{"id":9760,"date":"2021-08-22T07:30:37","date_gmt":"2021-08-22T05:30:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/espace-psychique-espace-corporel-2\/"},"modified":"2022-01-04T19:49:17","modified_gmt":"2022-01-04T18:49:17","slug":"espace-psychique-espace-corporel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/espace-psychique-espace-corporel\/","title":{"rendered":"Espace psychique, espace corporel"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans <em>Le Penser. Du Moi-peau au Moi-pensant<\/em>, la trente-septi\u00e8me proposition (p. 63) stipule&nbsp;: \u201cIl n\u2019y a pas un principe clair de changement\u201d. La notion de changement proprement dite est absente de la pens\u00e9e et du lexique de Freud, commente Didier Anzieu, et d\u2019ajouter que Freud n\u2019en propose que des th\u00e9ories locales. Et pourtant, ajouterai-je, il n\u2019est question que de cela dans la cure. Non qu\u2019il s\u2019agisse de se contenter de prendre en compte les gains th\u00e9rapeutiques mais parce que depuis le lien initialement d\u00e9couvert entre le sympt\u00f4me hyst\u00e9rique et la rem\u00e9moration, c\u2019est en termes de passages que les processus psychiques sont con\u00e7us&nbsp;; passages d\u2019une sc\u00e8ne psychique \u00e0 l\u2019autre, r\u00e9p\u00e9tition, rem\u00e9moration et perlaboration.<\/p>\n\n\n\n<p>La topique, dite premi\u00e8re topique, mat\u00e9rialise sous la forme d\u2019un mod\u00e8le spatial le compartimentage de la pens\u00e9e entre les trois registres de la conscience (ou perception conscience) du pr\u00e9-conscient et de l\u2019inconscient. Freud distinguera dans ce dernier ult\u00e9rieurement un inconscient descriptif et un inconscient proprement dit. Le premier sera souvent confondu avec le pr\u00e9conscient, et le second bien identifi\u00e9 par Freud comme la propri\u00e9t\u00e9 du \u00e7a. La clinique de la n\u00e9vrose et celle du r\u00eave, puis celle de la cure permettront de d\u00e9crire les voies de passage entre ces diff\u00e9rents registres, passages dont l\u2019observation clinique directe caract\u00e9rise la pratique de la cure. Si l\u2019on consid\u00e8re cette (premi\u00e8re) topique comme un espace, c\u2019est bien comme un espace virtuel, un mod\u00e8le formel, une m\u00e9taphore qui nous aide \u00e0 penser le jeu continu des transformations que, dans le temps dans l\u2019analyse, nous voyons op\u00e9rer. Voil\u00e0, bien le temps projet\u00e9 sur un espace plan, une topique.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec la diff\u00e9renciation des structures du moi, du \u00e7a et du surmoi, la situation est plus d\u00e9licate. Car ces structures se situent sur un autre plan, et m\u00eame sur d\u2019autres plans, d\u2019o\u00f9 l\u2019erreur de parler ici d\u2019une deuxi\u00e8me topique. Car ces structures qui r\u00e9gulent les passages des modes de pens\u00e9e donnent mati\u00e8re \u00e0 des constructions symboliques diff\u00e9rentes. Tant\u00f4t par exemple on concevra ces structures par leurs fonctions, tant\u00f4t par leurs contenus. Le mod\u00e8le de la v\u00e9sicule a le m\u00e9rite de symboliser ces deux registres d\u2019image mais on notera toutefois la diff\u00e9rence entre la formule c\u00e9l\u00e8bre des <em>Nouvelles Conf\u00e9rences<\/em>&nbsp;: \u201cL\u00e0 o\u00f9 \u00e7a \u00e9tait, le moi doit advenir\u201d, et celle, moins c\u00e9l\u00e8bre, de <em>Psychanalyse avec fin et psychanalyse sans fin<\/em>&nbsp;: \u201cNotre effort th\u00e9rapeutique oscille constamment pendant le traitement entre un petit fragment d\u2019analyse du \u00e7a et un petit fragment d\u2019analyse du moi\u201d. Dans un cas l\u2019espace symbolise des compartiments dans lesquels se situent les repr\u00e9sentations conscientes et inconscientes, dans le second cas, l\u2019espace symbolise les fonctions r\u00e9gulatrices, sous une forme morcel\u00e9e. Sans doute faudrait-il ici revenir sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 des concepts structuraux. Mais retenons la notion d\u2019espace psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-on r\u00e9ellement parler d\u2019un espace psychique au singulier, comme on peut parler d\u2019un espace corporel&nbsp;? L\u2019espace du corps n\u2019est pas une analogie mais une r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle. Certes, celle-ci s\u2019inscrit dans le temps. La peau m\u00eame subit des ans l\u2019irr\u00e9parable outrage et le corps est promis \u00e0 sa mort finale. Mais le corps est fonctionnellement domin\u00e9 par un principe d\u2019hom\u00e9ostasie. Il tend \u00e0 rester identique \u00e0 lui-m\u00eame, m\u00eame si, comme Freud l\u2019a bien montr\u00e9, l\u2019instinct de vie conduit \u00e0 la permanence de l\u2019esp\u00e8ce au-del\u00e0 de celle de l\u2019individu. Ce moi corporel n\u2019est pas retenu par une peau qui ne serait destin\u00e9e qu\u2019\u00e0 le contenir. Il est acte moteur tourn\u00e9 vers son environnement mat\u00e9riel et les signaux que celui-ci lui envoie. Mais ce moi corporel en constant \u00e9change mat\u00e9riel et symbolique avec le monde assure encore par l\u00e0 sa constance. Comme Anzieu l\u2019a constamment soulign\u00e9, le Moi-peau corporel n\u2019est pas la paroi d\u2019un sac mais une surface en permanent \u00e9change avec ce qui l\u2019entoure.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019humanit\u00e9 a construit un double spirituel du corps. L\u2019\u00e2me en fran\u00e7ais (<em>Soul<\/em> en anglais, <em>Seele<\/em> en allemand) a symbolis\u00e9 cette construction imaginaire, double immat\u00e9riel du corps. Freud a amplement contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire la fonction d\u2019illusion de cette construction. Ce n\u2019est \u00e9videmment pas de cela qu\u2019il s\u2019agit quand nous parlons d\u2019espace psychique, m\u00eame si la r\u00e9f\u00e9rence au terme grec de <em>psych\u00e9<\/em> peut ici donner mati\u00e8re \u00e0 interpr\u00e9tation. L\u2019\u00e2me symbolise une permanence, une intemporalit\u00e9, voire l\u2019immortalit\u00e9. L\u2019espace psychique est \u00e9troitement d\u00e9pendant de l\u2019espace corporel qui le contient. Il n\u2019existe pas sans le corps. Et la croyance d\u2019\u00e9chapper au temps rel\u00e8ve de l\u2019illusion, de la capacit\u00e9 de se penser sur le mode d\u2019une certaine intemporalit\u00e9 sans cesse confront\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153uvre d\u2019Anzieu nous a laiss\u00e9 une voie de questionnement qui trouve son point de d\u00e9part ici m\u00eame&nbsp;: comment d\u00e9finir et d\u00e9crire le passage d\u2019un espace corporel unifi\u00e9 \u00e0 celui d\u2019un espace psychique \u00e9galement unifi\u00e9&nbsp;? Ce colloque permettra sans doute de suivre les cheminements divers qu\u2019Anzieu a trac\u00e9s. Mais il est tout aussi int\u00e9ressant et fructueux de rep\u00e9rer les difficult\u00e9s qu\u2019il a d\u00fb rencontrer et chercher \u00e0 r\u00e9soudre. En rendant sensibles ces difficult\u00e9s, il nous invite \u00e0 une r\u00e9flexion critique dont j\u2019aimerais ici reprendre certains points.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019y a-t-il pas quelque hardiesse \u00e0 s\u2019en tenir \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un espace psychique unifi\u00e9&nbsp;? A quel prix, \u00e0 quels renoncements et finalement \u00e0 quels paradoxes nous expose ce pr\u00e9suppos\u00e9&nbsp;? Anzieu a fond\u00e9 cette unicit\u00e9 sur la th\u00e9orie freudienne du moi. C\u2019est le passage du point de vue topique au point de vue structural dont il est parti. Aurait-il pris au centre de sa construction une autre partie des processus analytiques, aurait-il pu concevoir la m\u00eame forme d\u2019espace? Par exemple, le dualisme <em>Eros-Thanatos<\/em>, dont Melanie Klein a fait l\u2019usage que l\u2019on sait, et qui finalement nous propose une autre repr\u00e9sentation de l\u2019espace psychique. Que dire des d\u00e9veloppements de Bion \u00e0 partir du concept d\u2019identification projective&nbsp;? Ne parle-t-on pas actuellement d\u2019une troisi\u00e8me topique fond\u00e9e sur les relations interpersonnelles&nbsp;? Ne sommes-nous pas ainsi expos\u00e9s \u00e0 une pluralit\u00e9 de descriptions de l\u2019espace psychique, ou en d\u2019autres termes d\u2019une pluralit\u00e9 d\u2019espaces psychiques&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Freud d\u2019ailleurs nous en donne une brillante illustration, dans les <em>Nouvelles Conf\u00e9rences<\/em> de 1935, quand pr\u00e9cis\u00e9ment il nous invite \u00e0 compl\u00e9ter (et non \u00e0 remplacer) le mod\u00e8le topique par un mod\u00e8le structural. Il nous invite \u00e0 imaginer&nbsp;: \u201cUn pays au relief tr\u00e8s vari\u00e9, collines, plaines et cha\u00eenes de lacs avec une population m\u00eal\u00e9e. Allemands, Magyars et Slovaques y habitent, exer\u00e7ant des activit\u00e9s diverses. Or il se pourrait que la r\u00e9partition soit telle que dans les collines habitent les Allemands qui sont \u00e9leveurs de b\u00e9tail, dans la plaine les Magyards qui cultivent les c\u00e9r\u00e9ales et la vigne, et au bord des lacs les Slovaques qui p\u00eachent les poissons et tressent les joncs. Si cette r\u00e9partition \u00e9tait nette et pure, un Wilson y trouverait son plaisir, ce serait commode aussi pour faire des expos\u00e9s en classe de g\u00e9ographie\u201d. \u201c\u00c7a pourrait\u201d mais il n\u2019en est rien malheureusement et la complexit\u00e9 des habitats d\u00e9fie toute simplicit\u00e9 cartographique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est temps de revenir \u00e0 une question clinique fondamentale, celle du lien entre la repr\u00e9sentation que nous avons de l\u2019espace psychique et l\u2019\u00e9coute analytique. Freud nous a donn\u00e9 en 1913 une image tr\u00e8s parlante de ce lien dans <em>Le d\u00e9but du traitement<\/em>&nbsp;: \u201cComportez-vous \u00e0 la mani\u00e8re du voyageur qui, assis pr\u00e8s de la fen\u00eatre de son compartiment, d\u00e9crirait le paysage tel qu\u2019il se d\u00e9roule \u00e0 une personne plac\u00e9e derri\u00e8re lui\u201d. Telle est la consigne que Freud invite le psychanalyste \u00e0 donner \u00e0 son patient. Un paysage qui se d\u00e9roule, c\u2019est \u00e0 la fois une sc\u00e8ne visuelle changeante mais aussi une r\u00e9alit\u00e9 immuable. Il nous faut du temps pour le parcourir mais le paysage demeure. Cette consigne donn\u00e9e au patient montre bien cette dimension d\u2019\u00e9coute pure qui restera le dogme technique jusque dans les ann\u00e9es cinquante, aussi bien dans le courant de Melanie Klein que dans ceux issus de l\u2019<em>Ego-Psychology<\/em>. Ceux de ma g\u00e9n\u00e9ration ont connu la force de ces principes dans leur formation, dans leur analyse personnelle et dans les supervisions.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en r\u00e9sultait un respect absolu du cadre et une pratique rigoureuse de la neutralit\u00e9. Derri\u00e8re chaque interpr\u00e9tation que l\u2019on osait formuler, du moins dans les courants issus de la psychanalyse viennoise, il s\u2019agissait de scruter tout risque de passage \u00e0 l\u2019acte contre-transf\u00e9rentiel. Au succ\u00e8s de la cure \u00e9tait li\u00e9e une certaine id\u00e9e de la normalit\u00e9 psychique. \u201cLe patient associe, l\u2019analyste interpr\u00e8te\u201d, \u00e9crivait jadis Anzieu. On ne soulignera jamais assez l\u2019importance du tournant th\u00e9orico-clinique des ann\u00e9es cinquante et du r\u00f4le attribu\u00e9 alors au contre-transfert. On rappellera ici les contributions de H. Racker et de Paula Heimann. Il faudrait aussi mentionner l\u2019\u0153uvre clinique de Winnicott, rappeler le t\u00e9moignage de Margaret Little sur son analyse avec ce dernier et la mani\u00e8re dont elle revendiquera une pratique \u201chumaniste\u201d, du moins dans les traitements des cas s\u00e9v\u00e8res (dont le sien&nbsp;!). Mais cette place d\u00e9sormais accord\u00e9e au contre-transfert va bient\u00f4t devenir celle d\u2019un nouveau concept, celle concernant l\u2019\u00e9laboration d\u2019un travail d\u2019association de pens\u00e9e conjoint entre le patient et l\u2019analyste. C\u2019est en Argentine que les Baranger, reprenant les r\u00e9flexions cliniques de Racker, introduisent la notion du champ psychanalytique et \u00e9crivent en 1961 <em>La situacion analitica como campio dinamico<\/em> (<strong>Rev. Uruguya Psicoanal<\/strong>., 4: 3-54). On trouvera un ample d\u00e9veloppement de ce mouvement dans les travaux de Beatriz de Leon Bernardi (<strong>Int. J. Psychoanal<\/strong>., 81-2, 331-351), <em>The counter transference&nbsp;: a latin american view<\/em>). Si le mod\u00e8le de l\u2019interpr\u00e9tation \u00e9tait donc li\u00e9 \u00e0 la vision du paysage dans la perspective objectivante initiale, avec le temps la psychanalyse a dirig\u00e9 son \u00e9coute vers un mouvement associatif partag\u00e9 entre le patient et l\u2019analyste, mouvement inscrit n\u00e9cessairement dans le parcours commun du temps. Nous sommes ensemble dans le temps et le flux associatif. C\u2019est afin d\u2019\u00e9viter les \u00e9quivoques du terme d\u2019intersubjectivit\u00e9 que je propose celui de co-pens\u00e9e pour d\u00e9crire les effets sur le processus associatif et les repr\u00e9sentations de l\u2019analysant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le terme de co-pens\u00e9e ne d\u00e9signe pas quelque artifice nouveau mais vise \u00e0 d\u00e9crire un processus de d\u00e9veloppement r\u00e9ciproque de l\u2019activit\u00e9 associative. Les mots, et ce qui est signifi\u00e9 entre eux, leurs associations, les mots omis, censur\u00e9s, etc. venus de la parole de l\u2019un entrent dans la pens\u00e9e de l\u2019autre, devenant ses propres objets de pens\u00e9e. Les effets de sens qu\u2019ils produisent d\u00e9pendent du contexte associatif dont ils sont extraits et de celui qu\u2019ils cr\u00e9ent chez l\u2019autre. La co-pens\u00e9e peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme le v\u00e9hicule de la communication d\u2019inconscient \u00e0 inconscient. D\u2019un point de vue dynamique, le jeu transf\u00e9ro-contre transf\u00e9rentiel s\u2019inscrit dans le contenu et la dynamique associative de la co-pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation doit \u00eatre comprise comme un effet direct de la co-pens\u00e9e. Les r\u00e9seaux associatifs produits chez le psychanalyste doivent \u00eatre entendus comme l\u2019expression de la r\u00e9alit\u00e9 psychique de l\u2019analysant. Pour une part celle-ci contribue \u00e0 un effet d\u2019empathie mais, dans la mesure o\u00f9 des \u00e9l\u00e9ments absents du r\u00e9seau associatif pr\u00e9conscient sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre, le travail psychique qui op\u00e8re chez l\u2019analyste lui permet d\u2019identifier des repr\u00e9sentations ou des associations inconscientes de l\u2019analysant. Ainsi se construisent des repr\u00e9sentations hypoth\u00e9tiques, des interpr\u00e9tations d\u2019attente, qui pourront, le moment venu, surgir dans l\u2019esprit de l\u2019analyste comme parole \u00e0 communiquer \u00e0 l\u2019analysant pour ouvrir une voie nouvelle \u00e0 ses r\u00e9seaux associatifs. La co-pens\u00e9e fabrique le r\u00e9pertoire d\u2019interpr\u00e9tations potentielles, de \u201crepr\u00e9sentations clefs\u201d susceptibles de \u201cd\u00e9verrouiller\u201d un syst\u00e8me pr\u00e9conscient r\u00e9sistant aux pressions de l\u2019inconscient (le \u201cpetit bout du \u00e7a\u201d dont parle Freud dans <em>Analyse finie et analyse sans fin<\/em>). Ne sommes-nous pas ici au sein d\u2019une aporie, entre m\u00e9taphore spatiale et m\u00e9taphore temporelle, m\u00e9taphore temporelle dont Proust nous a donn\u00e9 une inoubliable vision \u00e0 la fin de <em>A la recherche du temps perdu<\/em> quand il propose de d\u00e9crire les hommes comme \u201coccupant une place consid\u00e9rable, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celle si restreinte qui leur est r\u00e9serv\u00e9e dans l\u2019espace, une place au contraire prolong\u00e9e sans mesure puisqu\u2019ils touchent simultan\u00e9ment, comme des g\u00e9ants plong\u00e9s dans les ann\u00e9es, \u00e0 des \u00e9poques si distantes entre lesquelles tant de jours sont venus se placer dans le temps\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019opposer deux dimensions qui seraient li\u00e9es \u00e0 l\u2019espace et au temps de la vie psychique mais d\u2019observer que l\u2019espace psychique est une mani\u00e8re de projeter dans l\u2019espace des processus qui se d\u00e9roulent dans le temps et que cette r\u00e9duction du temps dans l\u2019espace ne va pas sans quelques difficult\u00e9s que j\u2019aimerais \u00e9voquer \u00e0 propos du concept Winnicottien de paradoxe. Illustrons l\u00e0 par un tr\u00e8s bref exemple clinique. Une patiente a fini apr\u00e8s une assez longue analyse \u00e0 surmonter le clivage entre une perception de soi et sa mise en acte sur le mode d\u2019une malheureuse fillette abandonn\u00e9e de tous, et celles exprimant le r\u00eave de s\u2019accomplir sur un mode viril et triomphant par la puissance de son intelligence. Elle perlabore progressivement le conflit inh\u00e9rent \u00e0 ces deux images d\u2019elle-m\u00eame. La question qu\u2019elle se pose alors, est de savoir comment se situer entre les deux. A quoi je peux ais\u00e9ment un jour lui r\u00e9pondre&nbsp;: \u201cou d\u2019\u00eatre les deux \u00e0 la fois\u201d. Se vivre paradoxalement comme \u00e0 la fois une fillette abandonn\u00e9e et une femme phallique l\u2019aide \u00e0 vivre cette conflictualit\u00e9 intrapsychique. La question que je pose est de savoir comment la figuration de l\u2019espace psychique et celle du moi comme une instance de tri membranaire permet de repr\u00e9senter cette exp\u00e9rience du paradoxe. \u00c0 propos de l\u2019objet transitionnel, autre exemple de paradoxe, Winnicott nous a donn\u00e9 jadis une d\u00e9finition topique de l\u2019objet entre la m\u00e8re et le b\u00e9b\u00e9. Mais quand on p\u00e9n\u00e8tre la fonction de l\u2019objet transitionnel, on voit que cette position spatiale est en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019expression graphique maladroite du fait que l\u2019objet en question est \u00e0 la fois une partie de soi et un objet autre. Il est n\u00e9cessaire que le Moi-peau sache traiter cette ambigu\u00eft\u00e9 fondamentale et nous offre le mod\u00e8le d\u2019un appareil psychique qui assure la vie d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 psychique marqu\u00e9e par cette ambigu\u00eft\u00e9. La crainte de l\u2019effondrement n\u2019est pas li\u00e9e \u00e0 l\u2019invasion du pulsionnel primaire du \u00e7a dans le moi mais \u00e0 cette incapacit\u00e9 de vivre avec cette pr\u00e9sence de la r\u00e9alit\u00e9 psychique.<br>D\u00e8s lors, se pose la question des limites. Je soutiendrai l\u2019id\u00e9e que le moi est d\u2019autant plus fort qu\u2019il transgresse ces limites pour laisser la place au paradoxe. Certes, il ne s\u2019agit pas de m\u00e9sestimer l\u2019importance de la question clinique des limites de l\u2019analysable, ou m\u00eame les limites d\u2019application du mod\u00e8le de la n\u00e9vrose. Mais pour que l\u2019image d\u2019un espace psychique nous parle, il faudrait que soient prises en compte d\u2019autres dimensions, permettant de voir comment le temps g\u00e8re le paradoxe, la contradiction, le conflit. C\u2019est pour autant que l\u2019analyste associe que son interpr\u00e9tation figurera comme un \u00e9cho au travail psychique de l\u2019analysant. D\u00e8s lors, la question des limites de l\u2019analysabilit\u00e9 se posera dans le cadre d\u2019une rupture associative entre le patient et le th\u00e9rapeute, ce dernier ne se trouvant plus en position de penser psychanalytiquement avec la pens\u00e9e du patient. Peut-on passer du Moi-peau au Moi-pensant sans le flux de pens\u00e9es en \u00e9cho&nbsp;?<br>On comprend d\u00e8s lors pourquoi il est important de distinguer avec Anzieu, sur la suggestion de Ka\u00ebs, les notions de moi-conteneur et de moi-contenant. Le moi conteneur est celui qui assure cette fluidit\u00e9 associative \u00e0 travers l\u2019image de la r\u00eaverie maternelle. N\u2019est-ce pas la r\u00eaverie associative de l\u2019analyste qui vient dans la cure exercer cette fonction de moi conteneur&nbsp;? Vision bien diff\u00e9rente, on en conviendra, de celle du moi contenant, comme image d\u2019un sac venant tenir les parties qui le remplissent comme un ensemble stable. Mais alors comment comprendre que les fonctions de Moi-peau soient fondamentalement de consistance, de convenance et de constance&nbsp;? Sinon que, finalement, il faut prendre en compte le r\u00f4le fondamental de la m\u00e9moire dans cette fonctionnalit\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il est m\u00e9moire que le moi peut ainsi g\u00e9rer le temps dans la vie de l\u2019esprit, une m\u00e9moire dans la diversit\u00e9 de ses formes de figuration et lieu de construction et de d\u00e9construction. Peut-\u00eatre est-ce en d\u00e9finitive la question du sujet qui est implicitement pos\u00e9e \u00e0 travers celle de l\u2019espace psychique. \u201cLe moi agent tend \u00e0 se repr\u00e9senter comme le centre de l\u2019appareil psychique chez le sujet normal ou n\u00e9vros\u00e9\u201d (<em>L\u2019Epiderme nomade et la peau psychique<\/em>, p.62). Mais \u201cplus on va vers les \u00e9tats limites et les psychoses, plus le moi tend \u00e0 sa localiser \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, c\u2019est-\u00e0-dire sur l\u2019enveloppe, voire en position d\u2019extra-temporalit\u00e9. Dans ce cas, le moi n\u2019habite pas le psychisme (\u2026) le sujet qui n\u2019est pas un vrai sujet se regarde vivre, il vit une vie automatique, m\u00e9canique, discontinue (\u2026)\u201d.<br>Ainsi, dans les pathologies graves, le moi-agent se d\u00e9construit. Mais le sujet-lieu, l\u2019aire du moi qui perd ainsi ses limites, demeure comme le conteneur des pens\u00e9es, de conteneur cr\u00e9atif, il devient contenu rigide. Le sujet agent est alt\u00e9r\u00e9 fonctionnellement mais le sujet lieu est toujours le si\u00e8ge des op\u00e9rations de l\u2019esprit. La vision de l\u2019espace psychique nous aide \u00e0 saisir en m\u00eame temps la permanence d\u2019un agent d\u00e9sorganis\u00e9 et celle d\u2019un lieu de subjectivit\u00e9 alt\u00e9r\u00e9 mais permanent. C\u2019est peut-\u00eatre le paradoxe de fond que celui qui dit en m\u00eame temps que l\u2019espace psychique est un lieu de continuit\u00e9 (spatiale et temporelle) de la subjectivit\u00e9 et que l\u2019\u00e9coute psychanalytique contribue \u00e0 la d\u00e9composition de cette fonction identitaire au profit d\u2019une ouverture sensible au paradoxe, \u00e0 la lev\u00e9e du clivage et \u00e0 l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019inconscient. C\u2019est cette d\u00e9construction partielle et temporaire du moi qui lui donne sa souplesse face aux pressions du flux associatif. La limite est dans le jeu de la m\u00e9moire et le courant associatif et non pas dans un dispositif membranaire de tri.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019ai voulu montrer, c\u2019est que la m\u00e9taphore spatiale que constitue l\u2019espace psychique nous aide \u00e0 repr\u00e9senter un lieu o\u00f9 des op\u00e9rations qui se d\u00e9roulent r\u00e9ellement dans le temps peuvent \u00eatre aussi figur\u00e9es, et non dessiner la structure de l\u2019appareil psychique lui-m\u00eame, \u00e0 l\u2019image de l\u2019espace physique. Les limites se mat\u00e9rialisent dans les achoppements du processus dans le temps, et non dans les formes de l\u2019espace.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un d\u00e9bat que j\u2019avais eu avec Didier Anzieu \u00e0 propos de la nature de la pulsion (<em>La pulsion pour quoi faire&nbsp;?<\/em>, 1984), nous avions d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9 cette controverse. J\u2019avais tenu \u00e0 souligner la n\u00e9cessit\u00e9 de distinguer la m\u00e9taphore du concept. Anzieu avait r\u00e9pondu&nbsp;: \u201cLa psychanalyse se tient entre lettres et sciences, entre le langage analogique et le langage digital, entre le corps sensoriel et le code conceptuel. Chaque psychanalyste selon son temp\u00e9rament, selon les moments de l\u2019histoire de la psychanalyse, accentue l\u2019une ou l\u2019autre tendance. Je suis de ceux (\u2026) qui s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 se tenir dans l\u2019entre deux (\u2026) entre le sensible et l\u2019intelligible (\u2026) entre la pens\u00e9e par image et la pens\u00e9e abstraite. Les notions psychanalytiques, et avec elles la pens\u00e9e psychanalytique, ne me semblent devoir rester vivantes qu\u2019\u00e0 se tenir dans cet espace interm\u00e9diaire et qu\u2019\u00e0 tenir en m\u00eame temps et solidement les deux bords de la cha\u00eene, la r\u00e9f\u00e9rence au corps sensoriel puis fantasmatique, l\u2019insertion dans cet autre corps d\u2019une toute autre nature qu\u2019est le corps de la th\u00e9orie. Ma notion du Moi-peau veut \u00eatre un exemple de cette double articulation\u201d. L\u2019espace psychique, th\u00e9orie, corps th\u00e9orique ou fantasme, image du fantasme, le d\u00e9bat reste ouvert.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9760?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans Le Penser. Du Moi-peau au Moi-pensant, la trente-septi\u00e8me proposition (p. 63) stipule&nbsp;: \u201cIl n\u2019y a pas un principe clair de changement\u201d. La notion de changement proprement dite est absente de la pens\u00e9e et du lexique de Freud, commente Didier&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[203],"auteur":[1517],"dossier":[236],"mode":[60],"revue":[273],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9760","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-hommages","auteur-daniel-widlocher","dossier-loeuvre-de-didier-anzieu","mode-payant","revue-273","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9760","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9760"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9760\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17132,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9760\/revisions\/17132"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9760"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9760"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9760"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9760"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9760"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9760"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9760"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9760"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9760"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}