{"id":9844,"date":"2021-08-22T07:30:46","date_gmt":"2021-08-22T05:30:46","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/nouvelles-approches-des-relations-entre-sexualite-et-cancers-2\/"},"modified":"2021-10-08T01:29:55","modified_gmt":"2021-10-07T23:29:55","slug":"nouvelles-approches-des-relations-entre-sexualite-et-cancers","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/nouvelles-approches-des-relations-entre-sexualite-et-cancers\/","title":{"rendered":"Nouvelles approches des relations entre sexualit\u00e9 et cancers"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a bien longtemps que l\u2019homme postule l\u2019existence de liens entre cancer et sexualit\u00e9. Depuis l\u2019Antiquit\u00e9 et peut-\u00eatre bien avant, l\u2019identification d\u2019un cancer (macroscopiquement reconnu comme tel des m\u00e9decins de l\u2019\u00e9poque) a toujours donn\u00e9 lieu \u00e0 une qu\u00eate de causalit\u00e9. Un cancer du sein, remarquait Galien, survenait chez une dame m\u00e9lancolique \u00e0 la suite de la perte de son \u00e9poux&#8230; C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 souligner le lien entre la perte, le manque, mais aussi implicitement entre la frustration conjugale et le d\u00e9veloppement de la maladie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Assimilation du cancer et du chancre<\/h2>\n\n\n\n<p>Le cancer dans son appellation m\u00eame contient une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la sexualit\u00e9 malade. Au-del\u00e0 de la constellation du m\u00eame nom, le \u201ccancro\u201d d\u00e9signe aussi le chancre syphilitique (ces termes \u00e9taient utilis\u00e9s comme synonymes jusqu\u2019au 18<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle), ce qui laisse entendre que l\u2019assimilation des formes de tissus enflamm\u00e9s et n\u00e9cros\u00e9s \u00e0 ceux engendr\u00e9s par la c\u00e9l\u00e8bre maladie v\u00e9n\u00e9rienne, pouvait donner lieu \u00e0 des confusions. Enfin, on observe avec la Renaissance toute une s\u00e9rie d\u2019\u0153uvres d\u2019art mettant en sc\u00e8ne les liens entre cancers et sexualit\u00e9. Michel-Angelo dans <em>La Nuit<\/em>, Rapha\u00ebl peignant la <em>Fornarina<\/em> (1520) ou Rembrandt (<em>Bethsab\u00e9e au bain<\/em>, 1654) provoquent un curieux malaise en attirant l\u2019attention sur la beaut\u00e9 de femmes au premier abord combl\u00e9es mais douloureusement inqui\u00e8tes au second. Dans ces tableaux, tout canc\u00e9rologue ou clinicien retrouvera le fameux pincement du sein renvoyant \u00e0 la tumeur qui \u201ctire\u201d les tissus vers l\u2019int\u00e9rieur et marque irr\u00e9m\u00e9diablement l\u2019atteinte canc\u00e9reuse (D. Gros, 2004). Ces femmes malades sont toujours mises en sc\u00e8ne dans un contexte amoureux, ce qui signe les relations fantasmatiques et la mise en sc\u00e8ne dramatique n\u00e9cessaire \u00e0 la repr\u00e9sentation artistique de la lutte entre d\u00e9sir amoureux et sanction de la maladie ou de la mort annonc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>De nos jours, on retrouve dans le discours de certains patients atteints de cancer des hypoth\u00e8ses personnelles qui portent sur les raisons du d\u00e9clenchement du processus visible du cancer&nbsp;: culpabilit\u00e9, faute, d\u00e9sir inassumable\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Autant de reconstructions subjectives de la canc\u00e9rog\u00e9n\u00e8se qui font partie des tentatives de compr\u00e9hension des patients et que l\u2019on retrouve d\u2019ailleurs dans d\u2019autres domaines comme celui de la chirurgie plastique (\u00e0 d\u00e9sirer tant augmenter le volume de ses seins, une femme craint de d\u00e9velopper un cancer\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p>Les th\u00e9ories sur la psychog\u00e9n\u00e8se du cancer trouvent donc aussi un point de d\u00e9part dans la sexualit\u00e9 individuelle, mais elles sont largement relay\u00e9es par les repr\u00e9sentations sociales collectives. Nous n\u2019en prendrons pour exemple que la pol\u00e9mique sur le traitement hormonal de la m\u00e9nopause. Les plus r\u00e9cents travaux tendent \u00e0 montrer que ce traitement lorsqu\u2019il est pratiqu\u00e9 \u201c\u00e0 la fran\u00e7aise\u201d ne provoque pas plus de cancers du sein, alors qu\u2019\u00e0 l\u2019anglo-saxonne, le traitement hormonal substitutif serait plus canc\u00e9rog\u00e8ne. Est-ce faire hommage \u00e0 la m\u00e9decine fran\u00e7aise ou \u00e0 l\u2019\u00e9rotisme des femmes fran\u00e7aises qui ont besoin de conserver leur f\u00e9minit\u00e9 plus longtemps\u2026 Ici encore tous les fantasmes sont de la partie. Persiste cependant la m\u00eame id\u00e9e (fausse)&nbsp;: vouloir conserver \u00e0 tout prix une sexualit\u00e9 entra\u00eene un risque de cancer plus important. Le plaisir serait donc coupable, le cancer serait-il un agent du surmoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une approche multicentrique<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u2019un point de vue \u00e9pid\u00e9miologique, les changements r\u00e9cents li\u00e9s au vieillissement de la population se sont traduits par une explosion des cancers et, parmi ces cancers, une singuli\u00e8re augmentation des cancers du sein (45 000 nouveaux cas en France par an et premier cancer chez la femme par ordre de fr\u00e9quence) et des cancers de la prostate (premier cancer chez l\u2019homme apr\u00e8s celui du poumon). D\u2019autre part, l\u2019augmentation des cancers en g\u00e9n\u00e9ral, du fait du vieillissement, de la d\u00e9t\u00e9rioration des conditions environnementales et d\u2019un d\u00e9pistage plus pr\u00e9coce, a des cons\u00e9quences jusqu\u2019alors rarement \u00e9voqu\u00e9es sur la sexualit\u00e9. La question de la d\u00e9gradation de la qualit\u00e9 de vie a en effet \u00e9t\u00e9 largement prise en compte depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es dans les affections canc\u00e9reuses. Il en a d\u00e9coul\u00e9 que, si les cancers ne touchent pas tous la sph\u00e8re g\u00e9nitale, en revanche l\u2019annonce d\u00e9pressiog\u00e8ne et traumatog\u00e8ne d\u2019un diagnostic de cancer, les traitements \u00e0 l\u2019origine d\u2019une fatigue intense et d\u2019une baisse de la libido, entra\u00eenent une diminution des relations sexuelles et tendres qui g\u00eanent consid\u00e9rablement les patients. Nous sommes donc pass\u00e9s de la psychog\u00e9n\u00e8se (sexog\u00e9n\u00e8se) du cancer aux cons\u00e9quences sur la sexualit\u00e9 des cancers et de leurs traitements. Bien que les \u00e9valuations varient (de 10 \u00e0 100% dans le cas des cancers de la vulve et de la prostate), plus de la moiti\u00e9 des patients atteints de cancer constatent que le cancer a modifi\u00e9 leur sexualit\u00e9 (Razavi, Delvaux, 2002). Dans cette sexualit\u00e9 devraient \u00eatre distingu\u00e9s deux aspects&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Les aspects fonctionnels, toujours mis en avant par les corps m\u00e9dical et soignant et concernant les handicaps en termes de r\u00e9alisation de l\u2019acte sexuel.<\/li><li>Les aspects psychiques plus difficiles \u00e0 cerner, qui sont li\u00e9s au d\u00e9sir, \u00e0 l\u2019estime de soi, aux troubles de l\u2019identit\u00e9 et de l\u2019identification, au maintien de la pulsion de vie. Ces derniers sont abord\u00e9s, pour leur part, par les psychistes qui travaillent en canc\u00e9rologie&nbsp;: psychologues, psychiatres et psychanalystes.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019approche m\u00e9dicale<\/h2>\n\n\n\n<p>Elle prime le plus souvent pour le corps soignant. Mise en avant par toutes les associations de malades, elle forme le socle visible des cons\u00e9quences n\u00e9gatives du cancer et de ses traitements. L\u2019approche m\u00e9dicale est celle qui, depuis le 17<sup>\u00e8<\/sup> si\u00e8cle est la plus \u00e9vidente. Les chirurgiens proc\u00e9daient depuis des si\u00e8cles \u00e0 l\u2019ex\u00e9r\u00e8se des tissus enflamm\u00e9s ou n\u00e9cros\u00e9s. Le cancer du sein a donn\u00e9 lieu \u00e0 ces op\u00e9rations spectaculaires qui privaient les femmes de leur sein, symbole de la maternit\u00e9, de la beaut\u00e9 et de la f\u00e9minit\u00e9. \u00c0 d\u00e9faut de ces op\u00e9rations magnanimes (les chirurgiens l\u2019\u00e9taient autant que leurs patientes), le sein \u00e9tait band\u00e9, \u201cnettoy\u00e9\u201d, d\u00e9coup\u00e9\u2026 en t\u00e9moigne le martyre que subit Anne d\u2019Autriche, m\u00e8re de Louis XIV. \u00c0 ce niveau, on pourrait comprendre que la sexualit\u00e9 ne soit m\u00eame plus un probl\u00e8me, tant la question de la survie se posait d\u00e9licatement.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, ce constat est souvent un pr\u00e9texte pour n\u00e9gliger la sexualit\u00e9. Les m\u00e9decins arguent que lors de la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019un cancer et dans les tout premiers temps du traitement, c\u2019est d\u2019abord la survie qui compte pour le patient, la sexualit\u00e9 restant secondaire. Les patients seraient tent\u00e9s de dire la m\u00eame chose si les effets des traitements n\u2019\u00e9taient pas aussi massifs. La perte des cheveux, des cils et des sourcils, des moustaches pour les hommes qui en portent, op\u00e8re en effet tr\u00e8s vite une remise en cause de la personne au sens global, elle est d\u2019autant plus significative que r\u00e9versible et sans commune mesure avec d\u2019autres s\u00e9quelles. Le constat est d\u2019ailleurs souvent invariable, lorsqu\u2019on met dans la balance la survie et la sexualit\u00e9, rares sont les malades qui tranchent du c\u00f4t\u00e9 du maintien de leurs attributs sexuels. Cependant, un certain nombre y renoncent difficilement et s\u2019en plaignent am\u00e8rement aux soignants ou aux psychistes. La question de l\u2019intime semble en effet r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 ceux qui approchent au plus pr\u00e8s le corps ou \u00e9coutent au plus profond. C\u2019est ainsi que les m\u00e9decins d\u00e9plorent souvent ce qu\u2019ils appellent un double discours ou un d\u00e9ni de l\u2019information sur les effets secondaires&nbsp;: le malade n\u2019aurait pas \u201centendu\u201d les cons\u00e9quences n\u00e9gatives des traitements sur leur sexualit\u00e9. En fait, la demande de maintien de leur \u201cfonction sexuelle\u201d semble injustifiable aux malades au regard de la vis\u00e9e beaucoup plus noble du combat m\u00e9dical, la survie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Retrouver une sexualit\u00e9 fonctionnelle apr\u00e8s un cancer est-ce suffisant&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019approche de la sexualit\u00e9 par les m\u00e9decins et services de canc\u00e9rologie reste donc fonctionnelle&nbsp;: impuissance, s\u00e9cheresse vaginale, st\u00e9rilit\u00e9, sympt\u00f4mes anxio-d\u00e9pressifs&nbsp;: la liste est longue des troubles contre lesquels la m\u00e9decine lutte. On ne peut que le constater, c\u2019est d\u2019une sexualit\u00e9-m\u00e9canisme dont il s\u2019agit, elle ne \u201cmarche\u201d plus avec le cancer, on va donc tenter une r\u00e9solution des probl\u00e8mes tout aussi partielle&nbsp;: injections intracaverneuses apr\u00e8s la prostatectomie, application de lubrifiants du c\u00f4t\u00e9 de la s\u00e9cheresse vaginale, procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e pour les fonctions reproductrices d\u00e9faillantes, psychotropes pour les troubles anxio-d\u00e9pressifs. Cette description permet de comprendre pourquoi les m\u00e9decins ont longtemps laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 les effets sur la sexualit\u00e9 d\u2019autres cancers sans lien direct avec elle. Les patients atteints d\u2019un cancer ORL par exemple insistent sur l\u2019incidence d\u2019une voix d\u00e9form\u00e9e, d\u00e9sagr\u00e9able ou quasi absente, sur leurs relations amoureuses, les patients avec des cicatrices cachent leur corps, les personnes op\u00e9r\u00e9es d\u2019un cancer digestif ont du mal \u00e0 supporter un poids sur elles et pour les cancers impliquant la pose d\u2019un abouchement m\u00eame temporaire du colon \u00e0 la peau, il reste une marque souvent v\u00e9cue comme laide ou humiliante. De nombreuses infirmi\u00e8res (surtout dans le monde anglo-saxon) proposent des savoirs pratiques pour diminuer ces facteurs d\u2019inhibition. Les massages auto-relaxants, le regard port\u00e9 \u00e0 deux sur le corps ab\u00eem\u00e9 et ou d\u00e9form\u00e9 et la caresse des cicatrices, l\u2019apprentissage du couple \u00e0 r\u00e9organiser leur sexualit\u00e9. Cependant, ces \u201cpetites r\u00e9parations\u201d louables au demeurant, ne convainquent pas du fait de la prise en compte partielle des maux \u00e9voqu\u00e9s. La lecture de tr\u00e8s nombreux articles sur la question ne fait jamais appara\u00eetre l\u2019amour, l\u2019homosexualit\u00e9, les sentiments ou les d\u00e9sirs non conformes. Une certaine st\u00e9r\u00e9otypie envahit le <em>counselling<\/em> propos\u00e9 de fa\u00e7on annexe au m\u00eame titre que l\u2019ergoth\u00e9rapie dans les services de psychiatrie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La question des reconstructions<\/h2>\n\n\n\n<p>Elle est fondamentale dans le domaine de la sexualit\u00e9 et, bien entendu, elle concerne singuli\u00e8rement les femmes. L\u2019id\u00e9e, fr\u00e9quemment retrouv\u00e9e en m\u00e9decine, est que le patient aimerait retourner <em>ad integrum<\/em>. C\u2019est pourtant un r\u00e9sultat insuffisant&nbsp;: une reconstruction n\u2019\u00e9vincera jamais l\u2019alt\u00e9ration de l\u2019image du corps, elle n\u2019\u00e9liminera pas l\u2019impression de menace vitale. D\u2019autre part, il y a dans la reconstruction un \u201ctravail psychique\u201d d\u2019appropriation qui permet d\u2019int\u00e9rioriser le changement et d\u2019accepter la maladie dans sa vie. Les chirurgiens tentent n\u00e9anmoins l\u2019impossible pour retrouver d\u2019apr\u00e8s photo les formes ant\u00e9rieures, mais le constat d\u2019\u00e9chec persiste. Certains plasticiens sont d\u2019une grande cr\u00e9ativit\u00e9 et pr\u00e9sentent des r\u00e9sultats \u201ccosm\u00e9tiques\u201d de qualit\u00e9. Cependant, les reconstructions mammaires vieillissent mal. Ainsi, le sein sur proth\u00e8se pr\u00e9sente au fil du temps une diff\u00e9rence avec l\u2019autre qui engendre des difficult\u00e9s suppl\u00e9mentaires&nbsp;: ce sein tout neuf ne vieillit pas ou du moins pas comme l\u2019autre\u2026 Les femmes se plaignent d\u2019une absence de sensibilit\u00e9 du \u201csein reconstruit\u201d, femme et homme d\u2019un m\u00eame couple investissent diff\u00e9remment les deux seins, l\u2019un \u00e9tant v\u00e9cu comme un sein \u201cvivant\u201d, l\u2019autre comme un sein \u201cmort\u201d, le refus de pr\u00e9senter ce sein \u00e9tranger entra\u00eene une impression de perversion dans l\u2019utilisation de v\u00eatements destin\u00e9s \u00e0 le rendre d\u00e9sirable tout en le cachant, pour d\u2019autres enfin se construit une angoisse que l\u2019amour ne canc\u00e9rise le sein restant\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les reconstructions p\u00e9niennes, relativement rares, les questions sont encore tr\u00e8s difficiles \u00e0 cerner car elles touchent la question de l\u2019identit\u00e9 sexuelle de l\u2019homme, comme pour les patients trans-genre. La honte envahit beaucoup d\u2019hommes et les confronte \u00e0 un silence difficile \u00e0 percer y compris dans les groupes th\u00e9rapeutiques dans lesquels ce sujet est toujours tabou. Plus fr\u00e9quemment, les hommes acceptent de parler de leur difficult\u00e9 \u00e0 ressentir leur corps f\u00e9minis\u00e9 par l\u2019hormonoth\u00e9rapie dans les cancers de la prostate. De m\u00eame, acceptent-ils aussi d\u2019aborder l\u2019impression d\u2019infantilisation dans l\u2019incontinence urinaire qui leur fait retrouver une probl\u00e9matique de petit gar\u00e7on ou un vieillissement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La distinction sexualit\u00e9 fonctionnelle\/sexualit\u00e9 psychique p\u00e8se aussi bien sur les hommes que sur les femmes dans une soci\u00e9t\u00e9 phallocrate comme la n\u00f4tre. Pour les hommes, il est facile de se retrancher derri\u00e8re le \u201cfaire, l\u2019acte\u201d et leur demande se r\u00e9duit parfois au retour de la performance. L\u2019impuissance p\u00e9nienne vient contredire une sexualit\u00e9 limit\u00e9e \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration et \u00e0 l\u2019\u00e9jaculation et an\u00e9antir la personne, l\u2019homme sombre dans l\u2019effacement. Pour les femmes, on trouve d\u2019autres d\u00e9fenses&nbsp;: certaines voient un heureux pr\u00e9texte \u00e0 l\u2019arr\u00eat de leur sexualit\u00e9&nbsp;: elles n\u2019y avaient jamais trouv\u00e9 le bonheur. D\u2019autres s\u2019y arr\u00eatent comme \u00e0 un passage obligatoire vers le vieillissement et constatent un b\u00e9n\u00e9fice dans cette stabilisation nette de leur absence de d\u00e9sir. Pour la grande majorit\u00e9 cependant, le maintien de la sexualit\u00e9 est la m\u00e9taphore de la lutte pour la survie. Elles sont \u00e0 l\u2019\u00e9coute de leur corps, elles cherchent le moindre indice de reprise et s\u2019expriment dans les groupes, en entretiens ou sur leur blog (Bacqu\u00e9, Gsell, 2008) dans un \u00e9lan vital parfois d\u00e9fensif, mais le plus souvent tremplin d\u2019un changement existentiel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La sexualit\u00e9 psychique boulevers\u00e9e par le cancer<\/h2>\n\n\n\n<p>Ce sont surtout les cancers qui touchent d\u2019autres parties du corps qui ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la dimension globale de la sexualit\u00e9. Ne prenons qu\u2019un seul exemple, celui des cancers de la face. Une d\u00e9formation du visage, un \u0153il qui tombe (l\u2019h\u00e9mi-face effondr\u00e9e \u00e0 la suite d\u2019accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux provoque aussi ce type de d\u00e9t\u00e9rioration grave de l\u2019expression humaine et <em>a fortiori<\/em> amoureuse), une plastie imparfaite semblent autant de fronti\u00e8res herm\u00e9tiques au d\u00e9sir. La question de la beaut\u00e9, de la sym\u00e9trie, du regard font voisiner d\u00e9sir, d\u00e9sirabilit\u00e9, identit\u00e9, alt\u00e9rit\u00e9, sentiment d\u2019exister, continuit\u00e9 de soi. Autant de dimensions de l\u2019\u00eatre qui s\u2019effacent avec la maladie. Ici la sexualit\u00e9 ne d\u00e9pend plus d\u2019un organe ou d\u2019une fonction, elle est indissociable de l\u2019\u00eatre. L\u2019image du corps et la repr\u00e9sentation de soi sont des concepts qui approchent bien ces notions incompr\u00e9hensibles autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019approche psychosomatique de l\u2019image du corps encadre la sexualit\u00e9 psychique car elle recouvre la permanence de soi dans l\u2019espace, dans le temps et dans les relations au monde (Sanglade, 1983). Ce sentiment vital d\u2019\u00eatre entier (non morcel\u00e9), le m\u00eame (non dissoci\u00e9), toujours soi (dans une reconnaissance diff\u00e9renci\u00e9e des autres) est \u00e0 l\u2019origine du fait que nous pouvons maintenir notre place dans le rapport aux autres et \u00e0 nous-m\u00eames. Nous entendons souvent les femmes se plaindre de leur vieillissement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 ou des m\u00e9tamorphoses brutales de leur corps \u00e0 cause du cancer et de ses traitements. C\u2019est ce d\u00e9calage entre ce qu\u2019elles ressentent d\u2019elles-m\u00eames et l\u2019id\u00e9al int\u00e9rioris\u00e9 qu\u2019elles se sont forg\u00e9es dans l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 autrui qui provoque le malaise. Cette question a \u00e9t\u00e9 longtemps le propre de la femme et reste aujourd\u2019hui probl\u00e9matique&nbsp;: la femme a-t-elle besoin d\u2019exister dans le d\u00e9sir de l\u2019autre pour ressentir le d\u00e9sir&nbsp;? Ce serait une r\u00e9ponse triviale aux difficult\u00e9s f\u00e9minines. Cependant, chez les femmes stigmatis\u00e9es dans leur corps persiste une tentation de renoncement d\u00e8s qu\u2019elles estiment ne plus \u00eatre d\u00e9sirables. Le regard d\u2019autrui projet\u00e9 est donc porteur de cataclysmes et de refus obstin\u00e9s. Mais au-del\u00e0 de la joue \u00e9vid\u00e9e ou du cou d\u00e9form\u00e9 se joue la question d\u2019\u00eatre reconnu comme humain et non comme monstre. Ce visage regard\u00e9 n\u2019est pas qu\u2019amour ou d\u00e9sir, il est aussi complicit\u00e9 d\u2019appartenance\u2026<br>Le petit livre d\u2019Annie Ernaux et de son amant Marc Marie, nous a beaucoup donn\u00e9 \u00e0 penser sur cette question. Dans <em>L\u2019usage de la photo<\/em>, elle photographie leurs v\u00eatements pos\u00e9s en vrac sur la moquette avant l\u2019amour. Il y a urgence\u2026 Cependant, que reste-t-il&nbsp;? Des enveloppes&nbsp;? Vides\u2026 C\u2019est lui qui \u00e9crit&nbsp;: \u201cDurant plusieurs mois, nous ferons m\u00e9nage \u00e0 trois, la mort, A. et moi. Notre compagne \u00e9tait envahissante. Elle s\u2019arrogeait en permanence le droit d\u2019\u00eatre l\u00e0, dans la poche de liquide coll\u00e9e au ventre d\u2019A. durant les p\u00e9riodes de chimio, dans le cath\u00e9ter sous sa clavicule, sur son mamelon cram\u00e9 par la radioth\u00e9rapie, \u00e0 la lisi\u00e8re noircie de ses gencives et sur l\u2019ensemble de son corps d\u00e9sormais d\u00e9nu\u00e9 de toute pilosit\u00e9, dans son teint cireux de statue du mus\u00e9e Gr\u00e9vin (\u2026). Envahissante mais impuissante \u00e0 atteindre notre amour.\u201d Les enveloppes de ces corps t\u00e9moignent de la lutte contre la mort, vestiges de la beaut\u00e9 mais preuves de son d\u00e9passement. Car dans la nudit\u00e9 atteinte appara\u00eet le d\u00e9fi au cancer&nbsp;: le corps est plus nu que nu, il montre que malgr\u00e9 l\u2019attaque, l\u2019amour d\u00e9passe le contenant pour toucher au c\u0153ur\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Mesures d\u2019accompagnement, approches th\u00e9rapeutiques&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>Les modifications brutales de l\u2019image du corps forment l\u2019une des cons\u00e9quences les plus difficiles de la maladie. Outre le fait de porter la mort en soi, celle-ci se d\u00e9verse \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur par de multiples marques et envahit m\u00eame les relations. Nos recommandations seront de deux ordres. Du c\u00f4t\u00e9 de la population qui se sent menac\u00e9e mais cherche sans cesse \u00e0 banaliser, la possibilit\u00e9 de m\u00e9langer, de mixer malades et bien portants est une bonne ressource. Des expositions cr\u00e9atives, artistiques (le na\u00eff <em>pink ribbon<\/em> am\u00e9ricain est une banni\u00e8re pas si exotique que cela -il s\u2019agit de porter un ruban rose quand on a eu un cancer du sein ou lorsqu\u2019on est proche d\u2019une personne qui en a eu un) permettent de d\u00e9passer l\u2019aspect morbide, angoissant pour les gens en bonne sant\u00e9. La circulation de la parole a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 entam\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 des campagnes de la Ligue contre le cancer du c\u00f4t\u00e9 des esth\u00e9ticiennes ou des salons de coiffure. Les sites internet regorgent d\u2019\u0153uvres provocatrices ou simplement belles au sujet des seins et de leurs d\u00e9boires.<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des malades, la question de la sexualit\u00e9 devrait \u00eatre syst\u00e9matiquement abord\u00e9e. La revue <em>Psycho-oncologie<\/em> (anciennement <em>Revue Francophone de psycho-oncologie<\/em>) y a consacr\u00e9 plusieurs num\u00e9ros. \u201cToute puissance de la m\u00e9decine qui viendrait s\u2019occuper de l\u2019intimit\u00e9 psychique du patient\u201d, est-il souvent r\u00e9torqu\u00e9, absence de pratique, manque de formation, autant d\u2019arguments qui rencontrent directement la fausse candeur des patients \u201cje ne voudrai pas ennuyer le docteur avec \u00e7a\u2026\u201d ou qui heurtent en plein front la prostration et le d\u00e9sespoir de certains. D\u2019aucuns disent manquer de \u201ctechniques de communication\u201d\u2026 Des mots barbares pour \u00e9voquer la barbarie des cons\u00e9quences du cancer, comprenons qu\u2019il soit difficile aux m\u00e9decins et soignants de projeter leurs propres angoisses \u00e0 aborder la sexualit\u00e9. Nous en sommes convaincue, plus que de techniques, il s\u2019agit de s\u2019ouvrir \u00e0 autrui, d\u2019apprendre \u00e0 \u00e9couter. Nous savons qu\u2019aborder pendant les \u00e9tudes de m\u00e9decine la sexualit\u00e9 par toute entr\u00e9e (le cancer ou autre) permettra dans ces cas difficiles de favoriser le dialogue. Ainsi, pour nous, comme le souligne Balint il n\u2019y a pas de sp\u00e9cificit\u00e9 de formation pour apprendre \u00e0 \u00e9couter les probl\u00e8mes sexuels de nos patients. Le travail sur les aspects inconscients de la relation est largement assez formateur et ce d\u2019autant qu\u2019il s\u2019op\u00e8re ind\u00e9finiment durant toute la vie. Concluons aussi qu\u2019un cancer peut remettre en cause une sexualit\u00e9 st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, d\u00e9primante ou sans saveur. Le cancer a parfois de surprenants effets d\u2019analyse qui permettent une r\u00e9interpr\u00e9tation de sa vie. Mais ici nous abordons un autre chapitre\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Bacqu\u00e9 M-F, Gsell-Herold G.<\/strong> (2008), <em>The blogs of cancer patients&nbsp;: self-reorganization through writing activity<\/em>, communication \u00e0 l\u2019International Psycho-oncology Society, Madrid.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bouregba A., May-Levin F<\/strong>. (2007), \u201cAnxi\u00e9t\u00e9 et cancer de la prostate\u201d, <em>Psycho-oncologie<\/em>, 1&nbsp;: 162-68.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bruant-Rodier C., Kjardtansdottir Th.<\/strong>, (2005), \u201cReconstruction mammaire et sexualit\u00e9\u201d, <em>Rev. Franc. de Psycho-oncologie.<\/em> Vol.4, 3, 157-60.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Gros D<\/strong>. (2004), \u201cArt et cancer. Des mondes \u00e9trangers l\u2019un \u00e0 l\u2019autre&nbsp;?\u201d <em>Rev. Francoph. de Psycho-oncologie<\/em>. Vol 3, 1&nbsp;: 5-14.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Razavi D., Delvaux N.<\/strong>, (2002) <em>Psycho-oncologie, le cancer, le malade et sa famille<\/em>, Paris, Masson.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sanglade A.<\/strong> (1983), \u201cImage du corps et image de soi au Rorschach\u201d, <em>Psychologie Fran\u00e7aise<\/em>, 28 (2)&nbsp;: 104-11.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9844?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a bien longtemps que l\u2019homme postule l\u2019existence de liens entre cancer et sexualit\u00e9. 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