{"id":9703,"date":"2021-08-22T07:30:30","date_gmt":"2021-08-22T05:30:30","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/a-pierre-fedida-mon-ami-2\/"},"modified":"2021-08-22T07:30:30","modified_gmt":"2021-08-22T05:30:30","slug":"a-pierre-fedida-mon-ami","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/a-pierre-fedida-mon-ami\/","title":{"rendered":"\u00c0 Pierre F\u00e9dida, mon ami"},"content":{"rendered":"<p>C&rsquo;est aujourd&rsquo;hui dimanche. Pierre ne m&rsquo;appellera pas. Pierre ne m&rsquo;appellera plus. Il est mort \u00e0 Paris le vendredi 1er Novembre. Mareike Wolf-F\u00e9dida m&rsquo;avait laiss\u00e9 un message la veille m&rsquo;informant de l&rsquo;hospitalisation de Pierre et de la gravit\u00e9 de son \u00e9tat. J&rsquo;\u00e9tais en vacances et je n&rsquo;ai trouv\u00e9 le message de Mareike qu&rsquo;\u00e0 mon retour de vacances. Entre temps Dani\u00e8le Brun puis Edouard Zarifian, \u00e9galement avertis par Mareike, m&rsquo;avaient aussi inform\u00e9. Ensuite a commenc\u00e9 la ronde de tous les autres amis venant au chevet de Pierre par l&rsquo;interm\u00e9diaire de nos appels t\u00e9l\u00e9phoniques. Les proches, toujours les proches., et puis les cercles qui s&rsquo;agrandissent comme les ridelles \u00e0 la surface de l&rsquo;eau lors d&rsquo;un choc, d&rsquo;un impact li\u00e9 \u00e0 la disparition. Mais dans la logique subjective la disparition pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;impact qui n&rsquo;appara\u00eet qu&rsquo;au moment o\u00f9 les traces lui donnent une vie psychique. <\/p>\n<p>La vie psychique se constitue par la m\u00e9moire du mort comme une ouvre de s\u00e9pulture qui ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 la nudit\u00e9 objective des \u00e9v\u00e9nements. Pierre parlait de cette \u00a0\u00bb imagination des formes \u00a0\u00bb qui fait que la mat\u00e9rialit\u00e9 \u00a0\u00bb du mat\u00e9riau psychique\u00a0\u00bb ne saurait se r\u00e9duire au \u00ab\u00a0mat\u00e9riel clinique\u00a0\u00bb. Entre les deux, il en appelait \u00e0 la \u00ab\u00a0capacit\u00e9 hallucinatoire\u00a0\u00bb de l&rsquo;\u00e9coute de l&rsquo;analyste pour donner vie et mouvement aux formes. Mais pour passer du mat\u00e9riel au mat\u00e9riau, du sommeil au r\u00eave, il faut ce travail du deuil qui fonde une m\u00e9moire et auquel les rites comme les souvenirs font seulement cort\u00e8ge. <\/p>\n<p>Pierre me t\u00e9l\u00e9phonait souvent le dimanche en fin de matin\u00e9e. Ce dimanche, j&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 le besoin d&rsquo;\u00e9crire. L&rsquo;\u00e9criture comme le r\u00eave participe de ce que Pierre appelait  \u00ab\u00a0l&rsquo;ouvre de s\u00e9pulture\u00a0\u00bb. Pourquoi depuis ce matin suis-je hant\u00e9 par le souvenir de cette chanson de mon enfance que ma m\u00e8re chantait et qui nous faisait pleurer tous les deux ? La \u00ab\u00a0chanson de l&rsquo;orpheline\u00a0\u00bb, disait-elle. Je ne me souviens plus pr\u00e9cis\u00e9ment des autres paroles mais seulement de l&rsquo;air et d&rsquo;un refrain qui r\u00e9p\u00e8te inlassablement que \u00ab\u00a0c&rsquo;est aujourd&rsquo;hui dimanche\u00a0\u00bb et qui parle de \u00ab\u00a0roses blanches pour toi maman\u00a0\u00bb. Comment la disparition de Pierre, figure paternelle et fraternelle en majest\u00e9, peut-elle faire revivre une m\u00e9moire li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;image maternelle ? <\/p>\n<p>Je crois que c&rsquo;est d&rsquo;abord sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, son immense g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 intellectuelle, spirituelle et affective. En pensant \u00e0 lui, j&rsquo;ai aussi retrouv\u00e9 le souvenir de tableaux du <em>Trecento<\/em> et <em>Quattrocento <\/em>repr\u00e9sentant des Vierges de Mis\u00e9ricorde sous le manteau desquelles se r\u00e9fugiait tout le petit peuple de l&rsquo;humanit\u00e9. Chaque conf\u00e9rence de Pierre, les soutenances de th\u00e8se ou d&rsquo;HDR auxquelles nous participions ensemble, ses articles et ses ouvrages, me donnaient toujours la m\u00eame impression : Pierre \u00e9grenait de multiples cailloux, id\u00e9es, pens\u00e9es et remarques, avec lesquels une multitude de gens allaient trouver leur propre chemin. Il semait g\u00e9n\u00e9reusement des id\u00e9es, des paroles qui ensemen\u00e7aient les esprits et le cour. Combien de th\u00e8ses a-t-il g\u00e9n\u00e9r\u00e9 comme cela ? <\/p>\n<p>Et puis il y avait la voix. Cette voix chaude, ample et profonde qui portait les id\u00e9es dans la force et l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance. Cette voix me manque cruellement aujourd&rsquo;hui. Et puis il y avait nos longues et intimes discussions sur nos projets, sur la psychanalyse, sur les joies et les douleurs de la vie. Il y avait nos d\u00e9bats et parfois nos d\u00e9saccords. Par exemple \u00e0 Lyon, en septembre 2001, lors d&rsquo;une journ\u00e9e de travail organis\u00e9e par Jacques Hochmann sur le th\u00e8me <em>Qu&rsquo;est-ce qui gu\u00e9rit dans la psychoth\u00e9rapie ? <\/em> suite \u00e0 un Forum Diderot, Pierre n&rsquo;avait pas approuv\u00e9 mon rapprochement entre la rh\u00e9torique et la psychanalyse. Nous en discutions dans l&rsquo;amiti\u00e9 et la confiance. Ou encore lors du dernier colloque sur les passions organis\u00e9 par Didier Lauru et Alain Vanier le 21 septembre 2002 dans le cadre d&rsquo;E<em>space analytique<\/em>, Pierre d\u00e9signait la passion comme une enclave d&rsquo;Eros, un objet psychopathologique dont il n&rsquo;\u00e9tait pas convaincu que nous puissions en faire une m\u00e9tapsychologie. Il avait fait ce jour-l\u00e0 \u00e0 Espace une superbe conf\u00e9rence sur <em>Erixymaque et la m\u00e9decine. <\/em>Et puis le soir, apr\u00e8s les colloques, il y avait les d\u00eeners amicaux au cours desquels Pierre s&rsquo;offrait brillant, \u00e9l\u00e9gant, plein de charme et de gentillesse. <\/p>\n<p>Pierre \u00e9tait un homme d&rsquo;envergure, ample et profond \u00e0 la fois, secret et disponible, discret et ouvert, modeste et puissant. Ce mot d&rsquo;envergure s&rsquo;impose \u00e0 moi chaque fois que je pense \u00e0 lui. C&rsquo;est un mot d&rsquo;origine marine qui vient de \u00ab\u00a0vergue\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer le m\u00e2t qui maintient les voiles permettant la navigation. Aujourd&rsquo;hui les voiles sont en berne, nous l&rsquo;avons mis en terre ce vendredi 8 novembre au Cimeti\u00e8re du Montparnasse en pr\u00e9sence de sa famille et d&rsquo;une grande foule d&rsquo;amis, de coll\u00e8gues et d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves. Pierre ne se laissait pas assigner \u00e0 r\u00e9sidence tout en marquant de sa pr\u00e9sence les lieux et les \u00eatres aupr\u00e8s desquels il se tenait.   <\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait aussi un passeur, un homme qui donnait du mouvement et de la m\u00e9lodie au vivant. Il \u00e9crivait que \u00ab\u00a0le deuil est une mise en mouvement du monde\u00a0\u00bb et par \u00ab\u00a0la construction de la s\u00e9pulture\u00a0\u00bb, par \u00ab\u00a0l&rsquo;ouvre de s\u00e9pulture\u00a0\u00bb, il nous invita au r\u00eave : \u00ab\u00a0car r\u00eaver est sans doute la seule fa\u00e7on de penser \u00e0 nos morts.\u00a0\u00bb Le r\u00eave oui, mais l&rsquo;\u00e9criture aussi., l&rsquo;\u00e9criture quand elle se d\u00e9duit du travail du r\u00eave. A propos de la perte d&rsquo;un \u00eatre cher, il m&rsquo;avait dit : \u00ab\u00a0Permets au grand fr\u00e8re de te dire que c&rsquo;est dans l&rsquo;\u00e9criture que tu l&rsquo;honoreras.\u00a0\u00bb Pierre avait un immense courage et ne supportait pas la plainte. La plainte lui paraissait agressive et impudique. Toujours il a refus\u00e9 de se plaindre ou qu&rsquo;on le plaigne alors m\u00eame qu&rsquo;il prenait grandement soin de la souffrance d&rsquo;autrui. Pierre \u00e9tait un seigneur, un grand seigneur de la pens\u00e9e, de l&rsquo;intelligence et du cour. Cette posture d&rsquo;\u00e9nonciation s&rsquo;est inscrite dans toute son oeuvre. E. Roudinesco a trouv\u00e9 les mots justes, lorsqu&rsquo;annon\u00e7ant sa disparition dans <em>Le Monde, <\/em>elle le d\u00e9signa comme une \u00ab\u00a0grande figure de l&rsquo;universit\u00e9 et de la psychanalyse\u00a0\u00bb. Pierre \u00e9tait un grand penseur, un intellectuel, auteur d&rsquo;une ouvre abondante et f\u00e9conde consacr\u00e9e \u00e0 la psychanalyse, \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 et aux d\u00e9bats majeurs de notre temps. Il venait de fonder avec Julia Kristeva, Dominique Lecourt et Fran\u00e7ois Jullien l&rsquo;Institut de la Pens\u00e9e contemporaine.<\/p>\n<p>Chacun des sites o\u00f9 il a inscrit sa pens\u00e9e et son travail pourra l\u00e9gitimement revendiquer une part de son h\u00e9ritage intellectuel, mais il conviendrait \u00e0 tous de reconna\u00eetre dans la d\u00e9cence et le respect qu&rsquo;il ne se laissait enclaver dans aucun parce qu&rsquo;il les transcendait tous. \u00c0 ce propos, Alain Vanier me faisait finement remarquer la position  \u00ab\u00a0paradoxale\u00a0\u00bb de Pierre par rapport \u00e0 l&rsquo;institution : tout en marquant profond\u00e9ment chacun des sites o\u00f9 son travail s&rsquo;inscrivait, tout en occupant dans chaque lieu institutionnel o\u00f9 il travaillait les plus hautes responsabilit\u00e9s, il manifestait sans cesse un souci d&rsquo;ouverture et d&rsquo;affinit\u00e9s vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. Soucieux de sa libert\u00e9, Pierre l&rsquo;offrait aussi \u00e0 ses amis et \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves. Parall\u00e8lement \u00e0 des \u00e9tudes de philosophie sanctionn\u00e9es par une agr\u00e9gation en 1962, Pierre accomplit des \u00e9tudes de psychologie \u00e0 Lyon d&rsquo;abord, \u00e0 Montpellier ensuite. Durant son service militaire, il exerce comme psychologue clinicien dans le service de neurologie de l&rsquo;H\u00f4pital des Arm\u00e9es de Lyon. Puis il enseigne la philosophie et la psychop\u00e9dagogie \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Normale et enfin la psychologie \u00e0 la facult\u00e9 des Lettres et Sciences humaines \u00e0 Lyon. Il acquiert ensuite \u00e0 Kreuzlingen, aupr\u00e8s de Ludwig Binswanger, une solide formation clinique et th\u00e9orique en psychopathologie d&rsquo;orientation ph\u00e9nom\u00e9nologique. Il fait ensuite une analyse didactique avec Georges Favez et inscrit son trajet psychanalytique dans le cadre de l&rsquo;Association psychanalytique de France qu&rsquo;il pr\u00e9sidera de 1988 \u00e0 1990. Son audience internationale dans l&rsquo;I.P.A. ne l&#8217;emp\u00eachera jamais de fr\u00e9quenter les auteurs lacaniens et d&rsquo;accepter le d\u00e9bat avec des analystes n&rsquo;appartenant pas \u00e0 l&rsquo;I.P.A. Il fonde ainsi une communaut\u00e9 freudienne hors assignation \u00e0 r\u00e9sidence institutionnelle qui le reconna\u00eet autant qu&rsquo;elle le reconna\u00eet.  <\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;Universit\u00e9, Pierre F\u00e9dida se trouve appel\u00e9 en 1967 aupr\u00e8s de Juliette Favez-Boutonier pour occuper la fonction de Ma\u00eetre-Assistant. En 1969,  il participe \u00e0 la cr\u00e9ation de l&rsquo;UFR de Sciences Humaines cliniques de Paris 7-Censier. D&rsquo;abord dans le cadre du laboratoire de Psychanalyse de Jean Laplanche, ensuite \u00e0 la direction de son propre laboratoire de Psychopathologie fondamentale en 1989, il va r\u00e9aliser une ouvre consid\u00e9rable et former de tr\u00e8s nombreux enseignants-chercheurs en psychopathologie et psychanalyse.  <\/p>\n<p>C&rsquo;est pour nous une immense perte que la disparition de Pierre F\u00e9dida. Puissions-nous, comme il l&rsquo;aurait sans doute souhait\u00e9, poursuivre ce travail et, ce faisant, construire cette \u00ab\u00a0ouvre de s\u00e9pulture\u00a0\u00bb \u00e0 partir de laquelle s&rsquo;anime et se forme le vivant. Car tel est le travail qui fonde et honore le psychique en dehors duquel se trouvent le traumatisme, la barbarie et le d\u00e9shumain. Nous rendrons hommage \u00e0 son oeuvre en un autre temps et en un autre lieu. Et pour conclure je citerai cette phrase d&rsquo;un article de Pierre paru en 1970 dans la <em>Nouvelle revue de psychanalyse<\/em> et intitul\u00e9 <em>La relique et le travail du deuil<\/em> : \u00ab\u00a0En d\u00e9pit d&rsquo;un savoir sur la s\u00e9paration, il faut croire que quelque chose subsiste\u00a0\u00bb.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9703?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est aujourd&rsquo;hui dimanche. Pierre ne m&rsquo;appellera pas. Pierre ne m&rsquo;appellera plus. Il est mort \u00e0 Paris le vendredi 1er Novembre. 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