{"id":9724,"date":"2021-08-22T07:30:32","date_gmt":"2021-08-22T05:30:32","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/temporalite-2\/"},"modified":"2021-09-20T14:53:16","modified_gmt":"2021-09-20T12:53:16","slug":"temporalite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/temporalite\/","title":{"rendered":"Temporalit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Cela reste pour moi une d\u00e9couverte aussi inattendue que privil\u00e9gi\u00e9e de l\u2018exp\u00e9rience analytique avec les patients <em>borderline<\/em>, s\u2019apercevoir \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un kantisme na\u00eff que le temps n\u2019est pas une donn\u00e9e imm\u00e9diate de la subjectivit\u00e9. La temporalit\u00e9, les temporalit\u00e9s ont une gen\u00e8se psychique, plus ou moins accomplie, plus ou moins r\u00e9ussie, souvent rat\u00e9e, esquiss\u00e9e, <em>parfois m\u00eame non constitu\u00e9e<\/em>. L\u2019inscription psychique dans le temps, la temporalisation, n\u2019est pas un donn\u00e9, c\u2019est au mieux un r\u00e9sultat. Affirmant l\u2019a-temporalit\u00e9 de l\u2019inconscient, Freud, le premier, ouvre cette piste, soulignant que \u00ab le temps n\u2019est pas une forme n\u00e9cessaire de notre pens\u00e9e \u00bb. Mais s\u2019il abandonne au syst\u00e8me perception-conscience la t\u00e2che de constituer notre repr\u00e9sentation du temps, il ne va cependant pas jusqu\u2019\u00e0 remettre en cause la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 d\u2019une \u00ab conscience <em>intime<\/em> du temps \u00bb (Husserl).<\/p>\n\n\n\n<p>La temporalit\u00e9 est une forme empirique de la vie psychique, soumise au gr\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience pour la vari\u00e9t\u00e9 de ses aspects, et d\u2019abord pour son advenue. Sans doute faut-il prendre ici la pr\u00e9caution de quelques distinctions. \u00c0 travers les cycles circadiens, l\u2019homme-animal n\u2019ignore pas le temps biologique, lui-m\u00eame branch\u00e9 sur le temps cosmique : il s\u2019active le jour et dort la nuit, plante \u00e0 la Sainte-Catherine, et ne reste pas sexuellement insensible \u00e0 la mont\u00e9e de s\u00e8ve du printemps. Mais ce temps-l\u00e0 ne concerne la psychanalyse que lorsque le programme en est brouill\u00e9, d\u00e9sadapt\u00e9, quand les aiguilles de l\u2019horloge interne s\u2019affolent, \u00e0 l\u2019image de l\u2019insomniaque qui \u00e9crit toute son \u0153uvre \u00e0 trois heures du matin \u2013 c\u2019est l\u2019heure de Cioran et <em>De l\u2019inconv\u00e9nient d\u2019\u00eatre n\u00e9<\/em> \u2013, du d\u00e9pressif qui ne sort plus de dessous la couette, ou encore du n\u00e9vros\u00e9 que l\u2019arriv\u00e9e du printemps d\u00e9prime. La non-inscription psychique dans le temps ne signifie pas non plus une incapacit\u00e9 \u00e0 se soumettre au temps social. Pour cela l\u2019agenda, v\u00e9ritable moi auxiliaire, suffit. Si Aurore, cette patiente que j\u2019ai longuement \u00e9voqu\u00e9e dans <em>Les d\u00e9sordres du temps<\/em> (<em>Petite Biblioth\u00e8que de Psychanalyse<\/em>, PUF, 2010), arrive au rendez-vous de la s\u00e9ance toujours avec un retard minimal, ce n\u2019est pas faute de r\u00e9glage \u2013 encore qu\u2019elle a choisi pour sa montre un cadran sans chiffres \u2013, mais bien pour ne pas prendre le risque d\u2019une arriv\u00e9e in-attendue.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les patients pour lesquels la psychanalyse a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e, pour ceux-l\u00e0 \u00ab pass\u00e9, pr\u00e9sent, avenir sont comme enfil\u00e9s sur le cordeau du d\u00e9sir qui les traverse. \u00bb (Freud). Le pr\u00e9sent du transfert ouvre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 sur la rem\u00e9moration de l\u2019infantile et de l\u2019autre sur l\u2019attente, le d\u00e9sir du changement. Aurore et les siens se meuvent dans une autre dimension. Des trois temps, aucun n\u2019est compl\u00e8tement dessin\u00e9. Elle n\u2019est \u00e9videmment pas totalement sans souvenirs, mais ind\u00e9pendamment de leur raret\u00e9, ceux de la petite enfance sont le plus souvent constitu\u00e9s par ce qu\u2019on lui a rapport\u00e9 ; pour d\u2019autres qu\u2019elle, c\u2019est \u00e0 quelques photos qu\u2019ils se r\u00e9duisent. L\u2019absence des souvenirs d\u2019enfance n\u2019est jamais faute de m\u00e9moire, toujours <em>faute d\u2019histoire<\/em>. Pas plus que le pass\u00e9, l\u2019avenir n\u2019est construit. Pr\u00e9voir les vacances (la vacance) jette un voile blanc (<em>blank<\/em>) sur toute la pens\u00e9e. Du <em>projet<\/em>, elle n\u2019a aucune pratique, ni m\u00eame \u00e0 proprement parler l\u2019id\u00e9e. Le futur imm\u00e9diat lui-m\u00eame est d\u2019un maniement maladroit. \u00ab Plus tard \u00bb, alors que l\u2019analyse aura engendr\u00e9 le temps, Aurore \u00e9voquera les s\u00e9ances d\u00e9plac\u00e9es : \u00ab avant \u00bb, elle devait les noter dans son agenda aussit\u00f4t la porte franchie, faute de pouvoir en retenir l\u2019information, \u00ab maintenant \u00bb plus besoin de noter, \u00e0 l\u2019inverse cela s\u2019inscrit sans qu\u2019elle parvienne \u00e0 oublier.<\/p>\n\n\n\n<p>Des trois temps, l\u2019absence du pr\u00e9sent est sans doute la plus remarquable. Le pr\u00e9sent, <em>la pr\u00e9sence<\/em>, a menac\u00e9 Aurore d\u00e8s le premier entretien, accentu\u00e9 par le face \u00e0 face. Perdre de vue l\u2019autre qu\u2019elle \u00e9tait venue voir, en s\u2019allongeant sur le divan, lui permit cependant de se r\u00e9tablir : parlant en continu depuis l\u2019instant o\u00f9 sa t\u00eate touchait le coussin jusqu\u2019au moment o\u00f9 j\u2019arrivais \u00e0 glisser mon \u00ab bien, c\u2019est l\u2019heure\u2026 \u00bb, elle parlait aussi pour ne rien dire, dire <em>rien<\/em>. Sans \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant, le pr\u00e9sent s\u2019en trouvait malgr\u00e9 tout neutralis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment na\u00eet le temps quand il na\u00eet sur le tard ? L\u2019exp\u00e9rience de chaque analyste est in\u00e9vitablement restreinte, Aurore n\u2019actualise qu\u2019une figure parmi d\u2019autres possibles. Mais avant d\u2019\u00eatre la question singuli\u00e8re de ceux dont la vie n\u2019a pas emprunt\u00e9 le d\u00e9fil\u00e9 n\u00e9vrotique ordinaire, la construction de la temporalit\u00e9 est une question g\u00e9n\u00e9rale. Un indice : les psychologues de l\u2019enfant, depuis Gesell et Piaget, ont soulign\u00e9 la ma\u00eetrise tardive dont font l\u2019objet les marqueurs d\u00e9ictiques et syntaxiques du temps, alors m\u00eame que l\u2019essentiel du langage est d\u00e9j\u00e0 en place. Pour \u00ab maintenant \u00bb cela va assez vite \u2013 \u00ab tout de suite \u00bb est m\u00eame compris, <em>exig\u00e9<\/em>, avant que le langage ne soit acquis \u2013, mais pour \u00ab bient\u00f4t \u00bb il faut attendre deux ans ; trois pour \u00ab demain \u00bb et \u00ab hier \u00bb. Quant \u00e0 \u00ab plus tard \u00bb, c\u2019est pour beaucoup plus tard ! On l\u2019entend, le \u00ab non \u00bb, l\u2019interdit, la constitution du principe de r\u00e9alit\u00e9 sont les vecteurs de cette gen\u00e8se. C\u2019est le moi, \u00e9crit Freud, qui \u00ab instaure l\u2019ordonnancement temporel des processus psychiques \u00bb. L\u2019a-temporalit\u00e9 des processus primaires, du syst\u00e8me inconscient impose l\u2019id\u00e9e que le temps ne peut se produire que contre le lieu psychique o\u00f9 r\u00e8gne le principe de plaisir. C\u2019est encore plus vrai quand l\u2019inconscient devient <em>\u00e7a<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience d\u2019Aurore invite cependant \u00e0 penser que l\u2019engendrement de la temporalit\u00e9 est loin de se limiter \u00e0 l\u2019appropriation subjective de l\u2019interdit ; ce que le \u00ab n\u00e9vros\u00e9 loyal \u00bb ne permet gu\u00e8re d\u2019explorer. Le premier <em>\u00e9v\u00e9nement<\/em> dans la cure d\u2019Aurore ne consista ni en une id\u00e9e incidente ni en une interpr\u00e9tation, mais dans la rencontre inopin\u00e9e avec les fronti\u00e8res du dispositif. Elle comprit, \u00e0 sa vive surprise, qu\u2019elle n\u2019aurait pas \u00e0 prendre rendez-vous le jour de la rentr\u00e9e, pass\u00e9 les grandes vacances. Ce serait la m\u00eame heure du jour, le m\u00eame jour de la semaine. Le <em>d\u00e9coupage<\/em> du temps, pass\u00e9-pr\u00e9sentfutur, a pour pr\u00e9alable et condition psychique l\u2019existence d\u2019un <em>continuum<\/em>. \u00c0 cet endroit, la contribution de Winnicott est d\u00e9cisive, celle de la continuit\u00e9 d\u2019\u00eatre (-aim\u00e9). Sans disposer du fonds de celle-ci, impossible de jouer \u00e0 la bobine, de jouer \u00e0 l\u2019absence, de <em>se jouer<\/em> d\u2019elle. Impossible de jouer \u00e0 pass\u00e9-futur, \u00e0 parti-reviendra. L\u2019int\u00e9gration de l\u2019alternance pr\u00e9sence-absence d\u00e9pend de l\u2019intime certitude d\u2019une <em>continuity of being<\/em>. Le contraire de \u00ab continu \u00bb n\u2019est pas \u00ab discontinu \u00bb, mais impr\u00e9visible. \u00ab Mes cas les plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, \u00e9crit Winnicott, ont eu des m\u00e8res qui balan\u00e7aient entre ing\u00e9rence et n\u00e9gligence. \u00bb Pr\u00e9sence-absence est une diff\u00e9rence, leur opposition ouvre sur une dialectique, une symbolisation. Le \u00ab couple \u00bb continuit\u00e9 (d\u2019existence)-impr\u00e9visibilit\u00e9 est comme celui de la mati\u00e8re et de l\u2019anti-mati\u00e8re, il ne d\u00e9bouche que sur la destruction de l\u2019un par l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pr\u00e9sent n\u2019est pas seulement <em>le premier temps<\/em>, il est celui par lequel le temps s\u2019ouvre, le temps premier. Le pr\u00e9sent\u2026 et l\u2019absent, l\u2019un ne va pas sans l\u2019autre. La cure d\u2019Aurore imposa rapidement un contraste : le vide de sa pr\u00e9sence, l\u2019intensit\u00e9 de son absence. Elle dit <em>rien<\/em>, en tout cas elle fait de son mieux pour y parvenir ; des mots pris et repris, \u00e9tir\u00e9s, \u00e9vid\u00e9s. Impossible apr\u00e8s coup de \u00ab me raconter \u00bb la s\u00e9ance. Elle n\u2019a pas de souvenirs d\u2019enfance, je n\u2019ai pas de souvenirs de s\u00e9ance. Elle est autrement l\u00e0 quand elle ne vient pas. Aurore fit un usage maximum de ce que permet le \u00ab paiement des s\u00e9ances manqu\u00e9es \u00bb. Manqu\u00e9es ? Le mot ne convient pas. \u00ab Absent\u00e9es \u00bb serait plus juste. O\u00f9 qu\u2019elle soit \u00e0 l\u2019heure de la s\u00e9ance, elle \u00e9prouve un sentiment ind\u00e9finissable, quelque chose d\u2019inactuel. Sans exception, jamais elle ne pr\u00e9vient ; mon <em>attente<\/em> en d\u00e9pend. Plus tard, quand ces actes seront \u00ab mont\u00e9s \u00e0 la signification \u00bb, elle pourra commenter : \u00ab Si je pr\u00e9viens, la s\u00e9ance n\u2019a pas lieu. \u00bb D\u2019absence en absence, Aurore explore son aptitude \u00e0 la survie, <em>mon<\/em> aptitude \u00e0 <em>sa<\/em> survie. Peut-\u00eatre est-ce dans l\u2019<em>intranquillit\u00e9<\/em> du <em>Nebenmensch<\/em> que s\u2019ouvre la premi\u00e8re br\u00e8che constitutive du temps \u2013 comme la continuit\u00e9 de son investissement fonde la continuit\u00e9 d\u2019\u00eatre du nouveau-n\u00e9. Le premier \u00ab je \u00bb est un autre, le premier temps aussi. <em>To be or not to be<\/em>, selon que l\u2019on <em>est<\/em> ou <em>pas<\/em> attendu. Il (d\u2019abord elle) m\u2019attend, donc je suis.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce jeu-l\u00e0, celui de la psychanalyse <em>in absentia<\/em>, nettement moins jubilatoire que celui de la bobine mais pourtant pas sans rapport, le pr\u00e9sent, d\u2019\u00eatre \u00e0 ce point rare, finit par devenir <em>vivant<\/em>. La langue dit vrai, qui n\u2019a qu\u2019un mot pour dire \u00ab pr\u00e9sent \u00bb et \u00ab pr\u00e9sence \u00bb ; pour le pr\u00e9sent il faut \u00eatre deux, tout pr\u00e9sent est inter-humain, inter-psychique. Le pr\u00e9sent est une <em>co\u00efncidence<\/em>, de l\u2019\u00eatre et du temps. Seule l\u2019existence psychique d\u2019un \u00ab en pr\u00e9sence de \u00bb donne au pr\u00e9sent son \u00e9ventuelle consistance.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9724?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cela reste pour moi une d\u00e9couverte aussi inattendue que privil\u00e9gi\u00e9e de l\u2018exp\u00e9rience analytique avec les patients borderline, s\u2019apercevoir \u00e0 l\u2019encontre d\u2019un kantisme na\u00eff que le temps n\u2019est pas une donn\u00e9e imm\u00e9diate de la subjectivit\u00e9. 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