{"id":9694,"date":"2021-08-22T07:30:30","date_gmt":"2021-08-22T05:30:30","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-premiere-consultation-2\/"},"modified":"2021-09-24T15:47:02","modified_gmt":"2021-09-24T13:47:02","slug":"la-premiere-consultation","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-premiere-consultation\/","title":{"rendered":"La premi\u00e8re consultation"},"content":{"rendered":"\n<p>Avant la premi\u00e8re rencontre entre le consultant et un nouveau patient, il y a au moins un appel t\u00e9l\u00e9phonique consign\u00e9 par \u00e9crit que notre secr\u00e9taire viendra lire dans ce point de rencontre hebdomadaire des consultants qui chez nous emprunte son nom \u00e0 son lointain homologue s\u00e9n\u00e9galais de l\u2019h\u00f4pital de Fan, le <em>pinch<\/em>. Premiers appels, premi\u00e8res formulations maladroites ou au contraire trop construites de familles inqui\u00e8tes, des plaintes qui feront ou ne feront pas de demande quand nous recevrons l\u2019enfant. Notre secr\u00e9taire sait collecter cette information sans intrusion et nous la restituer. Mais quand m\u00eame, un autre a anticip\u00e9 notre premi\u00e8re rencontre avec le patient&nbsp;: il en reste toujours cette trace \u00e9crite et le souvenir d\u2019une impression.<\/p>\n\n\n\n<p>Val\u00e9ry, comme beaucoup d\u2019adolescents, a appel\u00e9 de lui-m\u00eame et sa feuille de <em>pinch<\/em> est inhabituellement concise&nbsp;: c\u2019est un gar\u00e7on de 16 ans, en premi\u00e8re litt\u00e9raire, conseill\u00e9 par l\u2019infirmi\u00e8re d\u2019un lyc\u00e9e parisien que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9e. Il souffrirait d\u2019impuissance, \u201csans autre commentaire\u201d conclut l\u2019accueillante t\u00e9l\u00e9phonique. Je me souviens de l\u2019effet de violence produit sur moi par ces quelques mots&nbsp;: adolescent-16 ans- impuissance- sans autre commentaire. L\u2019appel conjuguait de mani\u00e8re saisissante la double violence sexuelle, imaginaire et r\u00e9elle, dont l\u2019adolescent se fait la victime. D\u2019une part, la violence r\u00e9elle du fait pubertaire&nbsp;: c\u2019est le fait biologique de la maturit\u00e9 g\u00e9nitale qui s\u2019impose \u00e0 l\u2019adolescent, souvent malgr\u00e9 lui. D\u2019autre part, la violence imaginaire du fait social qui met cette maturit\u00e9 g\u00e9nitale au service d\u2019une exigence toujours accrue de performances&nbsp;; tout concourt dans notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine \u00e0 cliver la sexualit\u00e9 en acte, des investissements libidinaux qui la sous-tendent. Si on admet que les adolescents sont encore des enfants nostalgiques dont la maturit\u00e9 affective est en retard sur la maturit\u00e9 biologique, alors nous pouvons comprendre les adolescents \u00e0 la lumi\u00e8re des propos que Ferenczi tenait sur les enfants abus\u00e9s par les adultes&nbsp;: le social m\u00e9lange les langues de la tendresse de l\u2019\u00e9rotisme infantile avec la passion de l\u2019\u00e9rotisme adulte. A la satisfaction ludique de la tendresse infantile se substitue la haine issue, selon Ferenczi, de l\u2019introjection du sentiment de culpabilit\u00e9 de l\u2019adulte. C\u2019est ainsi qu\u2019aujourd\u2019hui, \u201cfaire l\u2019amour\u201d est cliv\u00e9 du sentiment amoureux. L\u2019acte sexuel repr\u00e9sente pour un gar\u00e7on comme pour une fille, un enjeu social exhib\u00e9, violent, souvent haineux, alors que le sentiment amoureux reste secret et confin\u00e9 \u00e0 la sph\u00e8re de l\u2019id\u00e9alit\u00e9 infantile. Mais revenons \u00e0 la s\u00e9cheresse de la feuille de <em>pinch<\/em>. Je me dis que Val\u00e9ry est un enfant de 16 ans qui n\u2019a pas pu se donner le temps de jouer, de cr\u00e9er un nouvel espace symbolique ouvert par sa r\u00e9cente maturit\u00e9, qui a r\u00e9duit ses l\u00e9gitimes h\u00e9sitations subjectives en un sympt\u00f4me \u00f4 combien stigmatis\u00e9 aujourd\u2019hui&nbsp;: impuissance. Un mot qui se suffit \u00e0 lui-m\u00eame, qui cl\u00f4t la conversation, sans autre commentaire. Alors, le consultant se souvient de ses lointains seize ans, imagine la d\u00e9tresse invoqu\u00e9e, celle qui est cach\u00e9e, et se propose pour un premier entretien.<\/p>\n\n\n\n<p>Val\u00e9ry se pr\u00e9sente en tenue adolescente&nbsp;: longiligne, pas ras\u00e9, les cheveux longs retenus par un katogan, les <em>rollers<\/em> dans un sac \u00e0 dos. Val\u00e9ry vient avec son sympt\u00f4me&nbsp;; il sait qu\u2019il est impuissant depuis six mois. Et avant&nbsp;? Avant, il ne sait pas, il n\u2019avait pas de petite amie&nbsp;! Sic. Plus tard, il me confiera que ses masturbations restaient sans \u00e9mission spermatique. Je lui demande de me parler de lui, ce qui l\u2019\u00e9tonne un peu. Que je me d\u00e9finisse&nbsp;? Il retrace alors rapidement ses amours pr\u00e9-pubertaires. A ma demande il \u00e9voque sa famille soixante-huitarde&nbsp;: son p\u00e8re est photographe et auteur dans un journal satirique. C\u2019\u00e9tait un \u201cvrai\u201d militant f\u00e9ru de la guerre d\u2019Espagne, un domaine social et culturel que Val\u00e9ry, impliqu\u00e9 depuis un an dans la mouvance anarchiste ne lui dispute pas&nbsp;; sa maman, comptable dans une \u201cassoc\u201d est aussi issue d\u2019une famille militante traditionnelle. Val\u00e9ry est fils unique. Ses parents qui ont aujourd\u2019hui la cinquantaine ont attendu huit ans avant de le concevoir, ce qui n\u2019est pas de trop pour Val\u00e9ry qui estime qu\u2019ils auraient \u00e9t\u00e9 trop jeunes pour avoir un enfant plus t\u00f4t. Ils se sont mari\u00e9s devant monsieur le Maire l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Val\u00e9ry n\u2019a pas pu venir&nbsp;: il avait un contr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses relations avec sa famille sont difficiles, marqu\u00e9es par une retenue affective, et surtout le silence. Val\u00e9ry parle peu et parfois pas du tout \u00e0 ses parents pendant des semaines. Par contre, il partage avec son p\u00e8re des id\u00e9aux communs et surtout des affinit\u00e9s culturelles. Val\u00e9ry \u00e9crivait comme son p\u00e8re des nouvelles loufoques inspir\u00e9es du dada\u00efsme&nbsp;; il les lui donnait \u00e0 lire, sollicitant ses critiques. Val\u00e9ry se trouve trop r\u00e9serv\u00e9 y compris avec ses copains. \u201cJe ne montre pas mon affection, peut-\u00eatre n\u2019en ai-je pas&nbsp;?\u201d Touch\u00e9 par l\u2019authenticit\u00e9 de ce doute qui me para\u00eet au c\u0153ur de sa demande, je prends alors le parti de recentrer sa plainte initiale en lui proposant que ce d\u00e9ficit suppos\u00e9 \u00e9clairait peut-\u00eatre son sentiment d\u2019impuissance. Val\u00e9ry se tait, me dit \u00eatre tr\u00e8s troubl\u00e9&nbsp;: \u201cJe n\u2019y avais pas pens\u00e9\u201d. Val\u00e9ry pr\u00e9cipite ensuite le ton. \u201cPeut-on interpr\u00e9ter encore un vieux r\u00eave fait une seule fois\u201d. Je sens bien que Val\u00e9ry avait programm\u00e9 de m\u2019en parler. Il raconte&nbsp;: \u201cJe suis dans une for\u00eat, j\u2019ai un ravioli \u00e0 la main, je m\u2019appr\u00eate \u00e0 le manger, je le met dans ma bouche&nbsp;; c\u2019est alors que ma m\u00e8re crie&nbsp;: elle \u00e9tait dans le ravioli\u201d. Je ne dis rien. Ce premier entretien tire \u00e0 sa fin. Val\u00e9ry conclut \u00e0 sa fa\u00e7on&nbsp;: \u201cQuand on cherche, on trouve&nbsp;: est-ce que tout cela ne risque pas de me faire rompre avec mon amie&nbsp;?\u201d C\u2019est qu\u2019il tient \u00e0 elle comme il n\u2019a jamais tenu \u00e0 aucune autre, leurs relations sont bonnes et on peut tr\u00e8s bien se passer de relations sexuelles abouties. Je conclus de mon c\u00f4t\u00e9 en nouant le d\u00e9but et la fin de l\u2019entretien&nbsp;: il est venu pour gu\u00e9rir d\u2019une impuissance qui menace sa relation, mais il craint que la r\u00e9ussite de l\u2019entreprise ne le fasse rompre. Val\u00e9ry quitte le bureau en r\u00e9it\u00e9rant sa demande de psychoth\u00e9rapie et en souhaitant qu\u2019elle puisse s\u2019engager avec moi.<\/p>\n\n\n\n<p>La probl\u00e9matique sexuelle de cet adolescent se d\u00e9ploie donc d\u00e8s ce premier entretien. Les deux entretiens suivants viendront en \u00e9tayer les \u00e9l\u00e9ments et je les int\u00e8grerai au fur et \u00e0 mesure de mon propos. Comme je l\u2019avais imagin\u00e9 avant notre premi\u00e8re rencontre, l\u2019impuissance all\u00e9gu\u00e9e par Val\u00e9ry appara\u00eet comme un acte de protection d\u2019une premi\u00e8re relation amoureuse&nbsp;; Val\u00e9ry craint les effets sur l\u2019autre d\u2019un amour imm\u00e9diatement transform\u00e9 en haine destructrice&nbsp;: le contenu manifeste du r\u00eave nous oriente cr\u00fbment dans cette direction. Le second entretien sera enti\u00e8rement consacr\u00e9 \u00e0 son sentiment de culpabilit\u00e9 au souvenir des jeux sexuels qu\u2019il a connu pendant la latence avec une voisine du m\u00eame \u00e2ge, puis au d\u00e9but de la pubert\u00e9 pendant les vacances avec des gar\u00e7ons et des filles de son \u00e2ge \u00e9galement&nbsp;; dans les deux cas, nulle violence d\u2019aucune part. Il en a pourtant con\u00e7u une forte culpabilit\u00e9 qui le conduit \u00e0 un terrible conflit de loyaut\u00e9&nbsp;: seule, la pri\u00e8re le soulage, mais en priant, il trahit les id\u00e9aux agnostiques de sa famille et rougit de honte en m\u2019en parlant. La \u201cpeur du viol\u201d, pense-t-il, est \u00e0 l\u2019origine de son impuissance. Tout contact sexuel avec son amie qu\u2019il appelle devant moi, courtoisement \u201cMademoiselle\u201d est <em>a priori<\/em> suspect de viol. Val\u00e9ry ne se permet d\u2019\u00e9jaculation qu\u2019habill\u00e9, sexe en \u00e9rection ou m\u00eame flacide. Il a d\u00e9j\u00e0 r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 tout cela et ce qu\u2019il pr\u00e9sente comme un r\u00e9cit et non un fantasme est rationalis\u00e9. Cette rationalisation a une fonction \u00e9tayante&nbsp;: en tentant de repr\u00e9senter la violence de la confrontation sexuelle, sous la marque d\u2019un trauma suppos\u00e9 -le viol des jeunes filles ou la d\u00e9voration du corps de la m\u00e8re dans son r\u00eave- il s\u2019\u00e9loigne peut-\u00eatre d\u2019un vrai traumatisme, celui de la violence pubertaire dont il est victime. En somme, Val\u00e9ry imagine, symbolise et me fait part de ses th\u00e9ories sexuelles adolescentes. C\u2019est de bon augure pour la suite&nbsp;: l\u2019exp\u00e9rience clinique confirme toujours que la qualit\u00e9 de la repr\u00e9sentance conditionne la facilit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s \u00e0 une th\u00e9rapie.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Val\u00e9ry, la r\u00e9surgence des complexes infantiles, dont on a vu qu\u2019ils semblent s\u2019organiser sur un mode n\u00e9vrotique obsessionnel, s\u2019expriment depuis longtemps dans le domaine m\u00e9taphorique et cr\u00e9atif de l\u2019\u00e9criture. Val\u00e9ry a arr\u00eat\u00e9 d\u2019\u00e9crire ses nouvelles il y a deux ans, depuis la mort des parents de son meilleur ami. A cette \u00e9poque, il \u00e9tait le \u201croi du palindrome\u201d. Val\u00e9ry torture le langage&nbsp;: \u201cSi pour nous, le sens du langage est us\u00e9, il ne l\u2019est pas pour lui\u2026\u201d disait Pierre M\u00e2le de l\u2019adolescent. C\u2019est vrai aussi pour Val\u00e9ry. Il se bat avec les mots, en \u00e9puise litt\u00e9ralement le sens puisque le palindrome se lit indiff\u00e9remment de gauche \u00e0 droite et de droite \u00e0 gauche. La construction m\u00eame de la phrase qui doit d\u00e9buter par son milieu puis se d\u00e9ployer sym\u00e9triquement \u00e0 droite et \u00e0 gauche donne une id\u00e9e d\u2019annulation par son ombilication centrale. Il reste toutefois et toujours un sens qui fait appel et violence \u00e0 l\u2019autre&nbsp;: quelques exemples issus de la feuille qu\u2019il m\u2019apporta quelques s\u00e9ances plus tard&nbsp;: l\u2019acide m\u00e9dical- La meute tue mal- R\u00eaver c\u2019est se crever- Etre l\u00e0 alert\u00e9. Egar\u00e9 de rage. Noce de con..<\/p>\n\n\n\n<p>Quant aux nouvelles, elles doivent ressembler \u00e0 ses petits textes pamphl\u00e9taires, ironiques et surr\u00e9alistes parus dans son journal lyc\u00e9en. L\u2019\u00e9criture est une arme pour le fils comme pour le p\u00e8re. Les mots sont des projectiles et t\u00e9moignent de la violence pulsionnelle. Il s\u2019agit toutefois d\u2019une cr\u00e9ation sublimatoire, d\u2019une production symbolique qui m\u2019a rappel\u00e9 ce n\u00e9ologisme po\u00e9tique que Pierre F\u00e9dida avait emprunt\u00e9 \u00e0 Francis Ponge&nbsp;: l\u2019\u201cobjeu\u201d que F\u00e9dida, dont l\u2019inventivit\u00e9 m\u2019a toujours beaucoup aid\u00e9 \u00e0 comprendre les adolescents, d\u00e9veloppait comme \u201cjet de l\u2019objet dans le jeu\u201d, une m\u00e9taphore de la violence objectale, mais contenue dans un espace cr\u00e9\u00e9 par le sujet. La production palindromique f\u00fbt interrompue par une mort qui n\u2019\u00e9tait pas du jeu, celle des parents de son meilleur ami. Une mort qui a r\u00e9activ\u00e9 culpabilit\u00e9 et angoisses infantiles dont il se pr\u00e9serve par une retenue et une inhibition pulsionnelle dont il fait la signature, son nom de plume, anagramme de son nom&nbsp;: <em>L\u2019avare<\/em>, une inhibition qui confine \u00e0 une anesth\u00e9sie affective protectrice de ses parents comme de son amie. Cette anesth\u00e9sie f\u00eet sympt\u00f4me et motiva la consultation.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait s\u2019en tenir l\u00e0\u2026 et on passerait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qu\u2019est notre travail de psychanalyste. Certes, ces entretiens tr\u00e8s riches \u00e9clairent la demande, nous permettent peut-\u00eatre un diagnostic de structure ou la premi\u00e8re \u00e9valuation d\u2019une indication psychoth\u00e9rapique. Anamn\u00e8se, diagnostic, indication th\u00e9rapeutique&nbsp;: nous sommes jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent dans un discours m\u00e9dical qui dit peu de choses sur ce qui s\u2019est pass\u00e9 pendant ces s\u00e9ances inaugurales entre un adolescent et un psychanalyste&nbsp;; l\u2019\u00e9criture de ce cas, aussi int\u00e9ressant soit-il fait r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019\u00e9coute des contenus psychiques de cet adolescent et de la relation transf\u00e9rentielle mise en jeu d\u00e8s le premier entretien, et m\u00eame avant. Il nous faut maintenant une lecture subjective de ces entretiens qui nous permettrait d\u2019\u00e9valuer non les capacit\u00e9s transf\u00e9rentielles du patient mais la rencontre elle-m\u00eame entre cet analyste et ce patient, car c\u2019est bien d\u2019un espace transf\u00e9rentiel commun dont il s\u2019agit o\u00f9 chacun vient d\u00e9poser un bric \u00e0 brac&nbsp;: ici des mots baroques, des bouts d\u2019histoire familiale, des morceaux de corps, des th\u00e9ories\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Revenons \u00e0 la toute premi\u00e8re fois, non quand j\u2019ai rencontr\u00e9 Val\u00e9ry, mais \u00e0 la r\u00e9union du <em>pinch<\/em>&nbsp;: c\u2019est bien moi qui ai choisi Val\u00e9ry, autant pour le sympt\u00f4me all\u00e9gu\u00e9 que pour l\u2019absence de commentaire qui en valait bien un. Le psychanalyste travaille avec son d\u00e9sir, disait Lacan. L\u2019impuissance all\u00e9gu\u00e9e a donc fait appel et s\u2019est constitu\u00e9e en objet de mon d\u00e9sir de psychanalyste. Je ne vois pas comment cela aurait pu \u00e9chapper \u00e0 Val\u00e9ry. L\u2019impuissant s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 fort actif en psychanalyse au point de me le faire choisir pour \u00e9clairer la clinique des premiers entretiens. J\u2019ai cru avoir choisi son cas alors qu\u2019il m\u2019avait app\u00e2t\u00e9.. avec un ravioli&nbsp;! Le r\u00e9cit <em>in fine<\/em> de son r\u00eave m\u2019avait fait sourire apr\u00e8s cette premi\u00e8re s\u00e9ance&nbsp;: une aubaine pour la premi\u00e8re journ\u00e9e du CMPP Etienne-Marcel. Voil\u00e0 un adolescent inhib\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion de sa premi\u00e8re fois sexuelle qui me livre en cadeau un r\u00eave de toute premi\u00e8re fois, de sc\u00e8ne primitive&nbsp;: sa m\u00e8re ravie au lit hurle avant que Val\u00e9ry ne la d\u00e9vore, ce qui le r\u00e9veille. Tout le monde est ravi&nbsp;; la m\u00e8re et ravie, Val\u00e9ry sort de l\u2019entretien ravi, je sors ravi \u00e0 l\u2019id\u00e9e de venir vous en parler. Le doute ne m\u2019est venu qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9criture&nbsp;: tout cela n\u2019est-il pas fabriqu\u00e9&nbsp;? Comment cet illusionniste des mots n\u2019aurait-il pas entendu le signifiant ravioli, et interpr\u00e9t\u00e9 de lui-m\u00eame&nbsp;; il me l\u2019a livr\u00e9 pour me plaire&nbsp;; le r\u00eave me semble maintenant faux, mont\u00e9 de toute pi\u00e8ce, \u201ctrop\u201d diraient les adolescents. La richesse de ses entretiens n\u2019est-elle pas d\u00e9j\u00e0 r\u00e9sistance au traitement&nbsp;?<br>Travailler avec le postulat lacanien \u201cqu\u2019il n\u2019est de r\u00e9sistance que celle du psychanalyste\u201d m\u2019a toujours aid\u00e9 \u00e0 remettre \u00e0 vif mon d\u00e9sir de psychanalyste, ici mis \u00e0 mal par une banale parade narcissique, comme pour me refuser \u00e0 la passivation qu\u2019implique toute offre th\u00e9rapeutique, tout offre transf\u00e9rentielle. En effet, que ce soit un r\u00eave, un fantasme, ou un mot d\u2019esprit, c\u2019est bien un cadeau, certes de la fausse monnaie mais ni plus ni moins que tout transfert. Que Val\u00e9ry m\u2019offre la premi\u00e8re fois un r\u00eave de premi\u00e8re fois pour me plaire ne me g\u00eanait pas&nbsp;; qu\u2019il cherche \u00e0 me duper me d\u00e9plaisait. Pourtant, je pense que le transfert s\u2019est inscrit dans cette partie de bonneteau. Au jeu de dupes, on ne sait jamais <em>a priori<\/em> qui sera le dupe de l\u2019autre. L\u2019histoire m\u2019a rappel\u00e9 un texte de Ronald Fairbairn, psychanalyste \u00e9cossais, clinicien de l\u2019adolescence, qui \u00e9crivait en 1940 qu\u2019\u201cEn exhibant, le sujet substitue le \u201cmontrer\u201d au \u201cdonner\u201d, ce qui lui permet de tenter de r\u00e9soudre le probl\u00e8me de donner sans perdre&nbsp;; mais l\u2019angoisse de donner risque de se transf\u00e9rer \u00e0 l\u2019acte de montrer&nbsp;; il en r\u00e9sulte que la \u201crepr\u00e9sentation\u201d, la parade (<em>showing off<\/em>) prend le caract\u00e8re d\u2019une mise en lumi\u00e8re, d\u2019un d\u00e9masquage (<em>showing up<\/em>)\u201d.<br>En d\u2019autres termes, en mettant en sc\u00e8ne son premier coup de fil et sa premi\u00e8re s\u00e9ance, Val\u00e9ry construisait \u00e0 sa fa\u00e7on l\u2019espace th\u00e9rapeutique&nbsp;: il montait une m\u00e9taphore de ce qu\u2019il ne pouvait dire, ce qui le laissait sans commentaire&nbsp;: la violence de la sc\u00e8ne primitive, la violence de l\u2019acte de sexe. Je me suis pr\u00eat\u00e9 \u00e0 cette construction, j\u2019y ai occup\u00e9 la place qu\u2019il avait pr\u00e9vu pour moi. Ce sont ces conditions de disponibilit\u00e9 du psychanalyste qui permettent \u201cla rencontre identificatoire\u201d celle qui conditionne d\u00e8s les premiers entretiens la th\u00e9rapie d\u2019adolescent qu\u2019Evelyne Kestemberg appelait de ses v\u0153ux dans son article princeps.<br>En \u00e9pilogue de ce d\u00e9but, j\u2019appris un peu plus tard qu\u2019une mascarade de l\u2019acte avait \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e plusieurs fois au sein du lyc\u00e9e&nbsp;: \u201cMademoiselle\u201d est une \u00e9l\u00e8ve de sa classe qui pr\u00e9sentait pendant les cours, en sa pr\u00e9sence, des crises d\u2019angoisse avec une t\u00e9tanie. A la fin de l\u2019ann\u00e9e scolaire, Val\u00e9ry a craint qu\u2019ils ne soient s\u00e9par\u00e9s en terminale, alors qu\u2019il \u00e9tait le seul \u00e0 savoir quoi faire quand elle faisait une crise, avant de l\u2019accompagner lui-m\u00eame \u00e0 l\u2019infirmerie. L\u2019adresse du CMPP avait d\u2019abord \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par l\u2019infirmi\u00e8re \u00e0 Mademoiselle qui finit par consulter quelques mois plus tard, apr\u00e8s que Val\u00e9ry ait pu la rassurer sur le travail engag\u00e9&nbsp;; je crois savoir qu\u2019elle a commenc\u00e9 une th\u00e9rapie\u2026 Val\u00e9ry continue la sienne avec moi.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9694?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant la premi\u00e8re rencontre entre le consultant et un nouveau patient, il y a au moins un appel t\u00e9l\u00e9phonique consign\u00e9 par \u00e9crit que notre secr\u00e9taire viendra lire dans ce point de rencontre hebdomadaire des consultants qui chez nous emprunte son&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1225,1231,1214],"thematique":[217],"auteur":[1396],"dossier":[310],"mode":[60],"revue":[311],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9694","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-dispositif","rubrique-enfance","rubrique-psychanalyse","thematique-psychotherapie","auteur-jean-francois-solal","dossier-les-premiers-entretiens-avec-des-enfants-et-adolescents","mode-payant","revue-311","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9694","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9694"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9694\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15373,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9694\/revisions\/15373"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9694"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9694"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9694"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9694"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9694"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9694"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9694"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9694"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9694"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}