{"id":9626,"date":"2021-08-22T07:30:20","date_gmt":"2021-08-22T05:30:20","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-perte-du-potentiel-perdre-ce-qui-na-eu-lieu-2\/"},"modified":"2021-09-23T20:17:41","modified_gmt":"2021-09-23T18:17:41","slug":"la-perte-du-potentiel-perdre-ce-qui-na-eu-lieu","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-perte-du-potentiel-perdre-ce-qui-na-eu-lieu\/","title":{"rendered":"La perte du potentiel : Perdre ce qui n&rsquo;a eu lieu"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p>Ma r\u00e9flexion part de mes explorations cliniques portant sur ce que j\u2019appelle les souffrances \u201cnarcissiques-identitaires\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire des souffrances li\u00e9es au narcissisme et pr\u00e9sentant des effets sur l\u2019organisation du sentiment d\u2019identit\u00e9, en particulier concernant l\u2019\u00e9tablissement ou la r\u00e9gulation de la diff\u00e9rence moi \/ non-moi. Au centre de celles-ci, je rel\u00e8ve tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019effet d\u2019un noyau m\u00e9lancolique pr\u00e9cis\u00e9ment li\u00e9 \u00e0 des points de confusion moi \/ non-moi qui me paraissent \u00eatre l\u2019effet direct du processus central de la m\u00e9lancolie o\u00f9, selon la formule c\u00e9l\u00e8bre de Freud, \u201cl\u2019ombre de l\u2019objet est tomb\u00e9e sur le moi\u201d. Formule qu\u2019il faut compl\u00e9ter par les \u00e9nonc\u00e9s de Freud de 1926 o\u00f9 il souligne que le moi tend \u00e0 s\u2019assimiler ce qui ainsi lui \u201ctombe\u201d dessus.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand l\u2019ombre de l\u2019objet \u201ctombe\u201d sur le moi, celui-ci tend donc \u00e0 assimiler l\u2019ombre et l\u2019objet, il tend \u00e0 l\u2019assimiler selon un processus que l\u2019on peut dire \u201cincorporatif\u201d pour le diff\u00e9rencier des modalit\u00e9s introjectives d\u2019int\u00e9riorisation, nous reviendrons plus loin en d\u00e9tail sur ce processus. Mon hypoth\u00e8se est que ce que Freud avance \u00e0 propos de la m\u00e9lancolie concerne en fait, peu ou prou, l\u2019ensemble des pathologies du narcissisme qui pr\u00e9sentent toutes, de mani\u00e8re plus ou moins marqu\u00e9e, de mani\u00e8re plus ou moins manifeste, un noyau m\u00e9lancolique. Faire de la proposition de Freud le m\u00e9canisme organisateur de l\u2019ensemble de la pathologie narcissique-identitaire conduit \u00e0 s\u2019int\u00e9resser de pr\u00e8s aux termes de cette proposition. Que signifie \u201cl\u2019ombre de l\u2019objet tombe sur le moi\u201d, pourquoi \u201combre\u201d et pas objet, quand est-ce que l\u2019ombre de l\u2019objet tend \u00e0 \u201ctomber\u201d ainsi sur le moi&nbsp;? Repr\u00e9sentent alors autant de questions, souvent pass\u00e9es sous silence, qui prennent toute leur importance dans l\u2019analyse de ces formes de souffrances.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se que je voudrais mettre au travail dans cette r\u00e9flexion peut \u00eatre maintenant formul\u00e9e. \u201cL\u2019ombre de l\u2019objet tombe sur le moi\u201d quand la fonction \u201cmiroir primitif\u201d de l\u2019objet premier a \u00e9t\u00e9 d\u00e9faillante, que l\u2019objet premier et prototypique de l\u2019objet n\u2019a pas refl\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>infans<\/em> les \u00e9tats internes de celui-ci. La perte en cause dans la m\u00e9lancolie, la perte fondamentale, la premi\u00e8re, celle qui organise le rapport aux pertes futures, concerne donc une perte paradoxale, c\u2019est la perte de quelque chose qui n\u2019a pas eu lieu, mais \u201caurait pu (d\u00fb) utilement se produire\u201d, pour emprunter \u00e0 Winnicott les belles formulations qu\u2019il nous a l\u00e9gu\u00e9es. Sur le fond de cette faille narcissique premi\u00e8re se sont \u00e9tablis ensuite, et en fonction de ce qui a quand m\u00eame pu avoir lieu, les diff\u00e9rents composants du tableau clinique auxquels nous sommes confront\u00e9s.<br>Pour illustrer cette hypoth\u00e8se et essayer d\u2019en fonder la pertinence, je voudrais commencer par rappeler quelques propositions de Freud qui me paraissent fournir les points de rep\u00e8res indispensables au creusement de ces questions et l\u2019articuler avec la question de la passion qui nous occupe dans cette table ronde.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quelques rep\u00e8res chez Freud<\/h2>\n\n\n\n<p>A- Il me semble d\u2019abord n\u00e9cessaire de rappeler, \u00e0 la suite du travail essentiel de Green de 1970, que, dans le <em>Vocabulaire de la psychanalyse<\/em>, le terme d\u2019affect d\u00e9signe le repr\u00e9sentant-affect de la pulsion, et qu\u2019il englobe donc les diff\u00e9rentes formes sous lesquelles celui-ci se pr\u00e9sente&nbsp;: \u00e9motion, passion, sentiment, sensation, humeur. L\u2019affect est donc le terme g\u00e9n\u00e9rique pour d\u00e9signer d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale ce qui affecte la psych\u00e9, il n\u2019y a pas de forme \u201caffect\u201d sp\u00e9cifique comme certains l\u2019avancent, il n\u2019y a que des formes de l\u2019affect, que des variations de formes de celui-ci. A la diff\u00e9rence, par exemple, de l\u2019approche cognitiviste qui isole l\u2019\u00e9motion des autres manifestations de la vie affective, la psychanalyse dispose d\u2019un terme g\u00e9n\u00e9rique pour d\u00e9crire ensemble des manifestations de la vie affective. Cette sp\u00e9cificit\u00e9 est li\u00e9e au fait que, pour la m\u00e9tapsychologie psychanalytique, l\u2019affect ne peut se concevoir qu\u2019en lien avec la vie pulsionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>B- En 1926 dans <em>Inhibition, Sympt\u00f4me Angoisse<\/em>, Freud pr\u00e9cise un mod\u00e8le, qu\u2019il d\u00e9veloppe particuli\u00e8rement \u00e0 propos de l\u2019angoisse mais qui est en fait un mod\u00e8le plus g\u00e9n\u00e9ral, de l\u2019affect qu\u2019il ne modifiera plus pour l\u2019essentiel. Selon ce mod\u00e8le l\u2019affect se pr\u00e9sente sous deux formes&nbsp;: la forme \u201csignal d\u2019affect\u201d, tardive et construite comme reprise et ressaisie d\u2019une forme premi\u00e8re et pr\u00e9coce dont il dit qu\u2019elle est v\u00e9cue comme \u201c\u00e9branlement traumatique de tout l\u2019\u00eatre\u201d. Je propose de consid\u00e9rer que ce que Freud nomme \u201c\u00e9branlement traumatique de tout l\u2019\u00eatre\u201d correspond \u00e0 une forme passionnelle de l\u2019affect et, plut\u00f4t que de reprendre sans cesse la p\u00e9riphrase de Freud, de nommer affect-passion cette forme premi\u00e8re. L\u2019affect, chaque affect, se pr\u00e9sente alors sous deux formes, la forme passion et la forme signal. A partir de ce mod\u00e8le, Freud d\u00e9veloppe sa troisi\u00e8me th\u00e9orie de l\u2019angoisse en opposant l\u2019angoisse dite automatique ou d\u00e9veloppement et la forme signal de celle-ci. Prolongeant le mod\u00e8le de Freud, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019appliquer \u00e0 la honte (R. Roussillon, 1985, voir aussi Janin, 2003) et \u00e0 la culpabilit\u00e9 (1995) en d\u00e9crivant des formes primaires ou \u201cpassionnelles\u201d de celles-ci et des formes \u201csignal\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais aujourd\u2019hui poursuivre la t\u00e2che ainsi entreprise et d\u00e9crire une forme de d\u00e9pression-signal et une forme de d\u00e9pression-passion pour laquelle la tradition a retenue le terme de m\u00e9lancolie. La d\u00e9pression-signal correspond \u00e0 la flexion d\u00e9pressive de l\u2019humeur qui s\u2019observe quand un sujet reconna\u00eet et accepte l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de l\u2019objet, qu\u2019accepte que celui-ci soit un \u201cautre-sujet\u201d, dot\u00e9 de d\u00e9sirs et aspirations propres qui ne correspondent pas n\u00e9cessairement aux siennes, et ceci malgr\u00e9 que l\u2019objet soit constitu\u00e9 comme un \u201csemblable\u201d. On peut ici \u00e9voquer la position d\u00e9pressive de M. Klein ou encore ce que Winnicott appelle le \u201cstade du souci\u201d (<em>concern<\/em>) pour l\u2019objet. C\u2019est un signal d\u2019introjection, qui indique au moi le travail de deuil en cours pour que celle-ci puisse s\u2019effectuer. Chaque gain dans l\u2019approfondissement de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de l\u2019objet autre-sujet s\u2019accompagne donc d\u2019une forme de d\u00e9pression-signal. La d\u00e9pression-passion \u201cm\u00e9lancolique, essentielle\u201d quant \u00e0 elle correspond, nous l\u2019avons dit \u00e0 la m\u00e9lancolie ou encore \u00e0 ce que les psycho-somaticiens de l\u2019IPSO ont nomm\u00e9 d\u00e9pression essentielle. Elle repose sur un \u00e9chec du travail de symbolisation et sur un fond de confusion moi\/non-moi li\u00e9 aux effets de \u201cl\u2019ombre de l\u2019objet\u201d tomb\u00e9e sur le moi et assimil\u00e9 \u00e0 lui comme nous l\u2019avons \u00e9voqu\u00e9 plus haut.<\/p>\n\n\n\n<p>C- Quand il \u00e9voque les causes de la m\u00e9lancolie, Freud souligne dans celles-ci l\u2019importance de la d\u00e9ception apport\u00e9e par l\u2019objet et la blessure que cette d\u00e9ception inflige au sujet. Par ailleurs, il est implicite dans son texte mais assez clair que le mode de relation qui unit le sujet \u00e0 son objet est de type \u201cnarcissique\u201d, l\u2019objet d\u00e9cevant est \u00e0 la fois un double potentiel mais en m\u00eame temps il se montre d\u00e9cevant dans cette fonction. Le mode d\u2019identification qui relie \u00e0 un tel objet, pris dans le narcissisme primaire, est une identification \u201cnarcissique\u201d (Freud, 1921), donc le ressort essentiel est l\u2019incorporation et non l\u2019introjection, l\u2019identit\u00e9 est adh\u00e9sive comme le dit E. Bick. C\u2019est une forme d\u2019identification qui, alli\u00e9e au processus d\u2019assimilation que nous avons \u00e9voqu\u00e9 plus haut rend confus sur la r\u00e9partition du moi et de l\u2019objet. Si l\u2019on pense \u00e0 l\u2019objet primaire et \u00e0 la fonction miroir que Winnicott lui a reconnu, ce que nous commenterons plus en d\u00e9tail plus loin, on aboutit alors \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la d\u00e9ception porte sur le fait que l\u2019objet faillit plus ou moins largement \u00e0 cette fonction.<br>D- Mais, dans l\u2019article de Freud, la m\u00e9lancolie ne renvoie pas seulement aux identifications narcissiques, elle concerne aussi le devenir de la destructivit\u00e9 mobilis\u00e9 par la d\u00e9ception. En 1915, Freud \u00e9voque le processus de retournement par lequel la haine ant\u00e9rieurement dirig\u00e9e vers l\u2019objet se \u201cretourne\u201d contre le moi quand celui-ci s\u2019assimile l\u2019objet, quand l\u2019ombre de l\u2019objet tombe sur lui. En 1921, Freud revient sur cette conjoncture dans l\u2019annexe de <em>Psychologie des masses et analyse du moi<\/em>, il \u00e9voque alors une conjoncture compl\u00e9mentaire, celle dans laquelle c\u2019est la haine de l\u2019objet qui, une fois celui-ci incorpor\u00e9, fait rage contre le moi.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Compl\u00e9ments contemporains<\/h2>\n\n\n\n<p>Comme c\u2019est souvent le cas, Freud l\u00e8gue donc un ensemble de rep\u00e8res \u00e0 partir desquels une direction de travail se profile, mais les questions sont encore nombreuses et m\u00eame la lecture que je propose de la pens\u00e9e de Freud est d\u00e9j\u00e0 fortement \u00e9clair\u00e9e par les travaux de certains auteurs contemporains, j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 la fonction miroir d\u00e9gag\u00e9e par Winnicott par exemple. C\u2019est en effet du c\u00f4t\u00e9 de ce que les cliniciens et th\u00e9oriciens de la premi\u00e8re enfance ont pu nous apprendre sur les conditions de fonctionnement du narcissisme primaire qu\u2019il nous faut nous tourner pour continuer d\u2019\u00e9clairer la probl\u00e9matique clinique du fond m\u00e9lancolique des probl\u00e9matiques narcissiques-identitaires. Pour bien comprendre l\u2019effet des d\u00e9faillances et faillites de la fonction miroir primitif de l\u2019objet, il faut partir de ce que le b\u00e9b\u00e9 attend de l\u2019objet et des reflets de celui-ci. Il y a, malgr\u00e9 des diff\u00e9rences de formulations, une certaine conciliance entre les propositions th\u00e9oriques des th\u00e9oriciens r\u00e9f\u00e9rentiels sur ces questions.<\/p>\n\n\n\n<p>W.R. Bion propose l\u2019id\u00e9e que le b\u00e9b\u00e9 n\u2019est pas une <em>tabula rasa<\/em> quand il vient au monde et qu\u2019il poss\u00e8de un ensemble de pr\u00e9conceptions de l\u2019objet et de ce qu\u2019il peut attendre de lui. Ces pr\u00e9conceptions sont sans doute de type cat\u00e9gorielles, elles admettent sans doute un assez large \u00e9ventail de r\u00e9ponses possibles, mais elles fixent n\u00e9anmoins un prototype des r\u00e9ponses suffisamment ad\u00e9quates.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott quant \u00e0 lui nous a rendu sensible \u00e0 l\u2019importance des potentialit\u00e9s du b\u00e9b\u00e9 et au fait que le d\u00e9veloppement de celles-ci d\u00e9pend \u00e9troitement des r\u00e9ponses que l\u2019environnement apporte \u00e0 ses tentatives pour les faire conna\u00eetre et reconna\u00eetre. Il faut articuler ensemble les propositions de Winnicott et de Bion, les potentialit\u00e9s du b\u00e9b\u00e9 se pr\u00e9sentent comme des pr\u00e9conceptions en attente d\u2019accomplissement, elles ne sont que virtuelles (Donnet, Missonnier) tant qu\u2019elle n\u2019ont pas trouv\u00e9 de quoi s\u2019actualiser dans la rencontre avec l\u2019environnement.<\/p>\n\n\n\n<p>La question que nous rencontrons ensuite est celle de la mani\u00e8re dont cet accomplissement se produit. Bion a propos\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019une fonction alpha de la m\u00e8re qui d\u00e9toxique les \u201cobjets bizarres\u201d auxquels l\u2019<em>infans<\/em> se trouve \u00eatre confront\u00e9. Mais ce concept reste abstrait, il demande \u00e0 \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9. Winnicott, quant \u00e0 lui propose l\u2019id\u00e9e d\u2019une fonction \u201cmiroir\u201d du visage maternel. Il me semble qu\u2019il propose une premi\u00e8re hypoth\u00e8se qui appelle des compl\u00e9ments. J\u2019ai propos\u00e9 de consid\u00e9rer que ce n\u2019est pas seulement le visage de la m\u00e8re qui \u00e9tait appel\u00e9 \u00e0 fonctionner comme le miroir psycho-affectif du b\u00e9b\u00e9 mais l\u2019ensemble des \u00e9mois, comportements, attitudes corporelles, mimiques, gestuelles, bref tout ce que le corps de la m\u00e8re communique au b\u00e9b\u00e9 et qui prend valeur de message signifiant pour lui, qui prend valeur de reflet de ce qu\u2019il \u00e9prouve.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense que la \u201ctransformation\u201d que la m\u00e8re fait subir aux tentatives de messages que le b\u00e9b\u00e9 lui adresse, est principalement li\u00e9e au reflet que la m\u00e8re lui adresse et qui humanise ses \u00e9prouv\u00e9s, qui commence \u00e0 en symboliser la forme en en faisant un objet de transaction communicationnelle, en lui donnant un statut dans la conversation primitive qui s\u2019\u00e9tablit entre eux. Elle \u201ctransforme\u201d en \u00e9cho\u00efsant ce que le b\u00e9b\u00e9 \u00e9prouve, ce qu\u2019il manifeste, elle le transforme par cette r\u00e9ponse \u201cen double\u201d qui a comme condition une empathie suffisante et comme effet de conf\u00e9rer \u00e0 ce qui est ainsi \u00e9cho\u00efs\u00e9 la valeur d\u2019un signe et d\u2019un message.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience clinique montre que b\u00e9b\u00e9s et m\u00e8res se \u201ccherchent\u201d, qu\u2019ils t\u00e2tonnent tous deux dans leur tentative (60% des interactions sont des interactions d\u2019ajustement r\u00e9ciproques) et produisent ainsi une forme de \u201cchor\u00e9graphie de la rencontre\u201d, ceci pour autant que les r\u00e9ponses de la m\u00e8re ne soient pas d\u2019embl\u00e9e trop \u00e9trang\u00e8res au b\u00e9b\u00e9. L\u2019enjeu de cette chor\u00e9graphie est bien que chacun puisse communiquer \u00e0 l\u2019autre qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 compris et la seule mani\u00e8re dont les deux partenaires peuvent s\u2019adresser un tel message est de se placer en position de \u201cdouble\u201d de l\u2019autre, l\u2019enjeu de cette chor\u00e9graphie est celle de la reconnaissance mutuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors comment dans ce contexte comprendre l\u2019\u00e9mergence du noyau m\u00e9lancolique&nbsp;? Mon hypoth\u00e8se centrale est qu\u2019il est li\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec de ce jeu de reconnaissance r\u00e9ciproque (ce qui ne veut pas dire sym\u00e9trique bien s\u00fbr, les deux partenaires ne sont pas au m\u00eame niveau). Soit l\u2019objet ne refl\u00e8te rien au sujet de ses amorces de \u201cconversation primitive\u201d, celles-ci deviennent petit \u00e0 petit lettre morte, elles se d\u00e9potentialisent sous la menace de la douleur que produit l\u2019absence d\u2019\u00e9chos chez l\u2019objet. Les pr\u00e9conceptions et les pr\u00e9formes symboliques qu\u2019elles contiennent \u201cd\u00e9g\u00e9n\u00e8rent\u201d, et le b\u00e9b\u00e9 doit s\u2019organiser contre les virtualit\u00e9s ainsi ni\u00e9es. Nous retrouvons de telles conjonctures quand l\u2019objet se montre inatteignable ou insensible ou insaisissable, inajustable, intransformable, etc.<br>Soit ce que renvoie l\u2019objet est \u201cmal r\u00e9fl\u00e9chi\u201d et le sujet se trouve pris dans l\u2019alternative suivante soit il se \u201ctort\u201d pour correspondre \u00e0 l\u2019image refl\u00e9t\u00e9e, soit il se retire et retire ses investissements des pr\u00e9conceptions et virtualit\u00e9s. Comme le b\u00e9b\u00e9 ne peut pas aller chercher ailleurs ce que son environnement ne lui fournit pas, dans tous les cas il est conduit \u00e0 une forme de renoncement, de renoncement paradoxal puisqu\u2019il s\u2019agit de renoncer \u00e0 ce qui n\u2019a pas lieu, de renoncer \u00e0 quelque chose qui ne s\u2019est pas produit. Ce que le b\u00e9b\u00e9 ne peut \u00e9viter, et qui est cause potentielle de douleur, il va alors tenter de l\u2019abolir ou de l\u2019\u00e9vacuer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La m\u00e9lancolie<\/h2>\n\n\n\n<p>Ceci me conduit \u00e0 proposer une hypoth\u00e8se un peu diff\u00e9rente des hypoth\u00e8ses classiquement avanc\u00e9es \u00e0 propos de la m\u00e9lancolie. Freud souligne dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> que, dans la m\u00e9lancolie, la perte n\u2019est pas reconnue. Dans le m\u00eame sens j\u2019avancerais qu\u2019elle n\u2019est pas reconnue car elle n\u2019est pas reconnaissable dans la mesure o\u00f9 elle est perte d\u2019un potentiel non advenu, qu\u2019elle est perte paradoxale de quelque chose qui ne s\u2019est pas produit. On ne peut se repr\u00e9senter que ce que l\u2019on a connu et perdu, comment se repr\u00e9senter la perte de quelque chose qui n\u2019a pas pu exister. C\u2019est perdu d\u2019avance. Cependant, comme la pr\u00e9conception, le potentiel, la virtualit\u00e9 existent, m\u00eame si elles ne sont pas repr\u00e9sentables, l\u2019exp\u00e9rience non accomplie laisse des traces, tels les fant\u00f4mes en qu\u00eate de s\u00e9pulture, elle hante les alc\u00f4ves de la psych\u00e9 qui est oblig\u00e9e de mobiliser des m\u00e9canismes de d\u00e9fenses contre sa r\u00e9activation \u00e9nigmatique. Il faut ajouter que mes formules pr\u00e9c\u00e9dentes devraient l\u00e0 aussi \u00eatre nuanc\u00e9es, et \u00e0 chaque fois je devrais dire \u201cpas suffisamment\u201d, comme Freud l\u2019avance en 1914 dans son <em>Introduction au narcissisme<\/em> il est vraisemblable que jamais une g\u00e9n\u00e9ration ne puisse totalement priver la g\u00e9n\u00e9ration suivante d\u2019un des m\u00e9canismes psychiques fondamentaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me reste, pour terminer, \u00e0 \u00e9voquer quelques derni\u00e8res consid\u00e9rations sur la m\u00e9lancolie, le refus du deuil qui la caract\u00e9rise et la destructivit\u00e9 qui l\u2019habite. Le refus du deuil qui appara\u00eet dans la m\u00e9lancolie me semble provenir du fait que l\u2019objet et le moi sont en partie confondus, le deuil de l\u2019objet reviendrait ainsi aussi au deuil du moi, de la partie du moi confondue avec lui. Cette confusion produit un paradoxe, l\u2019enjeu du deuil de l\u2019objet est de \u201csauver le moi\u201d, le moi doit accepter de se s\u00e9parer pour ne pas sombrer avec l\u2019objet, mais si objet et moi sont en partie confondus alors le deuil de l\u2019objet emporterait avec lui, dans le deuil lui-m\u00eame, une partie du moi. Autre point de r\u00e9flexion, les b\u00e9b\u00e9s ne sont pas \u201cm\u00e9lancoliques\u201d m\u00eame si leurs exp\u00e9riences pr\u00e9parent la future m\u00e9lancolie de l\u2019adulte qu\u2019ils deviendront, m\u00eame si les signes de d\u00e9pression, dite alors \u201canaclitique\u201d voire confinant au \u201cmarasme\u201d, ne sont pas absents de leur monde. La m\u00e9lancolie suppose la travers\u00e9e du temps adolescent et de ce qu\u2019il apporte de sp\u00e9cifique \u00e0 l\u2019organisation psychique. L\u2019adolescence offre potentiellement une seconde chance \u00e0 ce qui n\u2019a pu s\u2019accomplir pendant la premi\u00e8re enfance, elle offre la possibilit\u00e9 de tenter de jouer ailleurs et aupr\u00e8s d\u2019un autre objet ce qui n\u2019a pas pu se jouer avec les objets primaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les probl\u00e9matiques m\u00e9lancoliques auxquelles mon exp\u00e9rience clinique m\u2019a confront\u00e9, j\u2019ai pu constater que la p\u00e9riode adolescente avait \u00e9t\u00e9 l\u2019occasion d\u2019une seconde d\u00e9ception narcissique. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019adolescent avait tent\u00e9 de r\u00e9activer les probl\u00e9matiques primaires en souffrance d\u2019accomplissement, ce qui est \u00e0 la fois assez classique et en m\u00eame temps ce qui est loin d\u2019aller de soi, l\u00e0 o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de trouver avec un autre objet ce qu\u2019il n\u2019avait pas pu obtenir primitivement, une nouvelle d\u00e9ception vient r\u00e9activer l\u2019\u00e9chec premier et fixer la \u201csolution\u201d m\u00e9lancolique. L\u2019adolescent perd alors l\u2019espoir qu\u2019une nouvelle tentative s\u2019av\u00e8re plus fructueuse, qu\u2019un autre objet puisse fournir ce qui est attendu sans \u00eatre clairement repr\u00e9sent\u00e9, il s\u2019organise contre l\u2019espoir lui-m\u00eame et le risque de d\u00e9ception renouvel\u00e9e qu\u2019il comporte, il s\u2019organise contre le retour potentiel de la douleur qu\u2019elle pourrait entra\u00eener. D\u2019un point de vue clinique cette organisation se pr\u00e9sente comme un refus des limites, comme un refus des situations qui risquent de confronter le sujet \u00e0 un sentiment d\u2019impuissance, telle qu\u2019elle est classiquement d\u00e9crite dans la clinique des probl\u00e9matiques narcissiques-identitaires. Mais ce refus entra\u00eene \u00e0 son tour une r\u00e9p\u00e9tition des situations provoquant la d\u00e9ception, elle produit un cercle vicieux qui vient confirmer le sujet dans son impasse. Car les nouveaux objets potentiels qui se pr\u00e9sentent \u00e0 lui vont devoir endurer \u00e0 sa place ce qu\u2019il a lui-m\u00eame \u00e9prouv\u00e9&nbsp;: d\u00e9ception, disqualification, d\u00e9sespoir. La situation se retourne, peut se retourner.<br>Dans la vie, les nouveaux objets potentiels ne tardent pas \u00e0 se d\u00e9tourner d\u2019un tel mod\u00e8le relationnel, mais il y a un domaine o\u00f9 ce processus est utilisable&nbsp;: celui de l\u2019espace de soin psychoth\u00e9rapeutique. Car c\u2019est \u00e0 cette place que va se trouver \u00eatre le clinicien qui essaye de se pencher sur les impasses narcissiques du sujet, qui se pr\u00e9sente au sujet comme offrant une nouvelle chance de traitement de son impasse existentielle. C\u2019est donc lui qui va devoir \u00e9prouver ce que le sujet ne sent plus de lui, qui va devoir l\u2019\u00e9prouver \u00e0 la place du sujet, dans une forme de transfert que j\u2019ai propos\u00e9 de nommer, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce processus central, transfert par retournement. Le clinicien aura alors \u00e0 survivre \u00e0 leurs manifestations agies au sein de l\u2019espace th\u00e9rapeutique, \u00e0 survivre et \u00e0 tenter d\u2019en d\u00e9gager l\u2019enkystement narcissique primaire, ce qui ne se fait jamais sans difficult\u00e9s. Ainsi donc la destructivit\u00e9 classiquement d\u00e9crite et que l\u2019on observe cliniquement me semble \u00eatre l\u2019effet direct de ces processus de retournement, des d\u00e9fenses mises en place par le sujet pour tenter de d\u00e9potentialiser le non advenu de son histoire pr\u00e9coce.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9626?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Ma r\u00e9flexion part de mes explorations cliniques portant sur ce que j\u2019appelle les souffrances \u201cnarcissiques-identitaires\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire des souffrances li\u00e9es au narcissisme et pr\u00e9sentant des effets sur l\u2019organisation du sentiment d\u2019identit\u00e9, en particulier concernant l\u2019\u00e9tablissement ou la r\u00e9gulation de la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1223,1214,1215],"thematique":[244],"auteur":[1484],"dossier":[245],"mode":[61],"revue":[246],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9626","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-depression","auteur-rene-roussillon","dossier-depression-du-bebe-depression-de-ladolescent","mode-gratuit","revue-246","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9626","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9626"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9626\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15169,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9626\/revisions\/15169"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9626"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9626"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9626"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9626"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9626"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9626"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9626"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9626"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9626"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}