{"id":9861,"date":"2021-08-22T07:30:49","date_gmt":"2021-08-22T05:30:49","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/de-lintersubjectivite-a-la-subjectivation-2\/"},"modified":"2021-09-24T17:34:01","modified_gmt":"2021-09-24T15:34:01","slug":"de-lintersubjectivite-a-la-subjectivation","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/de-lintersubjectivite-a-la-subjectivation\/","title":{"rendered":"De l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 \u00e0 la subjectivation"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p>Lors du congr\u00e8s, Steven Wainrib &#8211; en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 Vincent Descombes &#8211; distinguait soigneusement les deux acceptions du verbe \u201csubjectiver\u201d qui renvoie soit au fait de \u201csubjectiver quelque chose\u201d, soit au fait de devenir sujet. En ce qui nous concerne ici, nous parlerons du processus de subjectivation en tant qu\u2019\u00e9tape d\u00e9veloppementale permettant \u00e0 l\u2019\u00eatre humain de devenir une personne, soit un sujet capable de se penser tel, et de se nommer comme tel (acquisition du \u201cje\u201d). On sait en effet les apports de la psychiatrie du b\u00e9b\u00e9 et de la psychanalyse pr\u00e9coce \u00e0 ce que nous appelons les 4 \u201cS\u201d, soit la symbolisation, la subjectivation, la s\u00e9miotisation et la s\u00e9mantisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qu\u2019il importe de souligner cependant, c\u2019est que le concept de \u201cprocessus de subjectivation\u201d qui nous parle bien en tant que processus de d\u00e9veloppement, de diff\u00e9renciation et de croissance psychique, n\u2019est pas, pour autant, un concept freudien. Pas plus d\u2019ailleurs que les concepts de sujet, de subjectal, de subjectif ou de subjectivit\u00e9, concepts fondamentalement absents du <em>Dictionnaire de psychanalyse<\/em> de J. Laplanche et J.-B. Pontalis. Vouloir parler, en tant que psychanalyste, du processus de subjectivation laisse pourtant entendre que l\u2019on sait ce qu\u2019il en est du \u201csujet psychanalytique\u201d\u2026 Or, ceci est loin d\u2019\u00eatre le cas, comme le rappelait utilement J.-B. Pontalis d\u00e8s sa contribution de 1973 au XV<sup>\u00e8mes<\/sup> Journ\u00e9es d\u2019Etudes organis\u00e9es par l\u2019Association de Psychologie Scientifique de Langue Fran\u00e7aise sur le th\u00e8me de <em>La connaissance de soi<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Du point de vue psychanalytique, la notion de \u201csujet\u201d est donc \u00e9minemment complexe, voire insaisissable et ceci, surtout si l\u2019on y ajoute la distinction entre sujet de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 et sujet de l\u2019\u00e9nonciation, distinction qui a au moins le m\u00e9rite d\u2019\u00e9voquer l\u2019\u00e9tymologie du mot sujet, qui vient de <em>subjectum<\/em> et qui convoque donc l\u2019id\u00e9e de quelque chose de sous-jacent \u00e0 l\u2019individu, et qui le fonde en tant qu\u2019\u00e9tant capable de se penser \u00e9tant (m\u00e9tasubjectivation).<\/p>\n\n\n\n<p>La question se pose donc de savoir s\u2019il y a un int\u00e9r\u00eat r\u00e9el \u00e0 parler de subjectivation plut\u00f4t que de construction du Moi, mais pour en finir avec cette introduction, ajoutons qu\u2019on assiste aujourd\u2019hui \u00e0 une sorte de fascination psychanalytique pour la question du sujet. On entend souvent les philosophes parler du retour du sujet, et l\u2019on se demande alors ce qu\u2019il devient et o\u00f9 il passe, entre temps, le sujet\u2026 Le sujet serait-il, par essence, un sujet \u00e0 \u00e9clipses&nbsp;? La question est d\u00e9licate et la r\u00e9ponse l\u2019est encore davantage. En tout \u00e9tat de cause, le concept de \u201csubjectivation\u201d, est aujourd\u2019hui dans l\u2019air du temps, au point de faire parler d\u2019un \u201cnouveau point de vue en psychanalyse\u201d. Il en va un peu, \u00e0 son sujet, comme de ce qui s\u2019est jou\u00e9 \u00e0 propos du concept de \u201ctrans-g\u00e9n\u00e9rationnel\u201d, longtemps honni par les psychanalystes en tant que concept par trop connot\u00e9 d\u2019interpersonnel, pour \u00eatre ensuite adopt\u00e9, dans un temps second, avec un engouement qui ne laisse pas de surprendre.<br>Compte tenu de toutes ces r\u00e9serves pr\u00e9liminaires, nous parlerons donc surtout de l\u2019intersubjectivit\u00e9, concept qui nous vient de la psychologie du d\u00e9veloppement pour tenter, ensuite, de voir ses articulations possibles avec la question de la subjectivation. Nous en parlerons en termes de processus d\u2019instauration ce qui nous permettra de laisser de c\u00f4t\u00e9, en tant que probl\u00e9matiques irr\u00e9solues, la notion de sujet qui en repr\u00e9sente cependant l\u2019\u00e9tat r\u00e9sultant, soit l\u2019aboutissement, avec tous ses avatars dans le champ des pathologies autistiques sur lesquelles nous terminerons. D\u2019o\u00f9, dans mon propos, une prime accord\u00e9e aux processus dynamiques plut\u00f4t qu\u2019aux \u00e9tats statiques qui en d\u00e9coulent \u00e9ventuellement, et ce faisant nous avons bien conscience d\u2019envisager plut\u00f4t une sorte de psychanalyse du d\u00e9veloppement plut\u00f4t qu\u2019une m\u00e9tapsychologie du sujet constitu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La dynamique de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous pr\u00e9ciserons ci-dessous ce que nous entendons exactement par le terme d\u2019intersubjectivit\u00e9 qui renvoie, finalement, au processus de la diff\u00e9renciation extra-psychique permettant \u00e0 chaque individu de se vivre comme s\u00e9par\u00e9 de l\u2019autre, tout en ressentant l\u2019autre comme un individu capable de se vivre lui-m\u00eame comme un sujet distinct. En tout \u00e9tat de cause, qu\u2019on envisage l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9 comme un processus graduel et relativement lent \u00e0 partir d\u2019un \u00e9tat d\u2019indiff\u00e9renciation primitive, et ceci dans l\u2019optique des mod\u00e9lisations psychanalytiques habituelles, qu\u2019on le consid\u00e8re comme le fruit d\u2019une intersubjectivit\u00e9 primaire quasiment donn\u00e9e d\u2019embl\u00e9e dans la perspective des th\u00e9ories actuelles de la psychologie du d\u00e9veloppement (D.N. Stern, C. Trevarthen), ou qu\u2019on l\u2019appr\u00e9hende enfin comme le r\u00e9sultat d\u2019un mouvement dialectique \u00e0 vis\u00e9e stabilisatrice fond\u00e9 sur un travail d\u2019oscillation entre des noyaux d\u2019intersubjectivit\u00e9 primaire et des moments d\u2019indiff\u00e9renciation, le processus de subjectivation nous offre d\u00e9sormais un champ de travail extr\u00eamement f\u00e9cond \u00e0 l\u2019interface de la psychanalyse et des neurosciences.<\/p>\n\n\n\n<p>Si donc, l\u2019on d\u00e9finit l\u2019intersubjectivit\u00e9 comme l\u2019ensemble des processus permettant \u00e0 l\u2019enfant, plus ou moins progressivement selon les diff\u00e9rentes th\u00e9ories, de ressentir, d\u2019\u00e9prouver, de vivre profond\u00e9ment et finalement d\u2019int\u00e9grer que lui et l\u2019autre cela fait deux, alors il n\u2019y a pas de subjectivation possible sans rassemblement des diff\u00e9rentes perceptions \u00e9manant de l\u2019objet, ce qui suppose une co-modalisation de ces perceptions qui renvoie, en r\u00e9alit\u00e9, au concept meltz\u00e9rien de mant\u00e8lement des sensations. D\u00e8s lors, on peut faire l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un \u00e9quilibre n\u00e9cessaire entre d\u2019une part le couple dialectique mant\u00e8lement-d\u00e9mant\u00e8lement (m\u00e9canisme inter-sensoriel) et le ph\u00e9nom\u00e8ne de segmentation des sensations (m\u00e9canisme intra-sensoriel), \u00e9tant entendu qu\u2019il n\u2019y a pas de perception possible sans une mise en rythme des diff\u00e9rents flux sensoriels.<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail de co-modalisation perceptive \u00e9voqu\u00e9 ci-dessus ne peut se faire que si les diff\u00e9rents flux sensoriels s\u2019av\u00e8rent mis en rythmes compatibles, et si ce travail de co-modalisation s\u2019effectue, comme on le pense aujourd\u2019hui, au niveau du sillon temporal sup\u00e9rieur, alors s\u2019ouvre une piste de travail passionnante, dans la mesure o\u00f9 cette zone c\u00e9r\u00e9brale se trouve \u00e9galement \u00eatre la zone de la reconnaissance du visage de l\u2019autre (et des \u00e9motions qui l\u2019animent) et de la voix humaine (M. Zilbovicius, N. Boddaert et <em>coll<\/em>.).<\/p>\n\n\n\n<p>La voix de la m\u00e8re, le visage de la m\u00e8re, le <em>holding<\/em> de la m\u00e8re apparaissent d\u00e9sormais comme des facteurs fondamentaux de la facilitation de, ou au contraire de l\u2019entrave \u00e0, la co-modalit\u00e9 perceptive du b\u00e9b\u00e9, et donc de son acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9, et ceci nous montre que les processus de subjectivation se jouent fondamentalement dans l\u2019interaction, comme une co-production de la m\u00e8re et du b\u00e9b\u00e9, co-production qui doit tenir compte \u00e0 la fois de l\u2019\u00e9quipement c\u00e9r\u00e9bral de l\u2019enfant et de la vie fantasmatique inconsciente de l\u2019adulte qui rend performants ou non ces divers facilitateurs de la co-modalit\u00e9 perceptive. Notre programme de recherche \u201cPILE\u201d (Programme International pour le Langage de l\u2019Enfant) d\u00e9velopp\u00e9 de mani\u00e8re collaborative \u00e0 Necker (V. Desjardins et B. Golse), en se centrant sur les pr\u00e9curseurs corporels et interactifs de l\u2019acc\u00e8s au langage verbal de l\u2019enfant, nous sert d\u00e9sormais de paradigme exp\u00e9rimental susceptible d\u2019explorer ces diff\u00e9rentes pistes de travail.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De l\u2019intersubjectivit\u00e9 \u00e0 la subjectivation<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est, bien \u00e9videmment, toute la question du passage de l\u2019interpersonnel \u00e0 l\u2019intrapsychique qui se trouve ici pos\u00e9e. Nous avons pris l\u2019habitude de penser, ou de proclamer, que ce passage pourrait \u00eatre approch\u00e9 de mani\u00e8re asymptotique, mais qu\u2019il nous resterait \u00e0 jamais \u00e9nigmatique quant \u00e0 sa nature et \u00e0 ses m\u00e9canismes intimes, hiatus qui serait donc incomblable par essence, et qui ferait notamment le lit de toutes les pol\u00e9miques entre attachementistes (sp\u00e9cialistes de l\u2019interpersonnel) et les psychanalystes (sp\u00e9cialistes de l\u2019intrapsychique). Personnellement, nous n\u2019aimons pas renoncer (suivant en ceci S. Freud qui aimait \u00e0 dire que \u201cnous ne savons renoncer \u00e0 rien\u201d), et il nous semble que nous avons maintenant un certain nombre de donn\u00e9es cliniques, exp\u00e9rimentales et th\u00e9oriques qui nous permettent de penser le passage de l\u2019interpersonnel \u00e0 l\u2019intrapsychique, soit, en ce qui nous concerne ici, le passage de l\u2019intersubjectivit\u00e9 \u00e0 la subjectivation&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 La probl\u00e9matique des \u201cMod\u00e8les internes op\u00e9rants\u201d (<em>Working internal models<\/em>) de la th\u00e9orie de l\u2019attachement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Le concept de \u201cRepr\u00e9sentations d\u2019Interactions g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es\u201d de D.N. Stern.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Les travaux de R. Rousillon, enfin, sur le premier autre qui se doit d\u2019\u00eatre, et qui ne pourrait \u00eatre que, un objet sp\u00e9culaire essentiellement \u201cpareil\u201d mais un petit peu \u201cpas-pareil\u201d (G. Haag), afin que l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 puisse s\u2019inscrire sans ali\u00e9nation, mais aussi arrachement ou violence traumatiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces conditions et dans ces diff\u00e9rentes perspectives, la mise en jeu des objets internes qui sont d\u2019abord des repr\u00e9sentations mentales de soi en relation, en interaction avec l\u2019autre et qui, selon R.D. Stolorow, poss\u00e9deraient leur propre \u00e9nerg\u00e9tique visant \u00e0 leur actualisation dans la pens\u00e9e ou dans l\u2019action. On sait que la position de Daniel Widl\u00f6cher a \u00e9t\u00e9, ici, plus proche de celle de R.D. Stolorow que de celle de L. Friedman qui plaidait, quant \u00e0 lui, pour une conception relativement holistique de la psych\u00e9 d\u00e9pourvue d\u2019objets psychiques \u00e9l\u00e9mentaires mais anim\u00e9e par une \u00e9nergie pulsionnelle globale (nous \u00e9voquons ici le d\u00e9bat de 1978\/1980 qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et en quelque sorte pr\u00e9par\u00e9 celui, d\u00e9sormais fort c\u00e9l\u00e8bre, de l\u2019Association Psychanalytique de France, sur le th\u00e8me&nbsp;: <em>La pulsion, pour quoi faire&nbsp;?<\/em>, en 1984).<\/p>\n\n\n\n<p>La subjectivation appara\u00eet d\u00e8s lors comme une int\u00e9riorisation des repr\u00e9sentations inter-subjectives, soit, chez le b\u00e9b\u00e9, comme une int\u00e9riorisation progressive des repr\u00e9sentations d\u2019interactions (dans le domaine de l\u2019attachement ou de l\u2019accordage affectif), mais avec une injection graduelle dans le syst\u00e8me de la dynamique parentale inconsciente, de toute l\u2019histoire infantile des parents, de leur conflictualit\u00e9 oedipienne, de leur histoire psycho-sexuelle, de leur probl\u00e9matique inter et trans-g\u00e9n\u00e9rationnelle et de tous les effets d\u2019apr\u00e8s-coup qui s\u2019y attachent \u00e9videmment.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le paradigme de l\u2019autisme infantile<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019autisme infantile appara\u00eet aujourd\u2019hui, quelle que soit l\u2019ind\u00e9niable h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de ce champ, comme un \u00e9chec majeur de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9, on pourrait m\u00eame dire comme l\u2019\u00e9chec maximum qu\u2019il soit possible de conceptualiser en la mati\u00e8re, et donc comme l\u2019entrave la plus grave qui puisse exister quant \u00e0 la mise en place des processus de subjectivation. Mais, dire ceci ne suffit pas et cet angle d\u2019approche ouvre, dans la perspective qui est la n\u00f4tre dans cet ouvrage, sur deux pistes de r\u00e9flexion, \u00e0 savoir d\u2019une part la diff\u00e9renciation entre l\u2019instauration de l\u2019intersubjectivit\u00e9 et les m\u00e9canismes susceptibles de rendre vivables l\u2019\u00e9cart inter-subjectif ainsi cr\u00e9\u00e9, et d\u2019autre part la question de la subjectivation pens\u00e9e comme une mosa\u00efque de facettes multiples.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 En ce qui concerne la premi\u00e8re piste de r\u00e9flexion, certaines remarques nous paraissent essentielles. En effet, du point de vue de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9, tous les enfants autistes ne sont pas identiques. Certains se situent v\u00e9ritablement en-de\u00e7\u00e0 de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9, n\u2019ayant aucune conscience possible de l\u2019existence d\u2019autrui, et nous faisant vivre, du point de vue contre-transf\u00e9rentiel, un v\u00e9ritable sentiment d\u2019\u00e9vacuation et de non-existence. Ce sont l\u00e0, probablement, les autistes les plus profonds, autistes au sens structural du terme, et qui correspondent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la description <em>princeps<\/em> de Kanner. Sans doute n\u2019ont-ils pas m\u00eame acc\u00e8s au v\u00e9cu de solitude car, pour se sentir seul, encore faut-il savoir ou pouvoir \u00e9prouver que l\u2019autre nous manque\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres enfants, en revanche, soit d\u2019embl\u00e9e, soit au terme d\u2019un d\u00e9but d\u2019\u00e9mergence de la situation pr\u00e9c\u00e9dente, laissent penser qu\u2019ils ont bel et bien int\u00e9gr\u00e9 la pr\u00e9sence de l\u2019autre comme un individu existant en tant que tel et distinct d\u2019eux-m\u00eames, mais qu\u2019ils n\u2019ont encore aucun moyen de passer en pont par dessus cet \u00e9cart intersubjectif tant bien que mal accept\u00e9 et, de ce fait, qu\u2019ils vivent alors dans la plus grande solitude. Ces enfants-l\u00e0 ne nous font pas ressentir la m\u00eame chose que les enfants \u00e9voqu\u00e9s ci-dessus, ils ne nous (d\u00e9)nient pas de la m\u00eame mani\u00e8re, mais ils demeurent pourtant tr\u00e8s loin de nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette distinction clinique fondamentale nous invite ainsi \u00e0 bien diff\u00e9rencier l\u2019instauration proprement dite de l\u2019intersubjectivit\u00e9 (cr\u00e9ation de l\u2019\u00e9cart intersubjectif) d\u2019avec les m\u00e9canismes capables de compenser ou d\u2019att\u00e9nuer la douleur de l\u2019\u00e9cart, et qui en d\u00e9coulent comme une cons\u00e9quence oblig\u00e9e. En effet, une chose est d\u2019admettre l\u2019existence d\u2019autrui, une autre est de se relier \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p>G\u00e9n\u00e9ralement, au cours de l\u2019ontogen\u00e8se pr\u00e9coce, les deux mouvements vont de pair et ne sont pas dissociables. Une fois de plus, c\u2019est donc la psychopathologie qui nous permet de diffracter les processus, et d\u2019affiner notre mod\u00e9lisation du d\u00e9veloppement. Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019est bien entendu le langage qui fournira, un jour, \u00e0 l\u2019enfant, le m\u00e9canisme de d\u00e9fense le plus efficace et le plus sophistiqu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard du creusement intersubjectif mais, bien avant l\u2019av\u00e8nement du langage, il y a d\u2019autres moyens disponibles quand tout va bien, \u00e0 savoir les identifications projectives normales (au sens de W.R. Bion qui est bien diff\u00e9rent de celui impliqu\u00e9 par les travaux de M. Klein<sup>1<\/sup>), les m\u00e9canismes de l\u2019attachement (qui rev\u00eatent toujours une double fonction de signalisation et d\u2019appel au rapprochement), ceux de l\u2019accordage affectif d\u00e9crit par D.N. Stern et m\u00eame, <em>last but not least<\/em>, les voies de l\u2019empathie qui appara\u00eet ainsi davantage comme une cons\u00e9quence de l\u2019intersubjectivit\u00e9 que comme un constituant intrins\u00e8que de celle-ci.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son beau livre sur Glenn Gould intitul\u00e9 <em>Piano solo<\/em>, M. Schneider nous invitait \u00e0 bien distinguer la solitude de l\u2019esseulement&nbsp;: la solitude survient quand l\u2019autre nous manque, l\u2019esseulement quand nous nous manquons \u00e0 nous-m\u00eames. Dans cette optique, nous proposerions alors volontiers l\u2019id\u00e9e que les enfants autistes qui n\u2019ont pas acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9 se trouvent dans l\u2019esseulement v\u00e9ritable, alors que ceux qui ont acc\u00e9d\u00e9 un tant soit peu \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9 mais qui ne peuvent communiquer avec autrui (ni sur un mode verbal, ni m\u00eame sur un mode pr\u00e9verbal) sont dans la solitude, ce qui ne renvoie bien s\u00fbr \u00e0 aucune hi\u00e9rarchie quantitative de la souffrance, mais qui souligne seulement la diff\u00e9rence qualitative probable qui existe entre les deux \u00e9prouv\u00e9s. Ajoutons enfin qu\u2019il y aurait lieu de se demander, dans la difficile discussion entre structures et m\u00e9canismes autistiques, si les structures autistiques ne situeraient pas plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019absence totale d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9, tandis que les m\u00e9canismes autistiques se situeraient plut\u00f4t, quant \u00e0 eux, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une inter-subjectivit\u00e9 plus ou moins acquise mais sans lien compensatoire et r\u00e9parateur possible.<\/p>\n\n\n\n<p>La question demeure ouverte mais, la prise en compte du contre-transfert du clinicien s\u2019av\u00e8re \u00e9videmment cruciale dans la r\u00e9flexion.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 En ce qui concerne la deuxi\u00e8me piste de r\u00e9flexion qui a trait \u00e0 la subjectivation des enfants autistes, nous serons plus brefs car son approfondissement n\u00e9cessiterait un travail \u00e0 part enti\u00e8re \u00e0 l\u2019interface de la psychanalyse et de la philosophie. Disons seulement que la subjectivation ne saurait aucunement \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 l\u2019acquisition du \u201cje\u201d. Autrement dit encore, la subjectivation grammaticale, aussi complexe et centrale soit-elle, ne r\u00e9sume pas \u00e0 elle seule, la question de la subjectivation qui se joue \u00e9galement sur un plan ph\u00e9nom\u00e9nologique, anthropologique et psychanalytique.<br>Habituellement cependant, ces diff\u00e9rents niveaux de la subjectivation s\u2019\u00e9difient de concert et de mani\u00e8re \u00e9troitement intriqu\u00e9e ce qui permet, cliniquement, de dire qu\u2019un enfant qui acc\u00e8de au \u201cje\u201d est, en g\u00e9n\u00e9ral, un enfant dont la subjectivation globale est plut\u00f4t rassurante. Mais ce qui est le plus fr\u00e9quent n\u2019est pas, pour autant, obligatoire et l\u2019on est aujourd\u2019hui en droit de se demander si la subjectivation grammaticale et la subjectivation ph\u00e9nom\u00e9nologique par exemple ne peuvent pas, dans certaines conditions, reconna\u00eetre des \u00e9volutions et des destins diff\u00e9rents. Les deux semblent bien entendu en grande difficult\u00e9 chez la plupart des enfants autistes, mais il serait tentant de penser que les enfants pr\u00e9sentant un syndrome d\u2019Asperger sont, au contraire, des enfants dont les processus de subjectivation se trouvent \u00e9voluer de mani\u00e8re dissoci\u00e9e dans la mesure o\u00f9 ils semblent pouvoir acc\u00e9der \u00e0 une subjectivation grammaticale, alors m\u00eame que leur subjectivation ph\u00e9nom\u00e9nologique demeure, sans doute, en grande partie difficultueuse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Comme on le voit, on peut sans doute parler de subjectivation et demeurer \u201cpsychanalytique\u201d quand bien m\u00eame la notion de sujet demeure sujette \u00e0 caution, pour peu qu\u2019on veuille bien envisager le processus plut\u00f4t que l\u2019\u00e9tat r\u00e9sultant qui se d\u00e9robe sans cesse \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Y a-t-il un sujet, ou n\u2019y a-t-il personne&nbsp;? L\u2019important est de ne pas \u00eatre d\u00e9faitiste&nbsp;: la question du passage de l\u2019interpersonnel \u00e0 l\u2019intrapsychique n\u2019est pas d\u00e9finitivement, et par essence, hors de port\u00e9e de nos mod\u00e9lisations. \u201cIl n\u2019y a pas de situations d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es, ce sont les hommes qui d\u00e9sesp\u00e8rent\u201d, disait W. Churchill\u2026 Et c\u2019est probablement la psychologie du d\u00e9veloppement, la psychologie et la psychiatrie du b\u00e9b\u00e9 ainsi que la psychanalyse pr\u00e9coce qui nous permettront, peu \u00e0 peu, de mieux comprendre les maillons et les m\u00e9canismes intimes de ce passage, en remettant le corps au premier pan de nos mod\u00e9lisations th\u00e9orico-cliniques et de nos reconstructions (M. Merleau-Ponty). Quant \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9, il est possible, comme le pense D.N. Stern, qu\u2019elle puisse nous fournir, \u00e0 l\u2019avenir, un nouvel axe pour penser notre nosologie psychopathologique. L\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intersubjectivit\u00e9 ne se joue pas, en effet, en tout-ou-rien, et il est donc peut-\u00eatre possible d\u2019imaginer un gradient qui irait, par exemple, de l\u2019autisme de Kanner signant une sorte d\u2019ag\u00e9n\u00e9sie v\u00e9ritable de l\u2019intersubjectivit\u00e9, jusqu\u2019aux \u00e9tats-limites dont l\u2019hypersensibilit\u00e9 intersubjective se trouve, souvent, au c\u0153ur m\u00eame de leur souffrance relationnelle.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>[*] Depuis lors, ce texte, sous une forme un peu diff\u00e9rente, a fait l\u2019objet d\u2019une publication en tant que chapitre intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Autisme infantile, intersubjectivit\u00e9 et subjectivation&nbsp;\u00bb, dans&nbsp;: Golse B. (2006), <em>L\u2019\u00catre-B\u00e9b\u00e9<\/em>, Paris, Puf, Coll. \u00ab&nbsp;Le fil rouge&nbsp;\u00bb.<\/li><li>Pour M. KLEIN, le concept d\u2019identification projective (introduit par elle en 1952) \u00e9tait intrins\u00e8quement li\u00e9 \u00e0 la question du conflit ambivalentiel primaire entre pulsions de vie et pulsions de mort, et que l\u2019identification projective comportait alors un r\u00f4le d\u00e9fensif essentiel, en tant qu\u2019identification projective pathologique. Apr\u00e8s M. KLEIN, ce concept d\u2019identification projective s\u2019est peu \u00e0 peu \u00e0 peu normalis\u00e9 et adouci, voire \u00e9dulcor\u00e9, via les travaux de W. R. BION sur \u00ab&nbsp;l\u2019identification projective normale&nbsp;\u00bb fonctionnant, finalement, comme une sorte de m\u00e9canisme physiologique de la communication pr\u00e9verbale entre m\u00e8re et b\u00e9b\u00e9. Certains travaux actuels sur l\u2019empathie vont, nous semble-t-il, aujourd\u2019hui, dans le m\u00eame sens.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9861?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Lors du congr\u00e8s, Steven Wainrib &#8211; en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 Vincent Descombes &#8211; distinguait soigneusement les deux acceptions du verbe \u201csubjectiver\u201d qui renvoie soit au fait de \u201csubjectiver quelque chose\u201d, soit au fait de devenir sujet. En ce qui&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1223,1214],"thematique":[298],"auteur":[1368],"dossier":[299],"mode":[60],"revue":[300],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9861","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","thematique-bebe","auteur-bernard-golse","dossier-a-laube-de-la-subjectivation","mode-payant","revue-300","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9861","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9861"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9861\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15413,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9861\/revisions\/15413"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9861"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9861"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9861"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9861"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9861"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9861"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9861"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9861"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9861"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}