{"id":9685,"date":"2021-08-22T07:30:28","date_gmt":"2021-08-22T05:30:28","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/analyse-fonctionnelle-des-addictions-au-regard-des-structures-de-personnalite-ou-de-la-question-de-la-separation-2\/"},"modified":"2021-10-02T21:26:45","modified_gmt":"2021-10-02T19:26:45","slug":"analyse-fonctionnelle-des-addictions-au-regard-des-structures-de-personnalite-ou-de-la-question-de-la-separation","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/analyse-fonctionnelle-des-addictions-au-regard-des-structures-de-personnalite-ou-de-la-question-de-la-separation\/","title":{"rendered":"Analyse fonctionnelle des addictions au regard des structures de personnalit\u00e9 ou de la question de la s\u00e9paration"},"content":{"rendered":"\n<p>Au cours de cet \u00e9crit, je m\u2019attellerai \u00e0 traiter des addictions dans leur ensemble, en laissant cependant de c\u00f4t\u00e9 les d\u00e9pendances alimentaires (anorexie et boulimie) ainsi que les d\u00e9pendances sans produit (jeux, sexe, sport\u2026). Il s\u2019agira donc de d\u00e9pendance \u00e0 un produit psychoactif comme l\u2019alcool, les opiac\u00e9s, le cannabis ou encore le tabac et les m\u00e9dicaments (psychotropes).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019envie de traiter la question de la fonction du recours \u00e0 un produit externe dans l\u2019\u00e9conomie psychique du sujet m\u2019est venue au cours de ma pratique de psychologue clinicienne sur une Equipe de Liaison et de Soins en Addictologie \u00e0 l\u2019h\u00f4pital g\u00e9n\u00e9ral. La particularit\u00e9 de cette pratique est d\u2019intervenir dans n\u2019importe quel service de l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 la question de la d\u00e9pendance surgit, que ce soit en chirurgie apr\u00e8s une intervention chirurgicale, dans les services de gastro-ent\u00e9rologie et de pneumologie apr\u00e8s une d\u00e9compensation somatique ou encore dans le cadre des sevrages \u00e0 l\u2019alcool, au cannabis et aux opiac\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le discours des \u00e9quipes soignantes autour de la question de la d\u00e9pendance est souvent teint\u00e9e de la notion de plaisir pour ces patients qui ne penseraient qu\u2019\u00e0 leur produit, pla\u00e7ant par l\u00e0 m\u00eame le fait de diminuer ou arr\u00eater toute consommation du c\u00f4t\u00e9 de la volont\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un premier temps, c\u2019est donc au travers de cette rencontre avec l\u2019id\u00e9e dans les consciences collectives que le toxicomane ou l\u2019alcoolique n\u2019aurait pas de volont\u00e9 et serait anim\u00e9 uniquement par une qu\u00eate permanente du plaisir, qu\u2019est n\u00e9 mon d\u00e9sir de remettre au centre de la prise en charge des patients aux prises avec une d\u00e9pendance, la question de la fonction du recours aux produits.<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, l\u2019envie de parler de la fonction des addictions dans l\u2019\u00e9conomie psychique du sujet m\u2019est venue en lien avec l\u2019approche souvent trop \u00ab&nbsp;somatique&nbsp;\u00bb que nous pouvons proposer \u00e0 ces patients. En effet, nous nous laissons prendre dans la confusion que nous am\u00e8nent les patients addicts lorsqu\u2019ils nous donnent \u00e0 penser que c\u2019est du c\u00f4t\u00e9 du somatique que cela se passe, alors que c\u2019est du c\u00f4t\u00e9 du psychisme. Le fait que le recours \u00e0 des produits interf\u00e8re sur le somatique en cr\u00e9ant des d\u00e9sordres d\u2019ordre physiologique (pancr\u00e9atite, h\u00e9patite, enc\u00e9phalite\u2026) place \u00e9galement le soin du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e9decine somatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soin pour ces patients est donc \u00e0 l\u2019interface entre le soin somatique et le soin psychique, et c\u2019est l\u00e0 toute la difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je partirai de la litt\u00e9rature existante concernant les addictions pour ensuite aboutir \u00e0 une analyse fonctionnelle des addictions en g\u00e9n\u00e9ral, puis suivant chaque structure de personnalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un peu d\u2019\u00e9tymologie\u2026<\/h2>\n\n\n\n<p>Le mot addiction tire son origine du latin <em>addictus<\/em>, et se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un \u00e9tat d\u2019esclavage. Cette origine latine a ensuite \u00e9t\u00e9 reprise par les langues anglophones pour former le mot \u00ab&nbsp;addiction&nbsp;\u00bb, mot qui n\u2019existait pas il y a encore quelques ann\u00e9es dans la langue fran\u00e7aise. Dans son article sur \u00ab&nbsp;L\u2019\u00e9conomie psychique de l\u2019addiction&nbsp;\u00bb, J. MC DOUGALL (2004), qui \u00e9tait anglophone, explique que la seule traduction fran\u00e7aise du mot \u00ab&nbsp;addiction&nbsp;\u00bb dans le dictionnaire anglais-fran\u00e7ais est \u00ab&nbsp;toxicomanie&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire <em>d\u00e9sir maniaque de s\u2019empoisonner<\/em>. Nous pouvons donc noter ici que l\u2019\u00e9tymologie anglaise introduit la fonctionnalit\u00e9 du produit, le sujet addict\u00e9 \u00e9tant en effet \u00ab&nbsp;<em>esclave d\u2019une seule solution pour \u00e9chapper \u00e0 la douleur mentale&nbsp;<\/em>\u00bb<sup>1<\/sup>, alors que la langue fran\u00e7aise place le recours \u00e0 la consommation d\u2019un produit uniquement du c\u00f4t\u00e9 de plaisir. Ceci peut en partie expliquer pourquoi dans les consciences collectives, la notion de plaisir dans le cadre des addictions prime sur celle de besoin.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Fonction des addictions en g\u00e9n\u00e9ral<\/h2>\n\n\n\n<p>Le recours \u00e0 un produit psychoactif est une solution somatopsychique sur le plan psychodynamique pour survivre face \u00e0 une souffrance psychique. Le sympt\u00f4me ne doit donc pas \u00eatre vu uniquement comme quelque-chose \u00e0 \u00e9radiquer mais plut\u00f4t comme un am\u00e9nagement sur le plan psychique face \u00e0 des v\u00e9cus intol\u00e9rables. Comme l\u2019explique J.&nbsp;MC DOUGALL, l\u2019\u00e9conomie addictive vise la d\u00e9charge rapide de toute tension psychique. Cet appel psychique est transform\u00e9 et traduit par l\u2019addict\u00e9 en besoin somatique&nbsp;; la solution addictive devenant une solution somatopsychique au stress mental.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit de concevoir ici le recours au produit comme ce qui vient soulager la personne du contact permanent et douloureux avec son monde interne. En effet, l\u2019un des buts du comportement addictif est de se d\u00e9barrasser de tous ses affects, d\u2019anesth\u00e9sier toute vie psychique et de ne plus penser.<\/p>\n\n\n\n<p>Le besoin pour ces patients de se d\u00e9barrasser de toute vie psychique est en partie li\u00e9 \u00e0 des carences dans les processus de symbolisation et de mise en repr\u00e9sentation sur le plan psychique des \u00e9prouv\u00e9s. Les substances sont alors utilis\u00e9es pour pallier l\u2019absence de cette ressource. C\u2019est ce qu\u2019explique P. NOAILLE dans son article&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;L\u2019agir addictif r\u00e9sulte des d\u00e9faillances rencontr\u00e9es par la psych\u00e9 pour \u00e9laborer un conflit sur la seule sc\u00e8ne psychique, soit pour le repr\u00e9senter ?\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur?&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup>.\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les substances sont \u00e9galement utilis\u00e9es pour neutraliser l\u2019activit\u00e9 repr\u00e9sentative face \u00e0 des repr\u00e9sentations trop g\u00eanantes (C.&nbsp;MIEL, 2002). En effet, ces patients ont bien souvent subit des traumatismes cumulatifs (M.&nbsp;KHAN, 1976) qui ont op\u00e9r\u00e9 des court-circuitages au niveau du pr\u00e9conscient, entra\u00eenant une d\u00e9liaison psychique qui emp\u00eache tout travail de symbolisation et de mise en repr\u00e9sentation. Ces coupures op\u00e9r\u00e9es dans le pr\u00e9conscient par les traumatismes ont elles-m\u00eames une valeur d\u00e9fensive, puisqu\u2019elles permettent de maintenir cliv\u00e9 l\u2019affect de l\u2019\u00e9l\u00e9ment traumatique associ\u00e9. Nous retrouvons bien dans la rencontre avec ces patients addicts ce clivage, o\u00f9 lorsqu\u2019ils nous narrent leur histoire, tout est plac\u00e9 sur le m\u00eame plan, que ce soit le d\u00e9c\u00e8s du chien ou le viol par leur p\u00e8re, et le tout d\u00e9nu\u00e9 d\u2019affect. Ceci donne un caract\u00e8re assez cru et brut \u00e0 leur discours ainsi que l\u2019impossibilit\u00e9 de se rep\u00e9rer dans le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe donc un d\u00e9faut de symbolisation primaire (R.&nbsp;ROUSSILLON, 1999) pour ces patients, c\u2019est-\u00e0-dire un d\u00e9faut de transformation de l\u2019\u00e9prouv\u00e9 corporel en affect, du passage de la mati\u00e8re premi\u00e8re psychique \u00e0 la repr\u00e9sentation de chose (S. FREUD, 1923).<\/p>\n\n\n\n<p>Au moyen \u00e2ge d\u00e9j\u00e0 (pens\u00e9e scolastique m\u00e9di\u00e9vale), le postulat concernant la pens\u00e9e \u00e9tait que \u00ab<em>&nbsp;Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu&nbsp;<\/em>\u00bb<sup>3<\/sup>, c\u2019est \u00e0 dire \u00ab&nbsp;<em>rien n\u2019est dans l\u2019intellect qui ne fut d\u2019abord dans les sens<\/em>&nbsp;\u00bb. Ce postulat a \u00e9t\u00e9 repris par ARISTOTE ou encore J.&nbsp;LOCKE concernant les th\u00e9ories empiristes de la gen\u00e8se de nos id\u00e9es. S. FREUD4 les rejoint lorsqu\u2019il explique que les repr\u00e9sentations verbales sont des traces mn\u00e9siques qui furent jadis des perceptions. En effet, pour lui, le d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e s\u2019\u00e9taie sur l\u2019hallucination de l\u2019objet absent, elle-m\u00eame \u00e9tay\u00e9e sur les traces mn\u00e9siques, et donc perceptives, de l\u2019exp\u00e9rience de satisfaction du besoin.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;L\u2019alternance entre les exp\u00e9riences de plaisir, de d\u00e9plaisir et la r\u00e9alit\u00e9, aboutit \u00e0 l\u2019inscription dans la psych\u00e9 d\u2019une liaison entre l\u2019\u00e9prouv\u00e9 du besoin et l\u2019objet de satisfactions, entre le sensoriel et la mise en repr\u00e9sentation, entre le ressenti et la perception.&nbsp;\u00bb<sup>4<\/sup>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9sumer, l\u2019information doit d\u2019abord passer par les sens pour qu\u2019elle soit appropriable, et qu\u2019elle devienne ensuite une pens\u00e9e en image (symbolisation primaire), puis une pens\u00e9e en id\u00e9e (symbolisation secondaire). C\u2019est ce que tentent de faire les patients addicts&nbsp;: r\u00e9inscrire au niveau du corps et transformer des exp\u00e9riences subjectives, en passant par la sensation \u00e0 l\u2019aide du recours \u00e0 des toxiques divers. Cependant, c\u2019est dans une contrainte de r\u00e9p\u00e9tition que tente de se faire cette inscription et cette transformation de ces traces perceptives primaires, car la r\u00e9ponse apport\u00e9e par l\u2019addict\u00e9 est uniquement d\u2019ordre somatique plut\u00f4t que psychique. Il y a donc une confusion entre le registre somatique et le registre psychique.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;Comme aucun \u00e9l\u00e9ment ou objet appartenant au monde r\u00e9el ne peuvent r\u00e9parer des manques dans le monde interne, le comportement addictif souffre in\u00e9vitablement d\u2019une dimension compulsive.&nbsp;\u00bb<sup>5<\/sup>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le recours \u00e0 cet objet-produit ext\u00e9rieur, qui est ce que J.&nbsp;MC&nbsp;DOUGALL nomme \u00ab&nbsp;objet transitoire&nbsp;\u00bb, \u00e9choue dans sa vis\u00e9e de transitionnalit\u00e9 car sans acc\u00e8s possible au symbole. L\u2019objet-produit ne permet pas de mat\u00e9rialiser au dehors quelque chose du monde interne et donc de le figurer, puisque c\u2019est le processus inverse qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour ces sujets&nbsp;: tenter de figurer quelque-chose du monde interne en ayant recours \u00e0 l\u2019incorporation d\u2019un produit externe.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019expliquent N. ABRAHAM et M. TOROK dans leur article sur l\u2019introjection et l\u2019incorporation (1972), cet acte d\u2019incorporation d\u2019un produit signe un \u00e9chec dans le processus d\u2019introjection. Ils pr\u00e9cisent alors que l\u2019introjection est rendue possible gr\u00e2ce \u00e0<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;(\u2026) une substitution progressive partielle des satisfactions de la bouche, pleine de l\u2019objet maternel, par celles de la bouche vide du m\u00eame objet mais remplie de mots \u00e0 l\u2019adresse du sujet&nbsp;\u00bb<sup>6<\/sup>.\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc la pr\u00e9sence maternelle, poss\u00e9dant elle-m\u00eame le langage, qui permettra \u00e0 l\u2019enfant de passer de la bouche avide de nourriture \u00e0 la bouche pleine de mots, de paroles. Mais si ce passage n\u2019est pas possible du fait d\u2019\u00e9prouv\u00e9s non transform\u00e9s en mots par la m\u00e8re, il y aura donc \u00e9chec dans le processus d\u2019introjection. L\u2019enfant devenu adulte ne pourra donc pas avoir les mots pour nommer et transformer ce qu\u2019il \u00e9prouve, la seule solution \u00e9tant donc de remplir cette bouche vide par un produit. Il ne lui sera possible de faire face \u00e0 l\u2019absence qu\u2019au travers d\u2019un acte d\u2019incorporation d\u2019un produit, d\u00e9niant ainsi la s\u00e9paration et la perte. L\u2019acte d\u2019incorporation est une r\u00e9ponse \u00e0 une perte intol\u00e9rable, innommable.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;La gu\u00e9rison magique par incorporation dispense du travail douloureux du remaniement (\u2026). C\u2019est refuser le deuil et ses cons\u00e9quences (\u2026).&nbsp;\u00bb<sup>7<\/sup>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette absence de mot explique toute la difficult\u00e9 de la rencontre avec ces patients dans un cadre psychoth\u00e9rapeutique, patients qui n\u2019ont pas les mots pour parler d\u2019eux, mais une bouche remplie de produit.<\/p>\n\n\n\n<p>Tandis que l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la transitionnalit\u00e9 porte les marques de l\u2019introjection d\u2019une fonction maternante donc de l\u2019acc\u00e8s au symbole, le recours \u00e0 un objet transitoire signe quant \u00e0 lui, un acte d\u2019incorporation, donc un \u00e9chec dans l\u2019introjection de cette fonction maternante.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Fonction des addictions au regard des structures de personnalit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019explique J. BERGERET (1983), il n\u2019existe aucune structure de personnalit\u00e9 propre \u00e0 la toxicomanie. En effet, une addiction peut se d\u00e9velopper sur n\u2019importe quel type de structure mentale. Cependant, la fonctionnalit\u00e9 du recours au produit est diff\u00e9rente suivant les structures de personnalit\u00e9, et c\u2019est ce que je vous propose d\u2019analyser \u00e0 pr\u00e9sent. Nous parlerons pour ces structures de personnalit\u00e9 aussi bien du \u00ab&nbsp;caract\u00e8re&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de la \u00ab&nbsp;normalit\u00e9&nbsp;\u00bb de cette structure, que de la maladie d\u00e9compens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Structure de type n\u00e9vrotique de la personnalit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit d\u2019une structure de la personnalit\u00e9 am\u00e9nag\u00e9e autour d\u2019une probl\u00e9matique g\u00e9nitale et \u0153dipienne. Comme l\u2019\u00e9crit J.&nbsp;BERGERET dans son article, dans le cas de ces structures n\u00e9vrotiques, les pulsions violentes sont int\u00e9gr\u00e9es au sein d\u2019une dynamique orient\u00e9e vers l\u2019amour. C\u2019est justement cet al\u00e9a du potentiel passionnel qui est en jeu dans le recours aux produits.<\/p>\n\n\n\n<p>Prenons l\u2019exemple de la n\u00e9vrose hyst\u00e9rique pour illustrer nos propos. L\u2019hyst\u00e9rie, que ce soit le caract\u00e8re ou la maladie, est une n\u00e9vrose dont l\u2019axe principal concerne justement les relations \u00e0 l\u2019autre et les rapports entre amour et sexualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;La maladie hyst\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 et est encore une maladie caus\u00e9e par l\u2019amour, par son manque ou par ses exc\u00e8s (\u2026).&nbsp;\u00bb<sup>8<\/sup>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>En effet, le noyau de l\u2019hyst\u00e9rie trouve son origine dans les \u00ab&nbsp;rat\u00e9s du maternage&nbsp;\u00bb (J.&nbsp;LANOUZI\u00c8RE, 2001), c\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019inad\u00e9quation de l\u2019objet aux d\u00e9sirs de l\u2019enfant, r\u00e9pondant par un trop de stimulation ou par trop peu. Ces deux modes de r\u00e9ponse entraineront un surplus d\u2019excitation, cr\u00e9ant ainsi une effraction du Moi. L\u2019enfant sera alors amen\u00e9 \u00e0 lutter contre la menace d\u2019installation d\u2019\u00e9tats de manque ou de vide au travers d\u2019une recherche compensatrice dans le corps. Il tentera de combattre l\u2019angoisse d\u00e9pressive, le manque, au moyen d\u2019un auto-\u00e9rotisme, ce qui lui permettrait de supporter l\u2019absence de l\u2019objet. Or, la pr\u00e9sence intrusive de l\u2019objet ou le manque de stimulation a emp\u00each\u00e9 la constitution des auto-\u00e9rotismes. Ce besoin d\u2019amour qui en r\u00e9sulte et cette d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019autre pourra donc \u00eatre par la suite tent\u00e9 d\u2019\u00eatre compens\u00e9 par le recours aux produits psychoactifs, ces derniers \u00e9tant utilis\u00e9s comme une auto-stimulation ou un pare-excitation. La m\u00e8re a alors cr\u00e9\u00e9 des n\u00e9o-besoins chez l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Cas de Mademoiselle C.&nbsp;: consommation de cannabis comme pare-excitation ou auto-stimulation<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mademoiselle C. est une jeune femme \u00e2g\u00e9e de quarante ans. Elle vient consulter dans le cadre d\u2019un sevrage de cannabis, adress\u00e9e par l\u2019\u00e9ducateur du centre de soin en toxicomanie du secteur. Sa demande se situe davantage en lien avec le sevrage psychologique, puisque sur le plan physique, elle a d\u00e9j\u00e0 arr\u00eat\u00e9 sa consommation de cannabis.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019embl\u00e9e, lors de notre premi\u00e8re rencontre, Mademoiselle C. me parle de sa m\u00e8re d\u00e9pressive depuis sa naissance \u00e0 elle. Cette derni\u00e8re a fait plusieurs tentatives de suicide lorsque Mademoiselle C. \u00e9tait enfant et a \u00e9t\u00e9 intern\u00e9e \u00e0 de nombreuses reprises. Mademoiselle C. parle d\u2019une m\u00e8re \u00ab&nbsp;<em>morte-vivante<\/em>&nbsp;\u00bb, qui les emp\u00eachait de vivre. Elle m\u2019avouera avoir eu envie, petite, d\u2019\u00e9touffer sa m\u00e8re avec un oreiller&nbsp;; cette m\u00e8re qu\u2019elle voulait voir mourir pour qu\u2019elle les laisse vivre. Associ\u00e9e \u00e0 cette \u00ab&nbsp;m\u00e8re morte&nbsp;\u00bb, elle parlera \u00e9galement d\u2019une m\u00e8re intrusive, qui selon elle envahissait son espace intime (rentrait dans la salle de bain, voulait tout savoir de ses secrets\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p>Concernant ses relations amoureuses, Mademoiselle C. dira s\u2019\u00eatre toujours jur\u00e9e de ne jamais d\u00e9pendre d\u2019un homme. C\u2019est ce qu\u2019elle a concr\u00e9tis\u00e9 dans le fait d\u2019avoir une fille de treize ans qu\u2019elle a toujours assum\u00e9e seule, le p\u00e8re ne l\u2019ayant pas reconnue. Mademoiselle C. est dans un rapport compliqu\u00e9 aux hommes o\u00f9 elle cherche \u00e0 s\u00e9duire et \u00e0 \u00eatre aim\u00e9e d\u2019eux, mais sans parvenir \u00e0 \u00eatre en couple.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette vignette clinique illustre bien ce que J.&nbsp;LANOUZI\u00c8RE nomme les \u00ab&nbsp;rat\u00e9s du maternage&nbsp;\u00bb, avec cette alternance dans les r\u00e9ponses de la m\u00e8re \u00e0 l\u2019enfant entre trop d\u2019excitation ou trop peu. En effet, la m\u00e8re de Mademoiselle C. lui a fait vivre tant\u00f4t l\u2019intrusion, tant\u00f4t l\u2019abandon lorsque, en d\u00e9pression, celle-ci ne parvenait pas \u00e0 s\u2019adapter aux besoins de son enfant. Mademoiselle&nbsp;C. parle d\u2019une m\u00e8re \u00ab&nbsp;<em>morte-vivant<\/em>e&nbsp;\u00bb, ce qui n\u2019est pas sans rappeler la&nbsp;m\u00e8re-morte d\u2019A.&nbsp;GREEN (1983).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette alternance entre le trop et le pas assez a cr\u00e9\u00e9 un \u00e9tat de manque permanent chez Mademoiselle C., manque qu\u2019elle a tent\u00e9 de combler \u00e0 l\u2019aide du cannabis. Au jour d\u2019aujourd\u2019hui, ne consommant plus de cannabis, c\u2019est dans sa vie en g\u00e9n\u00e9ral que Mademoiselle C. ressent le manque, rien ne parvenant \u00e0 la combler. Elle recherche dans les hommes le fait d\u2019\u00eatre aim\u00e9e, comme elle aurait eu envie d\u2019\u00eatre aim\u00e9e par sa m\u00e8re, mais tout en ayant tr\u00e8s peur d\u2019\u00eatre d\u00e9pendante d\u2019eux, tant les premiers liens de d\u00e9pendance \u00e0 la m\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 compliqu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, dans la probl\u00e9matique \u0153dipienne de Mademoiselle&nbsp;C., un \u00e9l\u00e9ment est venu faire traumatisme dans son enfance&nbsp;: il y a eu collusion entre le fantasme \u0153dipien de tuer la m\u00e8re pour avoir le p\u00e8re et la r\u00e9alit\u00e9. En effet, elle d\u00e9crit tr\u00e8s bien \u00e0 la fois ce fantasme d\u2019avoir eu envie d\u2019\u00e9touffer sa m\u00e8re avec un oreiller, et la r\u00e9alit\u00e9 de cette m\u00e8re d\u00e9pressive depuis sa naissance qui a tent\u00e9 de mettre fin \u00e0 ses jours \u00e0 plusieurs reprises. Mademoiselle&nbsp;C.&nbsp;l\u2019aurait alors tu\u00e9e psychiquement en naissant.<\/p>\n\n\n\n<p>On observe alors ici deux temps du traumatisme. Le premier temps est le temps \u00ab&nbsp;primaire&nbsp;\u00bb du traumatisme et il trouve son origine dans la relation m\u00e8re-enfant (non respect des besoins de l\u2019enfant). Ce dernier porte la trace d\u2019un d\u00e9faut de symbolisation primaire. Le deuxi\u00e8me temps, c\u2019est le temps \u00ab&nbsp;sexualis\u00e9&nbsp;\u00bb du traumatisme. Il correspond \u00e0 la mani\u00e8re dont va se r\u00e9organiser ce langage du corps, ces traces perceptives primaires, en lien avec la probl\u00e9matique \u0153dipienne cit\u00e9e ci-dessus. Je m\u2019appuie en partie sur les travaux de C. JANIN<sup>9<\/sup> pour parler de ces deux temps du traumatisme. Ce dernier dira que le traumatisme est toujours v\u00e9cu comme un exc\u00e8s d\u2019excitation, qu\u2019il fasse r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un exc\u00e8s ou \u00e0 une carence. L\u2019addiction serait alors une tentative de figurer cet exc\u00e8s d\u2019excitation d\u00fb au traumatisme&nbsp;; le traumatisme \u00e9tant un d\u00e9bordement du pare-excitation qui emp\u00eache l\u2019inscription psychique du v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">A-structuration de la personnalit\u00e9 ou \u00ab&nbsp;\u00e9tat-limite&nbsp;\u00bb<\/h3>\n\n\n\n<p>Cette a-structuration s\u2019origine dans la difficult\u00e9 pour ces sujets \u00e0 affirmer leur identification \u00e0 l\u2019adolescence, ne parvenant ainsi pas \u00e0 se structurer et formant des \u00ab&nbsp;personnalit\u00e9s d\u00e9pressives&nbsp;\u00bb (J. BERGERET, 1983). Ces personnalit\u00e9s sont caract\u00e9ris\u00e9es par des relations d\u2019objet anaclitiques, c\u2019est-\u00e0-dire teint\u00e9es d\u2019une angoisse d\u2019abandon permanente. Cette angoisse permanente de perdre l\u2019autre chez l\u2019\u00e9tat-limite et le besoin insatiable d\u2019affection le rend d\u00e9pendant de l\u2019autre. C\u2019est justement cette d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019autre v\u00e9cue comme insupportable et mena\u00e7ante, qui va conduire bon nombre de personnalit\u00e9 dite \u00ab&nbsp;limite&nbsp;\u00bb \u00e0 avoir recours \u00e0 des toxiques (drogues, alcool, psychotropes). Le paradoxe est donc au centre des conduites addictives pour ces sujets, car la d\u00e9pendance au produit appara\u00eet comme une d\u00e9fense contre la d\u00e9pendance affective \u00e0 l\u2019autre. Le produit permettra de ne pas d\u00e9pendre d\u2019un autre, puisque celui-ci est l\u00e0 \u00ab&nbsp;quand je veux, o\u00f9 je veux&nbsp;\u00bb. Il fournira donc l\u2019illusion de la ma\u00eetrise de l\u2019objet. Le sujet fait alors l\u2019\u00e9conomie de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et du lien \u00e0 l\u2019autre, cet autre qui n\u2019a pas les m\u00eames d\u00e9sirs au m\u00eame moment.<\/p>\n\n\n\n<p>La question du narcissisme et de ses failles importantes est au centre de la probl\u00e9matique des \u00e9tats-limites.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Cas de Monsieur S.&nbsp;: de l\u2019\u00e9chec du processus de transitionnalit\u00e9 \u00e0 l\u2019objet transitoire<\/strong><\/em> Monsieur S. est un homme \u00e2g\u00e9 de soixante ans. Je l\u2019ai rencontr\u00e9 pour la premi\u00e8re fois il y a deux ans et demi, au cours d\u2019une hospitalisation en chirurgie orthop\u00e9dique pour diverses fractures, dont une importante \u00e0 la m\u00e2choire. Il avait \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 avec son chien au bord d\u2019une route dans un foss\u00e9, en pleine nuit, alcoolis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de cette premi\u00e8re rencontre, Monsieur S. me parle d\u2019embl\u00e9e de deux s\u00e9parations qui semblent l\u2019avoir beaucoup affect\u00e9&nbsp;: celle d\u2019avec sa femme qui l\u2019a quitt\u00e9 il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es et celle v\u00e9cue enfant d\u2019avec sa m\u00e8re qui fut trop brutale. En effet, la m\u00e8re de Monsieur S. fut accapar\u00e9e par les soins \u00e0 prodiguer \u00e0 la s\u0153ur cadette, n\u00e9e dix-huit mois apr\u00e8s lui, avec une grave malformation au palais. Cette petite s\u0153ur n\u00e9cessitait des soins et l\u2019attention constante de la m\u00e8re. Monsieur S. dira de cette p\u00e9riode de son enfance qu\u2019il s\u2019est senti d\u00e9laiss\u00e9 par sa m\u00e8re et avoir manqu\u00e9&nbsp;d\u2019amour, de tendresse et d\u2019attention. Il expliquera alors qu\u2019il passait ses journ\u00e9es seul dans son parc, avec pour seul compagnon un lapin en peluche.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons percevoir ici que le sevrage trop brutal d\u2019avec la m\u00e8re a entrain\u00e9 l\u2019impossibilit\u00e9 pour Monsieur S. d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la transitionnalit\u00e9. Le lapin en peluche a alors \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 comme un objet \u00ab&nbsp;consolateur&nbsp;\u00bb11 et n\u2019a jamais pu atteindre le statut d\u2019objet transitionnel. En effet, D.W.&nbsp;WINNICOTT explique que la t\u00e2che de la m\u00e8re est de d\u00e9sillusionner progressivement l\u2019enfant d\u2019une adaptation totale \u00e0 ses besoins. Si la s\u00e9paration est trop brutale, le petit enfant ne peut se repr\u00e9senter ce qui lui arrive car il n\u2019est pas encore en mesure de faire face \u00e0 la d\u00e9faillance maternelle et de supporter la s\u00e9paration. Il s\u2019agit donc dans ce cas l\u00e0 d\u2019une perte traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e2ge adulte et en lien avec les pertes successives qui ont \u00e9maill\u00e9 la vie de Monsieur S., c\u2019est l\u2019alcool qui remplira cette fonction d\u2019objet \u00ab&nbsp;consolateur&nbsp;\u00bb, venant ainsi colmater la perte et le v\u00e9cu d\u2019abandon. Les pertes successives sont en effet venues r\u00e9actualiser la s\u00e9paration trop pr\u00e9coce d\u2019avec la m\u00e8re et le v\u00e9cu traumatique de rejet (suicide du p\u00e8re, r\u00e9forme \u00e0 l\u2019arm\u00e9e, licenciement de son travail et mise en invalidit\u00e9, s\u00e9paration d\u2019avec sa femme, perte de sa m\u00e8re), sans que celles-ci puissent s\u2019\u00e9laborer et se repr\u00e9senter sur la sc\u00e8ne psychique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Structure de type psychotique de la personnalit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p>Dans le cas de structures de type psychotique de la personnalit\u00e9, le complexe d\u2019\u0152dipe fait d\u00e9faut, du fait de l\u2019absence de la castration symbolique. Il n\u2019y a donc pas de diff\u00e9rence des sexes et des g\u00e9n\u00e9rations, et la temporalit\u00e9 psychique est perturb\u00e9e. Cette absence d\u2019inscription dans une histoire, tant personnelle que familiale, ne permet pas une continuit\u00e9 d\u2019\u00eatre. Le produit peut donc \u00eatre utilis\u00e9 pour permettre d\u2019assurer une continuit\u00e9 d\u2019\u00eatre. La consommation tient lieu d\u2019histoire, avec un avant et un apr\u00e8s. Tout le travail avec ces patients consiste donc \u00e0 leur permettre, au travers de leur parcours dans l\u2019institution, de se construire une histoire qu\u2019ils pourront s\u2019approprier et qui pourra faire trace (travail d\u2019historicisation).<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, le recours aux produits peut \u00e9galement avoir pour fonction d\u2019att\u00e9nuer les d\u00e9lires et les hallucinations ou servir \u00e0 justifier ces derni\u00e8res par la prise du toxique&nbsp;; le produit intervenant comme tiers symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un rapport de fusion et de d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019autre, le psychotique ne peut se s\u00e9parer sans que cela soit v\u00e9cu comme un arrachement, comme une perte d\u2019un morceau de lui-m\u00eame, voire de son identit\u00e9. Le toxique vient alors combler le manque, le vide d\u00fb \u00e0 la s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019objet. La perte est donc d\u00e9ni\u00e9e au profit d\u2019un acte d\u2019incorporation, d\u2019une prise de produit.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, le toxique peut venir cr\u00e9er un manque \u00e0 avoir lorsqu\u2019il n\u2019y a plus de produit, et cr\u00e9er ainsi une castration symbolique l\u00e0 o\u00f9 elle fait d\u00e9faut chez le sujet psychotique<sup>10<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Cas de Mademoiselle L.&nbsp;: la prise de toxique comme substitut de l\u2019objet absent<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mademoiselle L. est une jeune femme de vingt-cinq ans. Elle vient consulter sur l\u2019\u00e9quipe d\u2019addictologie dans le cadre d\u2019une obligation de soin par la justice, suite \u00e0 un cambriolage op\u00e9r\u00e9 dans une boulangerie avec son petit ami de l\u2019\u00e9poque, afin d\u2019obtenir de l\u2019argent pour leurs consommations.<\/p>\n\n\n\n<p>Mademoiselle L. m\u2019appara\u00eet d\u2019embl\u00e9e comme tr\u00e8s \u00e9parpill\u00e9e voire explos\u00e9e, ce qui rend les entretiens tr\u00e8s difficiles. Elle peut cependant me dire lors de la premi\u00e8re rencontre qu\u2019elle ne consomme plus de toxique depuis un an et demi, mais qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, elle est d\u00e9pendante aux personnes, notamment son petit ami. Il lui est en effet difficile de se \u00ab&nbsp;d\u00e9coller&nbsp;\u00bb de&nbsp;son compagnon pour venir aux entretiens, et me demande \u00e0 plusieurs reprises de venir avec lui. C\u2019est huit mois plus tard, au cours d\u2019une hospitalisation en psychiatrie que nous avons pu travailler cette question de la d\u00e9pendance et de la s\u00e9paration. Mademoiselle L. avait \u00e9t\u00e9 hospitalis\u00e9e suite \u00e0 une tentative de suicide par pendaison, apr\u00e8s que son compagnon l\u2019ait quitt\u00e9e et soit parti sans lui donner d\u2019explication. C\u2019est dans ce contexte de s\u00e9paration que Mademoiselle L. m\u2019explique que sa premi\u00e8re tentative de suicide a eu lieu \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quatorze ans lors du divorce de ses parents. Elle a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9e de&nbsp;ses parents \u00e0 cette p\u00e9riode puisqu\u2019elle est partie en BEP m\u00e9dico-social \u00e0 150 km de chez elle. \u00ab&nbsp;<em>Il n\u2019y avait plus personne pour s\u2019occuper de moi, c\u2019\u00e9tait tellement le chaos&nbsp;!&nbsp;<\/em>\u00bb dit-elle. Elle m\u2019explique que c\u2019est au cours de cette p\u00e9riode qu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 se droguer. Ses autres tentatives de suicide ont toutes eu lieu suite \u00e0 des ruptures avec ses petits copains.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voyons bien ici au travers de cette vignette clinique que c\u2019est \u00e0 chaque fois suite \u00e0 une s\u00e9paration que Mademoiselle L. a tent\u00e9 de mettre fin \u00e0 ses jours. C\u2019est \u00e9galement dans le cadre de la s\u00e9paration entre ses parents et d\u2019avec ses parents qu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 avoir recours \u00e0 des produits psychoactifs, ces derniers venant colmater la perte in\u00e9laborable et nier la s\u00e9paration&nbsp;; celle-ci \u00e9tant v\u00e9cue comme un arrachement et une menace identitaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Le recours aux produits psychoactifs signe un \u00e9chec dans les processus primaires de la symbolisation, c\u2019est-\u00e0-dire un d\u00e9faut de transformation de l\u2019\u00e9prouv\u00e9 corporel en affect, du passage de la mati\u00e8re premi\u00e8re psychique \u00e0 la repr\u00e9sentation de chose. En passant par la sensation au travers de l\u2019incorporation de produits, le sujet tente une appropriation et une mise en repr\u00e9sentation d\u2019exp\u00e9riences subjectives qui n\u2019ont pas pu l\u2019\u00eatre jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Il tente de figurer des zones non repr\u00e9sentables au moyen de stimulations corporelles (injections, piq\u00fbres, sensation de chaud, de froid ou encore de dur et de mou).<\/p>\n\n\n\n<p>De plus, le recours \u00e0 des produits psychoactifs vient signifier un \u00ab&nbsp;rat\u00e9 du maternage&nbsp;\u00bb, pour reprendre l\u2019expression de J. LANOUZI\u00c8RE, dans la phase d\u2019illusion ou de d\u00e9sillusion. En effet, pour que l\u2019enfant puisse se d\u00e9sillusionner, il faut dans un premier temps que l\u2019illusion ait \u00e9t\u00e9 suffisante, puis que la d\u00e9sillusion ne soit pas trop brutale (Cf. cas de Monsieur S.). C\u2019est seulement \u00e0 cette condition que le deuil de la relation omnipotente et indiff\u00e9renci\u00e9e \u00e0 la m\u00e8re pourra se faire, et que l\u2019enfant pourra acc\u00e9der \u00e0 la position d\u00e9pressive (M. KLEIN, 1934).<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voyons bien ici qu\u2019il est question de l\u2019\u00e9chec dans les processus de deuil au travers du non acc\u00e8s \u00e0 la position d\u00e9pressive. Je pr\u00e9cise \u00e9galement que symboliser, c\u2019est mettre en sens et pr\u00e9sentifier ce qui est absent&nbsp;; le symbole se r\u00e9f\u00e9rant toujours \u00e0 quelque-chose d\u2019absent (Cf.&nbsp;jeu du \u00ab&nbsp;For-Da&nbsp;\u00bb<sup>11<\/sup>). Pour nos sujets, la s\u00e9paration est impossible puisque la perte est non symbolisable. Le recours aux produits est donc la seule solution sur le plan somatique qu\u2019ils ont trouv\u00e9 pour compenser et combler un vide sur le plan psychique. Le produit vient alors en lieu et place du travail de deuil et court-circuite le travail de symbolisation de l\u2019objet absent.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre psychoth\u00e9rapeutique, il existe une r\u00e9elle difficult\u00e9 pour ces patients \u00e0 transmettre avec le langage ce qui porte la trace de la sensorialit\u00e9, donc de la symbolisation primaire. C\u2019est donc avec une bouche vide de mots et remplie de produit, que nous les rencontrons.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces traces primaires perceptives \u00e9tant non transform\u00e9es par le processus de symbolisation primaire, il est donc difficile de passer uniquement par la parole pour les transformer. Repasser par le sensoriel gr\u00e2ce \u00e0 une m\u00e9diation dans le cadre psychoth\u00e9rapeutique (par exemple un m\u00e9dium-mall\u00e9able tel que la terre), est une voie d\u2019acc\u00e8s pertinente \u00e0 ces sensations perceptives, ces \u00e9prouv\u00e9s non-transform\u00e9s. Remobiliser l\u2019affect d\u00e9li\u00e9 de la repr\u00e9sentation gr\u00e2ce \u00e0 des images externes (par exemple le Photolangage<sup>\u00a9<\/sup>), pour qu\u2019il puisse se relier \u00e0 une repr\u00e9sentation est \u00e9galement une fa\u00e7on de proc\u00e9der \u00e0 un remaniement des traces primaire perceptives.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>MC DOUGALL J., \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9conomie psychique de l\u2019addiction\u00a0\u00bb in <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, 2004\/2, vol.68, p511. <\/li><li>NOAILLE P., (2001), \u00ab\u00a0le toxicomane comme \u00e9tat-limite\u00a0\u00bb, in <em>Anorexie, addictions et fragilit\u00e9s narcissiques<\/em>, PUF, Paris, p 89.<\/li><li>Encyclop\u00e9die Larousse, http:\/\/www.larousse.fr\/encyclopedie\/nom-commun-nom\/empirisme<\/li><li>FREUD S., (1923), \u00ab\u00a0le moi et le \u00e7a\u00a0\u00bb in <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Paris, Payot.<\/li><li>DECHERF G. et al, (2003), <em>Souffrance dans la famille<\/em>, Press \u00e9ditions, Paris, p123.<\/li><li>MC DOUGALL J., (2004), \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9conomie psychique de l\u2019addiction\u00a0\u00bb, in RFP, 2004\/2, vol.68, p526.<\/li><li>ABRAHAM N., TOROK M., (1972), \u00ab\u00a0Introjecter \u2013 incorporer. Deuil ou m\u00e9lancolie \u00bb, in NRP, n\u00b06, p113.<\/li><li>DECHERF G. et al, (2003), <em>Souffrance dans la famille<\/em>, Press \u00e9ditions, Paris, p.57.<\/li><li>LANOUZI\u00c8RE J., (2001), \u00ab\u00a0L\u2019hyst\u00e9rique et son addictiona\u00a0\u00bb, in <em>Anorexie, addictions et fragilit\u00e9s narcissiques<\/em>, PUF, Paris, p13.<\/li><li>ANIN C., (1996),\u00a0<em>Figures et destins du traumatisme<\/em>, Paris, PUF<\/li><li>WINNICOTT D.W., (1971), \u00ab\u00a0Objets transitionnels et ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels\u00a0\u00bb in <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, Gallimard, Paris, pp. 27-64.<\/li><li>Texte Collectif Psy, \u00e9quipe d\u2019addictologie de l\u2019h\u00f4pital d\u2019Abbeville <\/li><li>FREUD S., (1920), \u00ab\u00a0Au-del\u00e0 du principe de plaisir\u00a0\u00bb in <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Paris, Payot, 1983, pp.41-115. <\/li><\/ol>\n\n\n<h2>Bibliographie<\/h2>\n<p>ABRAHAM N., TOROK M., (1972), \u00ab\u00a0Introjecter \u2013 incorporer. Deuil ou m\u00e9lancolie \u00bb, in NRP, n\u00b06, pp. 111-122.<\/p>\n<p>BERGERET J., (1983), \u00ab\u00a0La personnalit\u00e9 du toxicomane\u00a0\u00bb in Bergeret J., Leblanc J. et al, <em>Pr\u00e9cis des toxicomanies<\/em>, Masson, Paris, pp. 63-75.<\/p>\n<p>DECHERF G. et al, (2003), <em>Souffrance dans la famille<\/em>, Press \u00e9ditions, Paris, 362p.<\/p>\n<p>GREEN A., (1983), <em>Narcissisme de vie, narcissisme de mort<\/em>, Paris, Editions de minuit, 280p.<\/p>\n<p>FREUD S., (1920), \u00ab\u00a0Au-del\u00e0 du principe de plaisir\u00a0\u00bb in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 41-115.<\/p>\n<p>FREUD S., (1923), \u00ab\u00a0Le moi et le \u00e7a\u00a0\u00bb, in <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Paris, Payot, 1948, pp. 7-82.<\/p>\n<p>JANIN C., (1996),\u00a0<em>Figures et destins du traumatisme<\/em>, Paris, PUF, 2004, 132p.<\/p>\n<p>KHAN M., (1976), <em>Le soi cach\u00e9<\/em>, Gallimard, Paris, 434 p.<\/p>\n<p>KLEIN M. (1934), <em>Deuil et d\u00e9pression<\/em>, Payot, Paris, 2004, 142p.<\/p>\n<p>LANOUZI\u00c8RE J.,\u00a0(2001), \u00ab\u00a0L\u2019hyst\u00e9rique et son addictiona\u00a0\u00bb, in <em>Anorexie, addictions et fragilit\u00e9s narcissiques<\/em>, PUF, Paris, pp.\u00a0131-157.<\/p>\n<p>MC DOUGALL\u00a0J., (2004), \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9conomie psychique de l\u2019addiction\u00a0\u00bb in <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, 2004\/2, vol.68, pp. 511-527.<\/p>\n<p>MIEL\u00a0C., (2002), \u00ab\u00a0La dissolution de l&rsquo;activit\u00e9 repr\u00e9sentative dans l&rsquo;exp\u00e9rience toxicomaniaque\u00a0\u00bb, in <em>Perspectives Psychiatriques<\/em>, vol.41, n\u00b04, pp. 296-302.<\/p>\n<p>NOAILLE P., (2001), \u00ab\u00a0La toxicomanie comme \u00e9tat-limite\u00a0\u00bb, in MARINOV V. et al., <em>Anorexie, addictions et fragilit\u00e9s narcissiques<\/em>, PUF, Paris, pp. 87-113.<\/p>\n<p>ROUSSILLON R., (1999), <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>, PUF, Paris, 256p.<\/p>\n<p>WINNICOTT D.W., (1971), \u00ab\u00a0Objets transitionnels et ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels\u00a0\u00bb in <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, Gallimard, Paris, pp. 27-64.<\/p>\n<p>Collectif Psy, \u00e9quipe d\u2019addictologie de l\u2019h\u00f4pital d\u2019Abbeville Encyclop\u00e9die Larousse<\/p><div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9685?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au cours de cet \u00e9crit, je m\u2019attellerai \u00e0 traiter des addictions dans leur ensemble, en laissant cependant de c\u00f4t\u00e9 les d\u00e9pendances alimentaires (anorexie et boulimie) ainsi que les d\u00e9pendances sans produit (jeux, sexe, sport\u2026). 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