\u00e9e \u00e0 la fois. Cette \u00ab\u00a0folie du pur mirage\u00a0\u00bb appelle la mort, le d\u00e9sir de meurtre ou de suicide. Dans l&rsquo;extase passionnelle qui ravit le sujet, l&rsquo;exproprie, le vampirise, le hante et le d\u00e9porte hors de lui, l&rsquo;imploration se r\u00e9v\u00e8le toujours la m\u00eame : abolir tout ce qui pourrait venir s\u00e9parer, fissurer, fracturer l&rsquo;union fusionnelle. L&rsquo;autre est donc devenu le lieu m\u00eame de mon \u00eatre, c&rsquo;est-\u00e0-dire de mon manque \u00e0 \u00eatre, il me manque, il vient corpor\u00e9ifier justement ce manque \u00e0 \u00eatre et, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment je tente de le rejoindre. Pour cela, il me faut d\u00e9truire tout ce qui me distingue de lui, plus de Tristan, plus d&rsquo;Iseut, plus aucun nom qui nous s\u00e9pare.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, je rejoindrais Catherine Chabert sur \u00ab\u00a0l&rsquo;oubli du p\u00e8re\u00a0\u00bb, mais en le prenant par le bout du Nom, si j&rsquo;ose dire. Cette mise \u00e0 nu du sujet constitue aussi sa mise \u00e0 mort, son sacrifice. Ce d\u00e9sir de transparence de l&rsquo;Autre, et de transparence \u00e0 l&rsquo;Autre, r\u00e9v\u00e8le le d\u00e9nuement m\u00eame de l&rsquo;\u00eatre, de ce r\u00e9el qui se d\u00e9robe ind\u00e9finiment et que voile toute sorte de parure : en quoi la passion se r\u00e9v\u00e8le comme une parure \u00e0 la d\u00e9pression. Dans l&rsquo;exub\u00e9rance passionnelle, dans le rythme effr\u00e9n\u00e9 des mouvements, dans le caract\u00e8re furieusement baroque et d\u00e9mesur\u00e9 de la rh\u00e9torique de pl\u00e9nitude de la passion, la passion d\u00e9pouille le sujet de tous les signifiants sans signification qui venaient recouvrir sa d\u00e9tresse fondamentale (l&rsquo;argent, l&#8217;emploi du temps, les insignes sociaux, etc). Davantage le sujet se d\u00e9pouille, davantage la passion exige de lui la pr\u00e9sence absolue de l&rsquo;objet pour faire pourrait-on dire \u00ab\u00a0objection\u00a0\u00bb \u00e0 ce d\u00e9nuement ultime. L&rsquo;objet de la passion fait objection \u00e0 la m\u00e9lancolie que convoque le d\u00e9pouillement des significations et sans lequel s&rsquo;ouvre l&rsquo;ab\u00eeme de la n\u00e9antisation subjective. L&rsquo;accomplissement sans limites de la mise \u00e0 nu de l&rsquo;\u00eatre dans la passion ne saurait d\u00e9boucher que sur la disparition, l&rsquo;an\u00e9antissement, le suicide ou le meurtre, bref ce que les grecs appelaient l&rsquo;<em>aphanisis,<\/em> l&rsquo;\u00e9vanouissement. Si la passion constitue cet appel \u00e0 la dissolution des formes constitu\u00e9es et des individualit\u00e9s constituantes, pouss\u00e9 parfois jusqu&rsquo;au meurtre et au suicide, on comprend mieux alors que le sujet qui s&rsquo;y abandonne ne le fasse pas sans r\u00e9sistance, d&rsquo;o\u00f9 cette fr\u00e9n\u00e9sie des s\u00e9parations et des retrouvailles dans les passions. Valses si fr\u00e9quentes au cours desquelles le sujet peut faire l&rsquo;exp\u00e9rience, comme le dit l&rsquo;\u00e9crivain Marcel Jouhandeau, que \u00ab\u00a0ton absence me restitue ce que ta pr\u00e9sence me d\u00e9robe\u00a0\u00bb. Cette fr\u00e9n\u00e9sie des s\u00e9parations et des retrouvailles doit \u00eatre rapproch\u00e9e du concept&nbsp; de \u00ab\u00a0perte\u00a0\u00bb trop souvent plac\u00e9 sous l&rsquo;ombre port\u00e9e des avoirs et des objets.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que repr\u00e9sente v\u00e9ritablement l&rsquo;Objet dont le passionn\u00e9 ne saurait se passer dans son addiction mortif\u00e8re, pas davantage d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;il ne saurait s&rsquo;en satisfaire ? Je dis bien que repr\u00e9sente cet Objet dans la mesure o\u00f9 sur les qualit\u00e9s r\u00e9elles de l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 passionn\u00e9ment, le passionn\u00e9 une fois que la s\u00e9paration est consomm\u00e9e, ne se fait pas trop d&rsquo;illusion. Pour exemple, prenons Proust dans <em>Un amour de Swann,<\/em> au moment m\u00eame o\u00f9 les d\u00e9senchantements passionnels accompagnent le d\u00e9pit et la rancune, il \u00e9crit : \u00ab\u00a0dire que j&rsquo;ai g\u00e2ch\u00e9 des ann\u00e9es de ma vie, que j&rsquo;ai voulu mourir, que j&rsquo;ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n&rsquo;\u00e9tait pas mon genre\u00a0\u00bb. Ici se r\u00e9v\u00e8le le r\u00e9alisme de la haine qui d\u00e9pouille l&rsquo;objet des parures de l&rsquo;illusion amoureuse. Alors qu&rsquo;est-ce qui a fait signe au sujet pour lui rendre indispensable l&rsquo;objet de sa passion, au point que l&rsquo;on a pu parler parfois de toxicomanie d&rsquo;objet, et que toute la vie quotidienne du passionn\u00e9 amoureux se trouve hant\u00e9e par une angoisse, l&rsquo;angoisse de perdre l&rsquo;objet ? Cette angoisse d&rsquo;abandon organise la logique passionnelle de l&rsquo;amour fou, sa rh\u00e9torique de d\u00e9pense comme ses voiles de pl\u00e9nitude o\u00f9 se conjugue et se d\u00e9ploie le tourbillon des formes comme le rythme effr\u00e9n\u00e9 des s\u00e9parations et des retrouvailles.<\/p>\n\n\n\n<p>Prenons le mot \u00ab\u00a0abandon\u00a0\u00bb : ce mot signifie tout autant \u00eatre expos\u00e9 \u00e0 la d\u00e9solation comme \u00e0 la solitude que se vouer envers et contre tout \u00e0 l&#8217;emprise ou au pouvoir de l&rsquo;autre. Si on s&rsquo;en tient justement \u00e0 ces mots, comme celui d&rsquo;abandon, \u00ab\u00a0A bandon\u00a0\u00bb vient de l&rsquo;expression ancienne \u00ab\u00a0mettre \u00e0 bandon\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire renoncer \u00e0 une chose au profit de quelqu&rsquo;un, lui en confier le pouvoir, l&#8217;emploi de l&rsquo;expression visait primitivement un objet et non une personne. C&rsquo;est en s&rsquo;appliquant \u00e0 la personne humaine qu&rsquo;elle s&rsquo;est doubl\u00e9e de l&rsquo;id\u00e9e de laisser ou de l\u00e2cher, autrement dit&nbsp; \u00ab\u00a0abandonner\u00a0\u00bb implique tout \u00e0 la fois le dessein de renoncer \u00e0 sa libert\u00e9 d&rsquo;action, et dans le m\u00eame temps l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00eatre l\u00e2ch\u00e9 pour pouvoir \u00eatre remis en libert\u00e9. Alors comment avec ce mot ne pas entendre le tourment dans lequel vit le passionn\u00e9 tenu par l&rsquo;amour fou, partag\u00e9 entre la hantise d&rsquo;\u00eatre d\u00e9laiss\u00e9 par l&rsquo;objet et la hantise de son emprise totale. Et justement dans la logique passionnelle, cet abandon \u00e0 un objet se d\u00e9duit la plupart du temps d&rsquo;une rencontre avec un inconnu, dont la psychanalyse montre, dans le transfert pourrait-on dire, qu&rsquo;il est \u00e9trangement familier. Simplement au moment de cette rencontre, quelque chose est venue faire signe au sujet, qui fait que pour citer Breton \u00ab\u00a0c&rsquo;est comme si je m&rsquo;\u00e9tais perdu et qu&rsquo;on vint tout \u00e0 coup m&rsquo;apporter de mes nouvelles\u00a0\u00bb. C&rsquo;est cela l&rsquo;illusion passionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette illusion de l&rsquo;amour fou, dans cette \u00ab\u00a0folie du pur mirage\u00a0\u00bb, comme dit Lacan, l&rsquo;ali\u00e9nation tragique \u00e0 l&rsquo;objet s&rsquo;organise par la co\u00efncidence pourrait-on dire d&rsquo;une hallucination et d&rsquo;une perception. L&rsquo;objet appara\u00eet l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait attendu. Qui mieux que de Cl\u00e9rambault a pu dire \u00e0 propos des syndromes passionnels cette co\u00efncidence :&nbsp; \u00ab\u00a0notre malade a pour ainsi dire d\u00e9couvert l&rsquo;astre par le calcul\u00a0\u00bb. Vous voyez le processus n&rsquo;est pas une hallucination, c&rsquo;est la co\u00efncidence de l&rsquo;hallucination et de la perception, et c&rsquo;est cette co\u00efncidence qui organise l&rsquo;amour fou.<\/p>\n\n\n\n<p>Remarquons d&rsquo;entr\u00e9e de jeu que ce qui s\u00e9pare la qu\u00eate d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 du passionn\u00e9 et le d\u00e9lire passionnel de l&rsquo;\u00e9rotomane, rel\u00e8ve de cette conviction d\u00e9lirante d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 qui signe la folie. Ce que finalement le passionn\u00e9 cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment comme preuve d&rsquo;amour pour fonder sa conviction autant que son doute, l&rsquo;\u00e9rotomane l&rsquo;a trouv\u00e9 en se donnant la certitude du d\u00e9lire. La jalousie comme les doutes pr\u00e9servent l&rsquo;amoureux passionn\u00e9 de la folie \u00e9rotomaniaque, la jalousie tente de gu\u00e9rir d&rsquo;une certaine fa\u00e7on du d\u00e9lire de l&rsquo;\u00e9rotomanie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le postulat fondamental de l&rsquo;\u00e9rotomanie a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9 par de Cl\u00e9rambault : \u00ab\u00a0c&rsquo;est l&rsquo;Autre qui aime le plus, c&rsquo;est l&rsquo;Autre qui a commenc\u00e9 le premier\u00a0\u00bb. Ce qui est vrai d&rsquo;une certaine fa\u00e7on si on se reporte \u00e0 la psychogen\u00e8se. Le d\u00e9lire de l&rsquo;\u00e9rotomane proc\u00e8de de la certitude qu&rsquo;elle est la part manquante de l&rsquo;Autre, surtout si l&rsquo;Autre ne veut pas le reconna\u00eetre. Donc le d\u00e9saveu se trouve au centre de l&rsquo;\u00e9rotomane, mais c&rsquo;est du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Autre qu&rsquo;elle fait basculer l&rsquo;objet du d\u00e9saveu afin de se placer elle-m\u00eame comme le f\u00e9tiche n\u00e9cessaire \u00e0 conjurer le manque d\u00e9port\u00e9 au lieu de l&rsquo;Autre. La formule de l&rsquo;\u00e9rotomanie serait : \u00ab\u00a0je suis ce qui manque \u00e0 l&rsquo;Autre et dont il ne veut pas reconna\u00eetre l&rsquo;\u00e9vidence\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai d\u00e9velopp\u00e9 dans mon ouvrage <em>Logique des passions <\/em>cette valeur paradigmatique de l&rsquo;\u00e9rotomanie en tant que noyau g\u00e9n\u00e9rateur de la passion comme de l&rsquo;amour dont le transfert se r\u00e9v\u00e8le la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce que nous enseigne aussi l&rsquo;\u00e9rotomanie c&rsquo;est l&rsquo;existence, \u00e0 mon avis, d&rsquo;une \u00e9rotomanie primordiale, refoul\u00e9e dans la n\u00e9vrose et ses souffrances : c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo; \u00ab\u00a0il faut \u00eatre fou pour croire qu&rsquo;on vous aime\u00a0\u00bb. Et cela est mis en \u00e9vidence dans toutes les cures analytiques : la plainte du n\u00e9vros\u00e9, c&rsquo;est justement de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 aim\u00e9 pour lui-m\u00eame mais en tant qu&rsquo;objet, c&rsquo;est \u00e7a sa plainte sur le divan pendant des ann\u00e9es. Le travail de deuil de la cure consiste bien souvent \u00e0 lui faire reconna\u00eetre cette souffrance sans pour autant bien s\u00fbr l&rsquo;en consoler. Parce qu&rsquo;il a bien raison le n\u00e9vros\u00e9, c&rsquo;est bien en tant qu&rsquo;objet qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 aim\u00e9 par l&rsquo;Autre et non en tant que sujet. De cette illusion que l&rsquo;on pourrait \u00eatre aim\u00e9 pour soi-m\u00eame comme sujet, il faudra bien faire son deuil, c&rsquo;est aussi \u00e7a la m\u00e9lancolisation de la cure analytique : devoir renoncer \u00e0 la demande d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 au profit du d\u00e9sir d&rsquo;\u00eatre entendu. En ce sens, Lacan a raison de d\u00e9finir l&rsquo;amour de la v\u00e9rit\u00e9 comme un amour de la castration, \u00e0 condition d&rsquo;ajouter avec D.W. Winnicott que cette castration est celle de l&rsquo;Autre. C&rsquo;est ce qu&rsquo;il nomme \u00ab\u00a0la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre seul en pr\u00e9sence de l&rsquo;Autre\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Soulignons \u00e9galement cette intuition clinique g\u00e9niale de Cl\u00e9rambault : \u00ab\u00a0la passion s&rsquo;av\u00e8re un succ\u00e9dan\u00e9 f\u00e9minin du f\u00e9tichisme masculin\u00a0\u00bb, au f\u00e9minin : la passion, au masculin : le f\u00e9tiche. Mais quel est donc ce manque, quelle est donc cette absence que la passion aurait pour fonction de conjurer ? Devant quelle b\u00e9ance la passion se tient-elle comme un f\u00e9tiche avec lequel elle ferait obturation, objection ? J&rsquo;ai propos\u00e9 la figure de l&rsquo;enfant mort dans les passions et mon propos va sans doute recouper celui de Catherine Chabert qu&rsquo;elle a tenu lors de cette journ\u00e9e sur <em>L&rsquo;enfant triste<\/em> (<em>Carnet Psy<\/em>, num\u00e9ro 128). M\u00eame si \u00e7a ne se superpose pas je dirai aujourd&rsquo;hui que les passionn\u00e9s ont souvent \u00e9t\u00e9 des enfants tristes.<\/p>\n\n\n\n<p>La figure de l&rsquo;enfant mort dans la logique passionnelle se r\u00e9v\u00e8le dans une relation \u00e9troite et privil\u00e9gi\u00e9e avec une image o\u00f9 s&rsquo;est enseveli le d\u00e9sir de l&rsquo;Autre maternel, et c&rsquo;est de cette image dont le passionn\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le captif. Mais si dans toutes les analyses de passionn\u00e9, nous rencontrons t\u00f4t ou tard la figure de l&rsquo;enfant mort, c&rsquo;est moins en tant qu&rsquo;\u00e9v\u00e9nement historique qu&rsquo;en tant que structure qui r\u00e9v\u00e8le les effets de ravage d&rsquo;une d\u00e9pression maternelle sur les processus de subjectivation de l&rsquo;enfant. Dans la plupart des cas, il s&rsquo;agit d&rsquo;un enfant mort mais d&rsquo;un enfant mort dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;enfance ravag\u00e9e de la m\u00e8re, ombre de ce qu&rsquo;elle a perdu ou de qui est demeur\u00e9 non symbolis\u00e9, non advenu au champ du d\u00e9sir. C&rsquo;est \u00e0 cela que l&rsquo;\u00e9rotomane tente de s&rsquo;arracher, elle tente de s&rsquo;arracher \u00e0 cette captivation que la passion d\u00e9lirante requiert en m\u00eame temps comme une cause d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e en vue de faire s\u00e9pulture du d\u00e9sir maternel et de son ind\u00e9passable objet. C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;\u00e9rotomane hurle \u00e0 qui veut l&rsquo;entendre qu&rsquo;elle est l&rsquo;objet du d\u00e9sir d&rsquo;un autre parce qu&rsquo;elle demeure \u00e0 jamais inconsolable de ne pouvoir \u00eatre aim\u00e9e comme sujet par l&rsquo;Autre. Le passionn\u00e9, lui, ne hurle pas, mais il se plaint de ne pas parvenir \u00e0 \u00eatre aim\u00e9 pour lui-m\u00eame comme sujet par l&rsquo;Autre.<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Prenons rapidement un exemple clinique :<\/h2>\n\n\n\n<p>L&rsquo;analysant oublie obstin\u00e9ment un nom et l&rsquo;opini\u00e2tret\u00e9 avec laquelle cet oubli se maintient ne laisse pas d&rsquo;intriguer, du moins jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le travail d&rsquo;analyse ne rende cet oubli obsol\u00e8te. Ce nom r\u00e9solument oubli\u00e9 par l&rsquo;analysant est le nom d&rsquo;une tante maternelle morte en bas \u00e2ge, soeur jumelle d&rsquo;une m\u00e8re \u00e0 jamais endeuill\u00e9e de cette partie d&rsquo;elle-m\u00eame. Cette absence dont l&rsquo;ombre port\u00e9e s&rsquo;est d\u00e9pos\u00e9e sur le destin de l&rsquo;analysant, va l&rsquo;\u00e9lever au lieu m\u00eame de cette part manquante maternelle. Parvenu \u00e0 la fin de sa cure, l&rsquo;analysant entend alors cet oubli comme le nom, le signifiant de ce qui aurait manqu\u00e9 \u00e0 la m\u00e8re dont elle demeurait inconsolable. La fin de cure de ce patient s&rsquo;accompagne d&rsquo;une passion ravageante transf\u00e9rentielle lat\u00e9rale bien s\u00fbr, et avant qu&rsquo;il puisse se d\u00e9prendre justement de cette passion que je mets en rapport avec cet oubli, il fait un r\u00eave saisissant. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un r\u00eave qui laisse le r\u00eaveur dans un trouble infini, comme \u00e9cartel\u00e9 entre la merveille de la langue et le sans voix de l&rsquo;horreur. Il r\u00eave qu&rsquo;il passe \u00e0 l&rsquo;eau froide du lavabo ses propres organes g\u00e9nitaux, lesquels se pr\u00e9sentent comme enti\u00e8rement d\u00e9tach\u00e9s de son corps. Le sentiment d&rsquo;effroi de cette sc\u00e8ne a pour correspondant l&rsquo;horreur justement de ses mouvements passionnels au cours desquels il \u00e9prouve la m\u00eame horreur \u00e0 chaque fois qu&rsquo;il est, dit-il, \u00ab\u00a0l\u00e2ch\u00e9\u00a0\u00bb par celle qu&rsquo;il aime. A chaque fois il se trouve \u00e9plor\u00e9, meurtri, d\u00e9pos\u00e9 comme un objet en souffrance, comme une \u00ab\u00a0merde\u00a0\u00bb dit-il, et il dit qu&rsquo;il aimerait d&rsquo;ailleurs, dans cette relation passionnelle, prendre les choses avec plus de d\u00e9tachement. Ce que la sc\u00e8ne du r\u00eave r\u00e9alise litt\u00e9ralement. La veille du r\u00eave, il s&rsquo;est baign\u00e9 et l&rsquo;eau lui a sembl\u00e9 froide, de la pens\u00e9e qui lui est venue \u00e0 ce moment-l\u00e0, on ne saura jamais rien, ne subsiste de cette pens\u00e9e que ce que Freud appelle la \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation-limite\u00a0\u00bb d&rsquo;un souvenir, celui d&rsquo;une sensation d&rsquo;eau froide. Quant aux autres d\u00e9tails du r\u00eave, on peut dire qu&rsquo;ils renvoient \u00e0 d&rsquo;autres r\u00eaves, \u00e0 d&rsquo;autres discours, dans lesquels il se place comme \u00e9tant la partie manquante d&rsquo;une femme ou se situe \u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 une femme se trouve absente. C&rsquo;est en ce lieu qu&rsquo;il se place lui-m\u00eame comme un objet de suppl\u00e9ance du manque de l&rsquo;Autre. Alors bien s\u00fbr \u00eatre la partie manquante, indispensable au compl\u00e9ment de l&rsquo;Autre, dans une figuration oedipiennement constitu\u00e9e d&rsquo;une identification phallique, celle que j&rsquo;ai appel\u00e9e la \u00ab\u00a0folie au f\u00e9minin\u00a0\u00bb -qui concerne les hommes bien s\u00fbr organise le d\u00e9saveu de la castration dont se nourrit la passion. Il faudra bien d&rsquo;autres \u00e9tapes encore et encore avant que l&rsquo;analysant en question puisse se souvenir, sans avoir \u00e0 le chercher, du nom de ce qui aurait manqu\u00e9 \u00e0 la m\u00e8re, c&rsquo;est-\u00e0-dire du nom de cette tante en tant que signifiant du manque \u00e0 \u00eatre de la m\u00e8re. Il faudra que l&rsquo;analyste l&rsquo;aide dans la d\u00e9couverte du nom qui s\u00e9pare, et le nom qui s\u00e9pare est \u00e0 mon avis un \u00e9l\u00e9ment tiers indispensable pour ne pas enclore -et je suis d&rsquo;accord avec Catherine Chabert- l&rsquo;endeuill\u00e9 pourrait-on dire dans la d\u00e9pression maternelle. L&rsquo;interpr\u00e9tation consiste \u00e0 lui permettre de se d\u00e9coller de ce \u00e0 quoi la signification risque de le fixer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous faut ici remarquer les moments o\u00f9 apparurent les ravages de la passion chez cet analysant, ravage qu&rsquo;\u00e0 sa mani\u00e8re le r\u00eave \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment tente de soigner et de gu\u00e9rir, le r\u00eave comme vous le savez est auto-th\u00e9rapeutique. Dans son analyse, l&rsquo;analysant est parvenu \u00e0 un point particulier, un point o\u00f9 tout s&rsquo;est d\u00e9construit, ses sympt\u00f4mes ont disparu, il a chang\u00e9 sa position subjective par rapport \u00e0 ce qu&rsquo;il dit, il est \u00e0 un point o\u00f9 le sens fuit de toute part, \u00e9perdument vers un horizon, l&rsquo;horizon du non-sens, et o\u00f9 toute pens\u00e9e se r\u00e9v\u00e8le finalement comme in\u00e9gale \u00e0 sa cause. Ce moment anticipe finalement la fin d&rsquo;une analyse, et annonce justement la d\u00e9pression, une d\u00e9pression ontologique si vous voulez. La m\u00e9lancolisation, \u00e0 la fin d&rsquo;une analyse, peut s&rsquo;av\u00e9rer f\u00e9conde pour les passions qui la conjurent en tant qu&rsquo;\u00e9preuve de la perte, mais moins la perte de ce que l&rsquo;on a eu que de ce qui a manqu\u00e9 et manquera toujours. Mais l\u00e0 c&rsquo;est \u00e0 <em>Deuil et m\u00e9lancolie <\/em>qu&rsquo;il faudrait renvoyer.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, juste un mot pour rapprocher ce concept de perte que je propose d&rsquo;une observation clinique de Cl\u00e9rambault. Le Ma\u00eetre interroge une patiente \u00e9rotomane amoureuse d&rsquo;un pr\u00eatre qu&rsquo;elle poursuit de ses assiduit\u00e9s, elle accuse cet abb\u00e9 de la suggestionner sans arr\u00eat, m\u00eame quand cet abb\u00e9 parle \u00e0 d&rsquo;autres personnes,&nbsp; elle dit que c&rsquo;est \u00e0 elle qu&rsquo;il s&rsquo;adresse. Elle dit \u00ab\u00a0j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 irrit\u00e9e de voir l&rsquo;abb\u00e9 parler avec ces femmes, l&rsquo;abb\u00e9, tout en parlant avec ces femmes, me faisait remarquer\u00a0\u00bb. Elle nie aussi toute intention de vouloir \u00e9pouser l&rsquo;abb\u00e9 et proteste lorsque de Cl\u00e9rambault lui dit \u00ab\u00a0finalement vous voulez vous faire \u00e9pouser par cet abb\u00e9\u00a0\u00bb. Vous le savez, le ma\u00eetre manoeuvrait les malades, il les activait pour leur faire avouer leurs d\u00e9lires. Alors l\u00e0, de Cl\u00e9rambault parvient presque \u00e0 ce qu&rsquo;elle consente \u00e0 admettre ce d\u00e9sir, il lui dit :&nbsp; \u00ab\u00a0pourquoi ne se marie-t-il pas, des fois un abb\u00e9 peut bien quitter la soutane\u00a0\u00bb. Remarquons au passage l&rsquo;\u00e9quivoque \u00ab\u00a0quitter la soutane\u00a0\u00bb, la signification de cette expression pouvant aussi bien s&rsquo;entendre au sens litt\u00e9ral que figur\u00e9. Je vous rapporte juste ici ce petit extrait de l&rsquo;interrogatoire de Cl\u00e9rambault parce que c&rsquo;est une petite merveille. Il veut lui faire avouer l&rsquo;intention de se faire \u00e9pouser par l&rsquo;abb\u00e9 qu&rsquo;elle poursuit de ses assiduit\u00e9s d&rsquo;\u00e9rotomane :<\/p>\n\n\n\n<p>De Cl\u00e9rambault :&nbsp; \u00ab\u00a0je puis donc arranger l&rsquo;affaire\u00a0\u00bb, <br><br>La patiente : \u00ab\u00a0comme vous voudrez\u00a0\u00bb <br><br>De Cl\u00e9rambault :&nbsp; \u00ab\u00a0bien qu&rsquo;allons-nous exiger de lui ?\u00a0\u00bb<br><br>La patiente : \u00ab\u00a0vous le saurez bien\u00a0\u00bb<br><br>De Cl\u00e9rambault : \u00ab\u00a0nous allons le faire venir ici\u00a0\u00bb<br><br>La patiente : \u00ab\u00a0oui, mais ensuite il faudra lui enlever sa soutane\u00a0\u00bb<br><br>De Cl\u00e9rambault :&nbsp; \u00ab\u00a0et vous vous chargez de la culotte\u00a0\u00bb<br><br>[Il ajoute] qu&rsquo;\u00e0 cette r\u00e9flexion, la malade \u00e9clate de rire, sans la moindre ombre de confusion, et visiblement nous avons traduit sa pens\u00e9e, elle est radieuse.\u00a0\u00bb <br><br>Alors on va laisser de c\u00f4t\u00e9 pour l&rsquo;instant la participation de Cl\u00e9rambault \u00e0 la fabrication des \u00e9rotomanies qu&rsquo;il voyait partout ! Simplement, si je rapporte ce fragment clinique, c&rsquo;est seulement pour pouvoir l&rsquo;articuler \u00e0 la question pr\u00e9c\u00e9dente du d\u00e9voilement, de la mise \u00e0 nu et de l&rsquo;horreur provoqu\u00e9e par l&rsquo;absence, l&rsquo;absence du phallus dans la perception du sexe f\u00e9minin. De Cl\u00e9rambault met \u00e0 nu, d\u00e9voile en somme, trousse pourrait-on dire, les propos de la patiente, il convoque ce \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb que la passion d\u00e9lirante vient voiler, \u00e0 quoi elle fait parure. Ce qui surgit alors dans le dialogue entre le clinicien et la patiente est une petite merveille, et c&rsquo;est rien de moins que l&rsquo;\u00e9vocation du sexe masculin sous une robe. C&rsquo;est de la castration de l&rsquo;Autre dont il s&rsquo;agit. Il s&rsquo;agit de pr\u00e9server l&rsquo;Autre d&rsquo;avoir \u00e0 reconna\u00eetre son propre manque.<\/p>\n\n\n\n<p>On a oubli\u00e9 parfois que dans son g\u00e9nie clinique, de Cl\u00e9rambault n&rsquo;h\u00e9sitait pas \u00e0 inclure dans les d\u00e9lires passionnels, dont l&rsquo;\u00e9rotomanie s&rsquo;av\u00e8re le paradigme, ce qu&rsquo;il appellait l&rsquo; \u00ab\u00a0illusion maternelle\u00a0\u00bb, qu&rsquo;il appelait parfois \u00ab\u00a0d\u00e9possession maternelle\u00a0\u00bb. C&rsquo;est un texte de 1923, je cite \u00ab\u00a0seront encore des passionnels, la m\u00e8re qui refusant de croire son enfant noy\u00e9, et celle qui refusant de croire parti un fils fugueur, diront qu&rsquo;on les leur tient cach\u00e9s ; ce seront des cas de d\u00e9possession maternelle et de jalousie maternelle\u00a0\u00bb. Il place donc cette illusion d&rsquo;un d\u00e9saveu d&rsquo;une absence ou d&rsquo;une perte ou d&rsquo;un manque dans la s\u00e9rie des d\u00e9lires passionnels. Ce \u00ab\u00a0bien\u00a0\u00bb dont la m\u00e8re est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e par la mort de son enfant par exemple, indiscernable d&rsquo;elle-m\u00eame, c&rsquo;est une figure exemplaire \u00e0 mon avis de ce qui est en jeu dans la logique des passions. Quant au terme d&rsquo; \u00ab\u00a0illusion maternelle\u00a0\u00bb qui appara\u00eet la m\u00eame ann\u00e9e sous la plume de Cl\u00e9rambault, il semble intuitivement pr\u00e9figurer cette vocation de l&rsquo;Objet \u00e0 se trouver en position de signifiant phallique dans la gen\u00e8se des \u00e9tats passionnels. Dans ces conditions, se r\u00e9v\u00e8le le r\u00f4le d\u00e9volu \u00e0 l&rsquo;objet : faire opposition \u00e0 cet \u00e9tat de tristesse et de d\u00e9pression, dont le psychiatre clinicien consid\u00e9rait qu&rsquo;il pouvait justement constituer le v\u00e9ritable pr\u00e9lude \u00e0 l&rsquo;\u00e9closion passionnelle. Une phrase superbe de Cl\u00e9rambault, : \u00ab\u00a0c&rsquo;est souvent dans un \u00e9tat triste que survient le coup de foudre amoureux\u00a0\u00bb. Donc vous voyez la passion, en fin de certaines cures, qui surgit et qui ensuite s&rsquo;accompagne d&rsquo;un \u00e9tat d\u00e9pressif, on peut dire que par le transfert et son analyse, r\u00e9v\u00e8le le processus qui fait de l&rsquo;\u00e9tat d\u00e9pressif moins la cons\u00e9quence de la passion, que d&rsquo;une certaine fa\u00e7on sa cause. L&rsquo;\u00e9mergence de ces passions en fin d&rsquo;analyse constitue le sympt\u00f4me, le sympt\u00f4me d&rsquo;un changement de position subjective par rapport au manque, au manque dans l&rsquo;Autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour conclure, le passionn\u00e9 se montre captif d&rsquo;une image, image ensevelie dans une d\u00e9pression maternelle qui lui ravit sa propre image d&rsquo;enfant toujours vivant. Si la passion s&rsquo;av\u00e8re un \u00ab\u00a0amour mort\u00a0\u00bb et un amour \u00e0 mort, c&rsquo;est bien en tant que le passionn\u00e9 se trouve captif d&rsquo;une image d&rsquo;enfant mort qui r\u00e9clame sa s\u00e9pulture et dont la m\u00e8re n&rsquo;a pas su faire le deuil. Au cours d&rsquo;une analyse, il n&rsquo;est pas rare que l&rsquo;analyste assiste impuissant \u00e0 cette n\u00e9cessit\u00e9 devant laquelle se trouve l&rsquo;analysant de devoir donner une chair \u00e0 cette ombre, et ce au p\u00e9ril de la vie, de devoir donner une incarnation \u00e0 une image d&rsquo;objet mort, disparu, perdu pour l&rsquo;Autre auquel l&rsquo;analysant demeurerait appendu..<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;analysant qui oubliait le nom de la soeur jumelle de sa m\u00e8re disparue en bas \u00e2ge, \u00e9voquait aussi un autre souvenir d&rsquo;enfance, plus pr\u00e9cis\u00e9ment un souvenir qu&rsquo;on lui racontait. La sc\u00e8ne \u00e0 laquelle les paroles maternelles (c&rsquo;est la m\u00e8re qui lui en avait parl\u00e9) faisait allusion datait de sa toute petite enfance, il ne pouvait pas encore en avoir le souvenir car il ne parlait pas encore. Sa m\u00e8re lui racontait que tout petit enfant, maintenu dans les bras maternels, il jubilait devant une photo, cette photo repr\u00e9sentait une petite fille, actrice c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Cette sc\u00e8ne amusait beaucoup la m\u00e8re, elle racontait \u00e0 son fils plus tard combien il jubilait devant cette photo, et comment alors m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas la parole, il babillait, tr\u00e8s excit\u00e9, des phon\u00e8mes incompr\u00e9hensibles. \u00ab\u00a0Tu avais beaucoup de plaisir \u00e0 lui parl\u00e9\u00a0\u00bb disait la m\u00e8re, \u00ab\u00a0et \u00e7a me faisait beaucoup rire\u00a0\u00bb. L&rsquo;excitation de la m\u00e8re et de l&rsquo;enfant \u00e9tait telle que cela avait fini par alerter la grand-m\u00e8re paternelle qui inqui\u00e8te en vint \u00e0 ordonner \u00e0 la m\u00e8re d&rsquo;arr\u00eater le jeu. Au cours de l&rsquo;analyse, l&rsquo;analysant en arrive \u00e0 rapprocher l&rsquo;image de cette photo de celle absente de la soeur jumelle d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment perdue pour la m\u00e8re. La photo de la petite actrice figure l&rsquo;image de ce qui avait disparu, et d&rsquo;ailleurs pas davantage que le nom de la tante, bien des ann\u00e9es plus tard l&rsquo;analysant n&rsquo;arrivait \u00e0 se souvenir du nom de la jeune actrice qu&rsquo;on lui r\u00e9p\u00e9tait des centaines de fois et qu&rsquo;il oubliait syst\u00e9matiquement.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc la passion qui peut parfois surgir, affolante, au cours et surtout \u00e0 la fin de certaines cures analytiques, appara\u00eet bien comme un f\u00e9tiche, f\u00e9tiche qui serait d\u00e9pos\u00e9 au seuil de l&rsquo;analyse alors promu corps f\u00e9minin. A la condition de ne pas se laisser ravir par cette image ensevelie, le sujet pourra se d\u00e9gager de ces effets ravageants, et vivre dans le transfert la r\u00e9miniscence d&rsquo;une passion originaire dont t\u00e9moigne aussi bien l&rsquo;\u00e9rotomanie que la haine et les d\u00e9pressions qu&rsquo;elle produit.<\/p>\n\n\n\n<p>La haine est un point important car elle peut constituer une tentative d&rsquo;auto-gu\u00e9rison de la folie passionnelle, parfois la haine s&rsquo;accomplit jusqu&rsquo;au passage \u00e0 l&rsquo;acte, criminel ou suicidaire, mais le plus souvent et dans le meilleur des cas, elle se r\u00e9alise dans les formes substitutives -euph\u00e9mis\u00e9es pourrait-on dire- de l&rsquo;indiff\u00e9rence et de l&rsquo;oubli. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs le conseil que Freud donne \u00e0 Sabina Spielrein apr\u00e8s sa passion pour Jung en l&rsquo;invitant \u00e0 une solution endopsychique : \u00ab\u00a0oublier tout cela\u00a0\u00bb. Le Moi qui aux dires de Freud avait \u00e9t\u00e9 dans la passion comme dans le suicide \u00ab\u00a0terrass\u00e9 par l&rsquo;objet\u00a0\u00bb, le Moi se redresse en trouvant appui dans ce r\u00e9alisme que lui procure la haine. A ce titre la d\u00e9pression que l&rsquo;on trouve bien souvent donc \u00e0 l&rsquo;aval de la passion, apr\u00e8s la passion, apr\u00e8s la s\u00e9paration d&rsquo;avec l&rsquo;objet, se r\u00e9v\u00e8le selon moi comme la cause m\u00eame et doit \u00eatre situ\u00e9e en amont des ph\u00e9nom\u00e8nes passionnels. Car la passion est l\u00e0 pour faire objection \u00e0 la m\u00e9lancolie, m\u00e9lancolie primordiale sur laquelle on reviendra peut-\u00eatre. On retrouve ici cette valeur de la d\u00e9pression dont Bernard Golse a parl\u00e9 lors de ce colloque et dont parlaient D. W. Winnicott comme Pierre F\u00e9dida. Je crois que la d\u00e9pression, la m\u00e9lancolie, comme exigence d&rsquo;un travail psychique, \u00e0 laquelle le sujet est contraint, par le devoir de perdre la perte, c&rsquo;est-\u00e0-dire perdre la forme de ce qui lui a manqu\u00e9 ontologiquement, et qui constitue d&rsquo;une certaine fa\u00e7on le lieu m\u00eame de l&rsquo;objet. Cette figure de l&rsquo;enfant mort qui se d\u00e9duit de la m\u00e9lancolie maternelle d\u00e9savouant l&rsquo;enfant vivant r\u00e9v\u00e8le aussi l&rsquo;importance de la haine de la m\u00e8re, et vous pouvez entendre \u00ab\u00a0la haine de la m\u00e8re\u00a0\u00bb dans les deux sens de l&rsquo;expression, pour que puisse justement \u00eatre enfin reconnu l&rsquo;enfant vivant. Et pour que puisse \u00eatre reconnu l&rsquo;enfant vivant, il faut que la m\u00e8re puisse tuer l&rsquo;image de l&rsquo;enfant mort pour que vive son enfant de chair. Winnicott a soulign\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises combien il est important que la m\u00e8re puisse reconna\u00eetre sa propre haine \u00e0 l&rsquo;endroit de l&rsquo;enfant qui l&rsquo;entame dans son corps et dans sa libert\u00e9, pour mieux le reconna\u00eetre dans sa r\u00e9alit\u00e9. Je dirais que ce qui permet que l&rsquo;enfant soit r\u00e9el, c&rsquo;est qu&rsquo;il se r\u00e9v\u00e8le inad\u00e9quat \u00e0 l&rsquo;enfant du r\u00eave maternel, c&rsquo;est sa condition de survie et c&rsquo;est aussi ce qui se passe dans les passions lorsqu&rsquo;elles \u00e9voluent pourrait-on dire vers l&rsquo;amour. C&rsquo;est en ce sens d&rsquo;ailleurs que la haine a une fonction th\u00e9rapeutique et l\u00e0 aussi en tant qu&rsquo;elle constitue un pr\u00e9lude indispensable au travail de deuil, \u00e0 la reconnaissance du r\u00e9el de la perte, perte non de ce que l&rsquo;on a eu mais de ce qui a toujours manqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors pour terminer, disons que pour passer de la passion \u00e0 l&rsquo;amour, il faut justement du sacrifice, et c&rsquo;est peut-\u00eatre pour cela que dans la cure, les passions apparaissent parfois \u00e0 la fin de certaines analyses comme l&rsquo;occasion que se donne l&rsquo;analysant de sacrifier justement la folie de la pr\u00e9sence absolue, de la continuit\u00e9 ontologique absolue pour admettre la discontinuit\u00e9, le manque. Pour cela, il faut bien s\u00fbr du sacrifice. Ce sacrifice vient r\u00e9\u00e9crire au cours de la cure, et \u00e0 sa mani\u00e8re, le n\u00e9cessaire \u00ab\u00a0\u00e9cornage\u00a0\u00bb comme disait Lacan de la parole maternelle pour que puisse advenir un peu de r\u00e9el, ce presque rien autour de quoi se combinent justement les lettres de l&rsquo;amour et du d\u00e9sir dans l&rsquo;absence. L&rsquo;\u00eatre qui trace en pointill\u00e9, le nom de ce qui n&rsquo;arrive jamais, pour conjurer l&rsquo;inscription dans la chair, et donner une s\u00e9pulture \u00e0 l&rsquo;objet de la d\u00e9pression maternelle &#8211; \u00ab\u00a0s\u00e9pulture du r\u00eave\u00a0\u00bb comme disait Pierre F\u00e9dida-, \u00e0 cette condition seulement, le sujet pourra alors passer de la passion \u00e0 l&rsquo;amour, et ce faisant \u00e0 ce moment-l\u00e0, \u00e0 l&rsquo;instar de Kafka, \u00e0 qui on demandait \u00ab\u00a0mais pourquoi restez- vous l\u00e0 , la personne que vous attendez ne viendra pas ?\u00a0\u00bb, il pourra r\u00e9pondre comme Kafka : \u00ab\u00a0\u00e7a ne fait rien, je pr\u00e9f\u00e8re la manquer en l&rsquo;attendant\u00a0\u00bb.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9882?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vais soutenir la th\u00e8se selon laquelle l&rsquo;\u00e9mergence de mouvements passionnels lors de certaines fins de cure analytique constitue la coujuration pourrait-on dire, d&rsquo;une m\u00e9lancolie primordiale, ontologique. 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