{"id":9707,"date":"2021-08-22T07:30:30","date_gmt":"2021-08-22T05:30:30","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/lenfant-triste-2\/"},"modified":"2021-09-24T11:54:06","modified_gmt":"2021-09-24T09:54:06","slug":"lenfant-triste","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lenfant-triste\/","title":{"rendered":"L&rsquo;enfant triste"},"content":{"rendered":"\n<p>C&rsquo;est un plaisir pour moi de me retrouver&nbsp; avec vous, pour me confronter, encore une fois, \u00e0 la question de la d\u00e9pression c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la probl\u00e9matique de la perte dont les effets et les modalit\u00e9s de traitement psychique continuent de nous retenir. Et cela ne devrait pas nous \u00e9tonner, ni nous lasser, tant il est vrai qu&rsquo;elle inscrit dans ses racines les plus profondes et les plus r\u00e9sistantes l&rsquo;essentiel de la condition humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Il appartient \u00e0 la psychanalyse d&rsquo;avoir d\u00e9gag\u00e9 la valeur sympt\u00f4matique de la d\u00e9pression comme effet de la perte dans sa dimension psychopathologique ; elle en soutient\u00a0 la contribution effective et indispensable non seulement dans la dynamique du d\u00e9veloppement psycho-sexuel et de son devenir tout au long de la vie, mais aussi dans la construction\u00a0 m\u00eame de l&rsquo;appareil psychique : pas de naissance de la repr\u00e9sentation sans perte de vue, pas d&rsquo;\u00e9mergence de la n\u00e9gation, et partant du langage sans qu&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 perdu l&rsquo;objet qui, jadis, avait apport\u00e9 la satisfaction ; pas d&rsquo;acc\u00e8s non plus \u00e0 la fonction de symbolisation sans s\u00e9paration d&rsquo;avec l&rsquo;objet d&rsquo;amour originaire, pas de processus de diff\u00e9renciation sans que soit abandonn\u00e9e et donc perdue l&rsquo;illusion de l&rsquo;unit\u00e9 et de la fusion. Et enfin, pas de d\u00e9clin de l&rsquo;Oedipe sans renoncement \u00e0 la passion incestuelle et meurtri\u00e8re. Tout cela, nous le savons bien et c&rsquo;est, sans doute, une banalit\u00e9 de le rappeler. <\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, mon projet aujourd&rsquo;hui n\u00e9cessite ce bref pr\u00e9ambule car, parler de d\u00e9pression appelle un ensemble d&rsquo;articulations \u00e0 la fois justes et convenues, le risque \u00e9tant alors de se laisser contraindre par\u00a0 elles, au point de s&rsquo;engager dans des formes r\u00e9p\u00e9titives de son appr\u00e9hension visant une \u00ab\u00a0explication\u00a0\u00bb psychologique parfois plaqu\u00e9e : elle mod\u00e9lise alors, presque in\u00e9luctablement, les constructions et les \u00e9laborations voire les interpr\u00e9tations susceptibles d&rsquo;en rendre compte ou d&rsquo;\u00eatre convoqu\u00e9es pour tenter d&rsquo;en apaiser les effets. Parmi ces articulations, la plus courante -et, j&rsquo;y insiste, elle demeure pertinente- rel\u00e8ve de l&rsquo;implication maternelle dans la gen\u00e8se des troubles psychiques et notamment d\u00e9pressifs avec, de plus en plus souvent, non seulement l&rsquo;intentionalit\u00e9 de cette implication qui d\u00e9voile la causalit\u00e9 \u00e9tablie entre la qualit\u00e9 suppos\u00e9e des liens de la m\u00e8re avec son enfant, et ces troubles, mais au-del\u00e0, la conviction d&rsquo;une \u00ab\u00a0d\u00e9pression maternelle\u00a0\u00bb dont l&rsquo;effectivit\u00e9 s&rsquo;imposerait. Celle-ci d&rsquo;ailleurs, pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e autrement, et je ne r\u00e9siste pas davantage \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pr\u00e9cieux de la contribution d&rsquo;un po\u00e8te, en citant ces quelques phrases de Christian Bobin, \u00ab\u00a0On ne remerciera jamais assez les m\u00e8res m\u00e9lancoliques. Leur tr\u00f4ne est au milieu du ciel. Elles ont jet\u00e9 leur ch\u00e2le sur le soleil. Il sort de leurs yeux une nuit si grande que leurs enfants s&rsquo;\u00e9merveillent du plus petit brin de lumi\u00e8re\u00a0\u00bb (<em>La dame blanche<\/em>, Gallimard, 2007).<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;id\u00e9e que je souhaite d\u00e9velopper s&rsquo;inscrit dans une perspective diff\u00e9rente, peut-\u00eatre compl\u00e9mentaire. Il s&rsquo;agit pour moi, d&rsquo;abord, de soutenir le point de vue de Bernard Golse concernant justement le statut de cette \u00ab\u00a0d\u00e9pression maternelle\u00a0\u00bb dont il a r\u00e9cemment soulign\u00e9 la g\u00e9n\u00e9ralisation \u00e0 l&rsquo;instar de la s\u00e9duction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e d\u00e9velopp\u00e9e par Jean Laplanche. Mais aujourd&rsquo;hui, il s&rsquo;agit plut\u00f4t pour moi d&rsquo;aller du c\u00f4t\u00e9 du p\u00e8re pour tenter, \u00e0 partir d&rsquo;une histoire singuli\u00e8re, d&rsquo;approcher les figures de la d\u00e9pression dont il peut \u00eatre porteur. Je poursuis l\u00e0, le travail&nbsp; de r\u00e9flexion amorc\u00e9 il y a maintenant plusieurs ann\u00e9es avec Jacques Andr\u00e9 dans un colloque que nous avions organis\u00e9 ensemble et intitul\u00e9 <em>L&rsquo;oubli du p\u00e8re,<\/em> dont je r\u00e9sume l&rsquo;initiative : depuis plusieurs ann\u00e9es, un nombre consid\u00e9rable de travaux cliniques, psychopathologiques et psychanalytiques sont essentiellement focalis\u00e9s sur la place de la m\u00e8re et sur ses effets, non seulement dans les perspectives psychog\u00e9n\u00e9tiques et d\u00e9veloppementales dont on conna\u00eet les d\u00e9rives potentielles mais aussi dans celles qui tiennent la r\u00e9alit\u00e9 psychique comme primordiale dans l&rsquo;actualit\u00e9 du transfert. On a ainsi beaucoup reproch\u00e9 \u00e0 Freud de n&rsquo;avoir pas suffisamment port\u00e9 son attention sur la m\u00e8re, d&rsquo;avoir construit une m\u00e9tapsychologie phallocentr\u00e9e et donc trop fortement r\u00e9f\u00e9r\u00e9e au p\u00e8re, d&rsquo;avoir ainsi construit ses th\u00e9ories et sa m\u00e9thode sur les fondements masculins du complexe paternel et des identifications qui en d\u00e9coulent.<\/p>\n\n\n\n<p>La clinique fournit, en apparence, un puissant argument \u00e0 ces critiques ; elle montrerait&nbsp; des formes psychopathologiques diff\u00e9rentes ou diff\u00e9remment appr\u00e9hend\u00e9es, n\u00e9cessitant la cr\u00e9ation ou la construction d&rsquo;outils m\u00e9tapsychologiques plus pertinents que les concepts freudiens pour les penser : \u00e0 partir de ce que nous appelons les \u00ab\u00a0nouvelles indications de la psychanalyse\u00a0\u00bb et de leurs \u00e9ventuelles sp\u00e9cificit\u00e9s, on peut d\u00e9couvrir un infl\u00e9chissement \u00e0 la fois th\u00e9orique et clinique qui nous d\u00e9tournerait du p\u00e8re et nous conduirait \u00e0 interpr\u00e9ter certains fonctionnements psychiques, le d\u00e9roulement de certaines cures et les \u00e9chafaudages th\u00e9oriques qui tentent de les \u00e9laborer, en penchant essentiellement -et peut-\u00eatre dangereusement et exclusivement-&nbsp; du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re. Le grand d\u00e9bat entre Freud et Ferenczi trouverait l\u00e0 une sorte de r\u00e9ponse de la psychanalyse contemporaine qui se donnerait pour t\u00e2che de compl\u00e9ter Freud et de r\u00e9parer ses manquements en \u00e9claircissant ses points aveugles.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;argument clinique est \u00e9tay\u00e9 par l&rsquo;inflation des probl\u00e9matiques d\u00e9pressives et narcissiques et la n\u00e9cessit\u00e9 de revenir, pour en saisir le sens, aux commencements de la vie, et d&rsquo;accommoder la m\u00e9thode analytique pour permettre que soient combl\u00e9s les trous de la psych\u00e9. Certes, il ne s&rsquo;agit pas pour moi de nier la part fondamentale de la m\u00e8re, de toutes fa\u00e7ons, mais je m&rsquo;inqui\u00e8te parfois de courants qui tendraient \u00e0 remplacer le p\u00e8re, pivot essentiel mais non exclusif de l&rsquo;\u00e9difice freudien -je dis non exclusif car combien de notations, combien d&rsquo;incidentes saisissantes, combien de textes sont l\u00e0 qui attestent de la place formidable de la m\u00e8re non seulement comme objet d&rsquo;investissement majeur mais aussi comme paradigme de la dynamique psychique et de son \u00e9conomie- je m&rsquo;inqui\u00e8te donc de la \u00ab\u00a0disparition\u00a0\u00bb du p\u00e8re dans l&rsquo;horizon analytique. Jean-Luc Donnet propose \u00e0 ce sujet, une interpr\u00e9tation fort int\u00e9ressante mettant en \u00e9vidence une forme d&rsquo;impersonnalisation du p\u00e8re et du surmoi dans la soci\u00e9t\u00e9 occidentale contemporaine, \u00ab\u00a0impersonnalisation\u00a0\u00bb susceptible de se retrouver dans le transfert, comme nous le verrons tout \u00e0 l&rsquo;heure.<\/p>\n\n\n\n<p>A mon avis, cette \u00ab\u00a0impersonnalisation\u00a0\u00bb peut entra\u00eener notamment un risque de d\u00e9sexualisation du fonctionnement psychique et par desexualisation, j&rsquo;entends l&rsquo;abolition de la diff\u00e9rence des sexes : or, pour que celle-ci soit prise en compte, il faut bien que les deux r\u00e9f\u00e9rences, au p\u00e8re ET \u00e0 la m\u00e8re soient admises et cela, d\u00e8s le d\u00e9but. En v\u00e9rit\u00e9, il semble que l&rsquo;effacement du p\u00e8re ait, comme premier effet, de maintenir un syst\u00e8me \u00e9minemment narcissique, excluant tout signe de diff\u00e9rence parce que celle-ci appelle trop vite&nbsp; l&rsquo;effondrement d&rsquo;une unit\u00e9 dont la pr\u00e9servation constitue une pr\u00e9occupation premi\u00e8re : quelque chose qui s&rsquo;inscrirait dans une pulsionnalit\u00e9 auto-conservatrice, luttant \u00e2prement contre le surgissement d&rsquo;un sexuel mena\u00e7ant parce que s\u00e9parateur du m\u00eame. Or, si l&rsquo;opposition entre pulsions d&rsquo;auto-conservation et pulsions sexuelles demeure pertinente, c&rsquo;est bien parce que, comme Freud le souligne en 1915, l&rsquo;\u00e9tranger (donc le diff\u00e9rent) advient comme porteur de trouble, menace sensible, bien s\u00fbr, mais trouble n\u00e9cessaire pour qu&rsquo;une dynamique vivante s&rsquo;engage.<br>&nbsp;<br>Je ne souhaite pas cependant revenir encore, au regard des am\u00e9nagements&nbsp; pulsionnels et de l&rsquo;ambivalence, sur l&rsquo;indispensable prise en compte du complexe d&rsquo;Oedipe dans la seule r\u00e9f\u00e9rence aux liaisons incestueuses et meurtri\u00e8res et aux interdits qui les attaquent ; je voudrais plut\u00f4t m&rsquo;attacher \u00e0 ses destins dans des configurations relativement fr\u00e9quentes dont la distribution la plus classique ou la plus attendue th\u00e9oriquement, est violemment bouscul\u00e9e : la pr\u00e9sence du p\u00e8re et la diff\u00e9rence qu&rsquo;elle instaure demeurent mais les qualit\u00e9s identificatoires qu&rsquo;il engendre (que sa repr\u00e9sentation engendre) affaiblissent ses forces et sa vitalit\u00e9 par l&rsquo;insistance de sa tristesse,&nbsp; par l&rsquo;humeur noire qui l&rsquo;enveloppe et dont l&rsquo;extr\u00eame pesanteur \u00e9crase le moi. Cela ne signifie pas pour autant que sa puissance et son emprise soient moindres, bien au contraire : \u00e0 l&rsquo;instar de la d\u00e9pression d&rsquo;une m\u00e8re qui contraint son enfant \u00e0 une fid\u00e9lit\u00e9 voire une d\u00e9pendance sans mesure, la tristesse du p\u00e8re peut parfois ali\u00e9ner la vie par une forme de castration particuli\u00e8re qui n&#8217;emp\u00eache ni la r\u00e9ussite et ni le succ\u00e8s des d\u00e9sirs mais qui supprime le plaisir qui peut en \u00eatre obtenu.<br>&nbsp; <br>Il a 25 ans, il revient d&rsquo;un long s\u00e9jour \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, il y a rencontr\u00e9 une jeune femme dont il pense \u00eatre tr\u00e8s amoureux, il l&rsquo;\u00e9pouse dans quelques jours, il a brillamment r\u00e9ussi dans sa profession. Il parle sur un ton objectif, comme d\u00e9saffect\u00e9, il est un peu froid, tr\u00e8s guind\u00e9, il semble apartenir \u00e0 une autre \u00e9poque, je le verrais bien dans son costume impeccable mais curieusement d\u00e9mod\u00e9, en premi\u00e8re page d&rsquo;un album de photos du d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, couleur s\u00e9pia,&nbsp; quelques pages apr\u00e8s celle d&rsquo;un b\u00e9b\u00e9 joufflu au regard vif, poupon rieur et malicieux, douill\u00e8tement assis&nbsp; sur les genoux de sa m\u00e8re. Rapha\u00ebl est un jeune homme triste et sa tristesse le r\u00e9volte ..aussi&nbsp; loin que ses souvenirs l&#8217;emm\u00e8nent, il se voit triste,&nbsp; il a \u00e9t\u00e9 un adolescent triste, il a \u00e9t\u00e9 un enfant triste. Il n&rsquo;arrive pas \u00e0 croire qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 un b\u00e9b\u00e9 triste. Moi non plus. Tant d&rsquo;efforts pour se d\u00e9faire de cette tristesse, tant d&rsquo;ann\u00e9es de travail pour atteindre ses buts, tant de temps \u00e0 attendre. Et voil\u00e0 que tout arrive, une vraie corbeille de mari\u00e9e et lui, p\u00e2le et d\u00e9lav\u00e9, au seuil de la vie, si morne, si triste. Lorsque Rapha\u00ebl parle de sa m\u00e8re, il s&rsquo;anime incroyablement : c&rsquo;est une femme intelligente, chaleureuse, courageuse, pleine d&rsquo;\u00e9nergie, d\u00e9bordant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, d\u00e9vou\u00e9e, disponible, vivante. C&rsquo;est elle qui l&rsquo;a pouss\u00e9 \u00e0 partir, \u00e0 s&rsquo;\u00e9loigner un peu, pour qu&rsquo;il fasse sa vie, c&rsquo;est elle qui se r\u00e9jouit sans r\u00e9serve de son retour, de sa r\u00e9ussite, de son prochain mariage, des enfants \u00e0 venir. Lorsque Rapha\u00ebl parle de son p\u00e8re, il r\u00e9p\u00e8te qu&rsquo;il l&rsquo;a toujours connu malade, d\u00e9prim\u00e9, -et pourtant il avait dix ans quand son cancer s&rsquo;est d\u00e9clench\u00e9- et il ajoute chaque fois, immanquablement, qu&rsquo;il a un puissant motif de contentement vis-\u00e0-vis de lui : il \u00e9tait un \u00e9l\u00e8ve m\u00e9diocre, ce qui chagrinait beaucoup son p\u00e8re plein d&rsquo;attentes et d&rsquo;espoirs pour ce fils unique, arriv\u00e9 apr\u00e8s plusieurs filles. Et puis Rapha\u00ebl s&rsquo;est r\u00e9veill\u00e9, il a r\u00e9ussi son baccalaur\u00e9at avec la mention qui lui permettait d&rsquo;entrer dans une grande \u00e9cole. Il revoit le sourire de son p\u00e8re, sa joie lorsqu&rsquo;il lui a annonc\u00e9 son succ\u00e8s, sa fiert\u00e9, son enthouisasme tout \u00e0 coup si \u00e9clatants. Il est mort, \u00e0 la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9, \u00e0 la fin de cet \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Rapha\u00ebl reconna\u00eet, au fil du temps et des s\u00e9ances, qu&rsquo;en v\u00e9rit\u00e9, il ne se souvient ni de chagrin, ni de peine, ni de tristesse associ\u00e9s&nbsp; \u00e0 cette disparition. Il pense seulement, syst\u00e9matiquement, immanquablement, au contentement de son p\u00e8re et \u00e0 la satisfaction d&rsquo;avoir r\u00e9pondu \u00e0 son d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis, chaque r\u00e9ussite, chaque conqu\u00eate, chaque succ\u00e8s plonge Rapha\u00ebl -mais il n&rsquo;en conna\u00eet pas encore le lien- dans une tristesse profonde, une aire de glace qui le fige et le mortifie. Chaque fois, son p\u00e8re meurt, quelques semaines apr\u00e8s la r\u00e9alisation d&rsquo;un d\u00e9sir dont finalement Rapha\u00ebl ne sait plus \u00e0 qui il appartient. A lui ? A son p\u00e8re ? A sa m\u00e8re ? Ou plut\u00f4t, \u00e0 son p\u00e8re et lui ? A sa m\u00e8re et lui ? En tout cas, jamais de d\u00e9sir partag\u00e9 par son p\u00e8re et sa m\u00e8re et dont lui-m\u00eame serait exclu. Pas de d\u00e9sir de sa m\u00e8re dont lui-m\u00eame serait absent. Il admire cette femme exceptionnelle et sa d\u00e9cision irr\u00e9vocable de ne pas se remarier, de n&rsquo;avoir aucun homme dans sa vie autre que son \u00e9poux mort et son fils ch\u00e9ri. Il l&rsquo;admire sans se douter, pendant longtemps, que ce renoncement pr\u00e9coce \u00e0 la vie amoureuse, cet \u00ab\u00a0arr\u00eat\u00a0\u00bb dans sa vie de femme, signalent \u00e0 jamais l&rsquo;impossible remplacement, l&rsquo;impossible d\u00e9placement d&rsquo;un lien d&rsquo;amour d\u00e9finitivement attach\u00e9 \u00e0 un mort. Il l&rsquo;envie pour sa force, sa tranquillit\u00e9 et sa confiance. Il aimerait \u00eatre comme elle, et comme toutes les femmes de sa famille, une longue lign\u00e9e de jeunes veuves, dignes et dynamiques, belles et solitaires&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les couples d&rsquo;oppos\u00e9s qui s&rsquo;affrontent et s&rsquo;unissent dans la dialectique de la pens\u00e9e freudienne, le masculin-f\u00e9minin occupe une place paradigmatique, et cette place se tient dans les r\u00e9seaux compliqu\u00e9s du complexe d&rsquo;Oedipe. J&rsquo;entends par r\u00e9seaux compliqu\u00e9s de l&rsquo;Oedipe, non pas seulement l&rsquo;organisation centrale, la plus connue, du complexe nucl\u00e9aire, mais aussi et surtout l&rsquo;ensemble des courants qui, en amont et en aval, infl\u00e9chissent son \u00e9mergence et son devenir. Or, en amont et en aval, c&rsquo;est bien justement la question de la perte, de ses am\u00e9nagements, des modalit\u00e9s de ses traitements psychiques qui sont susceptibles d&rsquo;en d\u00e9terminer ou en tout cas d&rsquo;en engager les destins. Quelqu&rsquo;en soit l&rsquo;objet, l&rsquo;angoisse de perdre pr\u00e9figure les commencements oedipiens et dans cette perspective, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la fille ou du gar\u00e7on, l&rsquo;ouverture vers le p\u00e8re, au regard de la bisexualit\u00e9,&nbsp; constitue un tournant essentiel : le p\u00e8re, objet d&rsquo;attraction, figure de d\u00e9placement des mouvements pulsionnels, incarne l&rsquo;espoir, l&rsquo;espoir d&rsquo;un d\u00e9gagement par rapport \u00e0 l&#8217;emprise ou l&#8217;empreinte maternelle, suscitant une nouvelle mar\u00e9e de passion, forte de potentialit\u00e9s fantasmatiques visant la r\u00e9alisation de d\u00e9sir. M\u00eame si cette flamb\u00e9e doit, elle aussi&nbsp; s&rsquo;\u00e9teindre, m\u00eame si l&rsquo;interdit et la r\u00e9alit\u00e9 se conjuguent pour emp\u00eacher la poursuite des buts oedipiens, le passage de la m\u00e8re au p\u00e8re, l&rsquo;offre et le transfert qu&rsquo;il assure, t\u00e9moignent d&rsquo;une mobilit\u00e9 possible, d&rsquo;une fragmentation de l&rsquo;excitation qui en rend l&rsquo;\u00e9conomie plus ais\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;insiste : ce passage, ce d\u00e9placement inscrivent la trace d&rsquo;un processus qui, \u00e0 partir d&rsquo;une d\u00e9ception par l&rsquo;autre et du renoncement \u00e0 l&rsquo;objet d&rsquo;amour originaire qu&rsquo;elle impose, se tourne, en utilisant l&rsquo;\u00e9nergie libidinale lib\u00e9r\u00e9e, vers un nouvel investissement, un commencement.&nbsp; Bien entendu, ce devenir ne suffit pas, \u00e0 lui seul, \u00e0 garantir les capacit\u00e9s d&rsquo;\u00e9laboration de l&rsquo;angoisse de perte d&rsquo;amour et de la castration, mais il est susceptible d&rsquo;en frayer le chemin et cela, du fait de la diff\u00e9rence entre l&rsquo;un et l&rsquo;autre. Dans cette perspective, le recours au p\u00e8re, dans l&rsquo;apr\u00e8s-coup, laisse advenir&nbsp; des repr\u00e9sentations et des affects \u00ab\u00a0diff\u00e9rents\u00a0\u00bb, susceptibles de se nouer dans les fantasmes qui le portent, permettant alors d&rsquo;ouvrir&nbsp; une voie nouvelle. Ces \u00e9v\u00e8nements psychiques se r\u00e9v\u00e8lent d\u00e9terminants au d\u00e9cours de l&rsquo;adolescence, dans ce moment singulier o\u00f9 se conjuguent la s\u00e9paration et le renoncement aux objets d&rsquo;amour et o\u00f9 s&rsquo;engagent les identifications dont Freud souligne qu&rsquo;elles rel\u00e8vent de la s\u00e9dimentation des traces laiss\u00e9es par les objets perdus, scellant ainsi la consubstantialit\u00e9 des identifications et de la perte. La reviviscence de ces probl\u00e9matiques&nbsp; se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9cisive \u00e0 cette p\u00e9riode : id\u00e9alement les figures clairement diff\u00e9renci\u00e9es du masculin et du f\u00e9minin d&rsquo;une part et les choix amoureux et identificatoires, d&rsquo;autre part, s&rsquo;\u00e9tayent sur les repr\u00e9sentations nettement distinctes du p\u00e8re et de la m\u00e8re. Le recours au p\u00e8re, dans des contextes de faillites de l&rsquo;environnement, au sens o\u00f9 l&rsquo;entend Winnicott, peut constituer une seconde chance au regard de d\u00e9ceptions ant\u00e9rieures.&nbsp;&nbsp; Il peut aussi s&rsquo;inscrire dans un dessein inexorable r\u00e9p\u00e9tant la catastrophe dans une compulsion ali\u00e9nante, ou bien encore, entra\u00eenant, par sa violence, l&rsquo;effondrement de jeunes \u00e9difices fragiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Rapha\u00ebl a d&#8217;embl\u00e9e refus\u00e9 une analyse classique : sa r\u00e9serve se justifiait par la fr\u00e9quence des s\u00e9ances mais je compris assez vite qu&rsquo;il craignait avant tout la position allong\u00e9e, celle d&rsquo;un gisant qui lui rappelait trop son p\u00e8re. Et pourtant, l&rsquo;infl\u00e9chissement&nbsp; transf\u00e9rentiel allait bien du c\u00f4t\u00e9 de la recherche de ce p\u00e8re, sauf que j&rsquo;en incarnais la part pr\u00e9sente, fid\u00e8lement vivante :&nbsp; il n&rsquo;y avait gu\u00e8re de conflit en lui entre sa m\u00e8re et moi, j&rsquo;entendais bien qu&rsquo;il nous associait, consciemment, comme un couple, comme celui que formait sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re par exemple, avec cependant une diff\u00e9rence qui me singularisait. Ses r\u00eaves montraient la pr\u00e9gnance oedipienne du transfert et le soulagement que lui apportaient, au d\u00e9but de son analyse, ces sc\u00e8nes dont la claire dimension symbolique m&rsquo;associait in\u00e9luctablement \u00e0 un homme. De la m\u00eame mani\u00e8re, il avait plaisir \u00e0 arriver en avance, \u00e0 rester dans la salle d&rsquo;attente alors qu&rsquo;il savait qu&rsquo;il \u00e9tait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par un autre homme. Impossible pourtant de convoquer des souvenirs de ses parents ensemble, et pendant longtemps, impossible de mobiliser une rem\u00e9moration qui permettrait de laisser surgir l&rsquo;enfance : pour Rapha\u00ebl, le d\u00e9but se situait \u00e0 la mort de son p\u00e8re. Rien avant, sauf l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 un \u00ab\u00a0mauvais\u00a0\u00bb \u00e9l\u00e8ve. Rien d&rsquo;autre.<br>&nbsp;<br>Je lui dis un jour qu&rsquo;il parlait peu de son enfance et qu&rsquo;ainsi, il ne me laissait pas le voir, enfant. Plus tard, il \u00e9voqua des angoisses tr\u00e8s fortes qui l&rsquo;avaient conduit chez un psychoth\u00e9rapeute alors qu&rsquo;il avait 11 ans. Le d\u00e9clenchement de sa terreur \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 un film dont je retiens du sc\u00e9nario compliqu\u00e9 (sans doute par l&rsquo;intensit\u00e9 des affects qui en soutenaient et en troublaient le r\u00e9cit), le synopsis suivant : un guide de haute montagne, fort et fiable, entra\u00eenait la mort d&rsquo;un enfant au cours d&rsquo;une p\u00e9rilleuse randonn\u00e9e ; plus tard, devenu adulte, le fr\u00e8re de l&rsquo;enfant mort engageait une enqu\u00eate, d\u00e9couvrait l&rsquo;erreur fatale du guide et le d\u00e9non\u00e7ait. Si je me souviens bien, le guide finissait par mourir lui-aussi dans un accident de montagne. Rapha\u00ebl, pendant des ann\u00e9es, a r\u00eav\u00e9 de ce film traumatique. Evidemment, la mort du p\u00e8re, quelques ann\u00e9es \u00e0 peine apr\u00e8s, avait d\u00fb renforcer l&rsquo;angoisse et la culpabilit\u00e9, conf\u00e9rant \u00e0 la pens\u00e9e (et au r\u00eave et \u00e0 la fiction) une puissance terroriste. Pour Rapha\u00ebl, la rem\u00e9moration de cette exp\u00e9rience psychique d\u00e9termina un tournant essentiel : au-del\u00e0, cette fois encore, des sch\u00e9mas les plus classiques, il retrouva l&rsquo;immensit\u00e9 de son chagrin d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 par son p\u00e8re. Non pas tant au moment de sa mort, qui justifiait en quelque sorte pleinement son absence, mais pendant toutes les ann\u00e9es o\u00f9 il \u00e9tait en vie, du fait de la d\u00e9pression qui l&rsquo;occupait, le centrait sur lui-m\u00eame et le d\u00e9tournait de son fils.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une telle conjoncture, l&rsquo;adolescence&nbsp; et les \u00e9lans qui l&rsquo;animent furent comme bris\u00e9s : Rapha\u00ebl se raccrochait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment au regard rayonnant de son p\u00e8re lorsqu&rsquo;il lui annon\u00e7a son succ\u00e8s, il en exaltait la lumi\u00e8re pour tenter d&rsquo;\u00e9clairer&nbsp; une vie assombrie par cette voix \u00e9teinte, il s&rsquo;effor\u00e7ait par ses succ\u00e8s d&rsquo;arracher son p\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9treinte d&rsquo;une mort f\u00e9roce. Il me faisait penser \u00e0 Orph\u00e9e, trop press\u00e9 par Eurydice de l&rsquo;assurer de son amour. Avoir 16 ans, 17 ans, ne pas pouvoir combattre un p\u00e8re, un homme, parce qu&rsquo;il a d\u00e9j\u00e0 triomph\u00e9 par la mort, ne pas pouvoir s&rsquo;identifier \u00e0 sa force et \u00e0 sa vitalit\u00e9. Pendant de longues ann\u00e9es, Rapha\u00ebl fut follement \u00e9pris d&rsquo;une jeune femme un peu plus \u00e2g\u00e9e que lui, qui entretenait sa passion sans lui accorder aucune preuve charnelle. Pendant des ann\u00e9es, Rapha\u00ebl courut le monde pour la suivre, se contentant platoniquement de vaines promesses et d&rsquo;attentes illusoires. L&rsquo;annonce brutale du mariage de son aim\u00e9e avec un autre l&rsquo;effondra. Les b\u00e9n\u00e9fices masochistes qui nourrissaient ses exigences surmo\u00efques prirent une autre forme : la conviction effrayante de ne pas pouvoir \u00eatre aim\u00e9, si fr\u00e9quente dans les premi\u00e8res amours, le surprit avec une brutalit\u00e9 d\u00e9sarmante alors qu&rsquo;il avait d\u00e9j\u00e0 23 ans.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La confrontation \u00e0 la perte et au d\u00e9plaisir qu&rsquo;elle entra\u00eene est in\u00e9luctable dans l&rsquo;analyse : qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la d\u00e9tresse, de l&rsquo;angoisse de perte d&rsquo;amour de la part de l&rsquo;objet, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;angoisse de castration,&nbsp; ou d&rsquo;atteinte narcissique, l&rsquo;un des enjeux de la cure surgit l\u00e0, sollicitant des modalit\u00e9s chaque fois singuli\u00e8res, du traitement de ce qui s&rsquo;\u00e9prouve comme perte. On peut, en r\u00e9sumant, \u00e9voquer deux destins possibles et non exclusifs : le traitement \u00ab\u00a0objectal\u00a0\u00bb en analogie avec le travail \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb du deuil, et le traitement m\u00e9lancolique,&nbsp; particuli\u00e8rement mobilis\u00e9 par les identifications narcissiques. J&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 ailleurs, l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle le mouvement \u00ab\u00a0m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb attaque l&rsquo;objet en s&rsquo;engouffrant dans un syst\u00e8me autarcique, marqu\u00e9 par l&rsquo;exercice du sadisme \u00e0 l&rsquo;encontre du moi, alors m\u00eame que c&rsquo;est cet objet qui est vis\u00e9 par l&rsquo;attaque : renversement sur la personne propre, renversement de l&rsquo;amour en haine, cette double strat\u00e9gie permet de nier manifestement l&rsquo;extr\u00eame attachement voire la d\u00e9pendance primordiale \u00e0 l&rsquo;autre (\u00e0 l&rsquo;analyste dans la cure).<\/p>\n\n\n\n<p>Une hypoth\u00e8se compl\u00e9mentaire pourrait pr\u00e9ciser que cet \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb, l&rsquo;\u00e9tranger qui s\u00e9pare et diff\u00e9rencie peut \u00eatre incarn\u00e9 par le p\u00e8re au sein du syst\u00e8me massivement narcissique qui soutient, \u00e0 certains moments, la dynamique du transfert. Si l&rsquo;analyste s&rsquo;enferme dans une identification \u00e0 une m\u00e8re omni-pr\u00e9sente, cela ne laisse aucune place \u00e0 un autre : ni au p\u00e8re, c&rsquo;est une \u00e9vidence, ni au sujet lui-m\u00eame. La vis\u00e9e du processus&nbsp; \u00ab\u00a0m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb est peut-\u00eatre, aussi, de semer la confusion : non seulement quant \u00e0 l&rsquo;objet perdu non identifi\u00e9, mais au-del\u00e0 quant \u00e0 l&rsquo;identification sexuelle de l&rsquo;objet aim\u00e9. C&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;essence du narcissisme qui nourrit la r\u00e9gression m\u00e9lancolique : la&nbsp; \u00ab\u00a0m\u00e9connaissance\u00a0\u00bb de l&rsquo;objet perdu peut&nbsp; parfois constituer une strat\u00e9gie de lutte contre la reconnaissance de la diff\u00e9rence des sexes. L&rsquo;impersonnalisation du transfert, dans la cure de Rapha\u00ebl, relevait bien de cette dynamique : l&rsquo;effacement progressif&nbsp; de mon identit\u00e9 de femme, le maintien d&rsquo;une \u00ab\u00a0neutralisation\u00a0\u00bb effective des mouvements pulsionnels mobilis\u00e9s, laissaient dans l&rsquo;ombre toute potentialit\u00e9 conflictuelle. Rapha\u00ebl restait avec moi impavide, apparemment indiff\u00e9rent, comme si toute passion transf\u00e9rentielle \u00e9tait tu\u00e9e d&#8217;embl\u00e9e. Et pourtant, sa fid\u00e9lit\u00e9, sa ponctualit\u00e9, sa pr\u00e9sence continue t\u00e9moignaient de l&rsquo;importance vitale de son analyse et de sa poursuite, dans une vis\u00e9e d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, et donc d&rsquo;immortalit\u00e9 absolues. Ainsi,&nbsp; le p\u00e8re se r\u00e9v\u00e8lait porteur d&rsquo;une ombre qui ne s&rsquo;estompait pas, noircissant les sout\u00e8nements identificatoires et abrasant les potentialit\u00e9s d&rsquo;acc\u00e8s au plaisir de vivre. Ce que j&rsquo;ai appel\u00e9 une \u00ab\u00a0seconde chance\u00a0\u00bb, celle qui assure le d\u00e9gagement, gr\u00e2ce \u00e0 un p\u00e8re \u00ab\u00a0libidinal\u00a0\u00bb comme le nomme Jacques Andr\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire un p\u00e8re vivant, semblait tourner court par d\u00e9faut, ou d\u00e9fection, creusant le lit de la tristesse et du d\u00e9sespoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Le complexe de la m\u00e8re morte<\/em>, Andr\u00e9 Green analyse la situation de l&rsquo;enfant qui perd le regard de sa m\u00e8re, il en d\u00e9gage les effets, il souligne la chute de l&rsquo;investissement, le trou dans la psych\u00e9 que ce d\u00e9tournement imprime. De cette partie de la d\u00e9couverte, tous les analystes se souviennent : le complexe de la m\u00e8re morte constitue une configuration mettant en sc\u00e8ne une m\u00e8re en vie, mais qui se mortifie dans la&nbsp; r\u00e9alit\u00e9 psychique de l&rsquo;enfant ( notons cependant le glissement fr\u00e9quent qui fait passer de la r\u00e9alit\u00e9 psychique de l&rsquo;enfant, \u00e0 un comportement effectif de la m\u00e8re qui devient alors, \u00ab\u00a0m\u00e8re d\u00e9prim\u00e9e\u00a0\u00bb et plus seulement \u00ab\u00a0endeuill\u00e9e\u00a0\u00bb ce qui n&rsquo;est pas la m\u00eame chose). Curieusement, l&rsquo;autre d\u00e9veloppement, pourtant tout aussi passionnant, dans la construction de Green, est souvent occult\u00e9 : l&rsquo;enfant, soumis \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve du d\u00e9sinvestissement par la m\u00e8re, cherche activement une explication. Il mobilise toutes ses forces de pens\u00e9e pour trouver la r\u00e9ponse \u00e0 cette \u00e9nigme. Et c&rsquo;est le p\u00e8re qui est g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9sign\u00e9 comme responsable, coupable de l&rsquo;humeur noire de la m\u00e8re. Un p\u00e8re, encore une fois diff\u00e9rent, \u00e9tranger, mena\u00e7ant.pas d\u00e9prim\u00e9, lui ! M\u00eame si selon Green, l&rsquo;enfant lui assigne une place de bouc \u00e9missaire. c&rsquo;est-\u00e0-dire de celui qu&rsquo;il faut ha\u00efr, chasser, afin de ressusciter le regard vivant de la m\u00e8re. R\u00e9fl\u00e9chissons : dans la configuration d\u00e9crite pas Green (qui est susceptible de se manifester dans des versions plurielles, \u00e9videmment), le p\u00e8re est l\u00e0, bien pr\u00e9sent, mal-aim\u00e9, certes, mais mal-aimant surtout, mal-aimant la m\u00e8re qu&rsquo;il rend malheureuse, mal-aimant l&rsquo;enfant qu&rsquo;il ne console pas et qui se confond avec la m\u00e8re, dans la disparition de son regard sur lui (car c&rsquo;est de cela dont il s&rsquo;agit, \u00e0 mon avis : le d\u00e9tournement du regard de la m\u00e8re emp\u00eache que l&rsquo;enfant puisse se sentir visible, c&rsquo;est-\u00e0-dire, s\u00e9par\u00e9, diff\u00e9rent, si bien que la m\u00e8re \u00ab\u00a0morte\u00a0\u00bb l&#8217;emporte avec elle, en elle, confondu, m\u00e9lang\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais un autre d\u00e9ploiement du complexe de la m\u00e8re morte peut se dessiner. Il revient \u00e0 impliquer le p\u00e8re et \u00e0 interpr\u00e9ter le d\u00e9tournement de la m\u00e8re comme manifestation d&rsquo;une d\u00e9ception directement li\u00e9e \u00e0 lui d&rsquo;une autre mani\u00e8re : l&rsquo;impossibilit\u00e9 pour la m\u00e8re de rendre le p\u00e8re heureux, de le d\u00e9faire de son enlisement d\u00e9pressif, de triompher de sa tristesse. Dans cette composition, la place de bouc \u00e9missaire du p\u00e8re se maintient, elle est m\u00eame massivement investie par la construction&nbsp; infantile : il est coupable de l&rsquo;humeur noire de la m\u00e8re et doublement, parce qu&rsquo;il l&rsquo;attire dans sa tristesse morbide (et sans doute tr\u00e8s \u00e9rotis\u00e9e), et parce qu&rsquo;il ne lui permet pas de l&rsquo;en d\u00e9faire. C&rsquo;est lui qui l&#8217;emporte, de toutes mani\u00e8res, mais au nom de quels pouvoirs ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le fantasme qui se construit alors, et&nbsp; que Rapah\u00ebl m&rsquo;a permis de saisir, donne au p\u00e8re la place d&rsquo;un enfant triste, fort de sa d\u00e9finitive d\u00e9ception, portant son tourment comme un lugubre flambeau, tra\u00eenant l&rsquo;ombre de ses attentes perdues et de sa d\u00e9r\u00e9liction : inconsolable, certes, mais rendu puissant par l&rsquo;impuissance des autres. Le fantasme de l&rsquo;enfant triste, comme celui de l&rsquo;enfant mort, signe l&rsquo;incapacit\u00e9 des femmes et des m\u00e8res \u00e0 apaiser les peines et \u00e0 dissiper les chagrins. Il met en sc\u00e8ne et parfois f\u00e9tichise une figure d&rsquo;enfant \u00e0 jamais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Il est nourri par la n\u00e9gation du d\u00e9sir et du plaisir sexuel, celui du couple des parents \u00e9tant absolument vis\u00e9 par ce refus. C&rsquo;est cette occurrence qui nous saisit souvent dans les cures&nbsp; adolescentes : le d\u00e9ni (et non pas seulement le refoulement) de la sexualit\u00e9 parentale, l&rsquo;\u00e9viction des fantasmes originaires et notamment de la sc\u00e8ne primitive, emp\u00eachent l&rsquo;accession au plaisir ; la&nbsp; tyrannie de la privation, du d\u00e9plaisir ou de la douleur&nbsp; attaquent dans le m\u00eame mouvement et le moi et l&rsquo;objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la voie de l&rsquo;analyse permet de se d\u00e9gager de ce proc\u00e8s, elle n\u00e9cessite que l&rsquo;analyste se d\u00e9fasse du projet d&rsquo;\u00eatre agent ou objet de consolation : l&rsquo;actualit\u00e9 du transfert, au contraire, l&rsquo;oblige \u00e0 accepter la confrontation&nbsp; \u00e0 cette&nbsp; intol\u00e9rable&nbsp; tristesse, et \u00e0 son \u00e9prouv\u00e9&nbsp; afin de reconna\u00eetre,&nbsp; le temps qu&rsquo;il faut, son impuissance. Rapha\u00ebl a continu\u00e9 son analyse, et sa vie. Sa r\u00e9ussite professionnelle brillante, son attachement profond \u00e0 sa femme, la naissance de ses trois enfants qu&rsquo;il aime avec passion, sont autant de sources et de potentialit\u00e9s de plaisir possible. Il reste pourtant toujours, au coeur d&rsquo;une intimit\u00e9 jalousement pr\u00e9serv\u00e9e, fid\u00e8le \u00e0 l&rsquo;enfant triste, entretenant avec lui un lien privil\u00e9gi\u00e9, un tourment n\u00e9cessaire et nostalgique. J&rsquo;ai trouv\u00e9, pour lui, ces mots d&rsquo;Emily Dickinson : \u00ab\u00a0Quand l&rsquo;enfant-roi nous parle de son p\u00e8re, nous nous m\u00e9fions de lui, mais quand il nous confie qu&rsquo;il conna\u00eet la grande tristesse, l\u00e0 nous l&rsquo;\u00e9coutons parce que nous aussi nous avons cette connaissance-l\u00e0.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9707?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est un plaisir pour moi de me retrouver&nbsp; avec vous, pour me confronter, encore une fois, \u00e0 la question de la d\u00e9pression c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la probl\u00e9matique de la perte dont les effets et les modalit\u00e9s de traitement psychique continuent de&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1223,1214,1215],"thematique":[244],"auteur":[1392],"dossier":[245],"mode":[61],"revue":[321],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9707","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-depression","auteur-catherine-chabert","dossier-depression-du-bebe-depression-de-ladolescent","mode-gratuit","revue-321","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9707","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9707"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9707\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15254,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9707\/revisions\/15254"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9707"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9707"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9707"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9707"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9707"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9707"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9707"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9707"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9707"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}