{"id":9644,"date":"2021-08-22T07:30:23","date_gmt":"2021-08-22T05:30:23","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/du-cote-des-soignants-2\/"},"modified":"2021-09-19T22:30:30","modified_gmt":"2021-09-19T20:30:30","slug":"du-cote-des-soignants","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/du-cote-des-soignants\/","title":{"rendered":"Du c\u00f4t\u00e9 des soignants"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Tous les ingr\u00e9dients du drame classique<\/h2>\n\n\n\n<p>Travailler dans un service de r\u00e9animation p\u00e9diatrique c\u2019est participer \u00e0 un drame en plusieurs actes. Unit\u00e9 de temps. Entre l\u2019appel t\u00e9l\u00e9phonique du Samu, ou du t\u00e9l\u00e9phone d\u2019urgence interne \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, et le d\u00e9nouement final, quelques jours, parfois quelques heures seulement.<\/p>\n\n\n\n<p>Unit\u00e9 de lieu. Tout se d\u00e9roule dans un espace unique, de quelques m\u00e8tres carr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Unit\u00e9 d\u2019action. Un s\u00e9quen\u00e7age de quelques sc\u00e8nes, avec des moments \u00e9piques alternant avec des temps de r\u00e9flexion, enfin le d\u00e9nouement apr\u00e8s quoi aucun des acteurs ne sera le m\u00eame qu\u2019au d\u00e9but&nbsp;; et ne sera plus jamais le m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme souvent dans le drame classique, un enfant est au c\u0153ur du r\u00e9cit, entour\u00e9 de tous les protagonistes. Enfant en danger de mort, enfant recueilli, enfant \u00e0 sauver, enfant au destin funeste, enfant miracul\u00e9. Et un ennemi commun, qui peut aussi devenir un alli\u00e9 au cours du temps, la mort.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un instant dans le couloir<\/h2>\n\n\n\n<p>Annie est une infirmi\u00e8re chevronn\u00e9e. Elle travaille dans le service de r\u00e9animation p\u00e9diatrique depuis trois ans, elle est formatrice pour les jeunes professionnels. Elle vient d\u2019interrompre une r\u00e9animation, et l\u2019enfant est d\u00e9clar\u00e9 d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Je lui demande, parce qu\u2019elle dit \u00eatre \u00e9puis\u00e9e de la fr\u00e9quence des d\u00e9c\u00e8s, quel en est, \u00e0 son avis, le taux dans notre service. Elle r\u00e9fl\u00e9chit et me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Environ 80%.&nbsp;\u00bb Dans ce service pr\u00e9cis\u00e9ment, le taux de d\u00e9c\u00e8s est de 13%. Pour Annie, sous le choc de ce qu\u2019elle vient de vivre, les statistiques s\u2019inversent, le taux de survie devient le taux des \u00e9checs, des morts. Et le pourcentage des enfants qui ont \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9s s\u2019effondre, comme le moral des soignants lorsque le rythme de travail, les rappels sur les temps de repos, et surtout la r\u00e9gularit\u00e9 des d\u00e9c\u00e8s, une centaine par an, font vaciller les d\u00e9fenses et viennent menacer l\u2019investissement de chacun.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les dilemmes \u00e9thiques<\/h2>\n\n\n\n<p>Ce court exemple illustre \u00e0 lui seul l\u2019intense charge \u00e9motionnelle support\u00e9e par tous les soignants de ce type de service.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres situations, repr\u00e9sentant la majorit\u00e9 des d\u00e9c\u00e8s, sont lourdes psychologiquement. Il s\u2019agit des arr\u00eats de traitements \u00e0 la suite de d\u00e9cisions \u00e9thiques, apr\u00e8s des staffs coll\u00e9giaux, dans le respect de la loi Leonetti. Si la loi permet un alle?gement du sentiment de responsabilite? chez les me?decins autrefois amene?s a? prendre seuls des de?cisions d\u2019arre?t de vie, elle entra\u00eene une augmentation du sentiment de responsabilite? chez l\u2019ensemble des soignants puisque la de?cision d\u2019arre?t des traitements est devenue collegiale. Nous ne reviendrons pas en arri\u00e8re, personne ne le souhaite, ni les m\u00e9decins, ni les infirmiers. Mais il devient de ce fait d\u2019autant plus n\u00e9cessaire de soutenir l\u2019ensemble des soignants. C\u2019est la raison pour laquelle, depuis 6 ans, l\u2019une des deux psychologues du service consacre son temps au soutien des professionnels. Sa coll\u00e8gue poursuivant bien entendu le travail clinique aupr\u00e8s des familles.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Travail de la psy aupr\u00e8s des soignants<\/h2>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit en premier lieu d\u2019un travail interstitiel, de couloir, de rencontres et d\u2019\u00e9changes informels. Chaque nouvel arrivant dans le service, toutes professions confondues, est accueilli, au moins quelques minutes par la psy, pour lui faciliter les demandes futures. Les premiers temps dans le service sont toujours difficiles. La technique est d\u00e9licate&nbsp;: elle para\u00eet extr\u00eamement difficile, le jeune soignant se sent incomp\u00e9tent. Il faut soutenir, encourager, rassurer, et parfois, aider \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019impossibilit\u00e9 de travailler dans le service, sans jugement de valeur, sans culpabilit\u00e9. Lorsque la technique est ma\u00eetris\u00e9e, l\u2019importance des aspects relationnels appara\u00eet. L\u2019enfant est per\u00e7u dans sa totalit\u00e9 d\u2019\u00eatre humain au sein de sa famille. L\u2019identification au petit d\u00e9muni ou \u00e0 un parent angoiss\u00e9, les m\u00e9canismes de d\u00e9ni sur sa propre fragilit\u00e9, tous ces mouvements psychiques traversent chaque soignant \u00e0 un moment ou un autre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Temps de parole institutionnalis\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Chaque semaine une heure de \u00ab&nbsp;pose&nbsp;\u00bb ouverte \u00e0 tous permet l\u2019\u00e9coute et la mise en sens par l\u2019ensemble du groupe des \u00e9motions n\u00e9gatives des jours pr\u00e9c\u00e9dents. Un travail plus pr\u00e9cis sur l\u2019annonce d\u2019aggravation ou de risque de d\u00e9c\u00e8s au cours d\u2019entretiens familiaux a \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 des reprises de situations d\u00e9licates, \u00e0 des jeux de r\u00f4le, dans lesquels les soignants ont pu r\u00e9aliser que tout travail sur l\u2019annonce commen\u00e7ait par un travail sur eux-m\u00eames. \u00ab&nbsp;Le praticien est soumis a? une forte tension pour arriver a? masquer ses sentiments. C\u2019est uniquement la prise de conscience de cette tension qui lui permettra de la contro?ler. C\u2019est seulement en acceptant de baisser ses de?fenses -en acceptant sa propre vulne?rabilite?- que le praticien peut s\u2019adapter a? une situation nouvelle. C\u2019est la seule fa\u00e7on d\u2019esp\u00e9rer que les d\u00e9cisions seront plus ajust\u00e9es aux besoins des patients qu\u2019\u00e0 ceux des soignants.&nbsp;\u00bb (Winnicott)<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps de parole des parents est apparu primordial, le consentement devient alors mutuellement \u00e9clair\u00e9 (Gourand, in <em>Le consentement \u00e9clair\u00e9 en p\u00e9rinatalit\u00e9 et p\u00e9diatrie<\/em>). Des \u00e9tudes am\u00e9ricaines valident cette attention particuli\u00e8re au temps de parole des parents. \u00ab&nbsp;Un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant de la satisfaction des familles quant aux entretiens avec les m\u00e9decins \u00e0 propos de la prise en charge des fins de vie est en effet le temps de parole accord\u00e9 aux familles lors de ces entretiens.&nbsp;\u00bb (J.Randall Curtis, Seattle, WA, 2004)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Recueil des cauchemars<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous avons choisi d\u2019aborder ici un aspect moins orthodoxe du travail aupr\u00e8s des soignants, mais qui a surgi, sans que nous nous y attendions, au cours des ann\u00e9es&nbsp;: les cauchemars de r\u00e9animation. Nous avons \u00e9t\u00e9 surpris par leur fr\u00e9quence et par la similitude des th\u00e8mes exprim\u00e9s. De fa\u00e7on empirique, nous avons dans un premier temps \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9coute de ceux-ci. Puis, nous avons demand\u00e9 aux r\u00eaveurs de nous faire parvenir par courriel, afin de garder l\u2019exactitude des termes, le r\u00e9cit de leurs r\u00eaves. Nous avons demand\u00e9 aux r\u00eaveurs l\u2019autorisation d\u2019utiliser leurs verbatims pour une publication. Il est bien clair que seuls les cauchemars ayant trait aux situations de r\u00e9animation sont racont\u00e9s et bien \u00e9videmment aucune interpr\u00e9tation n\u2019est faite. Celle-ci ne prenant sens qu\u2019au cours d\u2019une cure analytique. Mais ne peut-on n\u00e9anmoins remarquer des similitudes et des invariants dans les cauchemars des soignants de r\u00e9animation confront\u00e9s aux m\u00eames sc\u00e8nes traumatiques d\u2019effroi dans lesquelles corps ouverts, sexes d\u00e9nud\u00e9s et mort sont expos\u00e9s au regard&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son ouvrage sur les r\u00eaves sous le III<sup>e<\/sup> Reich, Charlotte Beradt \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce sont presque des r\u00eaves conscients. Leur arri\u00e8re-plan non seulement n\u2019est pas invisible, mais est tr\u00e8s visible. Ce qui est \u00e0 leur surface en constitue aussi le fond. Il n\u2019y a pas de fa\u00e7ade qui dissimule des associations et personne n\u2019a \u00e0 \u00e9tablir \u00e0 la place du r\u00eaveur les relations entre son r\u00eave et son existence&nbsp;: il le fait lui-m\u00eame dans son r\u00eave&nbsp;\u00bb. Les cauchemars racont\u00e9s par les soignants semblent bien poss\u00e9der ces m\u00eames caract\u00e9ristiques.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Cauchemar du mannequin vivant<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je me souviens simplement que l\u2019on \u00e9tait plus ou moins en train de faire un cours pour apprendre plusieurs gestes m\u00e9dicaux sur mannequin, puis je crois avoir dit que j\u2019aimerais bien apprendre \u00e0 piquer, faire une prise de sang toute simple parce qu\u2019on ne nous apprend pas trop \u00e7a en m\u00e9decine. Je me penche donc vers le bras du mannequin, un faux bras en plastique avec les veines dessin\u00e9es dessus, et je pique. Lorsque j\u2019arrive dans la fausse veine, je trouve soudain qu\u2019il y a beaucoup de sang et je rel\u00e8ve la t\u00eate vers le visage du mannequin et je vois le visage d\u2019une petite fille que me regarde tr\u00e8s effray\u00e9e avec de grands yeux et qui g\u00e9mit. Je me souviens avoir regard\u00e9 \u00e0 ma droite, parce que d\u2019autres personnes s\u2019entra\u00eenent sur l\u2019autre bras et me dire \u00ab&nbsp;mais personne ne voit que c\u2019est une vraie petite fille&nbsp;\u00bb, le dire \u00e0 haute voix pour que les autres s\u2019arr\u00eatent mais personne ne m\u2019entend et tout le monde continue \u00e0 piquer.&nbsp;\u00bb A. (Interne)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Cauchemar du b\u00e9b\u00e9 panini<\/h2>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;On me demande de faire cuire un b\u00e9b\u00e9. Je me trouve devant cet enfant install\u00e9 fa\u00e7on panini et qui commence \u00e0 cuire. Je regarde le b\u00e9b\u00e9 cuire en constatant combien il est mignon et surtout combien \u00e7a me fait mal de devoir faire \u00e7a&nbsp;!&nbsp;\u00bb<footer>G. (soignante)<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Cauchemar du b\u00e9b\u00e9 grignot\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;Nous discutions d\u2019une jeune femme de 19-20 ans qui \u00e9tait enceinte mais qui ne souhaitait pas aller au terme de sa grossesse. Les choses se g\u00e2tent lorsque nous nous apercevons que la jeune femme est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e et que nos \u00ab&nbsp;coll\u00e8gues en blouse blanche&nbsp;\u00bb grattent les os de la m\u00e8re en la d\u00e9vorant comme un poulet r\u00f4ti\u2026 elle appara\u00eet d\u2019ailleurs sous cet aspect sur une table\u2026 Bien entendu, cette d\u00e9sormais carcasse, renferme un b\u00e9b\u00e9 que ces coll\u00e8gues commencent \u00e9galement \u00e0 go\u00fbter mais qui contrairement \u00e0 sa m\u00e8re saigne et poss\u00e8de l\u2019apparence d\u2019un vrai b\u00e9b\u00e9\u2026&nbsp;\u00bb<footer>D. (Infirmier)<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les fronti\u00e8res floues entre le vivant et le non vivant, l\u2019anim\u00e9 et le non anim\u00e9, nous am\u00e8nent \u00e0 interroger la place des machines, et le rapport au corps s\u00e9dat\u00e9, inconscient, techniqu\u00e9 de l\u2019enfant. Nous sommes l\u00e0 au c\u0153ur de l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 freudienne. Les \u00e9l\u00e9ments crus et primaires relat\u00e9s nous ont rappel\u00e9 les cauchemars des femmes enceintes \u00e0 travers lesquels elles se rapprochent des \u00e9prouv\u00e9s de leur b\u00e9b\u00e9. Elles sont branch\u00e9es sur l\u2019originaire de leur enfant. Dans le <em>Carnet Psy<\/em> n\u00b0168 de f\u00e9vrier 2013, R\u00e9gine Prat, dans un travail de recherche intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;La terreur de la d\u00e9pendance comme exp\u00e9rience fondatrice du maternel&nbsp;\u00bb, pr\u00e9sente des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion pour penser une m\u00e9tapsychologie psychanalytique de la grossesse, de l\u2019accouchement et de la maternit\u00e9. Elle sugg\u00e8re ainsi de \u00ab&nbsp;reconna\u00eetre, nommer, aider les patientes \u00e0 reconna\u00eetre et nommer le sens du traumatisme et de la terreur que suscite l\u2019exp\u00e9rience de la confrontation \u00e0 la d\u00e9pendance.&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ferons ici l\u2019hypoth\u00e8se que les soignants de r\u00e9animation sont porteurs des enfants hospitalis\u00e9s avec la conscience aigu\u00eb et parfois angoissante que la vie de l\u2019enfant d\u00e9pend de leurs gestes, de leur savoir-faire, et qu\u2019ils peuvent aussi \u00e9prouver des sentiments agressifs et archa\u00efques de toute- puissance, de d\u00e9voration, de pers\u00e9cution, et de mise \u00e0 mort. Les soignants de r\u00e9animation sont, comme les m\u00e8res, soumis au traumatisme que repr\u00e9sente l\u2019ultra-d\u00e9pendance des enfants hospitalis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les soignants de r\u00e9animation seraient branch\u00e9s sur l\u2019originaire du b\u00e9b\u00e9 comme les femmes enceintes. Pourrait-on parler de r\u00e9a-gestante&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>On peut penser ici \u00e9galement, en identification au v\u00e9cu des enfants hospitalis\u00e9s en r\u00e9animation, attach\u00e9s, s\u00e9dat\u00e9s, techniqu\u00e9s, \u00e0 des angoisses tr\u00e8s primitives, \u00e0 une violence fondamentale, proche de l\u2019agonie primitive de Winnicott, qui confronte le sujet \u00e0 un sentiment de d\u00e9tresse et de solitude extr\u00eame, avec des v\u00e9cus d\u2019effondrement, de morcellement, de d\u00e9sint\u00e9gration. Nous retrouvons l\u00e0 nos drames antiques, les th\u00e8mes r\u00e9currents ne sont pas sans nous \u00e9voquer les r\u00e9cits mythologiques grecs, avec toute leur violence dans les descriptions de mise \u00e0 mort voire de d\u00e9voration de l\u2019enfant (Oedipe, Chronos, Thyeste, T\u00e9r\u00e9e\u2026). Pouvoir entendre ces processus archa\u00efques, inh\u00e9rents au travail dans les services extr\u00eames, prendre le temps de les transformer dans un appareil \u00e0 penser commun, permet probablement une secondarisation des processus originaires. Et un apaisement des tensions psychiques. L\u2019expression et la verbalisation des cauchemars permet en outre une r\u00e9assurance sur la \u00ab&nbsp;banalit\u00e9 de ces r\u00eaves exceptionnels&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Fonction du r\u00eave&nbsp;: une ouverture \u00e0 la narrativit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans notre exemple, de par le partage qui en est fait spontan\u00e9ment au sein de l\u2019\u00e9quipe par une narration adress\u00e9e \u00e0 l\u2019autre, nous voyons appara\u00eetre une fonction que l\u2019on pourrait qualifier de sociale&nbsp;: on ne sait pas \u00e0 quoi on r\u00eave, sauf si on (se) le raconte. C\u2019est un r\u00e9cit qui tente de mettre en sens ce que le cauchemar a tent\u00e9 de r\u00e9soudre&nbsp;: une situation complexe, proche du r\u00e9el, avec des interrogations d\u2019ordre moral, sur ce qu\u2019il convient de faire. Laisser venir la mort apr\u00e8s une d\u00e9cision d\u2019arr\u00eat de traitement, \u00e9valuer une \u00ab&nbsp;qualit\u00e9&nbsp;\u00bb de vie, repr\u00e9sentent autant de responsabilit\u00e9s proches de la transgression. Dire le r\u00eave, c\u2019est le mettre en r\u00e9cit, et le r\u00e9cit devient mise en forme, mise en sens, parce qu\u2019il ob\u00e9it \u00e0 des lois de coh\u00e9rence grammaticale et syntaxique. Et parce qu\u2019il est structur\u00e9 en diff\u00e9rentes \u00e9tapes selon un sch\u00e9ma narratif. De ce fait, l\u2019archa\u00efque, le cru, se secondarise, se \u00ab&nbsp;dig\u00e8re&nbsp;\u00bb psychiquement dans une \u00ab&nbsp;cuisine&nbsp;\u00bb partag\u00e9e entre le r\u00eaveur et celui qui l\u2019\u00e9coute, et devient construction m\u00e9taphorisante.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Regarder la mort en face implique la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019en faire r\u00e9cit<\/h2>\n\n\n\n<p>Enfin, nous avons souhait\u00e9 d\u00e9crire un travail transdisciplinaire, dans lequel il existe une identification de chacun au travail de l\u2019autre, mais sans abandon de ses propres positions. Nous avons tent\u00e9 de d\u00e9montrer que l\u2019espace apparemment froid, hautement technologique, bruyant, que peut donner \u00e0 voir un service de r\u00e9animation est en fait un lieu empreint de projections,, de fantasmes archa\u00efques, de d\u00e9sirs, de paroles, de chaleur, parfois d\u2019hubris. Ce lieu est aussi constitutif d\u2019une humanisation du b\u00e9b\u00e9 soign\u00e9, de reconnaissance de l\u2019\u00eatre en soi de l\u2019enfant hospitalis\u00e9. Il repr\u00e9sente aussi une forme de rencontre avec nos origines, nos premiers v\u00e9cus, il porte en lui quelque chose de l\u2019ordre du sacr\u00e9. L\u2019espace donn\u00e9 \u00e0 l\u2019expression et \u00e0 la reconnaissance de tous ces affects, de toutes ces projections, de toutes ces angoisses chez les soignants est la meilleure garantie de la reconnaissance de l\u2019immense humanit\u00e9 des enfants qui d\u00e9pendent totalement (ou presque) d\u2019eux. Et s\u2019il est si passionnant de travailler dans ces services extr\u00eames, c\u2019est bien parce que nous y trouvons le plus aigu de notre humanit\u00e9 dans le risque de pouvoir la perdre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous laisserons les derniers mots \u00e0 Pascaline G., infirmi\u00e8re, qui quitte notre service ces jours-ci et qui a laiss\u00e9 \u00e0 tous les soignants une lettre avant son d\u00e9part. \u00ab&nbsp;Bien que pr\u00e9venue, j\u2019ai v\u00e9cu durant ces deux ans de nombreuses situations inqualifiables. On dira inimaginables, dans la vie quotidienne. J\u2019ai eu des moments de <em>speed<\/em>, de stress, des pouss\u00e9es d\u2019adr\u00e9naline, des moments de satisfaction, de joies, de rires, de pleurs, de vie. J\u2019ai vu de l\u2019amour, de la complicit\u00e9, de la confiance, de la solidarit\u00e9, de l\u2019amiti\u00e9 \u2026 Des \u00e9motions si fortes\u2026. Ma vie personnelle ne m\u2019appara\u00eet plus du tout de la m\u00eame mani\u00e8re, avec la m\u00eame valeur&nbsp;; depuis que j\u2019ai crois\u00e9 la mort, depuis que je l\u2019ai eue en face, que je l\u2019ai laiss\u00e9 gagner, que nous, toute l\u2019\u00e9quipe, l\u2019avons combattue\u2026. Je crois que j\u2019en ai appris beaucoup plus sur moi, sur la vie, en deux ans d\u2019exp\u00e9riences, qu\u2019en 21 ans d\u2019\u00e9volution. Je pense \u00e9galement, que la technique acquise, je ne me centre plus sur l\u2019apprentissage, mais bel et bien sur le v\u00e9cu de l\u2019enfant et celui de ses parents. Je m\u2019implique dans leur histoire, et je partage leurs \u00e9motions, avec ou sans blouse blanche. Il me semble que j\u2019ai trouv\u00e9 ce que je suis venue chercher en venant ici et \u00e0 Paris, loin de mes proches, de mon chez moi, de mon quotidien. J\u2019ai trouv\u00e9 des valeurs, mes valeurs humaines, les vraies et les bonnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors je ne vais pas rester davantage, au risque de ne faire qu\u2019encaisser\u2026 Au risque de ne plus aimer mon m\u00e9tier\u2026 Je ressentais le besoin de vous communiquer par \u00e9crit, parce que l\u2019oral aurait manqu\u00e9 d\u2019authenticit\u00e9 et de sentiments. Quand j\u2019ai ouvert <em>Open Office<\/em>, en r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 ce que j\u2019allais \u00e9crire, une phrase m\u2019est venue \u00e0 l\u2019esprit. Je pense qu\u2019elle repr\u00e9sente exactement mon ressenti&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mes parents m\u2019ont donn\u00e9 la vie, et vous, vous me l\u2019avez apprise.&nbsp;\u00bb Je vous fais une promesse. Celle d\u2019en profiter \u00e0 100%, maintenant que j\u2019ai les cartes en main&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p><em>Il y a les textes de r\u00e9f\u00e9rence bien s\u00fbr. Mais il y a aussi les rencontres de la vraie vie. Parfois, quelques mots \u00e9chang\u00e9s, deux ou trois phrases g\u00e9n\u00e9reusement offertes, \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria de l\u2019h\u00f4pital, apr\u00e8s une intervention orale lors d\u2019un congr\u00e8s, ou au cours d\u2019un s\u00e9minaire de travail, viennent \u00e9clairer une vignette clinique ou l\u2019\u00e9bauche d\u2019une r\u00e9flexion. Que Bernard Golse, Daniel Marcelli, Roland Gori et Christine Davoudian re\u00e7oivent ici toute ma reconnaissance. Un grand merci aussi aux soignants de l\u2019\u00e9quipe qui ont autoris\u00e9 la publication de leurs r\u00eaves ou de leurs t\u00e9moignages.<\/em><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9644?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tous les ingr\u00e9dients du drame classique Travailler dans un service de r\u00e9animation p\u00e9diatrique c\u2019est participer \u00e0 un drame en plusieurs actes. Unit\u00e9 de temps. 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