{"id":9851,"date":"2021-08-22T07:30:46","date_gmt":"2021-08-22T05:30:46","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/linterdit-du-toucher-et-le-transfert-paradoxal-2\/"},"modified":"2022-01-04T19:49:32","modified_gmt":"2022-01-04T18:49:32","slug":"linterdit-du-toucher-et-le-transfert-paradoxal","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/linterdit-du-toucher-et-le-transfert-paradoxal\/","title":{"rendered":"L&rsquo;interdit du toucher et le transfert paradoxal"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a quinze ans&#8230; C\u2019\u00e9tait le 14 Janvier 1992, une rencontre organis\u00e9e sous le titre \u201cDidier Anzieu&nbsp;: une vie, une \u0153uvre\u201d. Il \u00e9tait l\u00e0, bien s\u00fbr. Je me souviens&nbsp;: il avait inaugur\u00e9 cette journ\u00e9e en d\u00e9clarant haut et fort que, pour lui, il s\u2019agissait de travailler, ce jour-l\u00e0. Je n\u2019ai plus en m\u00e9moire ses paroles exactes, mais je sais qu\u2019il avait insist\u00e9 sur tout ce qu\u2019il ne voulait pas&nbsp;: ni complaisance, ni compassion, surtout pas de dithyrambe&#8230; quinze ans plus tard, il nous faut \u00eatre fid\u00e8les \u00e0 ce souhait.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019au-del\u00e0 des limites de la psychanalyse constitue l\u2019un des p\u00f4les d\u2019attraction majeurs des travaux de Didier Anzieu, une pr\u00e9occupation fondamentale, probablement pr\u00e9sente d\u00e8s ses premiers \u00e9crits. C\u2019est bien l\u2019enjeu de ce colloque de revenir \u00e0 ses travaux, qui montrent \u00e0 quel point sa pens\u00e9e s\u2019inscrit dans cette seconde moiti\u00e9 du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle si fortement travers\u00e9e par la psychanalyse. Nul doute, en effet, Didier Anzieu est bien un homme de son temps&nbsp;: il s\u2019inscrit dans une filiation philosophique et humaniste par laquelle il reste profond\u00e9ment marqu\u00e9, il montre une intense curiosit\u00e9 pour le nouveau, deux qualit\u00e9s essentielles pour le professeur et le psychanalyste.<\/p>\n\n\n\n<p>Didier Anzieu reste absolument attach\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Freud, dont il a une connaissance et une exp\u00e9rience profondes, mais il se d\u00e9prend de tout dogmatisme et partant de toute all\u00e9geance. L\u2019ouverture de la psychanalyse vers des indications nouvelles, et sa d\u00e9couverte d\u2019une clinique parfois diff\u00e9rente en ce qu\u2019elle montre des modalit\u00e9s de souffrance psychique jusqu\u2019ici moins explor\u00e9es, le conduit, non pas \u00e0 renier l\u2019h\u00e9ritage freudien, mais \u00e0 le \u201ccompl\u00e9ter\u201d afin de pouvoir penser m\u00e9tapsychologiquement d\u2019autres formes psychopathologiques. Les cinq points propos\u00e9s par Didier Anzieu dans cette entreprise peuvent \u00eatre r\u00e9sum\u00e9s ainsi&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Il faut compl\u00e9ter la perspective topique de l\u2019appareil psychique par une perspective plus strictement topographique, c\u2019est-\u00e0-dire en rapport avec l\u2019organisation spatiale du Moi corporel et du Moi psychique&nbsp;;<\/li><li>Il faut compl\u00e9ter l\u2019\u00e9tude des fantasmes relatifs aux contenus psychiques par celle des fantasmes concernant les contenants psychiques&nbsp;;<\/li><li>compl\u00e9ter la conception du stade oral par la prise en consid\u00e9ration du contact corps \u00e0 corps b\u00e9b\u00e9\/m\u00e8re&nbsp;;<\/li><li>compl\u00e9ter l\u2019interdit oedipien par un double interdit du toucher qui en serait le pr\u00e9curseur&nbsp;;<\/li><li>enfin, il faut compl\u00e9ter le cadre analytique classique par des am\u00e9nagements \u00e9ventuels et par la prise en compte de la disposition du corps du patient et de sa repr\u00e9sentation de l\u2019espace analytique au sein du dispositif.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Lorsque Manuelle Missonnier m\u2019a press\u00e9e de donner un titre \u00e0 mon intervention pour la mise en forme du programme, j\u2019ai r\u00e9pondu, \u00e0 vrai dire sans trop y r\u00e9fl\u00e9chir&nbsp;: \u201cLe transfert paradoxal et le double interdit du toucher\u201d, rassemblant dans cet intitul\u00e9 deux textes de Didier Anzieu que j\u2019aime particuli\u00e8rement, deux textes qui m\u2019ont beaucoup aid\u00e9e dans le traitement psychique des probl\u00e9matiques des limites, cliniquement et th\u00e9oriquement. Je dis \u201cprobl\u00e9matiques des limites\u201d et non \u201cEtats-limites\u201d car, \u00e0 mon avis, les deux concepts propos\u00e9s par Didier Anzieu auxquels je vais m\u2019attacher sont susceptibles d\u2019\u00eatre mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve chaque fois qu\u2019un \u201cfonctionnement limite\u201d m\u00eame transitoire ou ponctuel est susceptible d\u2019appara\u00eetre dans une cure.<\/p>\n\n\n\n<p>En exergue, un bref d\u00e9tour par un texte, inaugural, plongeant dans la formation philosophique de Didier Anzieu, mais offrant en m\u00eame temps une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un homme \u2013 et \u00e0 un auteur \u2013 dont il a souvent dit qu\u2019il entretenait une forte inclination pour lui et pour ses pens\u00e9es. L\u2019\u0153uvre de Pascal peut appara\u00eetre en effet comme une source, un point de d\u00e9part, repris en 1975 dans <em>Naissance du concept de vide chez Pascal<\/em> <sup>6<\/sup> (<strong>Nouvelle Revue de psychanalyse<\/strong>, n\u00b0&nbsp;11). C\u2019est bien \u00e0 partir du vide que s\u2019engagent les probl\u00e9matiques des limites, c\u2019est autour de ce concept que s\u2019\u00e9labore une m\u00e9tapsychologie de l\u2019archa\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p>Nul doute pour un lecteur attentif&nbsp;: l\u2019int\u00e9r\u00eat apport\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Pascal, la tentative de construction d\u2019une gen\u00e8se de sa pens\u00e9e, signalent des mouvements d\u2019identification, n\u00e9cessaires et justifi\u00e9s pour celui qui s\u2019attache \u00e0 analyser et \u00e0 comprendre un processus de cr\u00e9ation. L\u2019histoire de la prime enfance de Blaise Pascal, marqu\u00e9e de s\u00e9parations dramatiques temp\u00e9r\u00e9es cependant par la pr\u00e9sence r\u00e9paratrice de personnages substitutifs, la fragilit\u00e9 du d\u00e9veloppement somatique de l\u2019enfant contribuent \u00e0 cr\u00e9er chez lui le sentiment d\u2019un \u201cvide de son corps\u201d, d\u00e9ploy\u00e9 dans deux phobies (ne pas supporter de voir ses parents ensemble, ne pas supporter l\u2019eau), mais soutenu par une angoisse plus primitive -la peur du tout-petit \u00e0 l\u2019\u00e9gard de tout ce qui s\u2019\u00e9coule de son corps-c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019angoisse du vide.<br>Plus tard (en 1674), Pascal s\u2019enflamme dans ses <em>Exp\u00e9riences nouvelles touchant le vide<\/em> et se d\u00e9termine plus avant pour prendre en d\u00e9faut une notion qui, depuis Aristote, est \u00e9tablie comme une loi d\u00e9cisive de la nature&nbsp;: l\u2019horreur du vide. Pascal d\u00e9fend une intuition personnelle&nbsp;: ce n\u2019est pas la nature, c\u2019est la pens\u00e9e qui a horreur du vide. \u201cLe vide n\u2019est plus l\u2019absence, l\u2019impens\u00e9, l\u2019immuable. Il devient une pi\u00e8ce n\u00e9cessaire de la physique, une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9finie, d\u00e9limit\u00e9e, mise en place. Ce que Pascal, enfant, avait projet\u00e9 au-dedans de lui-m\u00eame dans une angoisse mortelle, Pascal, jeune homme, le projette au-dehors sur la nature. En m\u00eame temps, il projette sur cette derni\u00e8re ce qui, dans sa d\u00e9tresse enfantine, avait constitu\u00e9, de ce vide, l\u2019antith\u00e8se et sans doute le contre-poids&nbsp;: la pesanteur\u201d (<em>ibid.<\/em>, p.&nbsp;199). Au terme de ce court article, Didier Anzieu conclut&nbsp;: \u201cL\u2019histoire que nous venons de rapporter met bien en \u00e9vidence le processus de la double r\u00e9f\u00e9rence entre la r\u00e9alit\u00e9 psychique et la r\u00e9alit\u00e9 externe (\u2026). Telle est la circularit\u00e9 des d\u00e9couvertes humaines&nbsp;: le fantasme inconscient est ce qui alimente et organise notre effort pour trouver un sens \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 physique&nbsp;; et la r\u00e9alit\u00e9 physique, une fois pens\u00e9e et formul\u00e9e, nous assure les moyens mentaux et verbaux qui nous permettent d\u2019identifier le fantasme dans sa r\u00e9alit\u00e9 psychique propre\u201d (<em>ibid.<\/em>, p.&nbsp;203).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le transfert paradoxal<\/h2>\n\n\n\n<p>Si les th\u00e9ories de l\u2019\u00e9cole de Palo Alto sur la communication paradoxale ont rencontr\u00e9 des r\u00e9serves chez les psychanalystes, c\u2019est essentiellement parce qu\u2019elles font l\u2019\u00e9conomie de la th\u00e9orie des pulsions, consid\u00e9r\u00e9e comme obsol\u00e8te, et parce qu\u2019elles rejettent les notions d\u2019appareil psychique et de processus primaires et secondaires&nbsp;; elles prennent le parti de rendre compte des interactions entre partenaires selon un syst\u00e8me purement informationnel, parti pris th\u00e9orique qui appauvrit et tronque la compr\u00e9hension des faits observ\u00e9s et limite la port\u00e9e de d\u00e9couvertes pourtant f\u00e9condes.<\/p>\n\n\n\n<p>Didier Anzieu trouve dans la communication paradoxale la cl\u00e9 de difficult\u00e9s rencontr\u00e9es dans la conduite de certaines cures, face \u00e0 certaines formes de transfert entra\u00eenant, \u00e0 leur tour, certaines r\u00e9actions \u00e9motionnelles chez l\u2019analyste. \u201cCet ensemble transfert\/contre-transfert reconstitue une situation infantile, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et prolong\u00e9e, de communication paradoxale \u00e9manant des parents et qui a \u00e9t\u00e9 traumatique par ses cons\u00e9quences, en certains points pr\u00e9cis, sur le d\u00e9veloppement de l\u2019appareil psychique du sujet (\u2026). Seule la connaissance des principaux types logiques de communication pathog\u00e8ne rend possible au psychanalyste le travail d\u2019analyse requis et ouvre par contrecoup au patient les voies du d\u00e9gagement\u201d (op. cit., p.&nbsp;50). En de tels contextes, la situation analytique toute enti\u00e8re devient une r\u00e9alit\u00e9 qui confirme au sujet son syst\u00e8me projectif&nbsp;: le psychanalyste ne peut la manier qu\u2019en introduisant des changements dans la r\u00e9alit\u00e9, de fa\u00e7on \u00e0 introduire un d\u00e9menti \u00e0 la pers\u00e9cution projet\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis Freud, les psychanalystes travaillent en termes de conflit psychique, c\u2019est-\u00e0-dire dans la pr\u00e9dominance, en termes logiques, de positions contradictoires laissant le sujet libre d\u2019ob\u00e9ir \u00e0 l\u2019une ou l\u2019autre de ces injonctions. Dans la n\u00e9vrose, la solution est un sympt\u00f4me qui satisfait partiellement ou symboliquement l\u2019un et l\u2019autre&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019une logique de l\u2019ambivalence et du compromis. La logique du paradoxe est diff\u00e9rente&nbsp;: les deux \u00e9nonc\u00e9s antagonistes op\u00e8rent successivement et non simultan\u00e9ment. Ils n\u2019appartiennent pas au m\u00eame syst\u00e8me parce qu\u2019ils ne se situent pas au m\u00eame niveau d\u2019abstraction.<\/p>\n\n\n\n<p>Une injonction paradoxale place le destinataire dans une situation concr\u00e8te de dilemme. La connaissance par le psychanalyste des ph\u00e9nom\u00e8nes de double contrainte et leur rep\u00e9rage dans l\u2019histoire du patient ne lui permet aucunement de faire l\u2019\u00e9conomie du transfert paradoxal. L\u2019enjeu en est essentiel car \u201cles paradoxes logiques sont des figures de la pulsion de mort\u201d. Placer quelqu\u2019un dans une situation paradoxale et lui reprocher ensuite le caract\u00e8re contradictoire de son discours et de ses affects constitue une d\u00e9marche inconsciente qui pervertit les processus secondaires par les processus primaires, avec le but de maintenir l\u2019emprise sur l\u2019autre par un renforcement \u00e9conomique, c\u2019est-\u00e0-dire par l\u2019accroissement de la pulsion d\u2019autodestruction. S\u2019installe une sorte d\u2019alliance th\u00e9rapeutique n\u00e9gative entre la pulsion inconsciente de l\u2019\u00e9metteur qui vise la mort de l\u2019autre et la pulsion d\u2019autodestruction du destinataire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les patients concern\u00e9s, la situation analytique se r\u00e9v\u00e8le paradoxale&nbsp;: le dispositif, avec son lib\u00e9ralisme, loin de favoriser l\u2019expression de l\u2019agressivit\u00e9 refoul\u00e9e ou inhib\u00e9e, exacerbe l\u2019autodestruction&nbsp;; le d\u00e9roulement temporel de la cure montre, au d\u00e9but, un travail analytique f\u00e9cond mais plus elle se prolonge, moins ils comprennent et plus ils comprennent de travers. Par cons\u00e9quent, un contre-transfert paradoxal est une r\u00e9ponse normale, n\u00e9cessaire \u00e0 un transfert paradoxal. Le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat du psychanalyste pour les processus secondaires peut le conduire \u00e0 en sousestimer l\u2019importance dans les cas o\u00f9 l\u2019on se trouve en pr\u00e9sence d\u2019une articulation sp\u00e9cifique entre un processus primaire et un processus secondaire, ici entre la pulsion de mort et le paradoxe logique&nbsp;; l\u2019interpr\u00e9tation du seul processus primaire s\u2019av\u00e8re vaine, si elle ne s\u2019attache pas \u00e0 l\u2019analyse minutieuse et exhaustive du processus secondaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, la logique des contradictoires serait celle des psycho-n\u00e9vroses, la logique du paradoxe fonderait les d\u00e9ficits narcissiques et les \u00e9tats limites. Le bien et le mal sont des contradictions et la logique correspondante s\u2019applique essentiellement aux d\u00e9sirs. La confusion du vrai et du faux instaure une autre logique qui d\u00e9borde du d\u00e9sir sur la sensation, la perception, la m\u00e9moire, le jugement et plus g\u00e9n\u00e9ralement la pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La relation paradoxale entre la m\u00e8re (ou le p\u00e8re) et l\u2019enfant constitue le sym\u00e9trique invers\u00e9 de l\u2019aire transitionnelle d\u00e9crite par Winnicott comme aire de l\u2019illusion, o\u00f9 s\u2019\u00e9tablissent un lien de confiance entre la m\u00e8re, le nourrisson et le monde et une possibilit\u00e9 de cr\u00e9er par la pens\u00e9e des correspondances entre r\u00e9alit\u00e9 externe et r\u00e9alit\u00e9 interne. \u201cLe paradoxe favorise au contraire la d\u00e9fiance et la coupure&nbsp;: il subvertit le sens de la v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019\u00eatre du sujet. Je propose de d\u00e9finir la relation paradoxale comme l\u2019illusion n\u00e9gative\u201d (ibid., p.&nbsp;68).<br>Enfin, Didier Anzieu propose de revenir aux ph\u00e9nom\u00e8nes de la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative et sugg\u00e8re de les penser comme effets d\u2019un paradoxe. \u00c0 cet \u00e9gard, il reste fid\u00e8le \u00e0 ce que Freud a d\u00e9crit \u00e0 propos de l\u2019\u00e9chec devant le succ\u00e8s&nbsp;: le succ\u00e8s est \u00e9prouv\u00e9 comme \u00e9loignement ou comme perte de l\u2019id\u00e9al, ce qui entra\u00eene une r\u00e9action d\u00e9pressive majeure qui ne s\u2019inscrit plus dans le mouvement de culpabilit\u00e9 associ\u00e9 \u00e0 la transgression d\u2019interdits surmo\u00efques, dans la r\u00e9alisation de d\u00e9sirs oedipiens et incestueux. Elle prend plut\u00f4t l\u2019allure d\u2019une d\u00e9pression narcissique, l\u2019Id\u00e9al du Moi \u00e9tant paradoxalement malmen\u00e9 par la r\u00e9ussite. Dans de telles perspectives, les vis\u00e9es de l\u2019analyse, et notamment ses vis\u00e9es th\u00e9rapeutiques, se r\u00e9v\u00e8lent insupportables&nbsp;: insupportables par les effets \u00e9ventuellement f\u00e9conds du travail analytique, et par leur reconnaissance dans le transfert.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le double interdit du toucher<\/h2>\n\n\n\n<p>Si le Moi fonctionne d\u2019abord en se structurant comme un Moi-peau, la question se pose de son passage \u00e0 un autre syst\u00e8me, et notamment \u00e0 celui de la pens\u00e9e, propre \u00e0 un Moi psychique diff\u00e9renci\u00e9 du Moi corporel&nbsp;: le double interdit du toucher conditionne le renoncement au primat des plaisirs de peau, et la transformation de l\u2019exp\u00e9rience tactile en repr\u00e9sentations de base \u00e0 partir desquelles des syst\u00e8mes de correspondances intersensorielles peuvent s\u2019\u00e9tablir. Tout interdit est double par nature, puisqu\u2019il constitue un syst\u00e8me de tensions entre des p\u00f4les oppos\u00e9s. D. Anzieu distingue quatre dualit\u00e9s des interdits&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Premi\u00e8re dualit\u00e9&nbsp;: l\u2019interdit porte \u00e0 la fois sur les pulsions sexuelles et sur les pulsions agressives.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Seconde dualit\u00e9&nbsp;: tout interdit est \u00e0 double face, l\u2019une tourn\u00e9e vers le dehors, l\u2019autre tourn\u00e9e vers le dedans. L\u2019interdit intrapsychique s\u2019\u00e9taie sur des proscriptions externes qui sont l\u2019occasion mais non la cause de son instauration car la cause est endog\u00e8ne et rel\u00e8ve de la n\u00e9cessit\u00e9, pour l\u2019appareil psychique, de se diff\u00e9rencier. L\u2019interdit du toucher \u00e9tablit les fronti\u00e8res entre le Moi et le \u00c7a. L\u2019interdit oedipien parach\u00e8ve ces fronti\u00e8res et \u00e9tablit celles qui s\u00e9parent le Moi et le Surmoi. L\u2019interdit suppose une diff\u00e9renciation effective entre dedans et dehors et offre une interface qui s\u00e9pare deux r\u00e9gions de l\u2019appareil psychique. L\u2019interdit du toucher s\u00e9pare le familier -prot\u00e9g\u00e9, protecteur- et l\u2019\u00e9tranger- inqui\u00e9tant, dangereux. L\u2019interdit oedipien inverse les donn\u00e9es de l\u2019interdit du toucher&nbsp;: ce qui est familier (familial) devient dangereux par l\u2019investissement pulsionnel, inqui\u00e9tant par la force des fantasmes incestueux et parricidaires.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Troisi\u00e8me dualit\u00e9&nbsp;: tout interdit se construit en deux temps. Sur le plan psychique, l\u2019interdit premier transpose la s\u00e9paration de la naissance en imposant une existence s\u00e9par\u00e9e et en interdisant le retour au ventre maternel&nbsp;: il s\u2019oppose sp\u00e9cifiquement \u00e0 la pulsion d\u2019attachement ou d\u2019agrippement. L\u2019interdit secondaire, lui, s\u2019applique \u00e0 la pulsion d\u2019emprise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Quatri\u00e8me dualit\u00e9&nbsp;: tout interdit est caract\u00e9ris\u00e9 par sa bilat\u00e9ralit\u00e9 puisqu\u2019il s\u2019adresse \u00e0 l\u2019\u00e9metteur des interdictions autant qu\u2019au destinataire. C\u2019est l\u2019instauration de l\u2019interdit du toucher, pr\u00e9curseur de l\u2019interdit oedipien qui conditionne ce passage. De m\u00eame, la m\u00e9thode analytique n\u2019est possible que dans le respect de l\u2019interdit du toucher&nbsp;: les mots de l\u2019analyste symbolisent, remplacent, recr\u00e9ent les contacts tactiles sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire d\u2019y recourir concr\u00e8tement&nbsp;; la r\u00e9alit\u00e9 symbolique de l\u2019\u00e9change est plus op\u00e9rante que sa r\u00e9alit\u00e9 physique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fois encore, il faut souligner la place toujours active r\u00e9serv\u00e9e aux d\u00e9couvertes freudiennes par Didier Anzieu. Le double interdit du toucher est toujours pris en compte dans son rapport \u00e0 l\u2019interdit oedipien. Loin de penser que le complexe d\u2019oedipe est une probl\u00e9matique circonscrite \u00e0 la n\u00e9vrose, il nous montre de quelles mani\u00e8res les voies de son \u00e9closion et de son d\u00e9clin sont susceptibles de prendre des formes plurielles&nbsp;: le r\u00f4le accord\u00e9 au double interdit du toucher d\u00e9termine ces formes singuli\u00e8res. Sa pr\u00e9carit\u00e9, son absence d\u2019effectivit\u00e9 n\u2019emp\u00eachent pas l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019oedipe&nbsp;: elles en d\u00e9forment le parcours au regard d\u2019un mod\u00e8le id\u00e9al. Pas de renoncement, pas de s\u00e9paration possible, mais le maintien actif d\u2019une fantasmatique incestueuse et meurtri\u00e8re orchestr\u00e9e par un Surmoi despotique, non ambivalent, d\u00e9sert\u00e9 par l\u2019amour, n\u2019assurant plus la protection du Moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Victor est venu me voir, il y a quelques ann\u00e9es, parce qu\u2019il \u00e9tait depuis quelque temps oppress\u00e9 par des angoisses r\u00e9currentes qui le faisaient douter de tout&nbsp;: de ses choix amoureux, de ses engagements professionnels, de ses relations filiales. Jusqu\u2019ici, il avait trouv\u00e9 sa vie passionnante, il avait eu le sentiment d\u2019avoir conquis sa place, assur\u00e9 ses victoires, rempli son temps de travail et de plaisir. Et puis, brutalement, le paysage avait chang\u00e9&nbsp;: plus sombre, plus noir, parfois travers\u00e9 d\u2019\u00e9clairs douloureux, ou bien encore comme enlis\u00e9 par des eaux boueuses&nbsp;: il ne reconnaissait plus la lumi\u00e8re rieuse de sa vie, il avait perdu son humour et il se demandait parfois si, tout simplement -mais cette pens\u00e9e simple lui faisait horreur-il n\u2019avait pas perdu le go\u00fbt de la vie. Il parlait beaucoup et facilement, ses souvenirs affluaient avec abondance et il mettait en sc\u00e8ne une version de son histoire \u00e9clatante de coh\u00e9rence&nbsp;: il avait eu le sentiment, depuis qu\u2019il \u00e9tait tout petit, qu\u2019il n\u2019avait pas vraiment sa place dans sa famille. Il en voulait pour preuve le fait de n\u2019avoir jamais b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une chambre pour lui alors que la maison familiale \u00e9tait tr\u00e8s grande. De la m\u00eame mani\u00e8re, il avait la conviction que sa m\u00e8re ne l\u2019aimait pas, sa distance et sa froideur en t\u00e9moignaient, la rigueur de son \u00e9ducation tout autant. Son p\u00e8re \u00e9tait plus enjou\u00e9, mais il ressemblait \u00e0 un enfant g\u00e9nial, surtout pr\u00e9occup\u00e9 par ses propres plaisirs, d\u00e9bord\u00e9 face \u00e0 la moindre difficult\u00e9, facilement \u00e9mu pour des v\u00e9tilles. Toutes ces constructions justifiaient le d\u00e9sir d\u2019ind\u00e9pendance de Victor et lui avaient \u00e9pargn\u00e9 tout sentiment de culpabilit\u00e9 conscient li\u00e9 \u00e0 son d\u00e9part, d\u00e9finitif, du foyer familial. Certes, il avait toujours conserv\u00e9 des liens avec sa famille, il avait endur\u00e9 les reproches de sa m\u00e8re auxquels il ne comprenait rien, mais cela ne l\u2019avait pas emp\u00each\u00e9 de profiter de la vie avec une gourmandise et une volupt\u00e9 qu\u2019il pensait avoir d\u00e9sormais perdues.<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps passait, Victor \u00e9tait partag\u00e9 entre le plaisir qu\u2019il avait \u00e0 parler en s\u00e9ance et l\u2019effroi qui le gagnait, de plus en plus souvent, avant de venir. Il trouvait bizarre cette attraction et ce rejet qu\u2019il finit par attribuer \u00e0 ma mani\u00e8re d\u2019\u00eatre&nbsp;: il avait la conviction que je l\u2019\u00e9coutais avec beaucoup d\u2019attention puis la conviction aussi vive que je ne lui portais aucun int\u00e9r\u00eat. Il rep\u00e9ra clairement l\u2019analogie avec ce qu\u2019il pensait de sa m\u00e8re et ne comprenait pas&nbsp;: comment avait-elle pu se montrer si distante avec lui et lui d\u00e9clarer qu\u2019il \u00e9tait son fils ch\u00e9ri, son c\u0153ur, qu\u2019il avait ignominieusement bris\u00e9 en s\u2019\u00e9loignant d\u2019elle. Il est comme elle, distant, ne supportant pas les contacts, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Je dis&nbsp;: \u201c\u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur&nbsp;? Dehors&nbsp;?\u201d. Oui, dehors, car dans l\u2019intimit\u00e9, rien ne l\u2019arr\u00eate, il n\u2019a aucune inhibition dans sa vie amoureuse et d\u2019ailleurs, il passe beaucoup de temps \u00e0 toucher les objets, tous les objets de la maison, objets d\u2019art ou ustensiles de cuisine, peu importe. Il touche \u00e0 tout\u2026 C\u2019est la faute de sa m\u00e8re&nbsp;: elle ne le touchait jamais, elle ne lui montrait pas son amour, elle le battait tous les jours, tout en lui disant, chaque fois, que c\u2019\u00e9tait pour son bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019arr\u00eate sur cette s\u00e9quence&nbsp;: si la m\u00e8re bat l\u2019enfant, alors elle le touche, et ainsi s\u2019installe une situation paradoxale&nbsp;: si elle ne me touche pas, c\u2019est qu\u2019elle ne m\u2019aime pas&nbsp;; si elle me bat c\u2019est qu\u2019elle m\u2019aime. Mais les deux \u00e9nonc\u00e9s sont interchangeables&nbsp;: si elle ne me touche pas, elle me pr\u00e9serve et donc elle m\u2019aime&nbsp;; si elle me bat, c\u2019est quelle me hait. Se retrouvent, dans un m\u00e9lange d\u00e9tonnant, les diff\u00e9rentes phases d\u00e9crites pas Freud (1919) dans <em>Un enfant est battu<\/em> pi\u00e9g\u00e9es dans les filets d\u2019une logique paradoxale. C\u2019est ici que se d\u00e9couvrent les liens entre paradoxe et interdit du toucher&nbsp;: \u201cL\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et la confusion qui sont \u00e0 la racine de toute d\u00e9marche paradoxale constituent le vrai et le faux, le bien et le mal, l\u2019amour et la haine, la vie et la mort, non en termes contradictoires s\u2019excluant mutuellement, mais comme des termes permutables le long d\u2019un cercle sans fin.\u201d Ce sont ces permutations que je retrouve chez Victor dans l\u2019entrelacement infini de convictions contradictoires, non exclusives et interchangeables. Par ailleurs, le lien avec le toucher et son double interdit appara\u00eet dans une logique qui n\u2019est plus celle des d\u00e9sirs&nbsp;: elle d\u00e9borde \u201csur la sensation, la perception, la m\u00e9moire, le jugement et plus g\u00e9n\u00e9ralement la pens\u00e9e.\u201d Je retiens de cette s\u00e9rie, la sensation et la perception surtout comprise en termes de perceptions int\u00e9rieures. Le d\u00e9menti est sans cesse pr\u00e9sent pour bouleverser les rep\u00e8res de ces perceptions internes, si bien que, par un effet de contre-investissement, c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 externe qui est massivement convoqu\u00e9e. Elle rassemble la membrane limitante -qui constitue l\u2019interface sensorielle entre dedans et dehors au niveau du Moi-peau- et la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle dans un syst\u00e8me de projection d\u00e9termin\u00e9 par la difficult\u00e9 de mise en sc\u00e8ne de la r\u00e9alit\u00e9 interne, du fait d\u2019une \u00e9troite d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de l\u2019environnement -au sens le plus winnicottien du terme. Si la situation paradoxale est l\u2019aire de l\u2019illusion n\u00e9gative, comment imaginer la cr\u00e9ation d\u2019un entre-deux, c\u2019est-\u00e0-dire la cr\u00e9ation d\u2019un entre-eux-deux. On peut penser que la crainte de l\u2019effondrement repr\u00e9sente le danger terrible du double interdit du toucher et de la situation paradoxale. Si, en effet, la crainte de l\u2019effondrement est attach\u00e9e \u00e0 la d\u00e9faillance de l\u2019environnement (au sens \u00e9troit du terme), non reconnue en tant que telle, le transfert\/contre-transfert paradoxal s\u2019inscrit dans une analogie saisissante. C\u2019est \u00e0 la faveur des d\u00e9faillances de l\u2019analyste que l\u2019effondrement, qui n\u2019a pu \u00eatre \u00e9prouv\u00e9 ant\u00e9rieurement, est susceptible d\u2019advenir. De la m\u00eame mani\u00e8re, Didier Anzieu souligne l\u2019importance (et l\u2019int\u00e9r\u00eat) des erreurs et des errances de l\u2019analyste et surtout de leur reconnaissance qui permet de d\u00e9gager le patient de son enlisement dans le paradoxe.<br>Victor r\u00eave&nbsp;: il se souvient de bribes, seulement de fragments. Dans un premier r\u00eave, un personnage fait de bric et de broc, comme si les diff\u00e9rentes parties de son corps ne s\u2019articulaient pas, un corps de femme dont les changements constants rendent impossible son identification. Un autre r\u00eave, la m\u00eame nuit&nbsp;: un chevalier du Moyen-\u00e2ge en armure, \u00e9norme, rutilant, un feu d\u2019artifice au-dessus de lui, des reflets rougeoyants dont les \u00e9tincelles se transforment en larmes de sang. Il dit que, comme toujours, ses r\u00eaves lui \u00e9chappent et avec eux leur sens. Il parle de ses amoureuses, de la r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame malentendu, leur froideur, sa r\u00e9serve, leurs reproches, ses d\u00e9ceptions. Il dit que dans toutes ces femmes, c\u2019est sa m\u00e8re qu\u2019il retrouve. Je dis qu\u2019elle est l\u00e0, dans ses deux r\u00eaves, s\u2019il la reconna\u00eet dans la femme changeante et insaisissable du premier r\u00eave, elle est l\u00e0 aussi dans le second, le r\u00eave du chevalier en armure. Il rit et d\u00e9clare&nbsp;: \u201cSavez-vous comment nous appelions secr\u00e8tement notre m\u00e8re, enfants&nbsp;? Du Guesclin, le chevalier sans peur et sans reproches&nbsp;!\u201d<br>Je crois que Didier Anzieu aurait beaucoup aim\u00e9 ce r\u00eave, il ressemble \u00e0 ceux qu\u2019il rapporte dans ses textes o\u00f9 la clinique est toujours l\u00e0, irrempla\u00e7able&nbsp;: c\u2019est elle qui permet de rendre vivante toute entreprise th\u00e9orique, c\u2019est elle qui, par son alliance avec la pens\u00e9e, construit la m\u00e9tapsychologie.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9851?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quinze ans&#8230; C\u2019\u00e9tait le 14 Janvier 1992, une rencontre organis\u00e9e sous le titre \u201cDidier Anzieu&nbsp;: une vie, une \u0153uvre\u201d. Il \u00e9tait l\u00e0, bien s\u00fbr. 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