{"id":9867,"date":"2021-08-22T07:30:49","date_gmt":"2021-08-22T05:30:49","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/y-a-t-il-des-psychotherapeutes-denfants-heureux-2\/"},"modified":"2022-08-30T12:26:04","modified_gmt":"2022-08-30T10:26:04","slug":"y-a-t-il-des-psychotherapeutes-denfants-heureux","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/y-a-t-il-des-psychotherapeutes-denfants-heureux\/","title":{"rendered":"Y-a-t-il des psychoth\u00e9rapeutes d&rsquo;enfants heureux ?"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019aimerais vous raconter les premiers entretiens au travers de deux histoires&nbsp;: celle d\u2019une peinture c\u00e9l\u00e8bre et celle d\u2019un gar\u00e7on de neuf ans, Victor. La <em>Parabole des aveugles<\/em> se trouve dans un mus\u00e9e \u00e0 Naples. L\u2019histoire de Victor s\u2019est pass\u00e9e dans un coin lointain. Pierre Bruegel, dit l\u2019Ancien, illustre dans son tableau un passage connu de l\u2019<em>Evangile<\/em>&nbsp;: le peintre tend \u00e0 montrer l\u2019homme entra\u00een\u00e9 aveugl\u00e9ment vers son destin, sans aucune \u00e9chappatoire, dans une nature indiff\u00e9rente, d\u2019une douceur presque r\u00e9voltante.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque je vois Victor pour la premi\u00e8re fois, dans la salle d\u2019attente, il tient avec force, par la main, son p\u00e8re, appuy\u00e9 sur des b\u00e9quilles. Impressionn\u00e9e par cette sc\u00e8ne, je les invite tous les deux dans mon bureau. Le p\u00e8re s\u2019inqui\u00e8te pour Victor car il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de la tentative de suicide de sa m\u00e8re. Les parents de Victor sont s\u00e9par\u00e9s depuis six ans. Victor vit avec sa s\u0153ur chez leur m\u00e8re. La m\u00e8re est d\u00e9pressive depuis bien longtemps et ses parents s\u2019occupent autant d\u2019elle que de ses propres enfants. Le p\u00e8re des enfants les voit de temps en temps. Un jour tout ce dispositif vole en \u00e9clat. Les grands-parents sont absents. Les enfants souffrent d\u2019une angine. La m\u00e8re est en rage et les enfants appellent leur p\u00e8re au secours. Le p\u00e8re propose \u00e0 la m\u00e8re d\u2019amener les enfants chez lui, le temps que l\u2019orage se calme. La m\u00e8re acquiesce. Mais juste apr\u00e8s leur d\u00e9part, elle se met sur le rebord de la fen\u00eatre du 3<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9tage. Comme dans les films, la police et les pompiers arrivent et faute d\u2019autres moyens (ils n\u2019utilisent plus le filet de s\u00e9curit\u00e9 mais ils ne pensent pas \u00e0 la bonne vieille couverture\u2026) ils dessinent un p\u00e9rim\u00e8tre \u201cde s\u00e9curit\u00e9\u201d (disons \u201cde la mort\u201d) et \u00e9cartent tout le monde. Comme dans les pires cauchemars, la jeune femme saute dans le vide et une seule personne s\u2019avance pour essayer de la sauver&nbsp;: le p\u00e8re&nbsp;! Il r\u00e9ussit et ils arrivent tous les deux \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, elle toujours en col\u00e8re, lui avec les jambes fractur\u00e9es. La sc\u00e8ne s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e sous les yeux de Victor qui, accompagn\u00e9 par un policier, traversait la cour pour chercher les clefs de la maison chez la gardienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette histoire m\u2019est cont\u00e9e par le sauveur, le p\u00e8re de mon petit patient, comme s\u2019il d\u00e9roulait un sc\u00e9nario de film. L\u2019histoire finie, il reste silencieux. \u201cDans la temp\u00eate\u201d, Victor a failli perdre ses deux parents\u2026 Plus facile de mourir que de vivre ensemble (pensai-je). Penser, repr\u00e9senter toutes ses choses dramatiques (l\u2019effondrement r\u00e9el de la m\u00e8re, du p\u00e8re, des policiers, des pompiers, le dessin du p\u00e9rim\u00e8tre de la mort) me semble affolant. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 du p\u00e9rim\u00e8tre de la mort, un p\u00e8re qui n\u2019a pas pu prot\u00e9ger ses enfants de la violence de leur m\u00e8re ni avant, ni pendant le drame (elle les battait violemment quand elle \u00e9tait en col\u00e8re). Demande-t-il une aide \u00e0 \u00eatre p\u00e8re&nbsp;? De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, un petit gar\u00e7on qui me demande peut-\u00eatre de l\u2019aider \u00e0 avoir un p\u00e8re. Je veux essayer de montrer comment \u201caccueillir\u201d, \u201cpenser\u201d, \u201cm\u00e9taboliser\u201d les faits, que les enfants et les parents am\u00e8nent au cours des premiers entretiens, peut se r\u00e9v\u00e9ler important pour la suite du traitement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le cheminement vers le dessin<\/h2>\n\n\n\n<p>Victor, t\u00eate baiss\u00e9e, joue avec la p\u00e2te \u00e0 modeler. Il ne me regarde pas et il ne r\u00e9pond pas non plus \u00e0 mes tentatives de nouer un dialogue. <em>La Parabole des aveugles<\/em> s\u2019impose \u00e0 moi. Serais-je le dernier aveugle&nbsp;? (apr\u00e8s le juge, les policiers, les pompiers\u2026.) Alors, je lui propose de faire un <em>squiggle<\/em>. Il refuse et continue de faire de petites boules en p\u00e2te \u00e0 modeler. J\u2019attends et je me sens envahie par un sentiment de solitude incompr\u00e9hensible. Un instant, je suis Victor \u201coubli\u00e9\u201d, \u201cimpuissant\u201d. Alors je me penche pour attirer son regard et je lui dis \u201ctu veux tellement me faire sentir que tu es f\u00e2ch\u00e9 avec tous les adultes que tu ne me regardes m\u00eame pas\u201d. Apr\u00e8s un moment de silence, j\u2019ajoute&nbsp;: \u201cc\u2019est vrai je suis nulle en dessin\u201d. Victor l\u00e8ve les yeux et me regarde comme si je venais de dire une immense b\u00eatise. Il prend un feuille et commence \u00e0 dessiner (il cache son dessin).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La surprise des dessins<\/h2>\n\n\n\n<p>Apparemment, l\u2019intervention le rend moins m\u00e9fiant et finalement je peux voir son dessin. Il a dessin\u00e9, sur la premi\u00e8re partie de la feuille en bas \u00e0 gauche, une moiti\u00e9 de \u201crequin\u201d (qui a surtout l\u2019air d\u2019une baleine) qui suit un petit poisson. Une ligne \u00e0 peine perceptible les s\u00e9pare de la deuxi\u00e8me sc\u00e8ne. Un igloo, un feu dans la chemin\u00e9e, un chasseur, trois oiseaux, un renard, un sorcier-f\u00e9e. Le renard n\u2019a pas de jambes, donc il ne peut pas courir et il ressemble surtout \u00e0 un personnage humain, prisonnier \u00e0 genoux par terre. A ma demande de raconter une histoire, il hausse les \u00e9paules. Il nous reste la solution, faute de <em>squiggle<\/em>, d\u2019utiliser son principe et de transformer, peu \u00e0 peu, les faits du dessin en \u00e9l\u00e9ments psychiques. \u201cC\u2019est vrai, nous ne nous connaissons pas. Moi je sui N. et vous&nbsp;?\u201d (Je m\u2019adresse aux personnages du dessin). Victor baptise tous les personnages&nbsp;: le renard, le sorcier-f\u00e9e, le chasseur, c\u2019est Vitor (presque son nom).<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u201cMoi&nbsp;: Et la baleine&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Victor&nbsp;: Mais c\u2019est un requin<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moi&nbsp;: Moi je suis la dame qui emb\u00eate les enfants le mercredi matin. Et toi Victor, qui es-tu&nbsp;?<br>&#8211; Victor&nbsp;: Je suis le chasseur qui tire sur le renard\u201d<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le dessin qui \u201cparle\u201d<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019intervention construite autour de la reconnaissance de son traumatisme (la reconnaissance de la nullit\u00e9 des adultes) s\u2019inscrit dans la ligne ferenczienne. Le d\u00e9saveu par la m\u00e8re (en l\u2019occurrence par le th\u00e9rapeute) de ce qui a pu se passer rend le traumatisme pathog\u00e8ne, affirmait-il. La r\u00e9p\u00e9tition du d\u00e9saveu par le th\u00e9rapeute, favorise selon moi la collusion entre les fantasmes et la r\u00e9alit\u00e9. Le th\u00e9rapeute ne repr\u00e9sente plus la sorci\u00e8re, il est la sorci\u00e8re, pourrait-on dire en paraphrasant Winicott. In\u00e9vitablement le processus th\u00e9rapeutique risque de s\u2019enliser dans la r\u00e9p\u00e9tition. L\u2019\u00e9laboration et la cr\u00e9ativit\u00e9 ne trouvent plus leur place.<\/p>\n\n\n\n<p>Victor est le chasseur et aussi le petit poisson. Affol\u00e9 par la peur d\u2019\u00eatre englouti par la folie maternelle, il essaie de \u201cd\u00e9fendre\u201d \u201csa maison interne\u201d. Dedans \u201cil y a le feu\u201d de la pulsion qui attend un adulte \u201csuffisamment disponible\u201d pour recevoir les projections. Nous voil\u00e0 devant le d\u00e9fi du premier entretien, car si le feu rencontre encore une fois une \u201ct\u00eate encombr\u00e9e\u201d, il finit certainement en incendie. Pour le moment, remarquons le contraste (comme dans le tableau de Bruegel) entre la tranquillit\u00e9 du coin \u201cVictor\u201d (un igloo, le feu dans la chemin\u00e9e) et la trag\u00e9die du dehors. La ligne fragile qui s\u00e9pare les deux plans, repr\u00e9sente la marge du travail th\u00e9rapeutique \u00e0 venir, comment faire pour que je ne sois pas per\u00e7ue par cet enfant, ni comme le requin d\u00e9vorateur, ni comme le petit poisson \u00e0 manger, ni comme le chasseur, ni comme le renard&nbsp;? Le renard reste un personnage \u00e9nigmatique. Pour le moment, l\u2019image de notre premi\u00e8re rencontre se mat\u00e9rialise dans le personnage \u201csorcier-f\u00e9e\u201d&nbsp;; je suis la f\u00e9e qui pourra l\u2019aider, lui et son p\u00e8re et je suis aussi la sorci\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le deuxi\u00e8me entretien et la cr\u00e9ation du \u00ab&nbsp;\u201cchamp \u00e9motionnel commun\u201d (A. Ferro)<\/h2>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me entretien est toujours int\u00e9ressant car il permet d\u2019appr\u00e9cier l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019une psychoth\u00e9rapie. Un des crit\u00e8res importants, c\u2019est la qualit\u00e9 du dialogue inconscient que l\u2019enfant a entretenu avec le th\u00e9rapeute entre les deux entretiens. Ce dialogue se mat\u00e9rialise, dans un petit changement dans le discours et le plus souvent dans le jeu et, parfois, dans le dessin. Pour le deuxi\u00e8me entretien, Victor est accompagn\u00e9 par le grand-p\u00e8re paternel, venu de son pays pour s\u2019occuper des enfants. Je veux revoir le p\u00e8re seulement avant les vacances. Mais continuons notre histoire. Cette fois, Victor dessine et moi je regarde. Les dessins s\u2019inspirent directement des dessins anim\u00e9s et des jeux vid\u00e9os japonais&nbsp;: Le dragon Yu-Gi-Ho jette des flammes. Il a comme cible un petit personnage tout noir, tout petit, prot\u00e9g\u00e9 par la \u201cforce miroir\u201d (baptis\u00e9e comme telle par Victor). La \u201cforce miroir\u201d repr\u00e9sente un bouclier. Dans le deuxi\u00e8me dessin de la m\u00eame s\u00e9ance, la flamme gagne de l\u2019importance et se retourne contre le dragon Yu-Gi-Ho.<\/p>\n\n\n\n<p>Au premier regard, nous trouvons dans ces dessins \u201cle feu\u201d, m\u00e9tamorphos\u00e9 en flamme. Il d\u00e9truit le dragon faute d\u2019\u00eatre contenu par la \u201cforce miroir\u201d. Je suis vraiment intrigu\u00e9e par la repr\u00e9sentation \u201cforce miroir\u201d-moi. Non seulement notre premier entretien ne lui a pas donn\u00e9 le sentiment que je pourrais l\u2019aider, le prot\u00e9ger de la d\u00e9pression repr\u00e9sent\u00e9e par le petit personnage tout noir mais je me demande s\u2019il ne pense pas que je pourrais lui faire du mal. Alors je dis&nbsp;: \u201ccette force miroir ne fait pas son travail. Elle ne prot\u00e8ge ni le petit personnage, ni le dragon\u201d. \u201cLe dragon apr\u00e8s est plus fort\u201d r\u00e9pond Victor et il ajoute des chiffres, preuve \u00e0 l\u2019appui. Le dragon, le personnage \u201csorcier-f\u00e9e\u201d du premier dessin, surdimensionn\u00e9, repr\u00e9sente peut-\u00eatre les efforts d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s du pauvre Moi Id\u00e9al pour sortir du p\u00e9rim\u00e8tre de la mort. Au deuxi\u00e8me regard, nous trouvons un \u201cdragon dangereux\u201d qui d\u00e9truit autant l\u2019autre que lui-m\u00eame. Il me semble que nous aurons \u00e0 parcourir tous les deux, un long chemin afin qu\u2019il accepte d\u2019\u201cutiliser l\u2019objet\u201d (D. Winnicott) sans avoir le sentiment de le d\u00e9truire. Au fond, \u201cla force miroir\u201d devrait nous prot\u00e9ger tous les deux autant de la violence destructrice que de l\u2019amour. Victor se sent-il coupable d\u2019avoir \u201cendommag\u00e9\u201d sa m\u00e8re par le simple fait d\u2019exister&nbsp;? Une existence \u00e0 ses yeux, peut-\u00eatre sans valeur, car il n\u2019a pu ni la \u201cgu\u00e9rir\u201d de la folie, ni l\u2019emp\u00eacher de se jeter dans le vide, si tel \u00e9tait son r\u00f4le. Dans ces deux premi\u00e8res s\u00e9ances, il y a des moments d\u2019\u00e9motion partag\u00e9e et de surprise. Ces moments sont des \u00e9l\u00e9ments cr\u00e9ateurs \u201cdu champ \u00e9motionnel\u201d (A. Ferro) n\u00e9s des identifications projectives crois\u00e9es (Bion) et constituent le point de d\u00e9part de notre rencontre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le troisi\u00e8me entretien et le Soleil \u201cpleure\u201d<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans le troisi\u00e8me dessin, nous retrouvons le chasseur, le renard, les trois oiseaux. Le dessin est color\u00e9 et la mise en place des personnages change. Il dessine un chasseur qui tire sur un renard. Ce dernier, prot\u00e9g\u00e9 par deux arbres, a bien des jambes et, m\u00eame bless\u00e9, il court. Le premier arbre, qu\u2019il dessine, a l\u2019air presque d\u00e9racin\u00e9, le deuxi\u00e8me s\u2019accroche \u00e0 la terre. Il ajoute le ciel et, en haut, \u00e0 droite, une moiti\u00e9 de Soleil (moiti\u00e9 Soleil, moiti\u00e9 requin). Le Soleil a des yeux, un nez et une bouche, noirs. Cette fois il veut bien raconter une histoire&nbsp;: celle d\u2019un chasseur qui poursuit un renard. Le renard court, les oiseaux ont peur et ils s\u2019envolent.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moi&nbsp;: \u201cIl a les jambes bless\u00e9es, le deuxi\u00e8me arbre est bless\u00e9 aussi. Regarde les deux trous qui les balles lui ont faits. Mais qui se cache derri\u00e8re l\u2019arbre&nbsp;?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Victor&nbsp;: \u201cUn petit insecte qui a peur\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moi&nbsp;: \u201cToutes ses balles \u2026\u2026 j\u2019ai peur pour elle, pour le renard et pour le chasseur qui risque de se faire \u00e9craser par le premier arbre, qui tient \u00e0 peine debout\u201d<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">D\u2019une histoire \u00e0 l\u2019autre<\/h2>\n\n\n\n<p>Les \u00e9l\u00e9ments de ce dessin permettent, si besoin il y a, d\u2019\u00e9valuer l\u2019opportunit\u00e9 de la psychoth\u00e9rapie pour Victor. Le renard bless\u00e9, le soleil triste, les arbres encadrant le renard comme pour le prot\u00e9ger. Remarquons que le renard, le ciel, les oiseaux ont la m\u00eame couleur. L\u2019espoir du renard bless\u00e9 s\u2019envole avec les oiseaux. Les arbres protecteurs comme la \u201cforce miroir\u201d vont-ils r\u00e9sister aux attaques du chasseur&nbsp;? Les balles (v\u00e9ritables projections d\u2019\u00e9motions) que je ne suis pas arriv\u00e9e \u00e0 contenir, \u00e0 \u00e9laborer suffisamment au cours des premiers entretiens, font des trous autant dans les arbres que dans ma pens\u00e9e\u2026.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quatri\u00e8me entretien (apr\u00e8s les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9) ou \u201ccomment apprendre \u00e0 tol\u00e9rer la \u201cpr\u00e9sence de l\u2019objet\u201d ( D. Meltzer)<\/h2>\n\n\n\n<p>Victor reprend le th\u00e8me des dessins, qu\u2019il avait fait avant les vacances. Il dessine, sans couleur, la mer, une baleine, et apr\u00e8s un bateau sur lequel se trouvent deux personnages. Un des personnages tient un pistolet dirig\u00e9 vers l\u2019autre qui est sur le point de tomber. \u201cMais je ne peux pas le laisser tomber, il est en danger\u201d m\u2019exclamai-je, l\u2019air affol\u00e9. (Remarquons que c\u2019est le premier dessin que nous \u201cfaisons\u201d ensemble).<\/p>\n\n\n\n<p>Il dessine un dauphin qui va le sauver, mais le dauphin saute \u00e0 l\u2019envers&nbsp;! (t\u00eate en bas). Je penche encore une fois la t\u00eate, cette fois, pour voir le dauphin. Moi&nbsp;: \u201cComment ce dauphin \u201ct\u00eate en bas\u201d peut-il sauver quelqu\u2019un&nbsp;?\u201d. Il ajoute de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du bateau un personnage sur le point de tomber dans l\u2019eau apr\u00e8s avoir en vain essayer de tuer la baleine (qui a l\u2019air d\u2019un petit poisson) avec une lance. Un petit personnage, muni aussi d\u2019une lance, arrive \u00e0 son secours.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moi&nbsp;: \u201ctout ce monde l\u00e0 est en danger\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Victor&nbsp;: Mais non, regarde.\u201d Il dessine un soleil, qui n\u2019a pas du tout l\u2019air rassurant.<\/p>\n\n\n\n<p>Moi&nbsp;: \u201cils tombent parce qu\u2019ils pensent que pendant les vacances, il n\u2019y a plus personne pour penser \u00e0 eux. Toi aussi tu as d\u00fb penser que je t\u2019ai laiss\u00e9 tomber pendant les vacances\u201d. Il ajoute au dessin un p\u00eacheur qui paisiblement vaque \u00e0 ses affaires, indiff\u00e9rent \u00e0 toute la trag\u00e9die qui se d\u00e9roule autour.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moi&nbsp;: \u201c Tu penses peut-\u00eatre que ta m\u00e8re est aussi tomb\u00e9e parce qu\u2019il n\u2019y avait plus personne pour penser \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Victor&nbsp;: Les pompiers et les policiers n\u2019ont rien fait\u201d. (Le p\u00eacheur tranquille de son dessin). Remarquons la derni\u00e8re interpr\u00e9tation et la difficult\u00e9 d\u2019endosser les habits du chasseur, du dragon, du tueur. La force miroir qui tue, c\u2019est bien moi, aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Pencher la t\u00eate me rappelle ma difficult\u00e9 de regarder les peintures de Baselitz, dessin\u00e9es \u00e0 l\u2019envers et que j\u2019avais la f\u00e2cheuse tendance \u00e0 remettre \u00e0 l\u2019endroit par le regard. Je ne reverrai plus Victor pendant deux mois. Il est soit malade soit parti en classe de nature. Entre le p\u00e8re et moi -par secr\u00e9taire interpos\u00e9e- un \u201cdialogue\u201d s\u2019installe. A un moment donn\u00e9 leur ligne t\u00e9l\u00e9phonique est interrompue et le p\u00e8re appelle pour laisser le num\u00e9ro de son portable.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusions<\/h2>\n\n\n\n<p>On pourrait croire que cette histoire tragique demande une attitude th\u00e9rapeutique diff\u00e9rente, sans quoi les entretiens se d\u00e9rouleraient tranquillement, et l\u2019enfant progresserait sans qu\u2019on s\u2019en rende compte. Nous pouvons aussi faire l\u2019hypoth\u00e8se que cet enfant est le \u201csympt\u00f4me\u201d du groupe familial. Nous savons tous que les enfants sont \u201cperm\u00e9ables\u201d (A. Ferro) aux identifications projectives du groupe familial. Par ailleurs, il pourrait aussi \u00eatre le th\u00e9rapeute de ses parents. Dans ce sens \u201cla force miroir\u201d constitue une modalit\u00e9 de fonctionnement psychique, construite par le renversement des rapports contenu-contenant et par des identifications projectives renvers\u00e9es. Les parents bloqu\u00e9s psychiquement pour des raisons autres (une maladie psychique, des deuils non-faits, etc..) non seulement renvoient \u00e0 l\u2019exp\u00e9diteur les contenus psychiques projet\u00e9s non- \u00e9labor\u00e9s&nbsp;; mais ils ajoutent des \u00e9l\u00e9ments propres d\u2019angoisse catastrophique, rage, culpabilit\u00e9. Ainsi le d\u00e9sespoir, le chagrin, l\u2019agressivit\u00e9 de l\u2019enfant qui ne peuvent pas \u00eatre re\u00e7us et transform\u00e9s par l\u2019adulte, font retour au-dedans \u201calourdis de frustration et de col\u00e8re\u201d (Bion). Les parents, \u00e0 leur insu, demandent \u00e0 l\u2019enfant de contenir, de transformer leur propre souffrance\u2026(Le dauphin t\u00eate en bas). Toutes ces hypoth\u00e8ses sont certainement vraies. Cependant, l\u2019essence m\u00eame du travail th\u00e9rapeutique d\u00e8s les premiers entretiens conduit le th\u00e9rapeute et l\u2019enfant sur une dangereuse ligne de cr\u00eate&nbsp;; cela signifie rendre la souffrance tol\u00e9rable \u00e0 la proximit\u00e9 des \u201czones aveugles\u201d. Ces \u201czones\u201d sont n\u00e9es \u00e0 l\u2019intersection entre plusieurs histoires, parfois d\u00e9roul\u00e9es sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations (le renard), l\u2019histoire inconsciente du sujet (\u201cle feu\u201d, \u201cla flamme du dragon\u201d) et l\u2019histoire inconsciente du th\u00e9rapeute. Dans ce contexte, penser une situation, surtout quand elle est de l\u2019ordre de l\u2019impensable, constitue une provocation de l\u2019attitude analytique. On comprend que si le th\u00e9rapeute ne r\u00e9pond pas \u00e0 cette provocation le <em>Thanatos<\/em> gagne (m\u00eame pour un instant) encore une fois. (consid\u00e9rons comme preuve les pathologies des adultes). <em>Eros<\/em> mis en \u00e9chec attend, peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019infini, la rencontre avec la violence (le chasseur) pour imposer \u201csa logique\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chemin est difficile car&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>pour le th\u00e9rapeute autant que pour le patient c\u2019est difficile \u201cd\u2019approcher\u201d les \u201czones aveugles\u201d du fonctionnement psychique. Certainement Bion nous a pr\u00e9venu&nbsp;; nous partageons avec nos patients la pr\u00e9disposition \u00e0 \u00e9viter la souffrance psychique au-del\u00e0 d\u2019un certain seuil.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Le chemin est possible car&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>voir l\u2019enfant repr\u00e9senter concr\u00e8tement et communiquer spontan\u00e9ment ses fantasmes, comme voir le soulagement imm\u00e9diat, ou le changement de nature, de son angoisse qui suit de promptes interpr\u00e9tations, constitue pour maints analystes une source in\u00e9puisable de joie et d\u2019\u00e9merveillement\u201d (E. Bick). Alors, y a-t-il des psychoth\u00e9rapeutes des enfants, heureux&nbsp;? Je pense qu\u2019il y a des analystes d\u2019enfants tout simplement.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Aulagnier P. 1984,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">L\u2019apprenti-historien et le ma\u00eetre sorcier. Du discours identifiant au discours ali\u00e9nant<\/em>, Paris, P.U.F.<\/p>\n\n\n\n<p>Bick. E.,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">L\u2019analyse d\u2019enfants aujourd\u2019hui<\/em>&nbsp;in Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse&nbsp;; tome 28.n.1, 1964.<\/p>\n\n\n\n<p>Bion, W.R., 1979,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">El\u00e9ments de psychanalyse<\/em>, Paris P.U.F.<\/p>\n\n\n\n<p>Bion, W.R, 1962,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Aux sources de l\u2019exp\u00e9rience<\/em>, Paris, P.U.F.<\/p>\n\n\n\n<p>Ferenczi S. (1932),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Journal Clinique<\/em>, Paris. Payot.1985. Note du 8 Ao\u00fbt, 1932.<\/p>\n\n\n\n<p>Ferro A., 1997,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">L\u2019enfant et le Psychanalyste<\/em>, Paris. Eres<\/p>\n\n\n\n<p>Ferro, A 2000,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La psychanalyse comme ouvre ouverte<\/em>, Paris. Er\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Haag G. Discussion autour de la pr\u00e9sentation du cas de Lea in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Bulletin du groupe d\u2019\u00e9tudes et de recherches psychanalytiques pour le d\u00e9veloppement de l\u2019enfant et du nourrisson<\/em>, 14 et 15 Janvier 1995, vol. 30, p.40.<\/p>\n\n\n\n<p>Meltzer D., Expos\u00e9 in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Bulletin du groupe d\u2019\u00e9tudes et de recherches psychanalytiques pour le d\u00e9veloppement de l\u2019enfant et du nourrisson<\/em>, mars 1997.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9867?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019aimerais vous raconter les premiers entretiens au travers de deux histoires&nbsp;: celle d\u2019une peinture c\u00e9l\u00e8bre et celle d\u2019un gar\u00e7on de neuf ans, Victor. La Parabole des aveugles se trouve dans un mus\u00e9e \u00e0 Naples. 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