{"id":9637,"date":"2021-08-22T07:30:23","date_gmt":"2021-08-22T05:30:23","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/continuites-discontinuites-de-la-difficulte-a-etablir-des-liens-psychiques-2\/"},"modified":"2021-10-03T10:05:48","modified_gmt":"2021-10-03T08:05:48","slug":"continuites-discontinuites-de-la-difficulte-a-etablir-des-liens-psychiques","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/continuites-discontinuites-de-la-difficulte-a-etablir-des-liens-psychiques\/","title":{"rendered":"Continuit\u00e9s, discontinuit\u00e9s&#8230; de la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir des liens psychiques"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les s\u00e9parations<\/h2>\n\n\n\n<p>Le pluriel de l\u2019intitul\u00e9 me semble particuli\u00e8rement pertinent et encourageant pour notre r\u00e9flexion. Nous avons \u00e0 faire de nombreuses formes de s\u00e9paration, plus ou moins accomplies, plus ou moins pathologiques, plus ou moins pathog\u00e8nes. Pour travailler les s\u00e9parations, il me semble important d\u2019\u00e9tablir par rapport \u00e0 quel lien, \u00e0 quelle relation elles se produisent. J\u2019aborderai surtout ce que la clinique de la p\u00e9rinatalit\u00e9 nous apprend \u00e0 ce propos.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez le tout jeune enfant aussi il existe plusieurs modalit\u00e9s de s\u00e9paration. Elles sont aussi nombreuses, plurielles. Pour beaucoup d\u2019analystes, l\u2019enjeu principal chez un b\u00e9b\u00e9 est de se s\u00e9parer et de s\u2019individualiser par rapport \u00e0 la relation soi-disant symbiotique avec la m\u00e8re. On suppose donc que l\u2019enfant est compl\u00e9tement en fusion avec elle, et un beau jour, apr\u00e8s quelques semaines, voire au moment de l\u2019apparition de la parole et du langage, le p\u00e8re surgit et, tout comme Dieu s\u00e9pare le ciel de la terre, il d\u00e9tache l\u2019enfant de sa m\u00e8re pour lui permettre d\u2019entrer dans la communaut\u00e9 humaine. Or, l\u2019exp\u00e9rience clinique avec des b\u00e9b\u00e9s montre que l\u2019enjeu majeur et premier pour un b\u00e9b\u00e9 n\u2019est pas tant de se s\u00e9parer, que d\u2019\u00e9tablir, avec son environnement, des liens profitables pour son existence. Au d\u00e9but, le b\u00e9b\u00e9 est s\u00e9par\u00e9. D\u2019o\u00f9 l\u2019intitul\u00e9 de cette table ronde&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019origine&nbsp;: la s\u00e9paration&nbsp;!&nbsp;\u00bb, et ce, non seulement dans le sens o\u00f9 la s\u00e9paration est le d\u00e9but d\u2019un certain processus mais que, v\u00e9ritablement, au commencement, le b\u00e9b\u00e9 et les personnes de son entourage sont s\u00e9par\u00e9s. C\u2019est ce qu\u2019il arrive aux nouveau-n\u00e9s kangourous. Habituellement, on pense qu\u2019ils naissant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la poche de leur m\u00e8re. Mais en r\u00e9alit\u00e9, ils naissent en dehors. Apr\u00e8s la naissance, dans un deuxi\u00e8me temps, avec des substances secr\u00e9t\u00e9es par son corps, la m\u00e8re trace un chemin que les nouveau-n\u00e9s kangourous empruntent pour \u00e9migrer vers la poche maternelle. D\u2019un point de vue psychique, on peut donc s\u2019interroger: comment, \u00e0 partir de la situation originelle de s\u00e9paration peuvent se constituer les liens psychiques&nbsp;? Le tout jeune enfant a besoin de personnes ext\u00e9rieures \u00e0 lui, fiables, capables de lui apporter un sentiment d\u2019exister, du moment o\u00f9 il ne peut pas se les procurer par lui-m\u00eame. Il cherche des objets qui le soulagent et le calment. A ce propos, comme le propose Winnicott (1962), il me para\u00eet plus ad\u00e9quat d\u2019envisager le lien entre le b\u00e9b\u00e9 et son environnement en termes de d\u00e9pendance et d\u2019ind\u00e9pendance que de symbiose et de fusion. Pour le b\u00e9b\u00e9, la question essentielle est comment il peut rendre ces liens de d\u00e9pendance b\u00e9n\u00e9fiques pour son existence, tout en sachant que sa m\u00e8re est tout autant occup\u00e9e par lui que par ses propres difficult\u00e9s personnelles. L\u2019enfant ne rencontre pas des parents id\u00e9aux, mais des personnes en pleine transformation identitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, le tout jeune enfant n\u2019est ni compl\u00e9tement en fusion, ni compl\u00e9tement s\u00e9par\u00e9 des personnes de son entourage. Il est en partie en lien avec elles, mais, d\u2019embl\u00e9e, il m\u00e8ne aussi une existence ind\u00e9pendante. Un nouveau-n\u00e9 passe en moyenne une vingtaine d\u2019heures par jour endormi, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il d\u00e9veloppe une activit\u00e9 psychique interne et onirique intense et continue. Les transitions de l\u2019\u00e9tat de veille \u00e0 celui du sommeil, et <em>vice versa<\/em>, suppose chez le tout jeune enfant une sorte de s\u00e9paration quotidienne et massive. Il ne s\u2019agit pas simplement de la s\u00e9paration avec tel ou tel objet, mais avec un ensemble d\u2019objets, de personnes et de sensations. Dans la clinique p\u00e9rinatale, on sait que les troubles de l\u2019endormissement et du sommeil apparaissent comme les premi\u00e8res sympt\u00f4mes-signaux des difficult\u00e9s du b\u00e9b\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quentin, pas tout \u00e0 fait s\u00e9par\u00e9, pas tout \u00e0 fait ensemble<\/h2>\n\n\n\n<p>Un jour, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9 pour faire, en cr\u00e8che, l\u2019observation de Quentin, enfant qualifi\u00e9 de terrible. On l\u2019appelait aussi \u00ab&nbsp;la terreur de la section&nbsp;\u00bb. Quentin \u00e9tait un enfant qui ne tenait pas en place, s\u2019agitait en permanence et se montrait particuli\u00e8rement agressif \u00e0 l\u2019\u00e9gard des autres enfants. Il lui arrivait aussi de mordre, de pousser, de taper et de s\u2019emparer par la force des jeux disponibles pour l\u2019ensemble du groupe. Quentin, la \u00ab&nbsp;terreur&nbsp;\u00bb de la section, captait en permanence les forces vives du groupe.<\/p>\n\n\n\n<p>Quentin n\u2019\u00e9tait pas un b\u00e9b\u00e9, il avait d\u00e9j\u00e0 un peu plus d\u2019un an et demi. Lorsque je l\u2019ai rencontr\u00e9, il ne parlait pas encore, il \u00e9mettait \u00e0 peine quelques sons isol\u00e9s et peu compr\u00e9hensibles. J\u2019arrive \u00e0 la cr\u00e8che pour l\u2019observation le matin et, d\u00e8s que je franchis le seuil de la porte de la salle o\u00f9 se trouve Quentin, il se jette sur moi le premier. Je dis bonjour aux enfants et aux auxiliaires. Quentin reste pr\u00e8s de moi. Je m\u2019accroupis, et, aussit\u00f4t, il se colle \u00e0 moi, me tourne le dos et s\u2019installe au creux form\u00e9 par mes jambes, mes bras et mon corps. Contrairement \u00e0 sa r\u00e9putation sulfureuse, je le trouve doux, touchant et c\u00e2lin. Il reste aupr\u00e8s de moi longtemps, sans pour autant s\u2019appuyer sur moi. Il est entour\u00e9 par mon corps, mais bouge assez librement. Au cours de cette s\u00e9quence, il ne cesse pas de pointer des images du monde ext\u00e9rieur. Il signale les grands dessins color\u00e9s qui se trouvent sur un des murs de la pi\u00e8ce&nbsp;: une maman-ours qui tenait dans ses bras un b\u00e9b\u00e9-ours, un monsieur-ours conduisant une voiture, un gar\u00e7on porteur d\u2019une casquette. Il montre aussi ce qu\u2019on peut observer \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur d\u2019une grande baie-fen\u00eatre&nbsp;: des oiseaux, auxquels on donne souvent des miettes de pain et les restes du repas. Quentin zappe d\u2019une image \u00e0 l\u2019autre et donne la sensation d\u2019un \u00e9miettement sensoriel. Je ressens cette attitude comme une mani\u00e8re de projeter, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de se projeter, d\u2019une fa\u00e7on furtive, ponctuelle, rapide dans ces images environnantes. Elles m\u2019apparaissent alors comme autant de miettes de son monde r\u00e9pandues tout autour de lui. Quentin met dehors son \u00e9parpillement interne.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>self<\/em> du jeune enfant se d\u00e9ploie de l\u2019int\u00e9rieur vers l\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 la recherche d\u2019un autre psychisme susceptible de l\u2019accueillir. A partir de ce moment, toute notion de limites ou de fronti\u00e8res entre lui et les autres est remise en question, car pour l\u2019enfant ses parties projet\u00e9es poursuivent leur existence dans le psychisme de celui qui les accueille. Lorsqu\u2019il se produit une s\u00e9paration, le souci ne concerne pas seulement la personne de qui on se s\u00e9pare, mais ce que cette personne porte de lui. On \u00e9voque alors des s\u00e9parations d\u00e9chirantes, blessantes, comme si elles emportaient des parties du corps propre.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Quentin, nous n\u2019\u00e9tions pas tout \u00e0 fait ensemble, nous n\u2019\u00e9tions pas tout \u00e0 fait s\u00e9par\u00e9s. Il ressentait une sorte de continuit\u00e9 entre lui et moi de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir d\u00e9couvrir et explorer le monde ext\u00e9rieur sans avoir besoin d\u2019y aller par lui-m\u00eame, avec la totalit\u00e9 de son corps, comme il le faisait habituellement. Entour\u00e9 par mon corps, Quentin pouvait d\u00e9velopper une activit\u00e9 en libert\u00e9. Mon corps \u00e9tait l\u2019\u00e9quivalent du sommeil qui lui permettait de mettre en jeu son activit\u00e9 imaginaire, semblable aux processus primaires du r\u00eave. En l\u2019occurrence, le sommeil est le gardien de ses r\u00eaves. Le premier objet des pulsions de l\u2019enfant n\u2019est pas constitu\u00e9 par la m\u00e8re, mais par les sensations qu\u2019il \u00e9prouve. Tustin (1990) \u00e9voque \u00e0 ce propos le terme d\u2019objet-sensation. Les sensations partag\u00e9es avec les personnes du monde ext\u00e9rieur deviennent elles-m\u00eames objet. Chez le b\u00e9b\u00e9, il existe d\u2019embl\u00e9e une fonction r\u00e9flexive. Il se sent, il s\u2019\u00e9prouve et, plus tard, il se parle. Il est \u00e0 la fois sujet et objet. Il est d\u2019embl\u00e9e d\u00e9doubl\u00e9. Il existe toujours une division de soi \u00e0 soi. Toutefois, si le b\u00e9b\u00e9 a la possibilit\u00e9 de se sentir, de s\u2019\u00e9prouver, il a tout autant la capacit\u00e9 de s\u2019ignorer. Tr\u00e8s t\u00f4t, le b\u00e9b\u00e9 est en mesure de se rendre insensible \u00e0 lui-m\u00eame. Comme l\u2019a indiqu\u00e9 S. Fraiberg (1993) il poss\u00e8de la capacit\u00e9 de geler et d\u2019anesth\u00e9sier ses propres \u00e9prouv\u00e9s. Il se clive, et se s\u00e9pare donc, de sa propre personne. Je dirais que les premi\u00e8res s\u00e9parations se produisent avec les exp\u00e9riences personnelles. La s\u00e9paration, en g\u00e9n\u00e9ral, laisse supposer l\u2019existence d\u2019objets et de sujets psychiques suffisamment d\u00e9finis. Lorsqu\u2019on parle de s\u00e9paration, l\u2019objet duquel on se s\u00e9pare, comme dans les objets des fantasmes, est d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9. On parlera alors de relations d\u2019objet. Or, justement, la particularit\u00e9 des premiers liens est que les objets fantasmatiques ne sont pas tout \u00e0 fait constitu\u00e9s. Le b\u00e9b\u00e9 est tenu, mais m\u00e9conna\u00eet par qui il est port\u00e9. Probablement, il ignore m\u00eame qu\u2019il est port\u00e9. Les objets et sujets psychiques commencent \u00e0 se former justement \u00e0 travers les oscillations et des s\u00e9parations dans le monde interne et entre le monde interne et le monde externe.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Continuit\u00e9-discontinuit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019on envisage l\u2019importance de ce monde d\u2019objets-sensations du b\u00e9b\u00e9, il me para\u00eet pr\u00e9f\u00e9rable de poser la probl\u00e9matique des premiers liens en termes de continuit\u00e9 &#8211; et discontinuit\u00e9 &#8211; d\u2019exister, plut\u00f4t qu\u2019en termes de s\u00e9paration. La s\u00e9paration implique que les sujets et les objets psychiques sont d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9s. La continuit\u00e9 et la discontinuit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience suppose aussi d\u2019\u00eatre en lien avec soi-m\u00eame. L\u2019enjeu essentiel pour le tout jeune enfant est celui de cr\u00e9er, de se cr\u00e9er, un sentiment de continuit\u00e9 d\u2019exister malgr\u00e9 les in\u00e9vitables exp\u00e9riences de discontinuit\u00e9 qu\u2019am\u00e8ne la vie. Les exp\u00e9riences de continuit\u00e9 et de discontinuit\u00e9 sculptent l\u2019identit\u00e9 personnelle. Elles l\u2019indivi-dualisent. Roussillon (2009) consid\u00e8re que les fondements narcissiques de la personne se forment \u00e0 partir de toutes premi\u00e8res exp\u00e9riences du sentiment de continuer \u00e0 exister.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott (1956) a propos\u00e9 l\u2019expression de pr\u00e9occupation maternelle primaire pour d\u00e9crire un \u00e9tat d\u2019adaptabilit\u00e9 de la m\u00e8re aux changements de l\u2019enfant. Elle s\u2019identifie \u00e0 lui et lui apporte un sentiment de continuit\u00e9 \u00e0 exister. Elle \u00e9carte ainsi les menaces sur sa personne. Le jeune enfant \u00e9prouve le sentiment de continuit\u00e9 \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience psychique de l\u2019autre. Les discontinuit\u00e9s d\u2019avec cet autre peuvent \u00eatre ressenties alors comme des d\u00e9chirures dans la personne propre. A ce propos, j\u2019aimerais \u00e9voquer une forme particuli\u00e8re de s\u00e9paration et de diff\u00e9renciation entre la m\u00e8re et <em>le maternel<\/em>, th\u00e9matique qui a fait l\u2019objet d\u2019un r\u00e9cent colloque (<em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 2011). L\u2019enfant rencontre d\u2019abord le maternel, cette ensemble de sensations qui, comme une bulle, lui apporte le sentiment de continuit\u00e9 \u00e0 exister. Le maternel serait ce qui vient de la m\u00e8re, les traces laiss\u00e9es par sa pr\u00e9sence, comme ces substances d\u00e9pos\u00e9es par la maman kangourou pour le chemin \u00e0 son nouveau-n\u00e9, mais d\u2019o\u00f9 la m\u00e8re elle-m\u00eame est absente. Le maternel n\u00e9gative, absente la m\u00e8re. Le maternel s\u00e9pare l\u2019enfant de la m\u00e8re. Tout comme Chabert (2003) l\u2019a propos\u00e9 dans d\u2019autres contextes, une forme particuli\u00e8re de m\u00e9lancolie semble \u00eatre inh\u00e9rente non seulement au f\u00e9minin mais au maternel aussi. La m\u00e8re suffisamment bonne est celle qui peut se retirer pour c\u00e9der la place au plaisir, chez l\u2019enfant, de l\u2019halluciner et de la penser. La m\u00e8re suffisamment bonne est celle qui n\u2019empi\u00e8te pas l\u2019univers psychique de l\u2019enfant afin de lui permettre d\u2019\u00e9laborer justement le maternel.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re produit des effets in\u00e9vitablement ambivalents de pr\u00e9sence. Elle apaise mais, en m\u00eame temps, attise l\u2019envie et l\u2019excitation de l\u2019enfant. Elle le s\u00e9duit. Sa pr\u00e9sence impose une forme de discontinuit\u00e9 par son alt\u00e9rit\u00e9 et sa g\u00e9nitalit\u00e9. La m\u00e8re n\u2019est pas seulement un objet, elle est aussi une autre qui introduit des ruptures dans le sentiment de continuit\u00e9 \u00e0 exister de l\u2019enfant. On a \u00e9voqu\u00e9 la symbiose et la fusion chez le tout jeune enfant. Je pense que ce qui appara\u00eet comme de la symbiose ou de la fusion chez l\u2019enfant correspond aux efforts qu\u2019il d\u00e9ploie pour faire dispara\u00eetre ces effets de pr\u00e9sence et de discontinuit\u00e9. Il existe dans le psychisme une recherche d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation et de rejet des sentiments subjectifs d\u2019\u00e9tranget\u00e9. En essayant de faire dispara\u00eetre les diff\u00e9rences entre lui et l\u2019objet, l\u2019enfant cherche \u00e0 \u00e9liminer le sentiment de d\u00e9chirure et de discontinuit\u00e9 \u00e0 exister. A ce propos, on peut rappeler l\u2019importance pour le b\u00e9b\u00e9 des effets imitatifs des identifications primaires. La d\u00e9couverte de l\u2019objet comme un non-soi, comme un autre, commence par la tentative de rendre subjective l\u2019\u00e9tranget\u00e9 que porte cet objet. Le b\u00e9b\u00e9 fait la connaissance avec lui \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience subjective d\u2019\u00e9tranget\u00e9 qu\u2019il nous impose \u00e0 le conna\u00eetre. Ces formes premi\u00e8res d\u2019identification constituent le pendant, chez le b\u00e9b\u00e9, des identifications de la pr\u00e9occupation maternelle primaire. Les liens entre le b\u00e9b\u00e9 et la m\u00e8re ne sont pas directs, mais m\u00e9diatis\u00e9s par ces premi\u00e8res modalit\u00e9s d\u2019identification. Elles cherchent \u00e0 \u00e9viter des effets d\u00e9chirants de la pr\u00e9sence et de l\u2019existence de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Deuil, perte, d\u00e9sillusion pour soi-m\u00eame<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019objet premier ext\u00e9rieur apporte \u00e0 l\u2019enfant donc un sentiment de continuit\u00e9 \u00e0 exister. On peut essayer d\u2019envisager comment se produit le d\u00e9tachement de cet objet&nbsp;? Dans les meilleurs des cas, Winnicott (1951) \u00e9voque le processus de d\u00e9sillusion, qui est une forme de s\u00e9paration entre le subjectivement cr\u00e9\u00e9 et l\u2019objectivement per\u00e7u. Il s\u2019agit d\u2019une sorte d\u2019\u00e9preuve de r\u00e9alit\u00e9 assez caract\u00e9ristique du processus du deuil. On peut s\u2019interroger toutefois&nbsp;: que se passe-il lorsque ce processus de d\u00e9sillusion, qui diff\u00e9rencie le subjectif de l\u2019objectif, ne se d\u00e9roule pas dans de bonnes conditions&nbsp;? Pour le tout jeune enfant, il risque de se produire des formes premi\u00e8res de d\u00e9pression, non pas suite \u00e0 la perte d\u2019un objet ext\u00e9rieur, mais par rapport \u00e0 la perte de sensations personnelles de menace de continuit\u00e9 \u00e0 exister. C\u2019est une menace d\u2019ordre vital. L\u2019enfant \u00e9prouve le risque d\u2019une perte des ressources n\u00e9cessaires pour se maintenir en vie. Il a l\u2019impression d\u2019\u00eatre coup\u00e9 des liens qui l\u2019unissent \u00e0 l\u2019existence. Parfois, pour \u00e9viter de sombrer, il sexualise, libidinalise le sentiment de discontinuit\u00e9 \u00e0 exister. L\u2019\u00e9rotisation assure la continuit\u00e9 de l\u2019existence. Ces exp\u00e9riences deviennent pathologiques du moment o\u00f9, par leur existence m\u00eame, elles emp\u00eachent la formation d\u2019autres objets pulsionnels que les sensations elles-m\u00eames. Ces mouvements sensoriels tentent de garder l\u2019illusion d\u2019un contact avec les objets ext\u00e9rieurs. Quentin se retrouvait souvent dans cet \u00e9tat d\u2019agitation incessante qui lui apportait le sentiment de continuit\u00e9 \u00e0 exister.<\/p>\n\n\n\n<p>La censure de l\u2019amante d\u00e9crite par Braunschweig et Fain (1975) correspond \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience \u00e9prouv\u00e9e par l\u2019enfant, le soir, au moment o\u00f9 la m\u00e8re le couche et se retire pour aller rejoindre son compagnon. Les traces de l\u2019\u00e9loignement de la m\u00e8re \u00e9veillent le sexuel chez l\u2019enfant. Ce mouvement, qui dessine un espace subjectif et unique, en r\u00e9alit\u00e9 est port\u00e9, en n\u00e9gatif, par une subjectivit\u00e9, autre et ext\u00e9rieure \u00e0 l\u2019enfant, celle de la m\u00e8re qui s\u2019\u00e9loigne. Les figures fantasmatiques parentales se forment au cours de ces r\u00eaves. Ils tentent de retrouver des sensations narcissiques de continuit\u00e9 et de rassemblement. Le sexuel appara\u00eet dans toute sa paradoxalit\u00e9. A la fois il s\u00e9pare &#8211; la m\u00e8re se retire au nom de sa g\u00e9nitalit\u00e9 &#8211; et en m\u00eame temps, il cherche \u00e0 lier, par la formation, chez l\u2019enfant, des premiers sc\u00e9narios fantasmatiques masturbatoires. On comprend que l\u2019enfant risque d\u2019\u00e9prouver des difficult\u00e9s d\u2019endormissement ou des frayeurs nocturnes qui l\u2019emp\u00eachent de r\u00eaver.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Clivage<\/h2>\n\n\n\n<p>Le tout jeune enfant ressent les afflux importants d\u2019excitations comme le jaillissement d\u2019une grande souffrance. Tout \u00e9tat excessif de besoin, de tension et d\u2019excitation repr\u00e9sente une situation qu\u2019il cherche \u00e0 d\u00e9faire par tous les moyens. L\u2019enfant tente de se d\u00e9barrasser de ce qu\u2019il \u00e9prouve comme ext\u00e9rieur \u00e0 sa personne. Il se s\u00e9pare ainsi des sensations d\u00e9plaisantes. On peut avancer aussi que les premi\u00e8res s\u00e9parations qui se produisent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame concernent ce qui est agr\u00e9able et ce qui ne l\u2019est pas. Au nom de son sentiment de continuit\u00e9 \u00e0 exister, il se s\u00e9pare de ce qu\u2019il ressent comme n\u2019\u00e9tant pas bon pour son existence. Cette r\u00e9partition correspond \u00e9galement \u00e0 la diff\u00e9renciation propos\u00e9e par Freud (1915) entre le Moi-plaisir et le Moi-r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: ce qui est bon je le garde, fait partie de moi, ce qui n\u2019est pas bon et fait souffrir je l\u2019expulse et devient constitutif du monde ext\u00e9rieur. La r\u00e9alit\u00e9 du b\u00e9b\u00e9 est proche d\u2019une exp\u00e9rience biologique. Corps et psych\u00e9 ne sont pas compl\u00e9tement diff\u00e9renci\u00e9s. Comme Missonnier et Boige (1999) l\u2019ont si bien montr\u00e9, lorsqu\u2019un b\u00e9b\u00e9 r\u00e9gurgite parce qu\u2019il est d\u00e9gout\u00e9, il ne s\u2019agit pas vraiment d\u2019un sympt\u00f4me hyst\u00e9rique. Il se d\u00e9tache, se s\u00e9pare, de certaines parties de lui-m\u00eame. Mais, par l\u00e0 m\u00eame, il risque bien \u00e9videmment de s\u2019ali\u00e9ner de sa propre personne. Dans la s\u00e9quence d\u2019observation que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment, Quentin expulse, vers le dehors, ce qui le d\u00e9range, dedans. Il effectue ainsi une diff\u00e9renciation, une s\u00e9paration entre le dehors et le dedans. Il se s\u00e9pare de ce qui le trouble. Il se forme, dehors, une sorte de miroir de son monde interne, \u00e9miett\u00e9 et d\u00e9li\u00e9. L\u2019exigence de ce travail psychique se ressent au niveau de l\u2019\u00e9quipe, qui se sent sollicit\u00e9e en permanence par lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous une autre modalit\u00e9 sensorielle, le portage que je lui propose, lui donne la possibilit\u00e9 de ressentir r\u00e9unies les parties \u00e9miett\u00e9es de lui-m\u00eame. Etre en lien avec l\u2019autre, miroir de soi, lui permet d\u2019\u00eatre en lien avec lui-m\u00eame. La continuit\u00e9 et la discontinuit\u00e9 concernent la continuit\u00e9 et la discontinuit\u00e9 avec ses propres ressentis. La pathologie se produit lorsque des formes pr\u00e9coces de clivage risquent de s\u2019accentuer comme, par exemple, lors de l\u2019exacerbation des processus schizo-parano\u00efdes. Pour le tout jeune enfant, l\u2019enjeu consiste \u00e0 \u00eatre en lien avec soi-m\u00eame \u00e0 travers le miroir propos\u00e9 par l\u2019autre. A ce propos, je mentionne, sans avoir la possibilit\u00e9 d\u2019approfondir davantage, l\u2019homosexualit\u00e9 primaire, propos\u00e9e par E. Kestemberg et reprise aussi bien par Denis (1982) que par Roussillon (2004) qui a rajout\u00e9 la notion d\u2019homosexualit\u00e9 primaire en double pour souligner ce d\u00e9doublement indispensable de l\u2019enfant dans l\u2019autre. Elle redouble la r\u00e9flexivit\u00e9 qui existait en lui. Les diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de d\u00e9subjectivation forment les troubles psychopathologiques des premi\u00e8res s\u00e9parations.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Braunschweig D., Fain M. (1975) <em>La nuit, le jour.<\/em>, P.U.F.<\/p>\n\n\n\n<p>Chabert C. (2003) <em>Le f\u00e9minin m\u00e9lancolique<\/em>. Paris, P.U.F.<\/p>\n\n\n\n<p>Denis P. (1982) \u00ab&nbsp;Homosexualit\u00e9 primaire base de contradictions&nbsp;\u00bb. <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 46, 1.<\/p>\n\n\n\n<p>Fraiberg S. (1993) \u00ab&nbsp;M\u00e9canismes de d\u00e9fense pathologiques au cours de la petite enfance&nbsp;\u00bb. In <em>Devenir<\/em>, Vol. 5, N\u00b0 1.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1915) \u00ab&nbsp;Pulsions et destins de pulsions&nbsp;\u00bb<em>. M\u00e9tapsychologie. \u0152uvres compl\u00e8tes XIII.<\/em> Paris, P.U.F., 1988.<\/p>\n\n\n\n<p>Missonnier S., Boige N. (1999) \u00ab&nbsp;Je reflue donc je suis. Pour une approche psychosomatique du reflux gastro- \u0153sophagien du nourrisson&nbsp;\u00bb. <em>Devenir<\/em>, 11, 3.<\/p>\n\n\n\n<p>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse (2011) <em>Le maternel<\/em>, 75, 5.<\/p>\n\n\n\n<p>Roussillon R. (2004) La d\u00e9pendance primitive et l\u2019homosexualit\u00e9 primaire \u00ab&nbsp;en double&nbsp;\u00bb. <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 68, 2.<\/p>\n\n\n\n<p>Roussillon R. (2009) Narcissisme et \u00ab\u00a0logiques\u00a0\u00bb de la perversion. In Chabert C. (dir.) <em>Trait\u00e9 de psychopathologie de l\u2019adulte, Narcissisme et d\u00e9pression<\/em>. Paris, Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Tustin F. (1990) <em>Autisme et protection.<\/em> Paris, Seuil, 1992.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott D. W. (1951) \u00ab&nbsp;Objets transitionnels et ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels&nbsp;\u00bb. In <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse.<\/em> Paris, Payot, 1969.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott D.W. (1956) \u00ab&nbsp;La pr\u00e9occupation maternelle primaire&nbsp;\u00bb. In <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>, Payot, 1969.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott D.W. (1965) \u00ab&nbsp;Int\u00e9gration du moi au cours du d\u00e9veloppement de l\u2019enfant&nbsp;\u00bb (1962). In <em>Processus de maturation chez l\u2019enfant<\/em>. Paris, P.B.Payot, 1970.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9637?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les s\u00e9parations Le pluriel de l\u2019intitul\u00e9 me semble particuli\u00e8rement pertinent et encourageant pour notre r\u00e9flexion. Nous avons \u00e0 faire de nombreuses formes de s\u00e9paration, plus ou moins accomplies, plus ou moins pathologiques, plus ou moins pathog\u00e8nes. 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