{"id":9764,"date":"2021-08-22T07:30:37","date_gmt":"2021-08-22T05:30:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/les-separations-perdre-abandonner-se-trouver-2\/"},"modified":"2021-10-03T10:08:23","modified_gmt":"2021-10-03T08:08:23","slug":"les-separations-perdre-abandonner-se-trouver","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/les-separations-perdre-abandonner-se-trouver\/","title":{"rendered":"Les s\u00e9parations : Perdre, abandonner, se trouver"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans les multiples voies qui s\u2019offrent \u00e0 nous pour aborder la question des s\u00e9parations, qu\u2019elles rel\u00e8vent d\u2019une catastrophe ou qu\u2019elles assurent une victoire, j\u2019ai choisi celle qui part de l\u2019angoisse pour stigmatiser en quelque sorte la part commune qui peut en constituer l\u2019un des soubassements, en termes d\u2019affects, avant m\u00eame que ceux-ci soient connect\u00e9s avec des repr\u00e9sentations.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Consubstantialit\u00e9 de l\u2019angoisse et de la s\u00e9paration<\/h2>\n\n\n\n<p>La consubstantialit\u00e9 entre l\u2019angoisse et la s\u00e9paration s\u2019impose d\u00e9j\u00e0 dans les diff\u00e9rentes \u00ab&nbsp;formes&nbsp;\u00bb d\u2019angoisses rep\u00e9r\u00e9es dans la clinique de la psychanalyse et dans leurs correspondances th\u00e9oriques&nbsp;: angoisse de castration, angoisse de perdre l\u2019amour de la part de l\u2019objet, angoisse d\u2019an\u00e9antissement. Sans se fourvoyer dans les exc\u00e8s de r\u00e9sonances psychopathologiques ou psychog\u00e9n\u00e9tiques, il faut bien admettre que chacune de ces formes rel\u00e8ve d\u2019une op\u00e9ration de s\u00e9paration&nbsp;: la castration appelle un double renoncement &#8211; \u00e0 la bisexualit\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9alisation des d\u00e9sirs \u0153dipiens -, la perte d\u2019amour convoque l\u2019absence voire la disparition de l\u2019objet aim\u00e9, l\u2019an\u00e9antissement sombre dans l\u2019\u00e9vanouissement du sentiment d\u2019exister&#8230; Il s\u2019agit, chaque fois, de se s\u00e9parer&nbsp;: de la croyance en une toute-puissance illusoire, de ses premiers objets d\u2019amour, de soi-m\u00eame, et m\u00eame de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce rep\u00e9rage peut ais\u00e9ment s\u2019\u00e9tablir \u00e0 partir de Freud, mais, curieusement, la liste des angoisses li\u00e9es \u00e0 la s\u00e9paration augmente avec le temps, depuis les d\u00e9buts de la psychanalyse. Le traumatisme de la naissance (O. Rank, 1924) signale le premier arrachement au ventre maternel et l\u2019arriv\u00e9e dans un monde sauvage et inconnu. Les processus de \u00ab&nbsp;s\u00e9paration-individuation&nbsp;\u00bb d\u00e9velopp\u00e9s par Margaret Mahler (1975) soulignent la contribution f\u00e9conde de la s\u00e9paration \u00e0 la construction identitaire\u2026 Quant aux nouveaux travaux sur les diff\u00e9rentes p\u00e9riodes de la vie, ils mettent tous l\u2019accent sur la n\u00e9cessit\u00e9 impos\u00e9e par le temps de se d\u00e9faire de ce qui, pr\u00e9c\u00e9demment, avait constitu\u00e9 l\u2019essentiel des investissements&nbsp;: tout changement implique une s\u00e9paration d\u2019avec ce qui, autrefois, \u00e9tait l\u00e0 et \u00e0 quoi il faut maintenant renoncer. Parall\u00e8lement, les \u00e9v\u00e8nements de la vie peuvent offrir des figurations \u00e0 ces diff\u00e9rentes qualit\u00e9s de l\u2019angoisse en donnant sens aux caract\u00e9ristiques qui les sp\u00e9cifient&nbsp;: l\u2019\u00e9tude des interactions entre les m\u00e8res et les b\u00e9b\u00e9s a infl\u00e9chi les repr\u00e9sentations des d\u00e9buts de la vie et les mots viennent pour dire la symbiose, le fusionnel et l\u2019archa\u00efque qu\u2019ils stigmatisent et les indices subtils permettant de suivre les mouvements progressifs mobilis\u00e9s par la longue t\u00e2che d\u2019\u00e9loignement de l\u2019<em>infans<\/em>. L\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole sert de figuration presque objective \u00e0 une \u00ab&nbsp;autonomie&nbsp;\u00bb requise d\u00e8s lors que l\u2019\u00e9ducation \u00e9chappe en partie aux parents. Que dire de l\u2019adolescence, de ses conqu\u00eates et de ses drames&nbsp;? La subjectivation est promue au rang de concept, fondement essentiel de cette travers\u00e9e d\u00e9cisive, et le mot m\u00eame vient placer la capacit\u00e9 \u00e0 se s\u00e9parer comme vis\u00e9e prioritaire. Le deuil a pu m\u00eame \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme significatif du processus de cette p\u00e9riode de la vie comme si, en effet, l\u2019enfance \u00e9tait morte et qu\u2019il fallait radicalement s\u2019en d\u00e9faire. C\u2019est un point de vue que je ne partage pas&nbsp;: m\u00eame si la confrontation \u00e0 la perte y est in\u00e9luctable, l\u2019adolescence rel\u00e8ve d\u2019un processus de s\u00e9paration diff\u00e9rent de celui du deuil. Si l\u2019enfant meurt avec la sexualit\u00e9 g\u00e9nitale, alors aucune s\u00e9paration ne sera possible, elle sera in\u00e9vitablement confondue avec la disparition. C\u2019est peut-\u00eatre ce qui se passe plus tard dans le cours de la vie, lorsque le grand \u00e2ge advient et que chaque s\u00e9paration risque d\u2019\u00eatre une perte d\u00e9finitive.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dire, en quelques phrases lapidaires il est vrai, que le d\u00e9veloppement bien s\u00fbr mais aussi l\u2019\u00e9v\u00e8nement prennent le pas sur les transformations psychiques et la sc\u00e8ne qui les accueille. Une sc\u00e8ne qui devrait \u00eatre int\u00e9rieure, si les processus de s\u00e9paration se r\u00e9alisent dans les meilleures conditions, mais qui s\u2019expatrie dans la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019intersubjectivit\u00e9 s\u2019ils s\u2019av\u00e8rent fragiles, discontinus et donc pr\u00e9caires. \u00c0 partir de quoi s\u2019organise une psychopathologie de la s\u00e9paration et de la perte, dont la construction est tr\u00e8s pr\u00e9cieuse mais dont nous pourrions, apr\u00e8s-coup, assouplir le cadre. Je m\u2019explique&nbsp;: on consid\u00e8re que la probl\u00e9matique essentielle des \u00e9tats-limites rel\u00e8ve de difficult\u00e9s patentes dans l\u2019\u00e9laboration de la perte saisissables notamment dans la force d\u2019angoisses de s\u00e9paration particuli\u00e8rement agissantes. Le corolaire ou le sympt\u00f4me en est l\u2019attachement \u00e0 la perception de l\u2019objet, indispensable pour que soit maintenue la continuit\u00e9 de son existence. En contraste, les n\u00e9vros\u00e9s, ayant \u00e0 disposition une sc\u00e8ne int\u00e9rieure et un syst\u00e8me de repr\u00e9sentations davantage ancr\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 psychique, pourraient perdre de vue leurs objets d\u2019amour sans \u00eatre menac\u00e9s de leur disparition. Cette distinction, si juste soit-elle, ne devrait pas nous entra\u00eener dans des propositions diagnostiques&nbsp;: il est des situations qui, pour chacun d\u2019entre nous, quelles que soient ses modalit\u00e9s de fonctionnement psychique, sont susceptibles de mobiliser des conduites d\u00e9fensives sp\u00e9cifiques, plus r\u00e9gressives, et notamment, cette forme d\u2019accrochage \u00e0 la perception de la pr\u00e9sence de l\u2019autre qui, seule, garantit ponctuellement la croyance dans sa survivance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Angoisse et perte<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous pourrions partir d\u2019une premi\u00e8re proposition, \u00e9vidente&nbsp;: l\u2019angoisse a toujours \u00e0 voir avec ce qui s\u00e9pare, elle rel\u00e8ve toujours d\u2019une coupure &#8211; d\u2019avec un objet aim\u00e9, de ce que l\u2019autre a et que je n\u2019ai pas, d\u2019avec soi-m\u00eame, ou encore de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, la proximit\u00e9 de la s\u00e9paration et de la perte est telle que, parfois, on ne sait plus tout \u00e0 fait de quoi l\u2019on parle&nbsp;: se s\u00e9parer, perdre, est-ce toujours la m\u00eame exp\u00e9rience, la m\u00eame souffrance, la m\u00eame jouissance&nbsp;? En d\u00e9pit des qualifications de la temporalit\u00e9 inconsciente (le temps n\u2019existe pas&nbsp;!), on peut s\u2019interroger sur le statut et les traces de l\u2019absence et de la perte dans des exp\u00e9riences de s\u00e9paration dont on sait bien \u00e0 quel point elles peuvent s\u2019inscrire dans des logiques diff\u00e9rentes voire contradictoires selon qu\u2019elles rel\u00e8vent de la r\u00e9alit\u00e9 des pens\u00e9es conscientes ou inconscientes&nbsp;: partir, se s\u00e9parer, dispara\u00eetre, mourir\u2026 Voil\u00e0 qui est susceptible d\u2019engager des syst\u00e8mes de repr\u00e9sentations parfois absurdes \u00e0 l\u2019aune de l\u2019objectivit\u00e9 \u00e9v\u00e8nementielle. Entre la dramatisation et le d\u00e9ni, les variantes se d\u00e9clinent dans un mouvement qui les dialectise ou les radicalise brutalement&nbsp;: les modes de traitement de l\u2019angoisse de s\u00e9paration varient, sans entretenir de lien toujours compr\u00e9hensible avec les \u00e9v\u00e8nements.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut donc s\u2019interroger sur les op\u00e9rations psychiques qui les traitent et qui permettent ou non leur inscription psychique&nbsp;: la sc\u00e8ne int\u00e9rieure et son th\u00e9\u00e2tre priv\u00e9, l\u2019investissement de la r\u00e9alit\u00e9 psychique, c\u2019est-\u00e0-dire de la repr\u00e9sentation, du r\u00eave, du fantasme, garantissent la p\u00e9rennit\u00e9 des objets internes&nbsp;: on se s\u00e9pare, bien s\u00fbr, on ne se perd pas pour autant car les traces sont l\u00e0, qui permettent de convoquer l\u2019objet absent, de le faire exister en repr\u00e9sentation, en s\u2019assurant de sa continuit\u00e9. Sauf si la mort annonce la voie du non-retour de la perception de l\u2019objet aim\u00e9, m\u00eame s\u2019il est constamment l\u00e0 en repr\u00e9sentation ou en image&nbsp;: de cette exp\u00e9rience-l\u00e0, de l\u2019exp\u00e9rience du deuil, peut-on dire qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019une s\u00e9paration&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9lanie Klein a su montrer comment se d\u00e9veloppe la capacit\u00e9 de repr\u00e9senter un objet absent, victorieux des attaques projectives des mauvais objets&nbsp;: l\u2019exp\u00e9rience renouvel\u00e9e de s\u00e9parations et de retrouvailles scandant les mauvais et les bons moments qui leur sont li\u00e9s, favorise la prise d\u2019ind\u00e9pendance et l\u2019instauration de l\u2019ambivalence. La position d\u00e9pressive et son \u00e9laboration permettent la coexistence, au sein d\u2019une m\u00eame entit\u00e9, du bon et du mauvais, de la bonne et de la mauvaise m\u00e8re, de l\u2019enfant bon et mauvais. Entre ces deux-l\u00e0, la s\u00e9paration peut s\u2019instaurer, parce qu\u2019ils forment d\u00e9sormais deux entit\u00e9s distinctes contenant chacune amour et haine.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c\u2019est autre chose qui m\u2019int\u00e9resse dans la th\u00e9orie kleinienne&nbsp;: peut-\u00eatre n\u2019avais-je pas suffisamment pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 la place et \u00e0 la fonction de la projection. Il fallait d\u00e9gager l\u2019articulation, l\u2019embo\u00eetement de la position parano\u00efde-schizo\u00efde et de la position d\u00e9pressive au regard de la perte d\u2019objet qui les sous-tend&nbsp;: il s\u2019agit bien, en effet, de positions et non de stades de d\u00e9veloppement, l\u2019une ne dispara\u00eet pas quand l\u2019autre s\u2019\u00e9tablit, l\u2019une et l\u2019autre sont susceptibles d\u2019\u00eatre r\u00e9activ\u00e9es tout au long de la vie \u00e0 la faveur de situations singuli\u00e8res. Et surtout, l\u2019une peut basculer dans l\u2019autre ou elles peuvent coexister dans un \u00e9quilibre plus ou moins stable, du fait de la force de la projection. Toute situation de perte peut engendrer \u00e0 la fois un d\u00e9sespoir immense et en m\u00eame temps une col\u00e8re insurmontable, une auto- accusation taraudante mais aussi une menace pers\u00e9cutrice&nbsp;: la projection de la haine peut toucher l\u2019autre et le transformer en mauvais objet tout en s\u2019acharnant contre le moi sous la forme d\u2019une angoisse de s\u00e9paration d\u00e9finitive&nbsp;: ne plus jamais \u00eatre aim\u00e9, \u00eatre quitt\u00e9 ou abandonn\u00e9 pour toujours.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De la m\u00e9lancolie \u00e0 la projection<\/h2>\n\n\n\n<p>Je reviens un instant au mouvement m\u00e9lancolique et au rebroussement narcissique qui le caract\u00e9rise&nbsp;: en ne tombant pas dans le pi\u00e8ge de l\u2019autodestruction, Freud (1915) a clairement mis en \u00e9vidence de quelle mani\u00e8re en s\u2019attaquant lui-m\u00eame, le moi cherche \u00e0 atteindre l\u2019objet. Peut-\u00eatre faudrait-il ajouter \u00e0 cette construction une autre dimension en rapport avec ce qui nous int\u00e9resse aujourd\u2019hui&nbsp;: la d\u00e9diff\u00e9renciation entre le moi et l\u2019objet \u00e9vite la haine contre l\u2019objet qu\u2019elle englobe, elle \u00e9vite la s\u00e9paration entre eux deux puisque l\u2019objet et le moi se confondent. Pas de s\u00e9paration donc pas de perte&nbsp;: le triomphe maniaque n\u2019est pas loin m\u00eame si r\u00f4de sans cesse l\u2019ombre de l\u2019objet et le risque de se laisser emporter par lui vers la mort\u2026 La projection, en cr\u00e9ant un \u00e9cart entre moi et objet, trouve le motif de cette s\u00e9paration, m\u00eame si celle-ci s\u2019\u00e9tablit au sein de limites facilement brouill\u00e9es&nbsp;: elle permet de distinguer, d\u2019identifier les protagonistes en insistant sur leur diff\u00e9rence&nbsp;: \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas moi, c\u2019est lui&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Certes, le clivage et la projection sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre mais on aurait tort de ne pas leur accorder une fonction constructive, d\u00e8s lors qu\u2019elle est ponctuelle, surtout dans des situations psychiques o\u00f9 le m\u00e9lange pr\u00e9vaut, comme dans les moments m\u00e9lancoliques que j\u2019\u00e9voquais \u00e0 l\u2019instant et dont la vis\u00e9e est clairement de nier la s\u00e9paration m\u00eame au prix de la destruction du moi et de l\u2019objet. La projection peut constituer une issue possible \u00e0 l\u2019acharnement m\u00e9lancolique et c\u2019est par la s\u00e9paration qu\u2019elle instaure, que le d\u00e9gagement devient possible. Ne l\u2019oublions pas, l\u2019objet na\u00eet dans la haine, c\u2019est elle qui enclenche la proc\u00e9dure de diff\u00e9renciation.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud, dans la si c\u00e9l\u00e8bre s\u00e9quence du jeu du <em>Fort-Da<\/em>, avait solidement plant\u00e9 les fondements essentiels de ces constructions. Voyez comment son petit-fils se d\u00e9brouille avec sa ficelle et sa bobine, lorsque sa m\u00e8re le quitte&nbsp;! Cependant, sans la pr\u00e9sence du grand-p\u00e8re, sans son attention \u00e0 la fois distraite et concentr\u00e9e, l\u2019enfant aurait-il pu jouer&nbsp;? Aurait-il pu se servir de sa ficelle s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, perdu dans la solitude et l\u2019abandon&nbsp;? Aurait-il pu braver la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019absence de sa m\u00e8re en l\u2019inscrivant sur une autre sc\u00e8ne dont il est le ma\u00eetre incontest\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, ne trouve-t-on pas, dans la situation analytique, une configuration fondamentalement analogue&nbsp;? Les s\u00e9parations colonisent et troublent tout processus analytique, elles sont in\u00e9vitables, n\u00e9cessaires, puissantes. Qu\u2019elles soient r\u00e9elles ou fantasmatiques, elles sont r\u00e9guli\u00e8rement convoqu\u00e9es dans le transfert&nbsp;: pas d\u2019analyse sans que la s\u00e9paration marque de son sceau la rencontre transf\u00e9rentielle d\u00e8s les commencements. On pourrait m\u00eame se demander si l\u2019analyse ne rel\u00e8ve pas d\u2019une conqu\u00eate de la capacit\u00e9 \u00e0 se s\u00e9parer d\u00e8s lors qu\u2019elle pr\u00e9side \u00e0 toute op\u00e9ration de diff\u00e9renciation.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019essentiel, pourtant revient \u00e0 autre chose \u00e0 mon avis, tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la situation analytique elle-m\u00eame&nbsp;: seule la pr\u00e9sence effective de l\u2019analyste et l\u2019adresse qui s\u2019organise dans les formes initiales et massives du transfert permettent que ce mouvement inaugure l\u2019analyse. \u00c0 l\u2019instar de la pr\u00e9sence de Freud qui permet \u00e0 l\u2019enfant d\u2019envoyer tr\u00e8s loin sa bobine et de jubiler \u00e0 sa disparition au moins autant qu\u2019\u00e0 son retour, la pr\u00e9sence de l\u2019analyste pr\u00e8s du patient permet de s\u2019assurer du retour, de s\u2019assurer de la survivance de la repr\u00e9sentation de l\u2019objet. En de telles occurrences, c\u2019est la perception de la pr\u00e9sence de l\u2019analyste et de sa constance qui offre l\u2019opportunit\u00e9 de \u00ab&nbsp;tout dire&nbsp;\u00bb sans exc\u00e8s de risque.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e essentielle de <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em> (1920) soutient que l\u2019\u00eatre humain ne serait pas toujours et seulement guid\u00e9 par la recherche de la satisfaction et du plaisir, mais qu\u2019il pourrait tout aussi bien \u00eatre emport\u00e9 par l\u2019attraction du d\u00e9plaisir et du mal-\u00eatre. \u00c0 propos du jeu de <em>Fort-Da<\/em>, Freud insiste d\u2019abord sur la \u00ab&nbsp;grande performance culturelle de l\u2019enfant&nbsp;\u00bb qui renonce \u00e0 une satisfaction pulsionnelle&nbsp;: il peut d\u00e9sormais laisser partir sa m\u00e8re sans se rebeller et s\u2019en d\u00e9dommage en mettant lui-m\u00eame en sc\u00e8ne la disparition et le retour. On entend bien que pouvoir se s\u00e9parer en laissant partir la m\u00e8re rel\u00e8ve d\u2019une victoire dont la vertu civilisatrice est permise par le renoncement pulsionnel et la s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019objet qui en assurait la satisfaction.<\/p>\n\n\n\n<p>Le second point a trait au plaisir et au d\u00e9plaisir&nbsp;: il est impossible que la s\u00e9paration d\u2019avec la m\u00e8re soit agr\u00e9able ou indiff\u00e9rente pour l\u2019enfant. La question se pose alors de la contradiction entre le d\u00e9plaisir d\u2019une telle situation et la complaisance \u00e0 la r\u00e9p\u00e9ter dans le jeu. Mais l\u2019essentiel revient au passage d\u2019une situation <em>subie<\/em> (le d\u00e9part de la m\u00e8re impos\u00e9 \u00e0 l\u2019enfant), c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une position passive, \u00e0 une position active puisque c\u2019est l\u2019enfant qui pr\u00e9side \u00e0 l\u2019ordonnancement du jeu. Cela nous renvoie \u00e0 une autre interpr\u00e9tation du jeu de la bobine&nbsp;: jeter l\u2019objet au loin pourrait \u00eatre une vengeance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la m\u00e8re, ou un d\u00e9fi par lequel l\u2019enfant lui signifierait qu\u2019il n\u2019a pas besoin d\u2019elle et qu\u2019elle peut partir, \u00e0 la limite m\u00eame qu\u2019il lui ordonne de partir&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il [l\u2019enfant] \u00e9tait passif, \u00e0 la merci de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, mais voici qu\u2019en le r\u00e9p\u00e9tant, aussi d\u00e9plaisant qu\u2019il soit, il assume un r\u00f4le actif&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>, p 286).<\/p>\n\n\n\n<p>Le changement de position renverse l\u2019exp\u00e9rience en son contraire&nbsp;: abandonner plut\u00f4t que perdre, opposition de mots qu\u2019une lecture attentive met en \u00e9vidence d\u00e8s <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> (1915). Si le travail du deuil &#8211; c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019exp\u00e9rience d\u2019avoir d\u00e9finitivement perdu un objet aim\u00e9 consciemment identifi\u00e9 &#8211; rel\u00e8ve d\u2019un apprivoisement progressif de cette disparition par l\u2019acceptation et la soumission \u00e0 la perte, c\u2019est bien la passivit\u00e9 qui en permet l\u2019acc\u00e8s. Le d\u00e9ni, le d\u00e9sinvestissement progressif &#8211; d\u00e9tail par d\u00e9tail &#8211; de l\u2019objet aim\u00e9 perdu constituent les \u00e9tapes indispensables de cette acceptation. La victoire finale est ambigu\u00eb&nbsp;: la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle de la disparition de l\u2019objet s\u2019impose et l\u2019emporte mais la capacit\u00e9 \u00e0 retrouver l\u2019objet perdu en repr\u00e9sentation assure le triomphe possible de la r\u00e9alit\u00e9 psychique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Douleurs de la s\u00e9paration<\/h2>\n\n\n\n<p>Reste la douleur\u2026 N\u2019est-il pas remarquable qu\u2019en 1926, Freud, en abordant cette question, s\u2019interroge d\u2019embl\u00e9e sur les effets de la s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019objet comme si celle-ci \u00e9tait au fondement m\u00eame de l\u2019angoisse et de la condition humaine&nbsp;? Je reviens au passage que j\u2019ai partiellement cit\u00e9 en exergue du titre de mon expos\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous avons \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s de dire que l\u2019angoisse vient au danger de la perte d\u2019objet. Or nous connaissons d\u00e9j\u00e0 une telle r\u00e9action \u00e0 la perte d\u2019objet, c\u2019est le deuil. Alors quand vient-on \u00e0 l\u2019une, quand vient-on \u00e0 l\u2019autre&nbsp;? [\u2026] Que la s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019objet soit douloureuse nous para\u00eet cependant aller de soi. Le probl\u00e8me se complique donc encore davantage&nbsp;: quand la s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019objet donne-t-elle de l\u2019angoisse, quand donne-t-elle du deuil, et quand, peut-\u00eatre, seulement de la douleur&nbsp;? (p. 283)<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019impossibilit\u00e9 du nourrisson \u00e0 comprendre ou \u00e0 expliquer l\u2019absence de la m\u00e8re n\u2019est pas une situation de danger mais une situation traumatique&nbsp;: le surgissement de l\u2019angoisse est d\u00e9termin\u00e9 par <em>la perte de la perception de l\u2019objet \u00e9prouv\u00e9e comme perte r\u00e9elle de l\u2019objet<\/em>. Une perte d\u2019amour n\u2019entre pas encore en compte. Plus tard, l\u2019enfant fait une autre exp\u00e9rience&nbsp;: l\u2019objet reste l\u00e0 mais peut se f\u00e2cher, si bien que surgit la peur de ne plus \u00eatre aim\u00e9 ce qui constitue un danger et une source d\u2019angoisse. Selon Freud, la diff\u00e9rence entre la situation traumatique de la naissance et celle de l\u2019absence de la m\u00e8re est que, dans la premi\u00e8re, il n\u2019y avait pas d\u2019objet, et donc pas d\u2019absence \u00e0 redouter, alors que dans la seconde, l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9p\u00e9t\u00e9e des satisfactions a permis de cr\u00e9er l\u2019objet qu\u2019est la m\u00e8re massivement investi en situation de besoin. C\u2019est \u00e0 cet \u00e9tat que se rapporte la douleur. Voil\u00e0 les distinctions que propose Freud&nbsp;: \u00ab&nbsp;La douleur est donc la v\u00e9ritable r\u00e9action \u00e0 la perte d\u2019objet, l\u2019angoisse celle au danger que cette perte entra\u00eene et, en un d\u00e9placement suppl\u00e9mentaire, au danger de la perte d\u2019objet elle-m\u00eame.&nbsp;\u00bb (p. 284)<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle ressemblance peut-on d\u00e9gager de la comparaison entre les conditions d\u2019apparition de la douleur et de la s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019objet&nbsp;? Dans le cas de la douleur corporelle, se produit un investissement narcissique tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 de l\u2019endroit du corps douloureux. De la m\u00eame mani\u00e8re, la sensation douloureuse peut s\u2019\u00e9tendre par transfert au domaine du psychisme. Le surinvestissement de l\u2019objet absent constituerait un \u00e9tat d\u2019excitation inapaisable, augmentant sans cesse, si bien que les conditions \u00e9conomiques de cette douleur psychique seraient \u00e9quivalentes de celles qui provoquent la douleur corporelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces constructions th\u00e9oriques permettent d\u2019appr\u00e9hender la singularit\u00e9 des figures de la s\u00e9paration&nbsp;: lorsque le passage de la perception \u00e0 la repr\u00e9sentation de l\u2019objet absent est possible, le maintien vivant de l\u2019objet perdu, <em>\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur<\/em> de la psych\u00e9, constitue un recours effectif, relativement solide et r\u00e9sistant. En tout cas, la permanence de l\u2019investissement d\u2019objet permettra, ult\u00e9rieurement, que le d\u00e9tachement libidinal indispensable \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de la perte puisse s\u2019effectuer.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque l\u2019investissement de l\u2019objet reste soumis \u00e0 la contrainte de la perception et que l\u2019accession \u00e0 la repr\u00e9sentation s\u2019en trouve affaiblie ou fluctuante, la d\u00e9pendance se r\u00e9v\u00e8le dans ses aspects les plus aigus&nbsp;: la douleur de perdre peut alors envahir le moi, car l\u2019absence et\/ou la perte de l\u2019objet, v\u00e9cues comme autant d\u2019effractions narcissiques insurmontables, maintiennent un haut degr\u00e9 d\u2019excitation. Je souligne \u00ab&nbsp;un haut degr\u00e9 d\u2019excitation&nbsp;\u00bb&nbsp;: la libido est l\u00e0, toujours mobilis\u00e9e en tr\u00e8s fortes quantit\u00e9s m\u00eame si l\u2019agressivit\u00e9 investit tout autant la vie pulsionnelle. Au sein de ces configurations qui mettent essentiellement en jeu la perte effective de l\u2019amour de l\u2019objet, l\u2019angoisse de s\u00e9paration se situe en avant-poste, elle occupe une place de guetteur, anticipant le danger, le conjurant parfois en m\u00eame temps&nbsp;: pour assurer cette fonction d\u2019alarme, il faut bien avoir \u00e9prouv\u00e9 psychiquement la perte d\u2019objet et ses effets. Lorsque cette exp\u00e9rience n\u2019a pas pu avoir lieu (et on pense bien s\u00fbr \u00e0 ce que Winnicott d\u00e9crit \u00e0 propos de la crainte de l\u2019effondrement), on peut comprendre le chaos engendr\u00e9 par l\u2019angoisse lorsqu\u2019aucune sc\u00e8ne, aucune image ne peut, \u00e0 un moment, la prendre en charge&nbsp;: l\u2019alarme hurle alors l\u2019affolement, la terreur et la d\u00e9tresse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la suite de Winnicott, c\u2019est cette situation catastrophique qu\u2019Andr\u00e9 Green analyse avec <em>Le complexe de la m\u00e8re morte<\/em> (1980), que je rappelle bri\u00e8vement&nbsp;: une transformation radicale de la vie psychique de l\u2019enfant est d\u00e9clench\u00e9e par un d\u00e9sinvestissement maternel brutal, traumatique, parce qu\u2019il advient sans signes avant-coureurs, sans explication possible. Les effets de cette s\u00e9paration vont \u00eatre trait\u00e9s par le d\u00e9sinvestissement affectif et repr\u00e9sentatif de l\u2019objet maternel \u00e9quivalent \u00e0 \u00ab&nbsp;un meurtre psychique de l\u2019objet&nbsp;\u00bb&nbsp;: ni la haine, ni la destructivit\u00e9 pulsionnelle n\u2019interviennent dans cette op\u00e9ration dont le r\u00e9sultat est \u00ab&nbsp;la constitution d\u2019un trou dans la trame des relations d\u2019objet avec la m\u00e8re&nbsp;\u00bb (1980, p. 231). Se met alors en place, par contre-investissement, une hyperactivit\u00e9 repr\u00e9sentative qui tente de trouver, malgr\u00e9 tout, un sens au d\u00e9tournement de la m\u00e8re. La contrainte de penser, l\u2019effervescence psychique qu\u2019elle produit, montrent la tension et l\u2019effort pour ma\u00eetriser la situation traumatique, pour fermer la br\u00e8che d\u2019un \u00ab&nbsp;je ne t\u2019aime pas&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;je ne t\u2019aime plus&nbsp;\u00bb impr\u00e9visible mais dont la cons\u00e9quence in\u00e9vitable est une s\u00e9paration douloureuse. L\u2019activit\u00e9 du penser est alors essentiellement investie dans des op\u00e9rations d\u2019anticipation et de devinement &#8211; guettant les signes avant-coureurs de la catastrophe &#8211; afin de ne pas se laisser surprendre par le retour d\u2019une telle effraction.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut \u00e9largir le complexe de la m\u00e8re morte \u00e0 toute construction mettant au jour un d\u00e9sinvestissement par l\u2019objet, soudain, transitoire, imposant un changement drastique dans les modalit\u00e9s de relations d\u2019objet et donc imposant brutalement une s\u00e9paration d\u2019avec ces modalit\u00e9s relationnelles. Toute situation suscitant une s\u00e9paration portant atteinte au narcissisme, renvoyant finalement \u00e0 un d\u00e9tournement du regard de la m\u00e8re sur l\u2019enfant peut engager cette construction pr\u00e9cieuse par sa potentialit\u00e9 m\u00e9taphorique. De cette s\u00e9paration-l\u00e0, d\u00e9termin\u00e9e non par l\u2019absence physique de l\u2019objet aim\u00e9, mais par le d\u00e9tournement de son regard \u2013 en tout cas dans l\u2019exp\u00e9rience hallucinatoire qui nous en est transmise et qui se r\u00e9p\u00e8te dans le transfert \u2013 nous trouvons les traces constantes&nbsp;: elles viennent marquer de leurs empreintes profondes les \u00e9v\u00e8nements psychiques invisibles dont les effets sont parfois aussi douloureux que ceux objectivement rep\u00e9r\u00e9s et identifi\u00e9s comme traumatiques.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le complexe d\u2019\u0152dipe&nbsp;: se s\u00e9parer, encore<\/h2>\n\n\n\n<p>Je ne terminerai pas cet expos\u00e9 sans \u00e9voquer, m\u00eame bri\u00e8vement, l\u2019\u00e9preuve de s\u00e9paration qui, \u00e0 mon avis, constitue l\u2019acm\u00e9e de cette probl\u00e9matique, je veux parler du complexe d\u2019\u0152dipe et de ce qui, en amont et en aval, dans la dynamique de la psychosexualit\u00e9, ordonne son d\u00e9ploiement.<\/p>\n\n\n\n<p>En amont, la sc\u00e8ne primitive et son caract\u00e8re insupportable&nbsp;: \u00eatre seul, s\u00e9par\u00e9 de ses objets d\u2019amour, rel\u00e8ve d\u2019une exp\u00e9rience particuli\u00e8rement difficile, nous le savons tous, et je n\u2019ai fait que rappeler quelques \u00e9l\u00e9ments signifiants de cette situation paradigmatique. Mais \u00eatre seul, s\u00e9par\u00e9 de ses objets d\u2019amour alors que eux sont ensemble, r\u00e9unis par le plaisir, insouciants d\u2019autre chose, d\u00e9tourn\u00e9s de l\u2019enfant\u2026 Voil\u00e0 qui appelle une douleur inou\u00efe et r\u00e9p\u00e8te, dans une certaine mesure, l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse d\u00e9clench\u00e9 par une impuissance majeure et l\u2019impossibilit\u00e9 de recours \u00e0 l\u2019un ou \u00e0 l\u2019autre. L\u2019excitation est envahissante, la douleur aigu\u00eb, plusieurs voies sont possibles&nbsp;: s\u2019immiscer dans la sc\u00e8ne primitive, se confondre, se m\u00e9langer avec le couple ou encore, \u00eatre l\u00e0 pour voir, pour ma\u00eetriser ce qui se passe et en tout cas ne perdre de vue ni l\u2019un ni l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou bien, d\u00e9placer les protagonistes de cette sc\u00e8ne qui s\u00e9pare, renverser la situation &#8211; comme l\u2019enfant \u00e0 la bobine&nbsp;: s\u00e9parer le couple, prendre la place de l\u2019un ou de l\u2019autre, et l\u2019\u00e9loigner, le mettre \u00e0 la porte. Ainsi le complexe d\u2019\u0152dipe inscrit la r\u00e9alisation de d\u00e9sir d\u2019abord dans la s\u00e9paration du couple parental. S\u00e9paration fantasmatique, il est vrai, mais qui n\u2019en assure pas moins sa fonction diff\u00e9renciatrice indispensable \u00e0 l\u2019ambivalence qu\u2019elle permet d\u2019orchestrer. En effet, ce sont \u00e0 la fois les jeux de l\u2019ambivalence et ceux de la bisexualit\u00e9 qui permettent que se d\u00e9ploie et s\u2019organise le complexe, bien nomm\u00e9&nbsp;: l\u2019amour et la haine, dans la liaison et la d\u00e9liaison qu\u2019ils maintiennent, s\u2019attachent \u00e0 l\u2019une et \u00e0 l\u2019autre figure parentale, dans une alternance parfois douloureuse mais parfois \u00e9tayante car l\u2019appui sur l\u2019une permet d\u2019aborder le conflit avec l\u2019autre. Les distributions pulsionnelles assurent ainsi les potentialit\u00e9s du renoncement impos\u00e9 par le surmoi, un renoncement qui implique la capacit\u00e9 \u00e0 se s\u00e9parer. C\u2019est bien cette capacit\u00e9 et ses atteintes qui fomentent les obstacles majeurs au d\u00e9gagement \u0153dipien, lorsque le fonctionnement psychique reste d\u00e9pendant de ses objets externes et ne parvient pas \u00e0 construire ou \u00e0 maintenir la continuit\u00e9 des objets internes. Si la probl\u00e9matique \u0153dipienne s\u2019av\u00e8re d\u00e9sorganisante et insoluble chez les \u00e9tats-limites, c\u2019est bien parce qu\u2019en amont, les s\u00e9parations ont \u00e9t\u00e9 impossibles et que la m\u00eame impossibilit\u00e9 emp\u00eache la r\u00e9solution, m\u00eame partielle, du complexe d\u2019\u0152dipe.<\/p>\n\n\n\n<p>La bisexualit\u00e9, elle, autorise les jeux identificatoires et les changements de places au sein de ce m\u00eame th\u00e9\u00e2tre \u0153dipien&nbsp;: elle permet la construction de l\u2019ambivalence, aimer l\u2019un plut\u00f4t que l\u2019autre, puis bousculer cette r\u00e9partition pulsionnelle, ha\u00efr l\u2019un plus que l\u2019autre, et presque sym\u00e9triquement, modifier encore les objets des pulsions, intervertir les mouvements d\u2019amour et de haine en les assignant diff\u00e9remment selon les situations et les fantasmes. C\u2019est par ce commerce que s\u2019\u00e9tablit progressivement l\u2019ambivalence au sens kleinien du terme&nbsp;: \u00e9prouver amour et haine pour le m\u00eame objet.<\/p>\n\n\n\n<p>En aval, le d\u00e9clin du complexe d\u2019\u0152dipe dont je rappelle les variantes des traductions&nbsp;: d\u00e9clin, disparition, destruction du complexe d\u2019\u0152dipe qui condensent, me semble-t-il, les diff\u00e9rentes formes de s\u00e9paration. Je n\u2019entrerai pas dans les d\u00e9tails de ce mouvement si essentiel, diff\u00e9rent chez les gar\u00e7ons et chez les filles, mais qui, en d\u00e9pit de son inach\u00e8vement, t\u00e9moigne de l\u2019inscription effective des interdits. Or ceux-ci sont les porte-parole de la s\u00e9paration&nbsp;: le tabou de l\u2019inceste est litt\u00e9ralement le tabou du non-s\u00e9par\u00e9. S\u2019op\u00e8re un nouveau changement de place&nbsp;: ce n\u2019est plus le couple qui est s\u00e9par\u00e9 par l\u2019enfant, c\u2019est l\u2019enfant qui s\u2019\u00e9loigne, activement. Lorsque, au d\u00e9cours de l\u2019adolescence et de la reviviscence \u0153dipienne, le d\u00e9placement vers de nouveaux objets d\u2019amour s\u2019\u00e9bauche puis se d\u00e9ploie, c\u2019est l\u2019enfant, aujourd\u2019hui adolescent ou jeune adulte qui se s\u00e9pare, il est l\u2019auteur de cette s\u00e9paration et plus seulement sa victime, il n\u2019est plus celui qui perd, il est celui qui part, qui abandonne. Je pense que ces trois sc\u00e8nes &#8211; en les stigmatisant bien s\u00fbr &#8211; montrent la dialectique des mouvements s\u00e9parateurs&nbsp;: l\u2019exclusion douloureuse de la sc\u00e8ne primitive, la s\u00e9paration du couple parental et, enfin, l\u2019\u00e9loignement et la coupure avec l\u2019entr\u00e9e dans la sexualit\u00e9 de la vie amoureuse. Que se conjuguent les diff\u00e9rents motifs de l\u2019angoisse de s\u00e9paration sous l\u2019\u00e9gide du d\u00e9clin de l\u2019\u0152dipe est une \u00e9vidence&nbsp;: \u00e0 l\u2019origine des interdits et du surmoi, c\u2019est bien l\u2019angoisse de perdre l\u2019amour de la part de l\u2019objet qui conduit \u00e0 l\u2019abandon des d\u00e9sirs \u0153dipiens, mais c\u2019est aussi l\u2019angoisse de castration qui en constitue un facteur d\u00e9terminant, sans compter le risque de la retaliation et l\u2019angoisse de mort associ\u00e9e au v\u0153u parricide.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019argument que j\u2019ai propos\u00e9 pour cette journ\u00e9e, je suis revenue \u00e0 l\u2019\u00e9tymologie du mot sexualit\u00e9\u00a0: elle met en \u00e9vidence l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 voire le paradoxe de \u00ab\u00a0s\u00e9parer\u00a0\u00bb et d\u2019 \u00ab\u00a0accompagner\u00a0\u00bb. C\u2019est sur la n\u00e9cessit\u00e9 de maintenir cette ambigu\u00eft\u00e9 que je vais conclure pour dire justement que ce qui s\u00e9pare, ce qui diff\u00e9rencie donc dans les qualifications inh\u00e9rentes \u00e0 la s\u00e9paration, offre la voie d\u2019accompagnement la plus pr\u00e9cieuse. Accompagner c\u2019est \u00eatre \u00e0 c\u00f4t\u00e9, comme l\u2019analyste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019analysant, c\u2019est \u00eatre diff\u00e9rent aussi, c\u2019est-\u00e0-dire ne pas se confondre, ne pas se m\u00e9langer, ne pas se substituer. Accompagner, \u00eatre \u00e0 c\u00f4t\u00e9, c\u2019est donc s\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n\n\n\n<p>Freud S. (1915), \u00ab&nbsp;Deuil et m\u00e9lancolie&nbsp;\u00bb, <em>M\u00e9tapsychologie, \u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, t. XIII, Paris, PUF, 1988, p. 259-278.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1920), \u00ab&nbsp;Au del\u00e0 du principe de plaisir&nbsp;\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, t. XV, Paris, PUF, 1996, p. 273-339.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1926), \u00ab&nbsp;Angoisse, douleur et deuil&nbsp;\u00bb, Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse \u00ab&nbsp;Suppl\u00e9ments&nbsp;\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em> t. XVII, Paris, PUF, 1992, p. 271-287.<\/p>\n\n\n\n<p>Green A. (1980), \u00ab&nbsp;La m\u00e8re morte&nbsp;\u00bb, in <em>Narcissisme de vie, narcissisme de mort<\/em>, Paris, Ed. de Minuit, \u00ab&nbsp;Critique&nbsp;\u00bb, 1983, p. 222-253.<\/p>\n\n\n\n<p>Klein M. (1921-1945), <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, 1967.<\/p>\n\n\n\n<p>Mahler M., Pine F., Bergman A. (1975), <em>La naissance psychologique de l\u2019\u00eatre humain. Symbiose et individuation<\/em>, Paris, Payot, 1980.<\/p>\n\n\n\n<p>Rank O. (1924), <em>Le traumatisme de la naissance<\/em>, Paris, Payot, 1976.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott D.W. (1974), \u00ab&nbsp;La crainte de l\u2019effondrement&nbsp;\u00bb, <em>Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/em>, \u00ab&nbsp;Figures du vide&nbsp;\u00bb, n\u00b0 11, 1975, p. 35-44. Nouvelle traduction in <em>La crainte de l\u2019effondrement et autres situations cliniques<\/em>, Paris, Gallimard, 2000.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9764?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans les multiples voies qui s\u2019offrent \u00e0 nous pour aborder la question des s\u00e9parations, qu\u2019elles rel\u00e8vent d\u2019une catastrophe ou qu\u2019elles assurent une victoire, j\u2019ai choisi celle qui part de l\u2019angoisse pour stigmatiser en quelque sorte la part commune qui peut&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[239],"auteur":[1392],"dossier":[240],"mode":[60],"revue":[241],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9764","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-separation","auteur-catherine-chabert","dossier-les-separations","mode-payant","revue-241","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9764","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9764"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9764\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16564,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9764\/revisions\/16564"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9764"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9764"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9764"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9764"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9764"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9764"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9764"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9764"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9764"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}