{"id":9677,"date":"2021-08-22T07:30:28","date_gmt":"2021-08-22T05:30:28","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-specificite-symbolique-du-psychisme-humain-et-la-desymbolisation-autistique-2\/"},"modified":"2021-10-04T21:04:27","modified_gmt":"2021-10-04T19:04:27","slug":"la-specificite-symbolique-du-psychisme-humain-et-la-desymbolisation-autistique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-specificite-symbolique-du-psychisme-humain-et-la-desymbolisation-autistique\/","title":{"rendered":"La sp\u00e9cificit\u00e9 symbolique du psychisme humain et la d\u00e9symbolisation autistique"},"content":{"rendered":"\n<p>Apr\u00e8s quinze ann\u00e9es de recherches, sur ce que les \u00e9thologistes appellent le \u00ab&nbsp;processus d\u2019attachement&nbsp;\u00bb et l\u2019 \u00ab&nbsp;empreinte de l\u2019image du cong\u00e9n\u00e8re&nbsp;\u00bb chez le jeune animal, ou sur l\u2019\u00e9quivalent de ce que les psychanalystes appellent la \u00ab&nbsp;relation d\u2019objet&nbsp;\u00bb du petit d\u2019homme, je me suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 ce que devient cette \u00ab&nbsp;relation&nbsp;\u00bb pour les autistes (cf. Vidal, 1987, 2000, 2009). Plus g\u00e9n\u00e9ralement, j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 caract\u00e9riser le mode de relations que les autistes \u00e9tablissent avec les personnes, les objets et les signes. Dans ce bref article, je me propose de montrer en quoi l\u2019analyse de la discontinuit\u00e9 psychique, concernant la dimension symbolique humaine, permet de mieux comprendre la plus \u00ab&nbsp;envahissante&nbsp;\u00bb des pathologies mentales humaines &#8211; tel que se pr\u00e9sente l\u2019autisme. J\u2019\u00e9voquerai en retour ce que cet \u00e9clairage sur le fonctionnement autistique peut nous apporter&nbsp;: \u00e0 la fois pour confirmer cette discontinuit\u00e9 symbolique&nbsp;; mais aussi pour souligner certains de ses aspects importants et qu\u2019il reste \u00e0 prendre en compte, tant dans le d\u00e9veloppement psychique des enfants non autistes que dans les prises en charge de ceux qui p\u00e2tissent de ce trouble.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De la discontinuit\u00e9 entre conduites humaines et comportements animaux<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette discontinuit\u00e9 tient au fait que seule l\u2019esp\u00e8ce humaine exprime spontan\u00e9ment des conduites symboliques dont le langage est sans doute le meilleur exemple mais un exemple parmi d\u2019autres. Cette sp\u00e9cificit\u00e9 symbolique humaine, ce sont au fond les \u00e9thologistes qui l\u2019ont confirm\u00e9e scientifiquement lorsqu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 r\u00e9futer leur hypoth\u00e8se de l\u2019existence d\u2019un langage et de symboles &#8211; tels que les ont caract\u00e9ris\u00e9s les premiers s\u00e9miologues (Saussure 1915 &amp; Peirce 1935) -, chez d\u2019autres esp\u00e8ces animales. Pendant pr\u00e8s de 80 ans, nombre d\u2019entre eux ont activement cherch\u00e9 chez de nombreuses esp\u00e8ces animales, observ\u00e9es dans leurs conditions naturelles, l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un tel langage. Ils ont r\u00e9pertori\u00e9 soigneusement une multitude de syst\u00e8mes de communications par signaux auditifs, visuels, olfactifs, gustatifs ou tactiles&nbsp;: aussi bien chez les abeilles, les mollusques et autres invert\u00e9br\u00e9s que chez les poissons, les oiseaux et les mammif\u00e8res marins ou terrestres, jusqu\u2019\u00e0 nos plus proches cousins sur le plan g\u00e9n\u00e9tique et neurologique que sont les chimpanz\u00e9s. Mais aussi sophistiqu\u00e9s qu\u2019ils soient parfois, ces syst\u00e8mes se sont av\u00e9r\u00e9s uniform\u00e9ment compos\u00e9s de signaux \u00e9troitement accol\u00e9s aux <em>stimuli<\/em> qu\u2019ils signalent, sur un mode dyadique. Aucun de ces syst\u00e8mes ne mobilise des symboles dont le sens implique une relation triadique ou structurale \u00e0 d\u2019autres symboles. Il faut remonter \u00e0 l\u2019homme de Neandertal pour trouver une autre esp\u00e8ce ayant exprim\u00e9, par le pass\u00e9, de telles conduites symboliques hautement \u00e9labor\u00e9es. Et, si d\u2019autres \u00e9thologistes ont pu dresser des chimpanz\u00e9s, voire des perroquets (Premack 1979, Pepperberg 2002) \u00e0 manier des syst\u00e8mes \u00e9ventuellement assimilables \u00e0 quelque structure symbolique, ils n\u2019ont fait que confirmer&nbsp;: d\u2019une part, qu\u2019un tel maniement n\u2019\u00e9tait pas habituel pour ces animaux dans leurs conditions naturelles&nbsp;; et d\u2019autre part, qu\u2019ils ne pouvaient pas les transmettre ou tout simplement s\u2019en servir dans leurs \u00e9changes avec leurs cong\u00e9n\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Remarquons d\u2019ailleurs que nous assistons \u00e0 une sorte de rivalit\u00e9 symptomatique entre \u00e9thologistes pour savoir qui du chimpanz\u00e9, du dauphin ou du perroquet, pourrait \u00eatre le plus comp\u00e9tent pour apprendre un tel langage. Quant \u00e0 savoir quel animal montre, dans son environnement habituel, le syst\u00e8me de communication le plus proche du n\u00f4tre, on n\u2019a pas entendu parler de meilleure candidate que l\u2019abeille, avec sa fameuse danse qui lui permet de d\u00e9signer \u00e0 ses cong\u00e9n\u00e8res des sources de nourriture \u00e0 distance (cf. Von Frisch 1950). Mais, cette danse et les signaux qui lui sont associ\u00e9s ne constituent encore qu\u2019un syst\u00e8me de signaux dyadiques ayant des effets stimulants assez rigidement programm\u00e9s pour toutes les colonies d\u2019abeilles&nbsp;; ils n\u2019impliquent pas ces relations triadiques qui constituent le fondement des symboles conventionnellement cod\u00e9s dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s humaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, en s\u2019inspirant des grandes cat\u00e9gories s\u00e9miologiques de Peirce (Op. Cit.), nous pouvons distinguer tr\u00e8s globalement&nbsp;: d\u2019une part, les syst\u00e8mes de <em>stimuli<\/em> monadiques et de signaux dyadiques, auxquels r\u00e9agissent les comportements des animaux&nbsp;; et d\u2019autre part, les structures de symboles triadiques auxquelles r\u00e9pondent les conduites humaines. De ce point de vue, la grande proximit\u00e9 biologique entre nous et les autres esp\u00e8ces de primates laisse n\u00e9anmoins place \u00e0 une discontinuit\u00e9 \u00e9thologique et s\u00e9miologique. Bien que les comportements des esp\u00e8ces animales varient \u00e0 l\u2019infini, les <em>stimuli<\/em> et les signaux auxquels ils r\u00e9agissent rel\u00e8vent, tous, de syst\u00e8mes dyadiques de communication qui apparaissent \u00e9tonnamment uniformes au regard de nos structures de symboles. Et r\u00e9ciproquement, aussi vari\u00e9es que soient les langues et les conduites humaines, elles rel\u00e8vent toutes de structures symboliques triadiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Soulignons trois cons\u00e9quences logiques des caract\u00e9ristiques fondamentales de ces signaux et de ces symboles. La premi\u00e8re est qu\u2019il ne peut y avoir de demi-symbole ou quelque interm\u00e9diaire entre les syst\u00e8mes de signaux dyadiques \u2013 chacun accol\u00e9 \u00e0 la chose qu\u2019il signalise -, et les structures de symboles triadiques &#8211; chacun renvoyant aux autres symboles de la structure, avant d\u2019\u00eatre conventionnellement reli\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il d\u00e9signe. La seconde cons\u00e9quence est qu\u2019il ne peut y avoir un symbole unique ou premier puisque le fondement m\u00eame d\u2019un symbole r\u00e9side dans sa relation \u00e0 d\u2019autres symboles -eux-m\u00eames reli\u00e9s en retour. Troisi\u00e8me cons\u00e9quence enfin&nbsp;: par leur collage \u00e0 la chose qu\u2019ils signalisent, les signaux sont n\u00e9cessairement monos\u00e9miques&nbsp;; seules les relations triadiques entre les symboles permettent la polys\u00e9mie &#8211; celle impliqu\u00e9e dans les m\u00e9taphores et les m\u00e9tonymies langagi\u00e8res, comme dans les jeux de faire-semblant mobilisant un objet pour un autre ou une partie pour un ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les formes et les conduites symboliques ne se limitent pas au seul langage. Tout en reconnaissant les caract\u00e9ristiques structurales de la dimension symbolique, nous ne pouvons que reprendre \u00e0 notre compte les principales critiques maintes fois adress\u00e9es \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie structuraliste pour laquelle \u00ab&nbsp;tout serait langage et tout commencerait avec le langage&nbsp;\u00bb. Bien au contraire, la tierc\u00e9\u00eft\u00e9 caract\u00e9ristique de la dimension symbolique est rep\u00e9rable dans des conduites autres que langagi\u00e8res. De plus, les premi\u00e8res formes symboliques observables au cours du d\u00e9veloppement d\u2019un enfant apparaissent avant ses expressions langagi\u00e8res et pourraient bien influencer ces derni\u00e8res, avant d\u2019\u00eatre secondairement remani\u00e9es par elles. Cette tierc\u00e9\u00eft\u00e9 symbolique est rep\u00e9rable dans nos conduites gestuelles aussi simples que celles de refus, d\u2019acquiescement ou de perplexit\u00e9, dont on sait que les oppositions et les contrastes sont culturellement cod\u00e9s, et dont on ne trouve gu\u00e8re d\u2019\u00e9quivalents spontan\u00e9s chez quelque esp\u00e8ce animale. Cette tierc\u00e9\u00eft\u00e9, on la retrouve encore dans des gestes tels que ceux de l\u2019attention conjointe ou du pointer du doigt &#8211; gestes qui, lorsqu\u2019ils sont accompagn\u00e9s de croisements de regards, t\u00e9moignent que chaque sujet ne pr\u00eate pas seulement attention \u00e0 l\u2019autre en tant que tel, dans une interaction dyadique, mais qu\u2019il pr\u00eate attention \u00e0 l\u2019attention que \u00ab&nbsp;autrui&nbsp;\u00bb porte \u00e0 quelque tiers. Ainsi tierc\u00e9\u00efs\u00e9s, ces gestes apparaissent donc comme pleinement symboliques. Ils sont \u00e9galement pr\u00e9langagiers et consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00ab&nbsp;pr\u00e9requis&nbsp;\u00bb du langage, ainsi que comme les premi\u00e8res formes de \u00ab&nbsp;th\u00e9ories de l\u2019esprit&nbsp;\u00bb ou de repr\u00e9sentations d\u2019autrui. Enfin, ces diverses formes pr\u00e9langagi\u00e8res, comme ces relations \u00e0 autrui, sont elles aussi absentes des interactions spontan\u00e9es entre animaux, c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9serv\u00e9es aux \u00e9changes entre personnes symboliques.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus encore, cette tierc\u00e9\u00eft\u00e9 para\u00eet bien \u00eatre ce qui fonde la distinction entre le cong\u00e9n\u00e8re et la personne, comme la distinction entre les objets symboliques du monde humain et les configurations signal\u00e9tiques auxquels r\u00e9agissent les animaux. A ce titre, L\u00e9vi-Strauss (1967) nous a appris que, par leurs inscriptions dans les relations d\u2019alliances et de filiation, les personnes rel\u00e8vent de structures symboliques comparables \u00e0 celle des signes. Plus concr\u00e8tement, lorsqu\u2019un enfant reconna\u00eet que sa m\u00e8re est aussi en relation avec des tiers (p\u00e8re, autres enfants, oncles et tantes, grands parents, amis, \u2026), il la consid\u00e8re pleinement comme une personne et non pas comme un jeune animal per\u00e7oit sa m\u00e8re. Nombre d\u2019autres constats nous permettent de conclure que la m\u00e8re animale et le lien d\u2019attachement entre elle et son jeune sont de type dyadique, alors que la m\u00e8re humaine et la relation d\u2019amour entre elle et son enfant sont de type triadique (Vidal 1993).<\/p>\n\n\n\n<p>Il en est de m\u00eame pour les outils ou objets. A la diff\u00e9rence des simples instruments fonctionnels &#8211; au demeurant ni plus ni moins \u00e9labor\u00e9s chez les chimpanz\u00e9s, les loutres, les oiseaux, voire diverses esp\u00e8ces de fourmis \u2013 les outils humains sont tierc\u00e9\u00efs\u00e9s ou mutuellement reli\u00e9s dans des ensembles structur\u00e9s, tels que ceux de mobiliers ou de boites-\u00e0-outils (Leroy-Gourhan 1965, Gagnepain 1994). Quant aux premiers objets symboliques et pour ainsi dire m\u00e9taphoriques \u2013 tels que ceux \u00ab&nbsp;transitionnels&nbsp;\u00bb-, on n\u2019en trouve aucun \u00e9quivalent dans le monde animal. De m\u00eame encore, les espaces et les temps que nous nous repr\u00e9sentons symboliquement sont autres que les distances et dur\u00e9es que les animaux ressentent. Enfin, parmi les formes symboliques autres que langagi\u00e8res, il faut bien \u00e9videmment prendre en compte les rep\u00e8res de valeurs qui dictent nos conduites &#8211; qu\u2019il s\u2019agisse de bien et de mal, de beau ou de laid, de juste ou d\u2019injuste, de vrai ou de faux, \u2026- rep\u00e8res dont on ne voit pas d\u2019\u00e9quivalents dans les comportements spontan\u00e9s des animaux.<br>Nul doute que ces consid\u00e9rations apparaissent trop sch\u00e9matiques pour nombre de mes ex-coll\u00e8gues \u00e9thologistes, notamment pour ceux qui consid\u00e8rent que l\u2019\u00e9volution av\u00e9r\u00e9e du vivant ne peut \u00eatre que graduelle et incompatible avec l\u2019\u00e9mergence d\u2019une quelconque propri\u00e9t\u00e9 comportementale qualitative majeure, \u00e0 quelque \u00e9tape que ce soit. Leur logique les am\u00e8ne alors \u00e0 gommer la discontinuit\u00e9 que la dimension symbolique introduit entre nous et les autres primates \u00ab&nbsp;anthropomorphes&nbsp;\u00bb, par les deux bouts. C\u00f4t\u00e9 humain, il leur faut restreindre nos conduites symboliques \u00e0 nos seuls \u00ab&nbsp;comportements verbaux&nbsp;\u00bb et \u00e0 minimiser leur importance au regard de nos \u00ab&nbsp;comportements non-verbaux&nbsp;\u00bb, pour confondre ces derniers avec ceux des autres primates. Et c\u00f4t\u00e9 animal, il leur faut attribuer \u00e0 nombre d\u2019esp\u00e8ces des \u00ab&nbsp;protosymboles&nbsp;\u00bb, des \u00ab&nbsp;protolangages&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;protocultures&nbsp;\u00bb, ainsi que des pr\u00e9mices de mensonge, d\u2019esth\u00e9tique, d\u2019\u00e9rotisme, de morale, et jusqu\u2019\u00e0 des sentiments de justice ou de valeurs politiques. Le probl\u00e8me est que ces soi-disant pr\u00e9mices sont&nbsp;: d\u2019une part, consid\u00e9r\u00e9es une \u00e0 une, en niant les interrelations entre les conduites symboliques correspondantes&nbsp;; et qu\u2019elles sont d\u2019autre part, soit glan\u00e9es au hasard \u2013 chez diverses esp\u00e8ces de primates mais aussi chez les dauphins, les chiens ou les chats, les corbeaux ou les perroquets \u2026-, soit m\u00eame, g\u00e9n\u00e9ralisables \u00e0 toutes ces esp\u00e8ces. Du coup, cette vaste h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des esp\u00e8ces invoqu\u00e9es, comme pr\u00e9sentant des comportements proches des n\u00f4tres, ne r\u00e9pond plus \u00e0 quelque logique \u00e9volutionniste&nbsp;; tout au contraire, elle confirme l\u2019impossibilit\u00e9 de tracer quelque \u00e9volution graduelle coh\u00e9rente entre les fonctionnements \u00e9thologiques et ceux symboliques.<br>Cette absence d\u2019interm\u00e9diaires entre les signaux et les symboles, que nous pouvons d\u00e9duire des \u00e9tudes \u00e9thologiques, va nous permettre de pr\u00e9ciser les particularit\u00e9s des conduites autistiques et, en retour, ces m\u00eames particularit\u00e9s nous permettront de souligner de nouveaux aspects de cette discontinuit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les particularit\u00e9s des conduites autistiques<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est encore tr\u00e8s sch\u00e9matiquement que nous devrons pr\u00e9senter ces particularit\u00e9s, en prenant appui sur nos pr\u00e9c\u00e9dents essais (Vidal, 2000, 2009). De notre point de vue, l\u2019autisme est certes un \u00ab&nbsp;trouble envahissant du d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb mais qui concerne des enfants humains et qui affecte les principales formes symboliques auxquels les humains r\u00e9pondent habituellement. A ce titre, et en se tenant au seul constat clinique (\u00e0 l\u2019\u00e9cart des sp\u00e9culations \u00e9tiologiques), nous pouvons le consid\u00e9rer comme un \u00ab&nbsp;trouble envahissant de la symbolisation&nbsp;\u00bb. De fait, les classifications internationales soulignent que ce trouble affecte tout autant les interactions avec les personnes de l\u2019entourage, les communications verbales et gestuelles et les conduites envers les objets \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire, ces trois principales formes symboliques dont nous venons de parler en termes de Signe, de Personnes et d\u2019Objets.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Kanner (1943), \u00ab&nbsp;le trouble fondamental, pathognomonique de ces enfants est leur incapacit\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir des relations de fa\u00e7on normale avec les personnes et les situations d\u00e8s le d\u00e9but de leur vie&nbsp;\u00bb. Et les expressions symptomatiques les plus courantes sont leur <em>aloneness<\/em> ou leur isolement &#8211; aussi nomm\u00e9 sous l\u2019appellation probl\u00e9matique de \u00ab&nbsp;retrait passif&nbsp;\u00bb &#8211; et leur <em>sameness<\/em> ou leur exigence que leurs perceptions de leur environnement comme leurs activit\u00e9s restent immuables, au point de se figer dans des st\u00e9r\u00e9otypies et des routines strictes. Aujourd\u2019hui toutefois, il est admis que pour maints autistes, le diagnostic ne peut \u00eatre confirm\u00e9 avant qu\u2019ils aient atteints la fin de leur 3<sup>\u00e8me<\/sup> ann\u00e9e, alors que la psychologie du d\u00e9veloppement de l\u2019enfant et l\u2019\u00e9thologie animale s\u2019accordent \u00e0 souligner l\u2019importance des exp\u00e9riences et apprentissages pr\u00e9coces. A l\u2019\u00e9vidence, un enfant n\u2019attend pas d\u2019avoir atteint cet \u00e2ge pour manier et s\u2019approprier correctement des formes symboliques. Aussi, cette fin de 3<sup>\u00e8me<\/sup> ann\u00e9e correspondrait, non pas au \u00ab&nbsp;d\u00e9but de la vie&nbsp;\u00bb psychique d\u2019un enfant, mais plut\u00f4t \u00e0 la consolidation de son acc\u00e8s \u00e0 la dimension symbolique.<br>Pour ce qui est des expressions de <em>sameness<\/em> et d\u2019<em>aloneness<\/em>, on ne trouve pas d\u2019\u00e9quivalent dans les comportements de quelque animal que ce soit, et ces termes ne font pas partie du vocabulaire des \u00e9thologistes. Paradoxalement, la <em>sameness<\/em> fait penser \u00e0 la recherche de stimulations famili\u00e8res et aux \u00ab&nbsp;comportements d\u2019attachement&nbsp;\u00bb que la quasi-totalit\u00e9 des animaux montrent envers leur territoire ou envers leurs cong\u00e9n\u00e8res habituels, pour pr\u00e9cis\u00e9ment s\u2019y r\u00e9fugier activement lorsqu\u2019ils sont confront\u00e9s \u00e0 des stimulations trop inhabituelles, ou \u00e0 des situations non-famili\u00e8res (voir revue Vidal 1987). Ce paradoxe se redouble d\u2019ailleurs du constat, confirm\u00e9 par plusieurs auteurs, que les autistes n\u2019auraient pas, \u00e0 proprement parler, de probl\u00e8me d\u2019 \u00ab&nbsp;attachement&nbsp;\u00bb. Ainsi, lorsqu\u2019ils sont confront\u00e9s au test inspir\u00e9 des travaux de Harlow et Bowlby, avec ses trois \u00e9tapes &#8211; (i) de s\u00e9paration d\u2019avec leur m\u00e8re apr\u00e8s quelque minutes pass\u00e9es dans une salle d\u2019attente, (ii) de confrontation \u00e0 un \u00e9tranger, puis (iii) de r\u00e9union avec leur m\u00e8re -, les enfants autistes montrent des scores de recherche de leur m\u00e8re et d\u2019\u00e9vitement de l\u2019\u00e9tranger qui ne diff\u00e8rent pas des scores des enfants normaux (cf revue <em>Rutgers &amp; Co<\/em>, 2004). Ce r\u00e9sultat tout \u00e0 fait inattendu s\u2019explique, selon nous, par le fait que ce test se veut tout \u00e0 la fois standardis\u00e9 et universellement applicable aux humains et aux animaux&nbsp;; il n\u2019implique donc que des stimulations comportementales dyadiques et aucune des relations triadiques caract\u00e9ristiques de la dimension symbolique. Ainsi, chaque m\u00e8re, participant au test, a pour consigne de ne pas \u00e9changer le moindre mot ou geste avec l\u2019\u00e9tranger lorsqu\u2019elle le croise&nbsp;; mais plus encore, elle ne doit pas montrer quelque int\u00e9r\u00eat envers quelque objet, pas m\u00eame feuilleter un magazine, ni m\u00eame parler de quoi que ce soit \u00e0 son enfant avant leur s\u00e9paration comme apr\u00e8s la r\u00e9union. Les enfants test\u00e9s n\u2019ont donc pas l\u2019occasion de voir leur m\u00e8re \u00e9tablir la plus minime des relations avec quelque tiers. Le r\u00e9sultat est pourtant inattendu. Il donne \u00e0 penser que lorsqu\u2019ils sont \u00e0 l\u2019abri du monde symbolique tierc\u00e9\u00efs\u00e9, et uniquement confront\u00e9s \u00e0 un environnement \u00e9thologique, de stimulations et de signaux dyadiques, les autistes ne se montrent plus \u00ab&nbsp;autistes&nbsp;\u00bb. Mais n\u2019est-ce pas un tel environnement que, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, les autistes recherchent et que bien souvent ils obtiennent&nbsp;? Pour apporter des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse \u00e0 cette question, il nous faut pr\u00e9ciser comment les autistes d\u00e9symbolisent ou \u00ab&nbsp;d\u00e9tierc\u00e9\u00efsent&nbsp;\u00bb les formes symboliques, en gommant les relations triadiques qui les fondent et en leur substituant des liens dyadiques.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le traitement autistique des formes symboliques<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u2019embl\u00e9e, soulignons que, \u00e0 moins d\u2019\u00eatre atteints de troubles associ\u00e9s et non cons\u00e9cutifs \u00e0 leur autisme, les personnes autistes ne sont inaptes, ni intellectuellement, ni dans l\u2019expression occasionnelle de conduites symboliques consistant \u00e0 traiter les objets et le langage, ou \u00e0 se conduire envers les personnes, d\u2019une mani\u00e8re qui ne se distingue pas de la n\u00f4tre. Tous ceux qui ont tent\u00e9 de t\u00e9moigner de suivis prolong\u00e9s de patients autistes, sous la forme de cas cliniques ou d\u2019enregistrements vid\u00e9os, le disent&nbsp;: s\u2019ils retiennent les \u00ab&nbsp;bons moments&nbsp;\u00bb, on ne les voit plus autistes&nbsp;; il leur faut retenir les moments de retraits prolong\u00e9s et de recherche d\u2019immuabilit\u00e9. Certes les \u00e9valuations diagnostiques, comme celles effectu\u00e9es sur la base de tests cognitifs sur de courte dur\u00e9e, parlent \u00ab&nbsp;d\u2019alt\u00e9rations qualitatives&nbsp;\u00bb&nbsp;; elles ne peuvent pourtant qu\u2019accumuler des diff\u00e9rences quantitatives &#8211; notamment sur ces expressions symboliques mobilisant un tiers telles que celles d\u2019attention conjointe, de pointer \u2026 ou de croisement de regards, \u00e9voqu\u00e9es ci-dessus. Par ailleurs, les diagnostics d\u2019autisme sont r\u00e9guli\u00e8rement remis en question par ceux qui pr\u00eatent attention aux expressions les plus \u00e9labor\u00e9es des patients, avant d\u2019effectuer une \u00e9valuation globale. En d\u2019autres termes, les autistes peuvent tr\u00e8s bien reconna\u00eetre les relations triadiques constitutives entre les personnes, les objets et les signes. Pourtant, ce qu\u2019ils font le plus souvent consiste \u00e0 ignorer ou \u00e0 rompre ces relations symboliques&nbsp;: soit pour se retirer dans leur coin&nbsp;; soit pour leur substituer des liens dyadiques de type signal\u00e9tique. Leur mani\u00e8re de rompre les relations triadiques, la mieux d\u00e9crite dans les textes cliniques, concerne leur maniement des objets&nbsp;; elle nous servira d\u2019exemple pour pr\u00e9ciser ensuite la mani\u00e8re dont ils d\u00e9symbolisent les personnes et les signes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le traitement appropri\u00e9 d\u2019un objet symbolique consiste \u00e0 respecter les relations de tierc\u00e9\u00eft\u00e9 entre cet objet et ceux qui lui sont associ\u00e9s. Les petits <em>sc\u00e9narii<\/em> de faire-semblant en sont de bons exemples&nbsp;: tel celui de faire rouler une voiture, avec des passagers, croisant, doublant ou cognant d\u2019autres voitures, sur une route, avec des virages et des ponts, \u2026 pour aller \u00e0 une maison, etc.&nbsp;; ou celui de bercer une poup\u00e9e, de lui donner son biberon puis de la coucher dans son lit, \u2026 Si les autistes nous montrent parfois de tels <em>sc\u00e9narii<\/em>, ils ne le font que rarement et les listes de leurs sympt\u00f4mes mentionnent qu\u2019ils n\u2019aiment gu\u00e8re les \u00ab&nbsp;objets figuratifs&nbsp;\u00bb ou qu\u2019ils les manient dans des \u00ab&nbsp;jeux fonctionnels&nbsp;\u00bb. On voit ainsi r\u00e9guli\u00e8rement des enfants autistes actionner une voiture d\u2019avant en arri\u00e8re, en r\u00e9p\u00e9tant \u00ab&nbsp;vroum-vroum&nbsp;\u00bb, ou simplement la retourner pour en faire pivoter les roues&nbsp;; ils peuvent aussi faire osciller une poup\u00e9e pour lui faire ouvrir et fermer les yeux&nbsp;; de m\u00eame qu\u2019ils allument et \u00e9teignent des interrupteurs, ouvrent et ferment des portes ou des robinets, etc. Manifestement, ces maniements d\u2019objets ne respectent plus leur tierc\u00e9\u00eft\u00e9, et les r\u00e9duisent \u00e0 l\u2019\u00e9tat de signaux et de <em>stimuli<\/em>. En traitant ainsi la voiture, l\u2019enfant ne se repr\u00e9sente plus cet objet symbolique &#8211; ressemblant plus ou moins \u00e0 la voiture de ses parents ou \u00e0 celle qu\u2019il aimerait conduire plus tard&nbsp;; il ne per\u00e7oit plus qu\u2019une configuration ou un ensemble de signaux et <em>stimuli<\/em> accol\u00e9s dont il peut faire varier l\u2019intensit\u00e9. Nous retrouvons l\u00e0 ce que Tustin (1980-84) d\u00e9crit en termes d\u2019 \u00ab&nbsp;objets autistiques&nbsp;\u00bb avec lesquels les autistes gardent durablement le contact pour les sensations qu\u2019ils leur procurent et qui les \u00ab&nbsp;prot\u00e8gent de l\u2019inconfort mena\u00e7ant du non-moi, \u2026 du monde ext\u00e9rieur&nbsp;\u00bb. L\u2019auteure nous dit aussi que les st\u00e9r\u00e9otypies comme les <em>leitmotive<\/em> des autistes peuvent tenir lieu de \u00ab&nbsp;formes autistiques&nbsp;\u00bb et avoir la m\u00eame fonction stimulante et protectrice. Elle les distingue de plus des \u00ab&nbsp;objets confusionnels&nbsp;\u00bb, sur lesquels les autistes se focalisent temporairement et qu\u2019ils actionnent f\u00e9brilement, pour entretenir la confusion dans des situations angoissantes ou embarrassantes. Nous pourrions aussi bien dire que de tels objets leur permettent de faire de l\u2019\u00ab&nbsp;attention disjointe&nbsp;\u00bb &#8211; c\u2019est-\u00e0-dire de se d\u00e9tourner des objets symboliques sur lesquels leur accompagnant attire leur attention ou qu\u2019il leur propose d\u2019\u00e9changer. Il est donc tout \u00e0 fait clair que, si ces conduites autistiques nous paraissent manier des objets et des formes symboliques, ce ne sont que pour les d\u00e9symboliser et pour se limiter \u00e0 sentir les stimulations ou \u00e0 percevoir les sensations qui en \u00e9manent.<\/p>\n\n\n\n<p>La mani\u00e8re autistique de traiter les personnes est tout \u00e0 fait comparable. Pour elles aussi, les autistes sont occasionnellement capables de les traiter comme autrui, c\u2019est-\u00e0-dire de respecter les relations symboliques que ces personnes \u00e9tablissent avec des tiers &#8211; tels que divers proches ou objets envers lesquels ces personnes t\u00e9moignent quelque int\u00e9r\u00eat, par leur regard, leurs gestes ou leurs paroles. Mais le plus souvent, les autistes se montrent indiff\u00e9rents aux regards et attentions que leurs accompagnants adressent \u00e0 de tels tiers. Et, soit ils se tiennent \u00e0 distance dans leur <em>aloneness<\/em>, soit ils montrent ces comportements dyadiques d\u2019attachement que nous avons mentionn\u00e9s et qu\u2019ils accentuent par leur <em>sameness<\/em>. Ils cherchent alors un contact corporel \u00e9troit avec leur accompagnant qu\u2019ils ne traitent plus comme une personne mais comme un agr\u00e9gat de stimulations tactiles, olfactives, sonores, \u2026. Dans de telles situations, la d\u00e9symbolisation autistique aboutit \u00e0 d\u00e9personnaliser tout \u00e0 la fois les personnes de l\u2019entourage et jusqu\u2019\u00e0 l\u2019autiste lui-m\u00eame. Nous voyons l\u00e0 le processus de base expliquant, et reliant entre elles, les \u00ab&nbsp;conduites fusionnelles&nbsp;\u00bb, l\u2019 \u00ab&nbsp;identit\u00e9 adh\u00e9sive&nbsp;\u00bb ainsi que l\u2019 \u00ab&nbsp;hallucination n\u00e9gative&nbsp;\u00bb, telles que les nomment les descriptions cliniques psychanalytiques. L\u2019\u00e9tape ultime de cette d\u00e9personnalisation est sans doute celle du \u00ab&nbsp;d\u00e9mant\u00e8lement&nbsp;\u00bb d\u00e9crit par Meltzer (1980). Elle correspond \u00e0 la d\u00e9symbolisation du corps de l\u2019autiste, du fait que ce corps a non seulement perdu tout appui sur le corps de quelque autre, mais se d\u00e9sagr\u00e8ge de plus en \u00e9l\u00e9ments disparates.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, les mani\u00e8res autistiques de traiter les signes du langage apparaissent, certes, plus vari\u00e9es et complexes, d\u2019autant que si certains autistes sont peu bavards, au point de passer pour muets, d\u2019autres peuvent se montrer prolixes voire \u00e9loquents. Globalement toutefois, nous retrouvons un traitement comparable \u00e0 celui constat\u00e9 pour les objets et les personnes. A nouveau, l\u2019analyse des discours de personnes autistes ne permet pas de d\u00e9tecter des incapacit\u00e9s majeures de leur part&nbsp;; tout au plus montre-t-elle qu\u2019ils ne dialoguent gu\u00e8re avec leurs interlocuteurs autour de r\u00e9f\u00e9rents tiers. Par ailleurs, les divers sympt\u00f4mes \u00e9voqu\u00e9s dans leurs maniements des signes du langage rel\u00e8vent encore de leur <em>sameness<\/em>&nbsp;: ils proc\u00e8dent par rupture des relations triadiques entre les mots et par collages dyadiques des mots et des choses&nbsp;; ils t\u00e9moignent d\u2019un emploi monos\u00e9mique de ces signes. Ainsi en est-il de leur difficult\u00e9 \u00e0 produire comme \u00e0 comprendre des m\u00e9taphores&nbsp;; de leur \u00e9vitement fr\u00e9quent des termes polys\u00e9miques, \u00e0 commencer par les pronoms personnels&nbsp;; de leur accumulation de noms propres et de \u00ab&nbsp;mots \u00e9tiquettes&nbsp;\u00bb accol\u00e9s aux choses\u2026 On remarque d\u2019ailleurs que les comp\u00e9tences exceptionnelles des autistes se manifestent dans des t\u00e2ches qu\u2019ils peuvent r\u00e9aliser en effectuant un traitement signal\u00e9tique des symboles par collages dyadiques.<br>D\u2019une certaine mani\u00e8re ce sympt\u00f4me, avec les performances exceptionnelles qu\u2019il occasionne, est un prolongement de ce que S\u00e9gal (1957) appelait l\u2019 \u00ab&nbsp;\u00e9quation symbolique&nbsp;\u00bb pour d\u00e9signer cette \u00e9quivalence, par collage, du mot et de la chose. Mais, en termes s\u00e9miologiques, ce collage dyadique nous am\u00e8ne, d\u2019une part, \u00e0 reconna\u00eetre que le mot se voit d\u00e9symbolis\u00e9 et r\u00e9duit \u00e0 un signal, de telle mani\u00e8re qu\u2019il s\u2019agit \u00e0 proprement parler d\u2019une \u00ab&nbsp;\u00e9quation signal\u00e9tique&nbsp;\u00bb&nbsp;; d\u2019autre part, ce m\u00eame collage dyadique nous permet de rep\u00e9rer la coh\u00e9rence entre cette d\u00e9symbolisation des signes langagiers par \u00e9quation signal\u00e9tique et la d\u00e9symbolisation des personnes par \u00ab&nbsp;identification adh\u00e9sive&nbsp;\u00bb. Il resterait toutefois \u00e0 analyser la sp\u00e9cificit\u00e9 propre aux diverses formes symboliques, au-del\u00e0 de cette tierc\u00e9\u00eft\u00e9 structurale qui leur est commune. Sur ce point aussi, les autistes nous permettent de pr\u00e9ciser en quoi les personnes et les objets, pour \u00eatre \u00e9galement symboliques, ne se conforment pas aux seules caract\u00e9ristiques des signes du langage (Vidal 2009).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bref retour sur la discontinuit\u00e9 symbolique<\/h2>\n\n\n\n<p>On aurait pu s\u2019attendre \u00e0 ce que la plus importante pathologie des conduites humaines rel\u00e8ve d\u2019un mode de fonctionnement particulier, \u00e0 la fois autre que symbolique et autre que signal\u00e9tique. Or il n\u2019en est rien. Les personnes atteintes par ce trouble ne montrent pas un troisi\u00e8me mode de fonctionnement, ils combinent pour ainsi dire les deux seuls modes existants. Tant\u00f4t, comme les personnes non-autistes, ils respectent les relations triadiques entre les formes symboliques&nbsp;; tant\u00f4t, sur un mode qui leur est propre, ils r\u00e9duisent ces relations triadiques \u00e0 des liens dyadiques entre des configurations signal\u00e9tiques plus ou moins complexes et des stimulations particuli\u00e8res. Ce que certains cliniciens appellent leur \u00ab&nbsp;bilinguisme&nbsp;\u00bb correspond en fait \u00e0 ce double fonctionnement psychique. Et leurs aptitudes \u00e0 traiter certains symboles directement comme des signaux, plut\u00f4t que par contraste avec tous les autres symboles qui pourraient leur \u00eatre substitu\u00e9s, leur permettent tout \u00e0 la fois de vivre dans ce monde autistique de \u00ab&nbsp;sensorialit\u00e9&nbsp;\u00bb, tel que l\u2019a d\u00e9crit Tustin (1992), et de d\u00e9velopper occasionnellement ces comp\u00e9tences exceptionnelles dites d\u2019\u00ab&nbsp;oreille absolue&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;cartographie v\u00e9ridique&nbsp;\u00bb pour traiter les sons et les images selon un mode analogique, ou de \u00ab&nbsp;calculateur prodige&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;r\u00e9dint\u00e9gration&nbsp;\u00bb pour diff\u00e9rentier des configurations complexes par des indices selon un mode comparable \u00e0 ceux de syst\u00e8mes informatiques (cf Mottron, 2009). Pourtant, on le sait, de telles aptitudes ne peuvent s\u2019exercer que dans des champs forts limit\u00e9s. Et en dehors de leurs \u00ab&nbsp;centres d\u2019int\u00e9r\u00eats particuliers&nbsp;\u00bb, les mondes signal\u00e9tiques autistiques ne peuvent que se complexifier \u00e0 l\u2019extr\u00eame d\u2019une multitude de symboles d\u00e9sagr\u00e9g\u00e9s en signaux qui deviennent non discriminables et a fortiori non ma\u00eetrisables. Or, s\u2019il en est \u00e0 peu pr\u00e8s ainsi de ce \u00ab&nbsp;bilinguisme&nbsp;\u00bb et de ce double fonctionnement psychique des autistes, cela veut dire en retour que les personnes non-autistes sont \u00ab&nbsp;monolingues&nbsp;\u00bb, ou qu\u2019elles ne disposent que du seul fonctionnement symbolique &#8211; autrement dit, qu\u2019elles ont perdu le mode de fonctionnement signal\u00e9tique de type \u00e9thologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, par ses diverses caract\u00e9ristiques, ses sympt\u00f4mes et ses aptitudes proprement \u00ab&nbsp;anormales&nbsp;\u00bb, le mode de fonctionnement autistique corrobore et accentue la discontinuit\u00e9 psychique entre les syst\u00e8mes de signaux dyadiques des animaux et les structures de formes symboliques aujourd\u2019hui r\u00e9serv\u00e9es aux humains. Ce \u00ab&nbsp;trouble envahissant&nbsp;\u00bb t\u00e9moigne d\u2019une certaine coh\u00e9rence entre les diverses formes symboliques, et son mode de fonctionnement nous confirme qu\u2019il n\u2019y a pas de demi formes symboliques. Mais par ailleurs, il nous donne \u00e0 penser que l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la dimension symbolique doit \u00eatre suivi d\u2019une sorte de consolidation qui a normalement pour effet d\u2019emp\u00eacher le retour \u00e0 un mode de traitement signal\u00e9tique des <em>stimuli<\/em> environnants.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la question qui se pose alors est de savoir ce qui emp\u00eache un tel retour au fonctionnement \u00e9thologique pour les personnes non autistes. A ce propos, nombre de caract\u00e9ristiques de la dimension symbolique et des formes qui la composent restent sans doute \u00e0 explorer chez les personnes autistes comme chez celles non autistes. Ces caract\u00e9ristiques concernent tout autant&nbsp;: les investissements de valeurs esth\u00e9tiques, \u00e9thiques ou \u00e9pist\u00e9mologiques&nbsp;; que les croyances et les id\u00e9aux autour de quelque au-del\u00e0 des formes symboliques perceptibles &#8211; qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un au-del\u00e0 de l\u2019espace et du temps mesurable, ou qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un \u00ab&nbsp;Tout-Autre&nbsp;\u00bb, au-del\u00e0 des objets et des personnes repr\u00e9sentables. Nombre d\u2019indices nous donnent \u00e0 penser que ces valeurs, croyances et id\u00e9aux font intrins\u00e8quement partie de la dimension symbolique, et qu\u2019elles pourraient contribuer \u00e0 son \u00e9mergence ontog\u00e9n\u00e9tique comme \u00e0 sa consolidation.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet approfondissement des caract\u00e9ristiques de la dimension symbolique et de ce double fonctionnement psychique des personnes autistes, nous permettrait sans doute d\u2019enrichir nos modes d\u2019accompagnement th\u00e9rapeutique et de sortir de l\u2019alternative, pour le moins limit\u00e9e, entre approches \u00e9ducatives et approches psychanalytiques de l\u2019autisme telles qu\u2019elles sont aujourd\u2019hui envisag\u00e9es (voir Vidal 2000, 2009).<br>Merci \u00e0 Ph. Dardenne (Pr. P\u00e9doPsychiatrie, Rennes), R. Misslin (Pr. de Neurobiologie comportementale, Strasbourg), J. Gervet &amp; M. Vancassel (Chercheurs CNRS en \u00e9thologie) qui ont bien voulu me donner leur \u00e9cho sur une premi\u00e8re version de ce texte.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9677?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s quinze ann\u00e9es de recherches, sur ce que les \u00e9thologistes appellent le \u00ab&nbsp;processus d\u2019attachement&nbsp;\u00bb et l\u2019 \u00ab&nbsp;empreinte de l\u2019image du cong\u00e9n\u00e8re&nbsp;\u00bb chez le jeune animal, ou sur l\u2019\u00e9quivalent de ce que les psychanalystes appellent la \u00ab&nbsp;relation d\u2019objet&nbsp;\u00bb du petit d\u2019homme,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[302],"auteur":[1840],"dossier":[304],"mode":[61],"revue":[305],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9677","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-animaux","auteur-jean-marie-vidal","dossier-humanite-et-animalite-les-frontieres-de-passage","mode-gratuit","revue-305","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9677","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9677"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9677\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16860,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9677\/revisions\/16860"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9677"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9677"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9677"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9677"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9677"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9677"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9677"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9677"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9677"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}