{"id":9794,"date":"2021-08-22T07:30:41","date_gmt":"2021-08-22T05:30:41","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/depression-du-bebe-depression-de-ladolescent-une-vision-longitudinale-2\/"},"modified":"2021-10-08T01:22:48","modified_gmt":"2021-10-07T23:22:48","slug":"depression-du-bebe-depression-de-ladolescent-une-vision-longitudinale","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/depression-du-bebe-depression-de-ladolescent-une-vision-longitudinale\/","title":{"rendered":"D\u00e9pression du b\u00e9b\u00e9, d\u00e9pression de l&rsquo;adolescent : une vision longitudinale"},"content":{"rendered":"\n<p>En accolant d\u00e9pression du b\u00e9b\u00e9 et d\u00e9pression de l\u2019adolescent, on pr\u00e9suppose que les deux tableaux peuvent \u00eatre sinon identiques du moins homologues. Se pose donc la question de la continuit\u00e9-discontinuit\u00e9. La plupart des \u00e9tudes longitudinales d\u00e9montrent une continuit\u00e9 de la d\u00e9pression entre la p\u00e9riode juv\u00e9nile et la p\u00e9riode adulte. Mais il s\u2019agit d\u2019\u00e9tudes (surtout celle de Maudsley<sup>1<\/sup> par l\u2019\u00e9quipe de Rutter) qui commencent en p\u00e9riode de latence ou \u00e0 l\u2019adolescence. Peut-on parler de d\u00e9pression du b\u00e9b\u00e9 comme on parle de d\u00e9pression de l\u2019enfant ? Il me semble que non, pour les raisons suivantes :<\/p>\n\n\n\n<p>1. Les tableaux d\u00e9pressifs du b\u00e9b\u00e9 sont presque tous li\u00e9s \u00e0 une crise situationnelle, une forme de trauma : chez Spitz, c\u2019est l\u2019absence soudaine de la m\u00e8re ; chez Kernen et Tyano<sup>2<\/sup>, c\u2019est soit une maladie somatique concomitante, soit des parents tr\u00e8s pathologiques ; chez Knauer, ce sont des s\u00e9parations. Ces tableaux sont li\u00e9s \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements du registre de la perte ou du trauma. Cela ressemble \u00e0 des pathologies r\u00e9actionnelles. Face \u00e0 la perte, le b\u00e9b\u00e9 semble organiser une r\u00e9action d\u2019alarme o\u00f9 pr\u00e9dominent le retrait (comme le d\u00e9montre Guedeney) et l\u2019atonie d\u2019investissements. C\u2019est une forme d\u2019autoconservation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, on n\u2019en conna\u00eet pas les repr\u00e9sentations intrapsychiques correspondantes : pas question de mise en \u00e9vidence de l\u2019identification \u00e0 l\u2019objet perdu, d\u2019agression tourn\u00e9e contre le self, de baisse de l\u2019estime de soi. La symptomatologie est souvent somatis\u00e9e. Ces pathologies d\u00e9pressives du b\u00e9b\u00e9 ont les caract\u00e9ristiques suivantes : r\u00e9actionnelles \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement r\u00e9el de l\u2019ordre de la perte ; somatisation facile ; r\u00e9versibilit\u00e9 lorsque l\u2019objet est remis \u00e0 disposition de l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Ces caract\u00e9ristiques indiquent certaines diff\u00e9rences avec les tableaux plus tardifs. Par ailleurs, elles soul\u00e8vent la question : d\u00e9pression-\u00e9tat ou d\u00e9pression-structure ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il est plus prudent de consid\u00e9rer la majorit\u00e9 des d\u00e9pressions du b\u00e9b\u00e9 dans le registre \u00e9tat, vu le lien \u00e0 des circonstances externes et la r\u00e9versibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est possible que ces \u00e9tats \u00e9voluent vers des structures si la situation pathog\u00e8ne persiste. Mais il est utile de pr\u00e9server une notion d\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 entre les d\u00e9pressions du b\u00e9b\u00e9 et celles de l\u2019enfant plus \u00e2g\u00e9. Cependant, si la situation pathog\u00e8ne persiste, comme c\u2019est le cas lorsqu\u2019il y a une pathologie parentale concomitante, on passe de la d\u00e9pression-\u00e9tat \u00e0 une situation plus structur\u00e9e, avec continuit\u00e9 des effets pathog\u00e8nes et des r\u00e9actions de d\u00e9fenses de l\u2019enfant. Je montrerai plus loin une situation clinique dans laquelle la r\u00e9action d\u2019autoconservation du b\u00e9b\u00e9 se transforme en structure de protection contre l\u2019absence psychique continue de la m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>3. Un autre facteur rend le diagnostic difficile chez le b\u00e9b\u00e9 : c\u2019est la tendance particuli\u00e8rement marqu\u00e9e \u00e0 la construction de comorbidit\u00e9s qui sont de mise chez le jeune enfant. Le tableau de d\u00e9pression est ainsi mitig\u00e9 parce que des d\u00e9fenses secondaires s\u2019installent pour prot\u00e9ger contre les repr\u00e9sentations de perte. La comorbidit\u00e9 est ubiquitaire chez le jeune enfant, rendant le diagnostic plus difficile.<\/p>\n\n\n\n<p>Voyons maintenant une situation clinique de grand risque pour le d\u00e9veloppement d\u2019une d\u00e9pression qui r\u00e9unit toutes les difficult\u00e9s cit\u00e9es ci-dessus : c\u2019est la r\u00e9action d\u2019un b\u00e9b\u00e9 \u00e0 une d\u00e9pression grave de la m\u00e8re, productive de sympt\u00f4mes de d\u00e9pression, tels l\u2019atonie et le ralentissement, mais \u00e9galement de comorbidit\u00e9, puisque la r\u00e9action d\u00e9pressive ne suffit pas \u00e0 neutraliser les effets de l\u2019absence psychique maternelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous allons constater la r\u00e9action d\u00e9pressive de l\u2019enfant, puis sa construction d\u2019autres d\u00e9fenses, plus mutilantes, comme si la r\u00e9action d\u2019atonie et de retrait ne suffisait pas.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>Voici une jeune femme qui fait une d\u00e9pression du post-partum grave, \u00e0 tonalit\u00e9 m\u00e9lancolique. Elle me consulte pour son fils de 6 ans qui est hyperactif. Elle am\u00e8ne \u00e0 la consultation sa fille de 6 mois, Sara, et je suis d\u2019embl\u00e9e frapp\u00e9 par la carence interactive qui marque cette relation. C\u2019est dans une optique de pr\u00e9vention que je vais suivre ce couple m\u00e8re-fille. La m\u00e8re est comme absente ; elle r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019envi : \u00ab Il me manque quelque chose \u00bb, n\u2019arrive pas \u00e0 interagir avec Sara, et lui reproche simultan\u00e9ment de ne pas lui donner assez de signes d\u2019affection et de se s\u00e9parer d\u2019elle.<br><em>Extrait 1 (description d\u2019une s\u00e9ance vid\u00e9o)<\/em><br><em>Sur la vid\u00e9o de cette premi\u00e8re s\u00e9ance, Sara a 7 mois. Elle est assise par terre et joue avec un hochet. Sa m\u00e8re, assise par terre \u00e0 1,50 m de sa fille, pleure doucement et ne parle qu\u2019en r\u00e9pondant \u00e0 mes questions : elle a de la peine \u00e0 s\u2019occuper de Sara et fait machinalement ce qui est n\u00e9cessaire, lui donner le bain, la nourrir, etc., tout en disant qu\u2019aucune de ces activit\u00e9s ne l\u2019int\u00e9resse. Elle n\u2019a aucune joie avec Sara.<\/em><br>Ce qui est le plus frappant, est la nature des interactions : Sara joue seule, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une m\u00e8re engouffr\u00e9e dans sa pr\u00e9occupation m\u00e9lancolique. \u00c0 quatre reprises, en cinq minutes, Sara va longuement scruter le visage de la m\u00e8re pleureuse. Elle s\u2019agite progressivement \u2013 alors que la m\u00e8re ne lui renvoie aucun signe \u2013 jusqu\u2019au point de tomber \u00e0 la renverse, emport\u00e9e par l\u2019\u00e9lan de son agitation croissante. C\u2019est seulement \u00e0 ce moment que sa m\u00e8re s\u2019approche d\u2019elle pour la remettre en position assise et reprendre sa m\u00e9lop\u00e9e plaintive. On est frapp\u00e9 par l\u2019absence d\u2019\u00e9change, par l\u2019avidit\u00e9 visuelle de l\u2019enfant et par l\u2019incapacit\u00e9 de la m\u00e8re de pr\u00e9voir la chute de l\u2019enfant. Pr\u00e9sente physiquement \u00e0 quelques centim\u00e8tres de Sara, la m\u00e8re est totalement absente psychiquement, \u00e0 des distances interstellaires de sa fille.<br>Dans une interaction suivante, la m\u00e8re demande \u00e0 l\u2019enfant de l\u2019imiter en claquant des mains. Sara ne s\u2019ex\u00e9cute pas, la m\u00e8re l\u2019appelle alors \u00ab malina \u00bb, ce qui signifie mauvaise. Ce que la m\u00e8re reproche \u00e0 sa fille en l\u2019appelant ainsi, c\u2019est qu\u2019elle ne lui donne pas ce qu\u2019elle attend. Elle consid\u00e8re cela comme un rejet et une s\u00e9paration p\u00e9nible. On peut imaginer l\u2019exp\u00e9rience d\u2019impuissance que ces reproches conf\u00e8rent \u00e0 Sara.\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Quelle fut l\u2019\u00e9volution de Sara ?<\/p>\n\n\n\n<p>1. Elle restait remarquablement hypo-active, sans initiative, dans une forme d\u2019atonie qui n\u2019est pas sans ressembler \u00e0 un ralentissement moteur. Ces sympt\u00f4mes sont de la s\u00e9rie d\u00e9pressive. En plus, on constatait une grande pauvret\u00e9 affective.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Mais au cours du temps, elle ajouta d\u2019autres sympt\u00f4mes \u00e0 ceux de l\u2019\u00e9conomie et de l\u2019atonie : elle d\u00e9veloppa des pseudo-identifications, notamment en cr\u00e9ant une attitude de fausse gaiet\u00e9 destin\u00e9e \u00e0 ranimer sa m\u00e8re : un sourire forc\u00e9, accompagn\u00e9 d\u2019une \u00e9cholalie illustrant un faux-self. Elle vivait par r\u00e9action, sans \u00e9lan authentique.<\/p>\n\n\n\n<p>3. Au cours du d\u00e9veloppement, on assista \u00e0 une \u00e9volution d\u00e9ficitaire (\u00e0 17 mois, qi de 70).<br>On peut parler de comorbidit\u00e9 : la d\u00e9pression est sign\u00e9e par les sympt\u00f4mes d\u2019\u00e9conomie, par d\u00e9faut d\u2019investissement et de tonus affectif. Mais il semble que le retrait n\u2019a pas suffi et que d\u2019autres d\u00e9fenses ont d\u00fb \u00eatre mises en place : le faux-self qui prot\u00e8ge contre l\u2019expression de d\u00e9sespoir et qui sert de pseudo-interaction avec la m\u00e8re, et pire encore, l\u2019abrasion de la pens\u00e9e avec \u00e9volution d\u00e9ficitaire. Le d\u00e9faut d\u2019authenticit\u00e9 pulsionnelle sert les int\u00e9r\u00eats de la m\u00e8re qui va garder Sara comme un petit toutou \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 l\u2019adolescence.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00c0 13 ans, au d\u00e9but de l\u2019adolescence, Sara est dans une \u00e9cole sp\u00e9cialis\u00e9e. Elle est extr\u00eamement amorphe, offrant peu de productions spontan\u00e9es. Elle est sans relief, dans une sorte de retrait passif, et toujours aussi atone. Son qi s\u2019est am\u00e9lior\u00e9 \u00e0 90, gr\u00e2ce aux nombreux soutiens th\u00e9rapeutiques qu\u2019elle a re\u00e7us. La m\u00e8re m\u2019annonce que le syst\u00e8me scolaire suisse interdisant \u00e0 Sara de remplir tout son potentiel, qu\u2019elle imagine consid\u00e9rable, elle a d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019emmener dans son Portugal natal.<br><em>Extrait 2 (description d\u2019une s\u00e9quence vid\u00e9o)<\/em><br><em>Quand je demande \u00e0 Sara si \u00e7a lui fait quelque chose de quitter son p\u00e8re, ses fr\u00e8res, sa maison, elle h\u00e9site et dira : \u00ab Un peu. \u00bb On sent que les attachements ont peu de relief et que les changements ne semblent pas beaucoup la toucher.<\/em><br>On retrouve l\u2019atonie psychique. Pour essayer de lui extraire un peu plus de substance, je d\u00e9cide de la voir seule et demande \u00e0 la m\u00e8re de sortir. Et l\u00e0, j\u2019ai une petite surprise : Sara regarde la couverture d\u2019un livre avec la photo d\u2019un chien : \u00ab J\u2019aime bien les chiens, dit-elle, parce qu\u2019ils sont doux. \u00bb Quand je lui demande quelle race de chien elle pr\u00e9f\u00e9rerait, sa r\u00e9ponse fuse : \u00ab Un pit-bull. \u00bb Je suis bien \u00e9tonn\u00e9 et elle rench\u00e9rit : \u00ab Ils sont m\u00e9chants, ils peuvent faire du sang, ma m\u00e8re ne voudrait surtout pas \u00e7a ! \u00bb Esp\u00e9rant avoir saisi un brin de pulsion, je lui demande si \u00e7a lui arrive de se mettre en col\u00e8re, mais c\u2019est trop lui demander ; elle \u00e9vite de r\u00e9pondre et se met en retrait. Le pit-bull est anesth\u00e9si\u00e9.\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>J\u2019avais \u00e9t\u00e9 agr\u00e9ablement surpris par la persistance, en profondeur, d\u2019un petit ruisseau pulsionnel qu\u2019elle avait pu cacher \u00e0 sa m\u00e8re. Mais il \u00e9tait \u00e9vident que ce filet d\u2019expression \u00e9tait s\u00e9v\u00e8rement emmur\u00e9 et qu\u2019on pouvait s\u2019inqui\u00e9ter du devenir de ce refoulement massif au cours de l\u2019adolescence. Qu\u2019adviendrait-il de la pulsionnalit\u00e9 \u00e9cras\u00e9e lors des remaniements de l\u2019adolescence : \u00e9ruption psychotique ou effondrement d\u00e9pressif ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Du b\u00e9b\u00e9 \u00e0 l\u2019adolescence<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette enfant a \u00e9t\u00e9 expos\u00e9e au cours de toute son \u00e9volution \u00e0 une s\u00e9rie d\u2019influences pathog\u00e8nes li\u00e9es au fonctionnement de sa m\u00e8re : celle-ci \u00e9tait non seulement s\u00e9v\u00e8rement d\u00e9prim\u00e9e \u00e0 plusieurs moments de son enfance, mais elle a aussi eu un investissement n\u00e9gatif de Sara : elle ne voulait pas qu\u2019elle se diff\u00e9rencie, et elle ne l\u2019investissait pas comme un sujet. Sara d\u00e9veloppa des sympt\u00f4mes de la lign\u00e9e d\u00e9pressive : retrait, atonie affective et pulsionnelle, mais cela ne suffisait pas et des d\u00e9fenses plus mutilantes ont d\u00fb \u00eatre improvis\u00e9es : le faux-self, qui interdisait toute affectivit\u00e9 authentique, et l\u2019abrasion intellectuelle qui repr\u00e9sentait une comorbidit\u00e9 plus grave que la d\u00e9pressivit\u00e9. Et d\u2019ailleurs, existe-t-il des \u00e9volutions d\u00e9pressives pures, sans comorbidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On voit bien, comme l\u2019avait soulign\u00e9 Bernard Golse<sup>3<\/sup> dans son article sur les d\u00e9pressions du b\u00e9b\u00e9, qu\u2019on ne peut pas penser en termes lin\u00e9aires : d\u00e9pression de la m\u00e8re-d\u00e9pression du b\u00e9b\u00e9. Le b\u00e9b\u00e9 apporte sa propre cr\u00e9ativit\u00e9 symptomatique face \u00e0 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des influences pathog\u00e8nes.<br>En ce qui concerne l\u2019axe continuit\u00e9-discontinuit\u00e9, on peut dire que la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du tableau pathologique est corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 une grande continuit\u00e9 : Sara est aussi atone et en retrait \u00e0 13 ans qu\u2019elle l\u2019\u00e9tait \u00e0 9 mois. On a bien l\u2019impression d\u2019avoir affaire \u00e0 une entit\u00e9 structurelle (et non pas \u00e0 un \u00e9tat r\u00e9actionnel).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quand la d\u00e9pression ne suffit pas<\/h2>\n\n\n\n<p>Comment qualifier la pathologie de Sara en r\u00e9f\u00e9rence aux auteurs qui m\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p>Francisco Palacio Espasa parle de trois niveaux de d\u00e9pression, dont le plus profond correspondrait \u00e0 ce qu\u2019il appelle la \u00ab mort catastrophique de l\u2019objet \u00bb, \u00e0 quoi fait suite une attaque des repr\u00e9sentations pour sauver l\u2019objet : d\u00e9pression de mort. Certes, cela correspond bien \u00e0 la clinique de Sara, mais mort de quoi ? De la repr\u00e9sentation de soi et des fonctions cognitives, comme l\u2019indique le tableau clinique.<\/p>\n\n\n\n<p>Didier Houzel sugg\u00e8re que, dans des d\u00e9pressions tr\u00e8s pr\u00e9coces, avant la diff\u00e9renciation de l\u2019objet, il peut y avoir une d\u00e9pression primaire, une non-rencontre entre une pr\u00e9occupation et l\u2019objet qui lui correspond.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette non-rencontre est aussi \u00e9voqu\u00e9e par Fran\u00e7ois Ansermet qui parle de traumatisme par d\u00e9faut de rencontre, ce qui inclut un d\u00e9faut de trace. L\u00e0 aussi, c\u2019est le d\u00e9faut repr\u00e9sentationnel qui cr\u00e9e la vuln\u00e9rabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Alain Braconnier diff\u00e9rencie la d\u00e9pression ana-clitique de la d\u00e9pression introjective : cette derni\u00e8re est celle o\u00f9 s\u2019op\u00e8re l\u2019identification \u00e0 l\u2019objet perdu ; or, pr\u00e9cis\u00e9ment, nous n\u2019avons aucune certitude que Sara ait r\u00e9ussi une identification ; au mieux il s\u2019agit d\u2019une imitation. Quelle forme de structure du moi interdit l\u2019identification \u00e0 l\u2019objet perdu ?<\/p>\n\n\n\n<p>Bernard Golse sugg\u00e8re l\u2019existence de d\u00e9pressions sans objet, o\u00f9 ce qui est perdu est la capacit\u00e9 d\u2019investir l\u2019investissement : la d\u00e9sobjectalisation qui en r\u00e9sulte correspond bien \u00e0 la clinique de Sara. On voit que le d\u00e9bat th\u00e9orique dans ce genre de pathologie s\u2019articule autour de la dialectique suivante : d\u00e9tresse\/carence ou d\u00e9pression ? D\u00e9pression primaire ou essentielle, ou d\u00e9pression secondaire \u00e0 une perte ? Dans cette dialectique fondamentale, c\u2019est le statut de l\u2019investissement de l\u2019objet qui est crucial. Dans la classification de Green, on parlerait d\u2019une d\u00e9pression du troisi\u00e8me niveau, correspondant au syndrome de la m\u00e8re morte : l\u2019enfant, sid\u00e9r\u00e9, ne comprend pas l\u2019\u00e9tat affectif de sa m\u00e8re. Mais Green tient \u00e0 r\u00e9tr\u00e9cir le champ de la d\u00e9pression \u00e0 ce qui ne touche pas le moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, le probl\u00e8me du cas de Sara est que la d\u00e9pression ne suffit pas. On sait que la d\u00e9pressivit\u00e9 est une capacit\u00e9 fondamentalement humaine, n\u00e9cessaire pour \u00e9laborer tout changement. Que se passe-t-il quand le plancher de la d\u00e9pression s\u2019effondre et que la malignit\u00e9 de la perte d\u2019objet attaque non seulement l\u2019identification \u00e0 l\u2019objet perdu, mais carr\u00e9ment les fonctions qui sous-tendent la repr\u00e9sentation du self et de l\u2019objet ? C\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9 chez Sara. Elle a cr\u00e9\u00e9 un faux-self par imitation, n\u2019a pas r\u00e9ussi une identification \u00e0 l\u2019objet perdu et a attaqu\u00e9 ses propres fonctions cognitives. Comorbidit\u00e9 il y a, mais la d\u00e9pression n\u2019est plus repr\u00e9sent\u00e9e que par le d\u00e9faut d\u2019investir l\u2019investissement, par l\u2019atonie et le ralentissement. La pathologie a d\u00e9bord\u00e9 sur les fonctions du moi. On est au-del\u00e0 de la classification propos\u00e9e par Green.<\/p>\n\n\n\n<p>Que deviendra cette jeune fille ? On craint bien qu\u2019elle ne devienne une personnalit\u00e9 tr\u00e8s p\u00e2le et qui risque une attaque de pit-bull, lorsque l\u2019\u00e9tayage par la m\u00e8re ne sera plus suffisant. Voici un tableau d\u2019une grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 pour une effraction psychique, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la d\u00e9pression n\u2019a pas suffit.<\/p>\n\n\n\n<p>En me r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 mon exp\u00e9rience du suivi longitudinal des b\u00e9b\u00e9s<sup>4<\/sup>, je soulignerai les donn\u00e9es suivantes.<br>\u2013 En ce qui concerne la d\u00e9pression, il est difficile de consid\u00e9rer que le b\u00e9b\u00e9 de moins de 1 an puisse construire un tableau d\u00e9pressif complet. Nous reconnaissons des signes d\u00e9pressifs mais il nous manque l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la subjectivit\u00e9 du b\u00e9b\u00e9 pour affirmer qu\u2019on est face \u00e0 une d\u00e9pression dans le sens structurel du terme. C\u2019est pourquoi, dans la majorit\u00e9 des cas, il est utile de distinguer \u00e9tat et structure d\u00e9pressive.<br>\u2013 De surcro\u00eet, m\u00eame s\u2019il y a de plus en plus d\u2019\u00e9vidence pour une contribution g\u00e9n\u00e9tique dans beaucoup de d\u00e9pressions, il faut toujours consid\u00e9rer la nature des interactions parents-enfant comme facteur contributeur. 10 % de m\u00e8res font une d\u00e9pression du postpartum, et si cette d\u00e9pression tend \u00e0 durer, des r\u00e9percussions seront visibles chez le b\u00e9b\u00e9. Des th\u00e9rapies m\u00e8re-b\u00e9b\u00e9 sont particuli\u00e8rement efficaces dans ces cas, o\u00f9 \u2013 bien souvent \u2013 la m\u00e8re \u00e9vite le b\u00e9b\u00e9 par peur de ressentir sa haine d\u00e9clench\u00e9e par les exigences du b\u00e9b\u00e9 comme empi\u00e8tement sur son \u00e9quilibre narcissique.<br>\u2013 Finalement, il faut souligner tout l\u2019int\u00e9r\u00eat du diagnostic pr\u00e9coce. L\u2019\u00e9tude longitudinale de Knauer et Palacio Espasa<sup>5<\/sup>, qui suit une cohorte de tr\u00e8s jeunes enfants pathologiques jusqu\u2019\u00e0 la p\u00e9riode adulte, d\u00e9montre que les pires pronostics peuvent \u00eatre d\u00e9jou\u00e9s si des mesures th\u00e9rapeutiques, du genre h\u00f4pital de jour, avec des th\u00e9rapies des parents et de l\u2019enfant sont instaur\u00e9es. Dans leur cohorte, il y a disparition du diagnostic dans une proportion importante des cas, ce qui nous incite \u00e0 une grande vigilance diagnostique chez les b\u00e9b\u00e9s et nous encourage \u00e0 pratiquer une pr\u00e9vention pr\u00e9coce.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>E. Fombonne, G. Wostear, V. Cooper, R. Harrington, M. Rutter, \u00ab The Maudsley long-term follow-up of child and adolescent depression. Psychiatrie outcome in adulthood \u00bb, <em>Br. J. Psychiatry<\/em>, 179, 2001, p. 210-217.<\/li><li>M. Kernen, S. Tyano, <em>Depression in Infancy. Child Adolesc. Psychiatrie Clin. of Am<\/em>., 15, 88397, 2006.<\/li><li>B. Golse, \u00ab Les d\u00e9pressions chez le b\u00e9b\u00e9 : affect, \u00e9tat, structure ? \u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychosomatique<\/em>, 20, 2001-2002, p. 29-45.<\/li><li> B. Cramer, C. Robert-Tissot, S. Ruseoni Serpa, <em>Du b\u00e9b\u00e9 au pr\u00e9adolescent, une \u00e9tude longitudinale,<\/em> Paris, Odile Jacob, 2002. B. Cramer, <em>Que deviendront les b\u00e9b\u00e9s ?<\/em> Paris, Odile Jacob, 1999.<\/li><li>D. Knauer, F. Palacio Espasa, <em>De la parentalit\u00e9 \u00e0 la personnalit\u00e9 des enfants<\/em>, Paris, Odile Jacob, \u00e0 para\u00eetre.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9794?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En accolant d\u00e9pression du b\u00e9b\u00e9 et d\u00e9pression de l\u2019adolescent, on pr\u00e9suppose que les deux tableaux peuvent \u00eatre sinon identiques du moins homologues. Se pose donc la question de la continuit\u00e9-discontinuit\u00e9. La plupart des \u00e9tudes longitudinales d\u00e9montrent une continuit\u00e9 de la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1223,1214,1215],"thematique":[244],"auteur":[1437],"dossier":[245],"mode":[61],"revue":[321],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9794","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-depression","auteur-bertrand-cramer","dossier-depression-du-bebe-depression-de-ladolescent","mode-gratuit","revue-321","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9794","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9794"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9794\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17110,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9794\/revisions\/17110"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9794"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9794"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9794"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9794"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9794"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9794"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9794"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9794"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9794"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}