{"id":9814,"date":"2021-08-22T07:30:44","date_gmt":"2021-08-22T05:30:44","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-premiere-fois-4\/"},"modified":"2021-09-19T23:17:21","modified_gmt":"2021-09-19T21:17:21","slug":"la-premiere-fois-2","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-premiere-fois-2\/","title":{"rendered":"La premi\u00e8re fois"},"content":{"rendered":"\n<p>Eve, 16 ans, vient me voir parce qu\u2019elle n\u2019a plus du tout confiance en elle. Elle ne sait pas pourquoi. Elle a perdu confiance en elle l\u2019an dernier, alors qu\u2019elle \u00e9tait en seconde. Elle se posait \u00e9norm\u00e9ment de questions, elle ne pouvait plus travailler. D\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance, je suis frapp\u00e9e par sa voix, une voix l\u00e9g\u00e8rement alt\u00e9r\u00e9e par l\u2019angoisse, mais qui semble port\u00e9e par un souffle court et ininterrompu. Eve parle sans arr\u00eat, dans un flux continu mais l\u00e9g\u00e8rement diffluent, et je me perds par moments dans les m\u00e9andres de sa logorrh\u00e9e sans parvenir pourtant \u00e0 l\u2019interrompre. Au bout d\u2019un mois de psychoth\u00e9rapie, alors qu\u2019elle vient de parler d\u2019un moment o\u00f9 elle s\u2019est sentie totalement seule et angoiss\u00e9e \u00e0 Paris pendant que ses parents \u00e9taient partis en vacances, ce r\u00e9cit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand j\u2019\u00e9tais en troisi\u00e8me, j\u2019ai eu une histoire avec un gar\u00e7on, Eliott. J\u2019\u00e9tais folle amoureuse de lui. Pendant un mois, j\u2019\u00e9tais dans une bulle avec lui. Plus rien d\u2019autre ne comptait. Je lui faisais confiance. Et puis \u00e7a s\u2019est arr\u00eat\u00e9 brutalement. J\u2019ai eu peur. Je me sentais d\u00e9go\u00fbt\u00e9e. J\u2019avais besoin de r\u00e9fl\u00e9chir, mais j\u2019ai rompu tout de suite parce que je ne voulais pas qu\u2019il me quitte. Depuis, je n\u2019ai plus confiance dans les gar\u00e7ons &#8230;.&nbsp;\u00bb. Rares sont les adolescentes qui parlent de leur premier rapport sexuel. La dissym\u00e9trie entre l\u2019adolescent et son analyste, venant se calquer sur celle qui existe entre lui et son parent, interdit ou complexifie singuli\u00e8rement l\u2019abord de la sexualit\u00e9, pris entre le danger de la complicit\u00e9 s\u00e9ductrice, et celui, non moins terrifiant, d\u2019un regard surmo\u00efque \u00e9crasant. Pour Eve, la \u00ab&nbsp;premi\u00e8re fois&nbsp;\u00bb se cache donc, comme je le comprendrai plus tard, dans l\u2019ellipse pudique qui s\u00e9pare le temps de la \u00ab&nbsp;bulle&nbsp;\u00bb avec Eliott de celui de la rupture.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1912, peu de temps apr\u00e8s l\u2019\u00e9norme succ\u00e8s de <em>Petrouchka<\/em>, Stravinsky a une vision qu\u2019il relate dans ses m\u00e9moires&nbsp;: \u00ab&nbsp;En finissant \u00e0 Saint-Petersbourg les derni\u00e8res pages de <em>L\u2019Oiseau de feu<\/em>, j\u2019entrevis, un jour, de fa\u00e7on absolument inattendue, car mon esprit \u00e9tait alors occup\u00e9 par des choses tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes, j\u2019entrevis dans mon imagination le spectacle d\u2019un grand rite sacral pa\u00efen&nbsp;: les vieux sages, assis en cercle et observant la danse \u00e0 mort d\u2019une jeune fille, qu\u2019ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps. Je dois dire que cette vision m\u2019avait fortement impressionn\u00e9<sup>1<\/sup>&nbsp;\u00bb. La suite de l\u2019histoire est c\u00e9l\u00e8bre, voire mythique. De cette vision, n\u00e9e d\u2019une id\u00e9e incidente, de ce fantasme inaugural venu transpercer de son dard le fil des associations libres de Stravinsky, est n\u00e9 <em>Le Sacre du printemps<\/em>. Le ballet, chor\u00e9graphi\u00e9 par Nijinski pour les ballets russes de Serge Diaghilev, provoqua, lors de la premi\u00e8re au th\u00e9\u00e2tre des Champs-Elys\u00e9es le 29 mai 1913, un scandale si \u00e9pouvantable que la repr\u00e9sentation d\u00fbt \u00eatre interrompue&nbsp;: \u00ab&nbsp;[J\u2019ai] quitt\u00e9 la salle d\u00e8s les premi\u00e8res mesures du pr\u00e9lude, qui tout de suite soulev\u00e8rent des rires et des moqueries. J\u2019en fus r\u00e9volt\u00e9. Ces manifestations, d\u2019abord isol\u00e9es, devinrent bient\u00f4t g\u00e9n\u00e9rales et, provoquant d\u2019autre part des contre-manifestations, se transform\u00e8rent tr\u00e8s vite en un vacarme \u00e9pouvantable&nbsp;\u00bb, se souvient Stravinski. Aussit\u00f4t n\u00e9e, aussit\u00f4t morte, la chor\u00e9graphie de Nijinski est aujourd\u2019hui consid\u00e9r\u00e9e comme pr\u00e9curseur de la danse moderne. Subversion absolue de tous les codes de la danse classique, elle privil\u00e9gie les mouvements introvertis, les pointes en dedans, les sauts mutil\u00e9s, ramen\u00e9s au sol au lieu de s\u2019\u00e9lever vers le ciel, et elle atteint son point culminant dans le solo final de l\u2019Elue, la vierge choisie pour \u00eatre sacrifi\u00e9e \u00e0 Yarilo, dieu du soleil. Dans ce long solo, particuli\u00e8rement difficile \u00e0 danser, l\u2019Elue, pleine de peur et de souffrance, est comme emport\u00e9e dans une danse saccad\u00e9e et violente avant de s\u2019\u00e9crouler morte sur le sol.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis 1913, plus de 100 chor\u00e9graphes ont donn\u00e9 leur propre version du <em>Sacre du printemps<\/em>, t\u00e9moignant du caract\u00e8re initiatique de ce ballet l\u00e9gendaire. En 1975, la version de Pina Bausch et du <em>Tanztheater de Wuppertal<\/em> est une nouvelle d\u00e9flagration. Le rideau s\u2019ouvre sur un plateau nu recouvert de terre. Au centre, une femme est allong\u00e9e sur un long tissu rouge sang, pos\u00e9 \u00e0 m\u00eame la terre. Peu \u00e0 peu, un groupe de femmes, puis d\u2019hommes, entrent en sc\u00e8ne, se d\u00e9visagent, s\u2019affrontent jusqu\u2019au solo de l\u2019Elue. Les femmes, rev\u00eatues de l\u00e9g\u00e8res combinaisons flottantes couleur chair voilant \u00e0 peine leurs seins nus, foulent le sol de leurs pieds&nbsp;; les hommes, pieds nus \u00e9galement, torse nu, pantalons noirs, mart\u00e8lent le sol, s\u2019enfoncent dans la terre meuble. Le grand tissu rouge sang, v\u00e9ritable centre de la chor\u00e9graphie, circule entre les mains des femmes avant d\u2019\u00eatre enfil\u00e9 par l\u2019une d\u2019elles. Combinaison rouge sang une fois rev\u00eatu, il d\u00e9signe et condamne l\u2019Elue, celle qui va danser puis mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Raimund Hoghe, dramaturge au <em>Tansztheater de Wuppertal<\/em> rapporte les propos de Pina Bausch \u00e0 ses danseurs pendant une r\u00e9p\u00e9tition&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le printemps. Qu\u2019est-ce que c\u2019est&nbsp;? Quels sentiments \u00e9prouve-t-on&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui nous vient \u00e0 l\u2019esprit en pensant au printemps&nbsp;? (\u2026) Et la chastet\u00e9&nbsp;? Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire&nbsp;: \u00eatre chaste&nbsp;? Et \u00e0 quoi ressemble l\u2019impudeur&nbsp;?<sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb. Raimund Hoghe ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pina Bausch pose des questions concernant des choses qui, souvent, ne sont plus ressenties que comme des clich\u00e9s. Elle cherche ce qu\u2019il y a derri\u00e8re&nbsp;: au-del\u00e0 des clich\u00e9s, des mots galvaud\u00e9s, des r\u00e9ponses toutes faites pour une vie toute faite&nbsp;\u00bb. La version que Pina Bausch offre du <em>Sacre du printemps<\/em> tire en effet sa force du fait qu\u2019elle va au-del\u00e0 des clich\u00e9s du printemps, du renouveau, du sacrifice rituel pour d\u00e9voiler le refoul\u00e9 du fantasme stravinskien. Derri\u00e8re le printemps, Pina Bausch montre l\u2019\u00e9veil d\u2019une sexualit\u00e9 qui d\u00e9chire le corps, derri\u00e8re le grand rite sacral pa\u00efen, elle donne \u00e0 voir le viol, la d\u00e9floration violente de la vierge qui associe dans une m\u00eame sc\u00e8ne sexualit\u00e9 et mort. Le grand tissu rouge, indice omnipr\u00e9sent et muet de ce retour du refoul\u00e9, expose aux yeux de tous et de toutes l\u2019invisible, l\u2019informe, l\u2019hymen. Lors de la s\u00e9ance qui suit le r\u00e9cit de son histoire d\u2019amour avec Eliott, Eve raconte que sa cousine l\u2019a appel\u00e9, en larmes&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elle a fait l\u2019amour avec un gar\u00e7on dans une f\u00eate \u00e0 la campagne et elle a peur d\u2019\u00eatre enceinte. Comme \u00e7a m\u2019est arriv\u00e9, elle voulait savoir si je pouvais l\u2019aider&nbsp;\u00bb. Moi&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e7a vous est arriv\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Oui, \u00e7a m\u2019est arriv\u00e9, avec\u2026 (elle cherche longtemps, comme s\u2019il lui fallait fouiller dans un pass\u00e9 lointain et englouti) \u2026 avec Eliott. J\u2019ai eu peur d\u2019\u00eatre enceinte apr\u00e8s qu\u2019on ait couch\u00e9 ensemble, et puis, comme c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois, j\u2019\u00e9tais pas prot\u00e9g\u00e9e. J\u2019ai eu peur d\u2019\u00eatre enceinte mais en fait non, je l\u2019\u00e9tais pas. J\u2019ai rien dit \u00e0 Eliott&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier co\u00eft, s\u2019associant au fantasme d\u2019une grossesse soi-disant redout\u00e9e mais sans doute secr\u00e8tement d\u00e9sir\u00e9e, semble renvoyer Eve \u00e0 cette \u00ab&nbsp;bulle&nbsp;\u00bb que leur \u00ab&nbsp;premi\u00e8re fois&nbsp;\u00bb a soudainement crev\u00e9e. Dans cette bulle \u00e0 deux, voire \u00e0 trois, sans doute peut-on entendre le fantasme d\u2019une compl\u00e9tude amoureuse, compl\u00e9tude dont le discours d\u2019Aristophane dans <em>Le Banquet<\/em> a donn\u00e9 une repr\u00e9sentation mythologique. L\u2019androgyne originel, coup\u00e9 en deux par Zeus, en proie \u00e0 une absolue d\u00e9r\u00e9liction, trouve dans l\u2019\u00e9treinte avec une autre moiti\u00e9 une consolation, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019un retour, pour la perte de cette unit\u00e9. Bien des si\u00e8cles apr\u00e8s, Ferenczi fait du d\u00e9sir de fusion contenu dans l\u2019acte sexuel l\u2019hypoth\u00e8se centrale de Thalassa. Partant de l\u2019\u00ab&nbsp;amphimixie des \u00e9rotismes<sup>3<\/sup>&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une \u00ab&nbsp;fusion des \u00e9rotismes anal et ur\u00e9tral dans un \u00e9rotisme g\u00e9nital&nbsp;\u00bb, il propose de consid\u00e9rer que&nbsp;: \u00ab&nbsp;le co\u00eft lui-m\u00eame ne peut avoir pour but qu\u2019une tentative du Moi (\u2026) de retourner dans le corps maternel, situation o\u00f9 la rupture si douloureuse entre le Moi et l\u2019environnement n\u2019existait pas encore&nbsp;\u00bb. Ce fantasme de compl\u00e9tude, pr\u00e9sent chez les adolescents, s\u2019appuie, pour Philippe Gutton, sur&nbsp;: \u00ab&nbsp;la compl\u00e9mentarit\u00e9 des sexes qui caract\u00e9rise le fonctionnement libidinal \u00e0 la pubert\u00e9. (\u2026) Le pubertaire est un retour formidable de fonctionnements interactifs tels que les observateurs des b\u00e9b\u00e9s les d\u00e9crivent aujourd\u2019hui&nbsp;: compl\u00e9mentarit\u00e9 spontan\u00e9e aux niveaux les plus archa\u00efques, compl\u00e9mentarit\u00e9 au sein de laquelle progressivement les diff\u00e9rences se reconnaissent<sup>4<\/sup>&nbsp;\u00bb. Certes, la d\u00e9couverte de la compl\u00e9mentarit\u00e9 imaginaire des sexes relie la sexualit\u00e9 adolescente aux exp\u00e9riences pr\u00e9coces de l\u2019<em>infans<\/em> avec son environnement, mais cette d\u00e9couverte achoppe pour l\u2019adolescent sur le r\u00e9el de la sexualit\u00e9 g\u00e9nitale. La d\u00e9couverte de cette sexualit\u00e9 le confronte \u00e0 la diff\u00e9rence des sexes, \u00e0 l\u2019interdit de l\u2019inceste, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019angoisse de castration, autant de repr\u00e9sentants paradigmatiques de la section, de la coupure, de la s\u00e9paration, et non plus du tout de la r\u00e9union, de la fusion, de l\u2019unit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la chor\u00e9graphie de Pina Bausch, les femmes, r\u00e9p\u00e9titivement, rel\u00e8vent doucement leurs combinaisons jusqu\u2019\u00e0 s\u2019en couvrir le visage, d\u00e9voilant une culotte blanche de petite fille sur un corps de femme. Ce geste tragique, qui fait dispara\u00eetre le visage pour montrer le sexe dans un <em>gestus<\/em> de d\u00e9s\u00e9rotisation brechtien, rend sensible la s\u00e9paration radicale entre le corps de l\u2019enfant pr\u00e9pub\u00e8re et celui de la femme encore vierge mais nubile. La \u00ab&nbsp;premi\u00e8re fois&nbsp;\u00bb sera en effet un lieu et un temps de s\u00e9paration et non d\u2019union, s\u00e9paration entre les deux corps et abandon de ce qu\u2019Egl\u00e9 Laufer nomme&nbsp;: \u00ab&nbsp;le corps pr\u00e9-pubertaire id\u00e9alis\u00e9 qui a permis \u00e0 l\u2019enfant de conserver le fantasme qu\u2019il restait dans la relation symbiotique avec l\u2019objet bon et id\u00e9alis\u00e9<sup>5<\/sup>&nbsp;\u00bb. Double s\u00e9paration donc, puisque l\u2019adolescence vient \u00e9galement signifier la s\u00e9paration avec les objets de l\u2019enfance. Ainsi que Freud le pr\u00e9conise dans ses <em>Le\u00e7ons d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em>, elle intime \u00e0 l\u2019adolescent \u00ab&nbsp;la grande t\u00e2che de se d\u00e9tacher des parents<sup>6<\/sup>&nbsp;\u00bb. En ce sens, le premier rapport sexuel t\u00e9moigne de ce travail de d\u00e9tachement, de s\u00e9paration, puisqu\u2019un \u00ab&nbsp;objet sexuel&nbsp;\u00bb, distinct de l\u2019objet \u0153dipien, est trouv\u00e9 avec la pulsion sexuelle g\u00e9nitale. Mais ce d\u00e9placement, bien que n\u00e9cessaire, n\u2019est pas sans douleur, car, comme Freud le remarque dans <em>Le tabou de la virginit\u00e9<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019homme-\u00e9poux n\u2019est pour ainsi dire jamais le bon&nbsp;; c\u2019est \u00e0 un autre, dans les cas typiques le p\u00e8re, que revient la premi\u00e8re mise sur la capacit\u00e9 d\u2019amour de la femme, \u00e0 l\u2019\u00e9poux tout au plus la seconde mise<sup>7<\/sup>&nbsp;\u00bb. Dernier avatar de cette s\u00e9paration, de cette coupure, l\u2019id\u00e9al bisexuel cher \u00e0 l\u2019enfant, qui trouve dans la rencontre avec l\u2019autre sexe sa limite ultime. D\u2019o\u00f9 le \u00ab&nbsp;ratage&nbsp;\u00bb que constitue g\u00e9n\u00e9ralement cette premi\u00e8re fois, ratage que Lacan g\u00e9n\u00e9ralisera et subsumera sous la formule provocatrice \u00ab&nbsp;il n\u2019y a pas de rapport sexuel&nbsp;\u00bb, mais qui s\u2019exprime trivialement dans la \u00ab&nbsp;d\u00e9ception&nbsp;\u00bb des adolescentes apr\u00e8s leur premi\u00e8re fois. Chez Pina Bausch, cette s\u00e9paration des sexes, symbolis\u00e9e par la bipartition en deux groupes distincts -les femmes, les hommes- ouvre sur la violence d\u2019une rencontre traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intensit\u00e9 si particuli\u00e8re du ballet de Pina Bausch r\u00e9side dans la mise en sc\u00e8ne de la peur et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 f\u00e9minine, vuln\u00e9rabilit\u00e9 qui n\u2019est pas d\u00e9nu\u00e9e de force ni de violence mais qui fait du rapport \u00e0 l\u2019homme un lieu de menace et de danger. La danse des femmes met en sc\u00e8ne diff\u00e9rentes strates de la vuln\u00e9rabilit\u00e9. Les mouvements d\u2019ouverture, d\u2019\u00e9lation, ceux qui font jaillir les seins et offrent le corps, sont suivis de mouvements de repli dans lesquels le corps se recroqueville sur lui-m\u00eame, dans une involution et une fermeture du bassin. Le premier regroupement des femmes, moment magnifique et surprenant, les r\u00e9unit toutes face au grand tissu rouge qui a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 sur le sol. Au moment o\u00f9 les cordes et les cors jouent un rythme saccad\u00e9 et rapide, faits d\u2019accords r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, rythme qui tranche violemment sur ce qui pr\u00e9c\u00e8de, un m\u00eame geste leur fait toutes lever les bras au ciel jusqu\u2019\u00e0 ce que les poings se resserrent et que les bras ainsi joints redescendent pour venir frapper les cuisses qui s\u2019ouvrent puis se ferment, d\u00e9signant ainsi un espace interm\u00e9diaire qu\u2019il faudrait d\u00e9fendre ou enfoncer. Dans&nbsp;<em>Le tabou de la virginit\u00e9<\/em>, Freud \u00e9voque \u00ab&nbsp;l\u2019angoisse des pr\u00e9mices&nbsp;\u00bb, angoisse commune au n\u00e9vros\u00e9 et au primitif, angoisse qui&nbsp;: \u00ab&nbsp;se r\u00e9v\u00e9lera avec le plus de force dans toutes les circonstances qui s\u2019\u00e9cartent d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre de l\u2019habituel, qui apportent quelque chose de nouveau, d\u2019inattendu, d\u2019incompris, d\u2019inqui\u00e9tant<sup>8<\/sup>&nbsp;\u00bb. Le caract\u00e8re traumatique de la \u00ab&nbsp;premi\u00e8re fois&nbsp;\u00bb trouve sans doute l\u00e0 son origine. Parce qu\u2019elle confronte le sujet \u00e0 des \u00e9prouv\u00e9s nouveaux qui ne peuvent qu\u2019\u00eatre en exc\u00e8s et par rapport auxquels le sujet ne peut \u00eatre qu\u2019en \u00e9tat d\u2019impr\u00e9paration, la premi\u00e8re relation sexuelle \u00e9choue, comme chez Eve, \u00e0 trouver les mots pour se dire. C\u2019est toujours trop t\u00f4t, et seules les secondes, troisi\u00e8mes et autres fois trouveront des repr\u00e9sentations \u00e0 m\u00eame de lier les affects jusqu\u2019\u00e0 l\u2019insertion dans un sc\u00e9nario fantasmatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la nouveaut\u00e9 radicale ne peut seule, et Freud en convient, expliquer le tabou dont la virginit\u00e9 est l\u2019objet. Le sang vers\u00e9, la rupture de l\u2019hymen font de la d\u00e9floration un co\u00eft \u00e0 part, isol\u00e9 des autres et porteur d\u2019une singularit\u00e9 totale, celle d\u2019une premi\u00e8re effraction. Freud rappelle que la perte de l\u2019hymen constitue une blessure narcissique venant raviver une envie du p\u00e9nis ant\u00e9rieure au changement de choix d\u2019objet qui substitue la m\u00e8re au p\u00e8re, et le p\u00e9nis \u00e0 l\u2019enfant. La castration trouve dans la d\u00e9chirure et la perte de l\u2019hymen un \u00e9quivalent qui explique, selon Freud, la rancune et l\u2019hostilit\u00e9 que certaines femmes vouent aux hommes, mais aussi leur frigidit\u00e9 ult\u00e9rieure, trace du pr\u00e9judice subi.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Le Sacre du printemps<\/em>, apr\u00e8s que l\u2019une des femmes soit venue offrir lentement et timidement le grand tissu rouge \u00e0 l\u2019un des hommes, la chor\u00e9graphie s\u2019emballe de nouveau. Les femmes, dans un port\u00e9 destructur\u00e9, viennent s\u2019empaler sur le sexe des hommes, et miment dans une bacchanale inqui\u00e9tante et outranci\u00e8re les gestes de l\u2019amour. Les corps s\u2019entrechoquent plus qu\u2019ils ne se rencontrent et un geste de protection, geste dans lequel les femmes viennent se nicher dans le cou des hommes, succ\u00e8de \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de ce co\u00eft violent et sauvage. Toujours dans <em>Le tabou de la virginit\u00e9<\/em>, Freud remarque&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quant aux tentatives si fr\u00e9quentes de prendre la fuite lors du premier commerce sexuel, (\u2026) il faut les concevoir (\u2026) comme \u00e9tant l\u2019expression de l\u2019universelle tendance \u00e0 la d\u00e9fense propre \u00e0 la femme<sup>9<\/sup>&nbsp;\u00bb. Il appartient au grand sp\u00e9culateur Ferenczi, ajoute- t-il ensuite, d\u2019avoir imagin\u00e9 les raisons phylog\u00e9n\u00e9tiques d\u2019une telle peur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Au d\u00e9but, selon lui, la copulation avait lieu entre deux individus d\u2019une m\u00eame esp\u00e8ce dont l\u2019un, se d\u00e9veloppant, devint le plus fort et contraignit le plus faible \u00e0 supporter l\u2019union sexu\u00e9e. La ranc\u0153ur due \u00e0 cet \u00e9tat d\u2019insubordination se prolongerait dans la disposition actuelle de la femme<sup>10<\/sup>&nbsp;\u00bb. On le voit, le fantasme de viol, pr\u00e9sent d\u00e8s l\u2019origine dans l\u2019imagination de Stravinsky concernant <em>Le Sacre du printemps<\/em>, impr\u00e8gne la sexualit\u00e9 g\u00e9nitale dans son ensemble. Ce fantasme g\u00e9n\u00e9rique trouve avec la d\u00e9floration, avec le sang vers\u00e9, une actualisation dont il reviendra parfois au r\u00eave, ou \u00e0 l\u2019art, d\u2019\u00e9laborer les traces mn\u00e9siques. Mais sans doute le premier co\u00eft, avec ce qu\u2019il rec\u00e8le d\u2019effraction traumatique et de blessure narcissique li\u00e9e au sang, est-il, de fa\u00e7on plus paradigmatique que ceux qui lui succ\u00e8deront, r\u00e9v\u00e9lateur du lien \u00e9nigmatique et puissant qui relie la sexualit\u00e9 et la mort. C\u2019est en effet contre la \u00ab&nbsp;soif de sang originelle&nbsp;\u00bb, contre \u00ab&nbsp;le plaisir-d\u00e9sir de meurtre de l\u2019homme originaire&nbsp;\u00bb, rappelle Freud, que le tabou du sang, et par voie de cons\u00e9quence celui de la virginit\u00e9, seraient \u00e9rig\u00e9s. Le <em>Sacre du printemps<\/em>, d\u00e8s son argument, imagin\u00e9 par Stravinsky, plonge au c\u0153ur de ce lien entre mort et sexualit\u00e9 en imaginant la rencontre de deux couples d\u2019oppos\u00e9s&nbsp;: printemps-vierges d\u2019une part, vieux sages-sacrifice d\u2019autre part. \u00ab&nbsp;Le mouvement de l\u2019amour port\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame est un mouvement de mort&nbsp;\u00bb \u00e9crit Bataille. Il revient au g\u00e9nie de Pina Bausch, \u00e0 son travail de sublimation, d\u2019avoir su repr\u00e9senter, en s\u2019emparant de la charge symbolique contenue dans le rituel pa\u00efen remis \u00e0 l\u2019honneur par Stravinsky, la dimension de mort qui r\u00e9side au c\u0153ur du sexuel et que la d\u00e9floration, parce qu\u2019elle est violente et effractive en tant que telle, ne peut tout \u00e0 fait masquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre rituel r\u00e9p\u00e8te sous les yeux fascin\u00e9s des hommes et des femmes cette premi\u00e8re fois qui sera une derni\u00e8re fois. Dans la corrida, les spectateurs voient un homme ouvrir un corps, verser le sang, faire danser un taureau avec lui dans une danse qui sera une danse de mort. Dans la corrida, comme dans le <em>sacre<\/em> de Pina Bausch, un grand tissu rouge vient rappeler qu\u2019<em>Eros<\/em> a les mains pleines de sang.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>I. Stravinsky, <em>Chroniques de ma vie<\/em>, Paris, Deno\u00ebl, 1935, reed. 2001, p. 66.<\/li><li>R. Hoghe, <em>Pina Bausch. Histoires de th\u00e9\u00e2tre dans\u00e9<\/em>, Paris, L\u2019Arche, p. 92.<\/li><li>S. Ferenczi, <em>Thalassa, essai sur la th\u00e9orie de la g\u00e9nitalit\u00e9<\/em>, \u0152uvres compl\u00e8tes (1919-1926),III, Payot, 1974, p. 258 et 264.<\/li><li>Ph. Gutton, \u00ab\u00a0D\u00e9couvrir le pubertaire \u00e0 l\u2019adolescence\u00a0\u00bb, <em>Adolescence<\/em>, 1997, n\u00b0 sp\u00e9cial, p. 10-11.<\/li><li>E. Laufer, <em>Adolescence\u00a0: amour et sexualit\u00e9<\/em>, F\u00e9d\u00e9ration Europ\u00e9enne de psychanalyse, 2010, 64, p. 102.<\/li><li>S. Freud, <em>Le\u00e7ons d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em>, (1915-1917), \u0152uvres compl\u00e8tes, XIV, Paris, PUF, 2000, p.348.<\/li><li>S. Freud, <em>Le tabou de la virginit\u00e9<\/em>, \u0152uvres compl\u00e8tes, XV, Paris, PUF, 1996, p. 90.<\/li><li>Ibid., p. 84.<\/li><li>Ibid., pp. 88-89.<\/li><li>Ibid., p. 93.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9814?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Eve, 16 ans, vient me voir parce qu\u2019elle n\u2019a plus du tout confiance en elle. Elle ne sait pas pourquoi. Elle a perdu confiance en elle l\u2019an dernier, alors qu\u2019elle \u00e9tait en seconde. 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