{"id":9756,"date":"2021-08-22T07:30:37","date_gmt":"2021-08-22T05:30:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/temporalite-psychique-et-psychologie-projective-2\/"},"modified":"2021-09-20T00:52:16","modified_gmt":"2021-09-19T22:52:16","slug":"temporalite-psychique-et-psychologie-projective","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/temporalite-psychique-et-psychologie-projective\/","title":{"rendered":"Temporalit\u00e9 psychique et psychologie projective"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans la th\u00e9orie psychanalytique, la notion de temporalit\u00e9 psychique sous-tend deux id\u00e9es fondamentales&nbsp;: la repr\u00e9sentation du temps, donn\u00e9e essentiellement humaine, n\u2019a pas de sens hors de la psych\u00e9 qui la pense&nbsp;; elle correspond \u00e0 une activit\u00e9 du monde interne investie pulsionnellement.<\/p>\n\n\n\n<p>Si Freud n\u2019a pas \u00e9labor\u00e9 une th\u00e9orie du temps psychique, il y a fait r\u00e9f\u00e9rence tout au long de son \u0153uvre en pla\u00e7ant des jalons dont ses successeurs se sont saisis pour mettre cette notion au travail. Pour Freud, la repr\u00e9sentation du temps est un produit de la perception consciente et s\u2019acquiert progressivement par des \u00e9tapes qui accompagnent l\u2019individuation du sujet. Le temps surgit dans le d\u00e9lai incontournable entre le d\u00e9sir et sa satisfaction, et sera, de ce fait, toujours li\u00e9 \u00e0 l\u2019attente et donc \u00e0 l\u2019anticipation. Dans le jeu du <em>fort-da<\/em> (ou jeu de la bobine, Freud, 1920), la continuit\u00e9 de l\u2019objet (maternel), rompue par sa disparition hors du champ visuel de l\u2019enfant, est r\u00e9tablie par la ma\u00eetrise du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychanalyse contemporaine a su rassembler et prolonger les \u00e9laborations freudiennes sur le temps psychique (Laplanche, 1989&nbsp;; Green, 2000), jusqu\u2019\u00e0 en faire, pour certains, une donn\u00e9e th\u00e9orico-clinique incontournable dans l\u2019abord de leur objet de r\u00e9flexion&nbsp;: P. Aulagnier (1984-1989) dans la compr\u00e9hension de la potentialit\u00e9 psychotique, A. Green (1990-2000) dans l\u2019\u00e9clairage des cas-limites, R. Cahn (1997), et plus r\u00e9cemment F. Marty (2005) dans l\u2019approche du processus adolescent. Les pathologies du temps s\u2019inscrivent \u00e9galement au menu des r\u00e9flexions portant sur diverses manifestations psychopathologiques comme l\u2019expression somatique chez le b\u00e9b\u00e9 (R. Debray, 2006), l\u2019exp\u00e9rience du traumatisme (C. Janin, 1996) ou encore la m\u00e9lancolisation schizophr\u00e9nique (C. Chabert, 2002&nbsp;; F. Richard, 2004).<\/p>\n\n\n\n<p>Pour notre part, nous nous sommes int\u00e9ress\u00e9es \u00e0 la mani\u00e8re dont la psychologie projective, \u00e0 l\u2019aide du Rorschach et du TAT, pouvait rendre compte du temps psychique et de son int\u00e9gration et permettait d\u2019acc\u00e9der aux diverses formes de psychopathologie des exp\u00e9riences du temps dans la psych\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le temps dans la th\u00e9orie freudienne<\/h2>\n\n\n\n<p>En nous r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 J. Laplanche (<em>op. cit.<\/em>, 1989), nous retiendrons cinq notions principales servant \u00e0 la mise au travail de la th\u00e9orisation du temps chez Freud&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; L\u2019intemporalit\u00e9 des processus inconscients (1915). Il s\u2019agit, comme l\u2019a soulign\u00e9 Green (1990), de l\u2019intemporalit\u00e9 de l\u2019<em>Eros<\/em> et de toute exp\u00e9rience rapport\u00e9e \u00e0 la sexualit\u00e9 qui agit activement hors de la conscience de la naissance jusqu\u2019\u00e0 la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La th\u00e9orie du souvenir et de \u00ab&nbsp;l\u2019apr\u00e8s-coup&nbsp;\u00bb, que Freud \u00e9labore avec le cas Emma dans l\u2019<em>Esquisse<\/em> (1895) et \u00e0 partir duquel il va d\u00e9montrer que le refoulement s\u2019effectue en deux temps, correspondant \u00e0 la temporalit\u00e9 de la maturation psychique de la sexualit\u00e9. C\u2019est le second \u00e9v\u00e9nement qui d\u00e9termine le caract\u00e8re pathog\u00e8ne du premier, dans un \u00ab&nbsp;apr\u00e8s-coup&nbsp;\u00bb qui transforme le souvenir en traumatisme et entra\u00eene le refoulement.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La th\u00e9orisation de la m\u00e9moire et l\u2019inscription des traces mn\u00e9siques. Dans la <em>Note sur le \u00ab&nbsp;Bloc magique<\/em>&nbsp;\u00bb (1925), Freud met en correspondance la fonction mn\u00e9sique et le syst\u00e8me pr\u00e9conscient-conscient (<em>Pcs-Cs<\/em>)<sup>1<\/sup> et consid\u00e8re \u00ab&nbsp;que ce mode de travail discontinu du syst\u00e8me Pcs-Cs est \u00e0 la base de l\u2019apparition de la repr\u00e9sentation du temps&nbsp;\u00bb. (p. 143).<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; L\u2019historisation dans la cure psychanalytique, notamment avec l\u2019opposition entre \u00ab&nbsp;se souvenir, r\u00e9p\u00e9ter et perlaborer&nbsp;\u00bb (1914).<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La dimension d\u00e9veloppementale du temps, correspondant \u00e0 ce qui, dans la th\u00e9orie freudienne, s\u2019adresse \u00e0 un \u00ab&nbsp;ordonnancement temporel&nbsp;\u00bb, et qui recouvre les notions de phases, stades, temps, \u00e9poques, dans l\u2019ontogen\u00e8se, voire dans la phylogen\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La relation existant entre le temps individuel et le temps collectif, \u00e0 travers de nombreuses r\u00e9flexions envisageant les probl\u00e8mes de l\u2019histoire, de la pr\u00e9histoire, de l\u2019arch\u00e9ologie, du mythe, ou encore concernant le pr\u00e9sent ou l\u2019avenir de la culture.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Clinique de la temporalit\u00e9 psychique<\/h2>\n\n\n\n<p>Toutes les d\u00e9clinaisons de la psychopathologie, de la plus banale \u00e0 la plus profonde, mettent en question les assises temporelles psychiques en r\u00e9f\u00e9rence aux angoisses fondamentales g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la psych\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les fonctionnements n\u00e9vrotiques, le temps psychique investi par les forces pulsionnelles libidinales et agressives r\u00e9v\u00e8le l\u2019impuissance du moi confront\u00e9 \u00e0 l\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 de l\u2019\u00e9coulement lin\u00e9aire du temps et suscite l\u2019angoisse de castration. Le temps manque \u00e0 l\u2019instar de l\u2019objet d\u00e9sir\u00e9, par d\u00e9finition, toujours \u00e0 conqu\u00e9rir&nbsp;: \u00ab&nbsp;plus tard, je pourrai, plus tard, je saurai\u2026&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez les fonctionnements limites et narcissiques, le temps psychique, aplati, concret ou gel\u00e9, appara\u00eet comme \u00ab&nbsp;pli\u00e9&nbsp;\u00bb ainsi que le propose Green, et ne semble pas en mesure de se d\u00e9ployer dans une mise en sens de l\u2019histoire du sujet. L\u2019angoisse d\u00e9pressive de perte d\u2019objet est au c\u0153ur de ces probl\u00e9matiques et l\u2019inscription dans la temporalit\u00e9 \u00e9quivaut \u00e0 la confrontation directe, non symbolis\u00e9e et r\u00e9p\u00e9titive, de la radicalit\u00e9 de la perte objective du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Concernant les fonctionnements psychotiques, et plus particuli\u00e8rement schizophr\u00e9niques et m\u00e9lancoliques, la rupture des liens avec la source pulsionnelle des repr\u00e9sentations entra\u00eene une d\u00e9sertification de la psych\u00e9 qui mortifie le temps, l\u2019arr\u00eate, l\u2019emp\u00eache de s\u2019\u00e9couler. L\u2019angoisse de morcellement, conduisant le Moi au clivage et \u00e0 l\u2019\u00e9clatement, est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019arr\u00eat du temps dans la psychose.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces diff\u00e9rentes lectures du v\u00e9cu psychique du temps, bien que sch\u00e9matiques et rarement univoques, permettent de lier l\u2019exp\u00e9rience du temps \u00e0 la vie psychique, organis\u00e9e autour des pulsions, des angoisses et des d\u00e9fenses et, ce faisant, d\u2019en suivre plus ais\u00e9ment les traces dans les \u00e9preuves projectives.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019int\u00e9r\u00eat des \u00e9preuves et de la m\u00e9thodologie projective en clinique et en psychopathologie<\/h2>\n\n\n\n<p>Traditionnellement, il est d\u2019usage de consid\u00e9rer que le Rorschach, sollicitant la repr\u00e9sentation de soi et donc l\u2019image du corps, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la dimension spatiale, l\u00e0 o\u00f9 le TAT, n\u00e9cessitant une mise en histoire \u00e0 travers des repr\u00e9sentations de relations, fait davantage appel \u00e0 la temporalit\u00e9. Sans mettre en cause ce constat empirique fond\u00e9 sur la diff\u00e9rence de structure de ces deux tests, la clinique projective, depuis les ann\u00e9es 1980, s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la question du temps en illustrant ses diverses modalit\u00e9s d\u2019expressions dans les deux \u00e9preuves projectives et en construisant des outils d\u2019analyse m\u00e9thodologique pertinents pour l\u2019investigation clinique de la temporalit\u00e9 psychique. Quelques auteurs ont notamment travaill\u00e9 \u00e0 l\u2019analyse linguistique des formulations des r\u00e9ponses au Rorschach et dans les r\u00e9cits du TAT pour rendre compte des traductions des s\u00e9quen\u00e7ages temporels et de leurs al\u00e9as. A. Dreyfus, O. Husain, I. Rousselle (1987) ont \u00e9tudi\u00e9 de fa\u00e7on minutieuse les caract\u00e9ristiques formelles du langage dans les fonctionnements psychotiques au Rorschach et au TAT. Parmi ces multiples travaux, nous retiendrons ici ceux se rapportant au d\u00e9faut d\u2019int\u00e9gration de la lin\u00e9arit\u00e9 du temps chez le sujet psychotique au TAT, qui entra\u00eene des aberrations de l\u2019organisation temporelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Au Rorschach, E. Schvartzapel de Kacero (1999) souligne que certains \u00ab&nbsp;axes&nbsp;\u00bb &#8211; les liens, l\u2019espace, le temps et la logique &#8211; offrent la possibilit\u00e9 d\u2019observer la mani\u00e8re dont le sujet effectue un travail de repr\u00e9sentation. L\u2019axe temporel se rel\u00e8ve \u00e0 partir d\u2019expressions verbales telles que&nbsp;: \u00ab&nbsp;avant&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;maintenant&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;il m\u2019avait sembl\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;j\u2019ai dit&nbsp;\u00bb\u2026 repr\u00e9sentant la capacit\u00e9 de se mouvoir librement entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent tout en d\u00e9limitant et en organisant un temps v\u00e9cu dans sa lin\u00e9arit\u00e9. A l\u2019oppos\u00e9 de ce sch\u00e9ma, le d\u00e9faut d\u2019articulation linguistique rel\u00e8ve d\u2019un temps \u00ab&nbsp;d\u00e9mantel\u00e9&nbsp;\u00bb, d\u2019une ignorance du d\u00e9roulement du temps recouvrant l\u2019inexistence du temps imaginaire, ce temps dans lequel des \u00e9v\u00e9nements peuvent arriver.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, la substantivation des verbes ou l\u2019emploi de l\u2019infinitif (\u00ab&nbsp;un oiseau en vol&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;des taureaux en position de danger&nbsp;\u00bb) au lieu de l\u2019utilisation de temps conjugu\u00e9s \u00e9voquent un temps stagnant. La photo d\u2019un objet en mouvement est, pour l\u2019auteur, r\u00e9v\u00e9lateur de la dangerosit\u00e9 du passage de l\u2019immobilit\u00e9 \u00e0 l\u2019action.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ce qui fige ou p\u00e9trifie la temporalit\u00e9 renvoie \u00e0 la question de l\u2019impossible confrontation \u00e0 la perte&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le temps lin\u00e9aire, qui comporte des pertes et qui signifie qu\u2019on peut vivre les \u00e9motions, n\u2019est pas v\u00e9cu\u2026 L\u2019intention est de faire de cet instant quelque chose d\u2019indestructible qui immobilise tout mouvement pulsionnel en cr\u00e9ant un monde clos o\u00f9 le commencement et la fin co-existent.&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Au TAT, Fran\u00e7oise Brelet-Foulard (1986) a mis en exergue la notion de <em>r\u00e9cit an-historique<\/em> dans les fonctionnements limites, narcissiques et psychotiques. Ces derniers rendent compte d\u2019une difficult\u00e9 \u00e0 historiser, d\u2019un arr\u00eat du temps, ou d\u2019une instantan\u00e9isation du r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces r\u00e9flexions ont \u00e9t\u00e9 prolong\u00e9es par M.C. Pheulpin et P. Brugui\u00e8re (2002) avec la r\u00e9f\u00e9rence au \u00ab&nbsp;temps d\u00e9boussol\u00e9&nbsp;\u00bb. Ces auteures ont d\u00e9gag\u00e9 des indicateurs temporels tels que le renvoi \u00e0 l\u2019\u00e2ge des personnages sous-tendu par la confusion ou le t\u00e9lescopage des g\u00e9n\u00e9rations, la distorsion temporelle comme cons\u00e9quence de l\u2019\u00e9chec de la tentative d\u2019appui sur les qualit\u00e9s sensorielles du stimulus pour \u00e9laborer le r\u00e9cit dans le temps et l\u2019utilisation insolite du facteur temps.<\/p>\n\n\n\n<p>P. Roman (2006) a travaill\u00e9 sur la dimension temporelle attach\u00e9e \u00e0 la nature du processus mobilis\u00e9 dans la passation d\u2019\u00e9preuves projectives ainsi que sur ce qu\u2019il nomme le \u00ab&nbsp;travail du temps&nbsp;\u00bb comme tentative de circonscrire l\u2019exp\u00e9rience du traumatisme. Dans sa clinique projective, il rel\u00e8ve les trois indicateurs que sont le mode d\u2019inscription dans une histoire (notamment la participation subjective dans le r\u00e9cit ou le jeu, l\u2019\u00e9paisseur fantasmatique du discours\u2026), le potentiel de traitement de la fantasmatique originaire dans un d\u00e9passement d\u2019une fixation au traumatisme (mises en sc\u00e8nes diff\u00e9renci\u00e9es, inscriptions dans des liens suffisamment d\u00e9toxiqu\u00e9s de leur charge d\u2019excitation) et la capacit\u00e9 de figuration de la temporalit\u00e9 dans l\u2019expression projective (ordonnancement du temps du discours, r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une organisation temporelle et potentialit\u00e9 organisatrice du temps). L\u2019auteur \u00e9voque des situations projectives o\u00f9 s\u2019inscrit l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique par des chocs, des sid\u00e9rations, des refus, des ruptures \u00e0 diff\u00e9rents niveaux signalant un d\u00e9faut de liaison temporelle et spatiale. Parall\u00e8lement, il montre comment l\u2019investissement d\u2019une pseudo-continuit\u00e9 temporelle repr\u00e9sente une attaque du travail du temps en tant que travail de liaison.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le champ de la clinique projective ph\u00e9nom\u00e9nologique, l\u2019accent port\u00e9 par M. Wawrzyniak (2000) sur la diff\u00e9rence entre d\u00e9stabilisation et dissolution des images au Rorschach \u00e0 l\u2019adolescence s\u2019inscrit dans le souci de distinguer les sujets psychotiques des sujets non-psychotiques. \u00c9voquant le cas de jeunes psychotiques montrant \u00e0 l\u2019\u0153uvre un temps fig\u00e9, ou pour qui \u00ab&nbsp;le temps bouge \u00e0 peine&nbsp;\u00bb, l\u2019auteur insiste sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019au Rorschach les \u00ab&nbsp;images qui fuient repr\u00e9sentent un mieux, au sens o\u00f9 elles t\u00e9moignent d\u2019un temps qui revient.&nbsp;\u00bb (p. 47). Il rend compte \u00e9galement de l\u2019id\u00e9e d\u2019un temps dissoci\u00e9 chez les psychotiques, \u00e9voquant \u00ab&nbsp;une existence faite d\u2019une suite de moments sans dur\u00e9e&nbsp;\u00bb, de sorte que la continuit\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019accession au sentiment de r\u00e9alit\u00e9 ne peut advenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 nos travaux, ils nous ont conduits \u00e0 nous int\u00e9resser \u00e0 la temporalit\u00e9 psychique telle qu\u2019elle est susceptible de s\u2019exprimer dans le cours du processus adolescent normal et pathologique, et \u00e0 ses traductions dans la clinique projective. Je m\u2019appuierai sur l\u2019exemple du fonctionnement limite et du fonctionnement psychotique \u00e0 l\u2019adolescence.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9cemment, M. Emmanuelli et moi-m\u00eame nous sommes questionn\u00e9es sur l\u2019existence de difficult\u00e9s d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la temporalit\u00e9 chez les adolescents \u00e9tats-limites, difficult\u00e9s en lien avec les particularit\u00e9s de leur gestion de l\u2019\u0152dipe et de la perte d\u2019objet, et nous avons travaill\u00e9 \u00e0 leur rep\u00e9rage \u00e0 l\u2019aide de la m\u00e9thodologie projective<sup>2<\/sup>. En appui sur la psychanalyse de l\u2019adolescence et sur nos propres travaux et ceux de coll\u00e8gues projectivistes, nous avons d\u00e9gag\u00e9 des indices d\u2019inscription dans la temporalit\u00e9 psychique. Nous avons ensuite appliqu\u00e9 ces indices, dans une vis\u00e9e comparative, \u00e0 un groupe de quinze adolescents tout venant et \u00e0 un groupe de quinze adolescents diagnostiqu\u00e9s \u00e9tats-limites. Les fonctionnements limites rendent compte d\u2019une difficult\u00e9 de liaison temporelle et d\u2019historisation selon trois aspects sp\u00e9cifiques&nbsp;: la contrainte de r\u00e9p\u00e9tition, la fragilit\u00e9 du narcissisme et la probl\u00e9matique de perte d\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu en amont, une premi\u00e8re recherche (Azoulay, 2006) avait permis de rendre compte des traductions de l\u2019abolition du temps dans le fonctionnement psychotique \u00e0 l\u2019adolescence aux tests projectifs. Selon P. Aulagnier (1975), pour le sujet psychotique, \u00ab&nbsp;tout a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9, pr\u00e9vu, pr\u00e9dit, \u00e9crit&nbsp;\u00bb, car seul existe le d\u00e9sir du parent. Ainsi, suppression du d\u00e9sir et n\u00e9gation du temps ont partie li\u00e9e dans le d\u00e9faut d\u2019inscription psychique de la temporalit\u00e9 que l\u2019on observe dans la psychose.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pourquoi aux marqueurs linguistiques classiques r\u00e9f\u00e9rant au temps ont \u00e9t\u00e9 adjoints deux nouveaux indicateurs susceptibles de t\u00e9moigner de l\u2019acc\u00e8s ou non \u00e0 la temporalit\u00e9&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>1- La continuit\u00e9 associative mise en \u00e9vidence dans l\u2019analyse des liens entre les r\u00e9ponses d\u2019une m\u00eame planche et entre une planche et celle qui la suit, entre la production spontan\u00e9e et l\u2019enqu\u00eate au Rorschach et entre les \u00e9ventuelles relances du clinicien et les r\u00e9ponses qu\u2019y apporte le sujet au TAT, dans la dynamique de la verbalisation articulant processus secondaire et processus primaire. Tous ces \u00e9l\u00e9ments impriment une dynamique des liens entre les pens\u00e9es qui s\u2019apparente, outre \u00e0 l\u2019appel \u00e0 une activit\u00e9 de liaison, \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019inscription psychique de la trace des repr\u00e9sentations&nbsp;: chaque pens\u00e9e, chaque affect investi pulsionnellement laisse une trace qui fait lien entre ce qui pr\u00e9c\u00e8de et ce qui suit et permet que se concr\u00e9tise la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un avant et \u00e0 un apr\u00e8s. En d\u2019autres termes, la coh\u00e9rence des liens associatifs entre les repr\u00e9sentations v\u00e9hicul\u00e9es par le courant libidinal assure \u00e9galement la coh\u00e9sion temporelle et donc la capacit\u00e9 de donner sens \u00e0 l\u2019\u00e9coulement du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>2- La diff\u00e9renciation des planches \u00e0 travers la reconnaissance de leur sollicitation latente respective, supposant non seulement la r\u00e9sonance entre r\u00e9alit\u00e9 externe et r\u00e9alit\u00e9 interne, entre perceptif et projectif mais aussi l\u2019existence d\u2019une int\u00e9gration possible du changement, changement de stimulus, impliquant l\u2019acceptation d\u2019une modification interne, dont la source est affective. Cet aspect de la variation de la position interne du sujet, en tant qu\u2019indice d\u2019inscription dans la temporalit\u00e9, illustre aux \u00e9preuves projectives les propos de C. Chabert (2004)&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 l\u2019origine, le changement d\u2019\u00e9tat concerne essentiellement les mouvements de plaisir et de d\u00e9plaisir, associ\u00e9s, tr\u00e8s vite, \u00e0 ceux de la pr\u00e9sence et de l\u2019absence. La perception des affects et de leurs transformations peut ainsi \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme au fondement de la reconnaissance de la temporalit\u00e9.&nbsp;\u00bb (p. 706).<\/p>\n\n\n\n<p>Chez certains sujets inhib\u00e9s au plan associatif, la diff\u00e9renciation symbolique des planches se manifeste par une r\u00e9activit\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9e traduite au niveau du comportement (temps de latence ou temps total de traitement de la planche plus longs ou plus courts, refus ou tendance aux refus, commentaires, restriction ou augmentation sensible du nombre de r\u00e9ponses, augmentation de r\u00e9ponses de mauvaise qualit\u00e9 formelle\u2026) et au niveau de r\u00e9ponses, m\u00eame restrictives, \u00e9voquant une \u00e9paisseur fantasmatique, qui rendent compte de la possibilit\u00e9 de prendre acte des changements de stimulus, d\u2019y r\u00e9agir avec ses moyens psychiques, comme l\u2019inhibition, mais d\u2019y r\u00e9agir avant tout. Dans un tel contexte d\u2019inhibition n\u00e9vrotique, la temporalit\u00e9 psychique ne sera pas perturb\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019oppos\u00e9 des mod\u00e8les pr\u00e9c\u00e9dents, la discontinuit\u00e9 associative et l\u2019absence de sensibilit\u00e9 \u00e0 la symbolique des planches peuvent entra\u00eener des r\u00e9ponses pers\u00e9v\u00e9ratives d\u2019une planche \u00e0 l\u2019autre, significatives de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition et susceptibles d\u2019aboutir au d\u00e9ni de la r\u00e9alit\u00e9 du changement. Ceci \u00e9voque la notion de <em>m\u00eamet\u00e9<\/em> de Racamier (1980), elle-m\u00eame inspir\u00e9e du <em>sameness<\/em> (besoin d\u2019immuabilit\u00e9 de l\u2019environnement mat\u00e9riel) de Kanner \u00e0 propos de l\u2019autisme. Les liens symboliques entre r\u00e9ponses, entre planches et entre spontan\u00e9 et enqu\u00eate sont rompus. A l\u2019extr\u00eame de cet \u00e9tat de d\u00e9sengagement de la r\u00e9alit\u00e9 et de la temporalit\u00e9, les mots de liaison internes \u00e0 la dynamique verbale font d\u00e9faut au m\u00eame titre que tout ce qui peut, de pr\u00e8s ou de loin, cr\u00e9er du lien. Il ne s\u2019agit donc pas de clivage, mais de caract\u00e9ristiques d\u2019annihilation de toute forme de lien relevant de la qu\u00eate d\u2019immutabilit\u00e9 psychique et par cons\u00e9quent de la non-reconnaissance de l\u2019\u00e9preuve du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, la d\u00e9liaison entre les divers \u00e9l\u00e9ments sous- tendant les processus de pens\u00e9e refl\u00e8terait un ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9construction des rep\u00e8res temporels renvoyant au d\u00e9faut d\u2019inscription de la trace dans la psych\u00e9&nbsp;: l\u2019absence de verbe et de mots de liaison au Rorschach, figeant toute articulation et toute dynamique par un vain accrochage au percept, interdit la mobilit\u00e9 pulsionnelle et fantasmatique et, partant, l\u2019\u00e9coulement du temps alors que la d\u00e9sorganisation ou le d\u00e9faut de jalons temporels invalide la notion m\u00eame d\u2019<em>histoire<\/em> au TAT.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9preuves projectives se pr\u00eatent tout particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la temporalit\u00e9 psychique et \u00e0 ses diverses traductions dans la clinique et dans la psychopathologie. Les indices pertinents qui ont pu en \u00eatre d\u00e9gag\u00e9s par de nombreuses recherches sont utilis\u00e9s \u00e0 pr\u00e9sent dans des travaux universitaires et servent, dans l\u2019enseignement de la m\u00e9thodologie projective, \u00e0 affiner de mani\u00e8re particuli\u00e8rement subtile la compr\u00e9hension du fonctionnement psychique normal et pathologique, chez l\u2019enfant, l\u2019adolescent et l\u2019adulte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;Si l\u2019on imagine que pendant qu\u2019une main \u00e9crit \u00e0 la surface du bloc magique, une autre d\u00e9tache p\u00e9riodiquement de la tablette de cire la feuille de couverture, on aurait l\u00e0 une fa\u00e7on de rendre sensible la mani\u00e8re dont j\u2019ai voulu repr\u00e9senter le fonctionnement de notre appareil de perception animique.&nbsp;\u00bb<footer>(p.143).<\/footer><\/div><\/blockquote>\n<\/li><li>Ces travaux ont donn\u00e9 lieu \u00e0 une communication \u00e0 un colloque international \u00e0 Messine en 2010 et \u00e0 un article \u00e0 para\u00eetre en 2013 dans la revue <em>Psychiatrie de l\u2019enfant<\/em>&nbsp;: Azoulay C., Emmanuelli M., Temporalit\u00e9 psychique \u00e0 l\u2019adolescence&nbsp;: \u00e9tude comparative entre sujets tout venant et sujets au fonctionnement limite, au Rorschach et au TAT.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9756?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la th\u00e9orie psychanalytique, la notion de temporalit\u00e9 psychique sous-tend deux id\u00e9es fondamentales&nbsp;: la repr\u00e9sentation du temps, donn\u00e9e essentiellement humaine, n\u2019a pas de sens hors de la psych\u00e9 qui la pense&nbsp;; elle correspond \u00e0 une activit\u00e9 du monde interne investie&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[231,654],"auteur":[1663],"dossier":[655],"mode":[61],"revue":[693],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9756","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-bilan","thematique-projectifs","auteur-catherine-azoulay","dossier-linterpretation-des-epreuves-projectives","mode-gratuit","revue-693","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9756","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9756"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9756\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14543,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9756\/revisions\/14543"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9756"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9756"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9756"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9756"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9756"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9756"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9756"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9756"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9756"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}