{"id":9612,"date":"2021-08-22T07:30:20","date_gmt":"2021-08-22T05:30:20","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/stupeur-et-figures-dans-la-depression-2\/"},"modified":"2021-09-24T11:39:43","modified_gmt":"2021-09-24T09:39:43","slug":"stupeur-et-figures-dans-la-depression","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/stupeur-et-figures-dans-la-depression\/","title":{"rendered":"Stupeur et figures dans la d\u00e9pression"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction g\u00e9n\u00e9rale<\/h2>\n\n\n\n<p>En guise d\u2019introduction \u00e0 nos journ\u00e9es, je propose de reprendre la lecture de certaines pages de l\u2019article de Freud de 1914, <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>. Il ne s\u2019agit pas ici de revenir sur l\u2019essentiel de la d\u00e9monstration que fait Freud mais sur quelques questions laiss\u00e9es par lui en suspens, et ce de mani\u00e8re tr\u00e8s explicite et que nous retrouvons aujourd\u2019hui dans notre pratique. Je souhaiterai en soulever trois&nbsp;: la place du somatique, l\u2019objet du fantasme m\u00e9lancolique et la question de la gu\u00e9rison.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">I \u2013 La place du somatique<\/h2>\n\n\n\n<p>Une remarque, presque incidente, pose dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> l\u2019existence d\u2019un facteur g\u00e9n\u00e9ral qui pourrait jouer un r\u00f4le dans certains \u00e9tats m\u00e9lancoliques&nbsp;: \u201cLe complexe m\u00e9lancolique se comporte comme une blessure ouverte, attire de tous c\u00f4t\u00e9s vers lui des \u00e9nergies d\u2019investissement&#8230; et vide le moi jusqu\u2019\u00e0 l\u2019appauvrissement total&#8230; Un facteur vraisemblablement somatique, non \u00e9lucidable par la psychogen\u00e8se, se manifeste dans la s\u00e9dation r\u00e9guli\u00e8re de l\u2019\u00e9tat dans la soir\u00e9e. A ces consid\u00e9rations se rattache la question de savoir si une perte de moi, sans que l\u2019objet entre en ligne de compte (atteinte du moi purement narcissique), ne suffit pas \u00e0 engendrer le tableau de la m\u00e9lancolie, et si un appauvrissement directement toxique en libido du moi ne peut pas produire certaines formes de l\u2019affection\u201d. Quelques ann\u00e9es plus tard, dans <em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse<\/em>, le principe d\u2019une inhibition globale est \u00e9galement retenu et son r\u00f4le dans la m\u00e9lancolie pr\u00e9cis\u00e9&nbsp;: \u201cLes inhibitions plus g\u00e9n\u00e9rales du moi suivent un autre m\u00e9canisme qui est simple. Lorsque le moi est impliqu\u00e9 dans une t\u00e2che psychique d\u2019une difficult\u00e9 particuli\u00e8re, comme par exemple un deuil, une \u00e9norme r\u00e9pression d\u2019affect, l\u2019obligation de venir en suj\u00e9tion des fantaisies sexuelles qui remontent constamment, il conna\u00eet un tel appauvrissement de l\u2019\u00e9nergie disponible pour lui qu\u2019il est oblig\u00e9 de restreindre sa d\u00e9pense en beaucoup d\u2019endroits \u00e0 la fois, comme un sp\u00e9culateur qui a immobilis\u00e9 ses fonds dans ses entreprises. A partir de l\u00e0, une voie doit pouvoir \u00eatre trouv\u00e9e qui m\u00e8ne \u00e0 la compr\u00e9hension de l\u2019inhibition g\u00e9n\u00e9rale par laquelle se caract\u00e9risent les \u00e9tats de d\u00e9pression et le plus grave de ceux-ci, la m\u00e9lancolie\u201d. Si dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>, il s\u2019agit d\u2019un facteur qui interviendrait seulement dans certains \u00e9tats et dont l\u2019origine serait de nature toxique, dans <em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse<\/em>, il s\u2019agit d\u2019un m\u00e9canisme psychog\u00e8ne. \u00c0 l\u2019opposition entre d\u00e9pression psychog\u00e8ne et toxique, dans le premier texte, se substitue l\u2019id\u00e9e d\u2019un m\u00e9canisme commun, d\u2019une r\u00e9ponse \u201c\u00e9nerg\u00e9tique\u201d \u00e0 des facteurs psychog\u00e8nes. Faut-il admettre deux formes de d\u00e9pressions, l\u2019une psychog\u00e8ne, l\u2019autre organique (dite toxique), ou reconna\u00eetre l\u2019intrication dans toute d\u00e9pression de m\u00e9canismes li\u00e9s au v\u00e9cu intentionnel et d\u2019autres li\u00e9s \u00e0 une dynamique organique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e8se que j\u2019ai toujours soutenue est que l\u2019immobilit\u00e9 du corps du d\u00e9prim\u00e9 n\u2019est pas l\u2019expression de la tristesse mais un mode d\u2019\u00eatre biologique sp\u00e9cifique de la d\u00e9pression. Le corps fig\u00e9 du d\u00e9prim\u00e9 s\u2019exprime par l\u2019absence de mimique, la rigidit\u00e9 des membres et de la t\u00eate par rapport au tronc, l\u2019inactivit\u00e9 pouvant aller jusqu\u2019\u00e0 la stupeur, la parole rare, lente et sourde. II est probable que certains signes v\u00e9g\u00e9tatifs et d\u2019alt\u00e9rations des phan\u00e8res participent de cet \u00e9tat global. Cet \u00e9tat est celui que l\u2019on retrouve dans la d\u00e9pression anaclitique du nourrisson d\u00e9crite par Spitz et Bowlby. Peut-\u00eatre faut-il lui rattacher des \u00e9tats d\u2019apathie observ\u00e9s dans de nombreuses esp\u00e8ces animales \u00e0 l\u2019occasion d\u2019exp\u00e9riences de s\u00e9paration et d\u2019isolement. Ce figement somatique est habituellement d\u00e9crit comme un ralentissement psychomoteur&nbsp;; il semble en effet \u201cgeler\u201d le comportement moteur et la parole. C\u2019est d\u2019ailleurs cette g\u00eane \u00e0 mobiliser le corps qui est ressentie comme une fatigue.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux questions se posent&nbsp;: comment articuler la pens\u00e9e d\u00e9pressive avec le figement de la pens\u00e9e et du corps&nbsp;? Comment interpr\u00e9ter l\u2019action efficace des m\u00e9dicaments anti-d\u00e9presseurs&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e9orie que nous proposons a pour avantage d\u2019apporter une r\u00e9ponse \u00e0 ces deux questions. Il est une chose d\u2019\u00eatre assailli de pens\u00e9es tristes, de s\u2019en prendre \u00e0 soi-m\u00eame ou aux autres, de perdre l\u2019estime de soi. C\u2019est une autre chose que ces th\u00e8mes de pens\u00e9e et ces programmes d\u2019action, en alt\u00e9rant toute exp\u00e9rience de satisfaction, \u00e9teignent l\u2019incitation \u00e0 agir et entra\u00eenent le figement. Ce dernier est moins l\u2019expression corporelle de la th\u00e9matique d\u00e9pressive que sa cons\u00e9quence. Le figement, en bloquant l\u2019activit\u00e9 mentale, ne permet pas au sujet de se d\u00e9gager de la th\u00e9matique d\u00e9pressiog\u00e8ne. \u00c0 la perlaboration que repr\u00e9sente le travail de deuil, s\u2019oppose la rumination st\u00e9rile d\u2019une pens\u00e9e fig\u00e9e dans l\u2019inertie douloureuse. C\u2019est cette inertie qui, dans les formes endog\u00e8nes, servira de point d\u2019appel pour que se d\u00e9veloppent les potentialit\u00e9s du narcissisme et de l\u2019instinct de mort.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est par cette interaction entre pens\u00e9e d\u00e9pressive et figement que la maladie d\u00e9pressive constitue un mod\u00e8le d\u2019alt\u00e9ration psychosomatique. Les tourments de la <em>psych\u00e9<\/em> conduisent au figement de la pens\u00e9e et du corps. L\u2019inertie ainsi cr\u00e9\u00e9e ne peut que renforcer ou donner naissance \u00e0 la pens\u00e9e d\u00e9pressive. Le figement, contrairement \u00e0 la th\u00e9matique, n\u2019a pas de sens interpr\u00e9table. Il n\u2019exprime rien mais constitue l\u2019\u00e9puisement de l\u2019incitation \u00e0 agir. Le corps fig\u00e9 du d\u00e9prim\u00e9 n\u2019a rien d\u2019une conversion.<\/p>\n\n\n\n<p>Les psychoth\u00e9rapies n\u2019ont pas un effet direct sur la r\u00e9ponse de figement. Elles aident le sujet \u00e0 se d\u00e9gager des syst\u00e8mes de pens\u00e9e et des programmes d\u2019action qui provoquent le figement et sont entretenus par lui. Quand le figement est \u00e9tabli, elles ne peuvent gu\u00e8re agir seules en raison de l\u2019inertie mentale qui s\u2019oppose au travail mental n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019action de la psychoth\u00e9rapie. Le recours \u00e0 la chimioth\u00e9rapie est alors n\u00e9cessaire.<br>Ce figement somatique impose \u00e0 la subjectivit\u00e9 une sensation d\u2019inertie passive qui vient renforcer la douleur morale du d\u00e9prim\u00e9. La stupeur entre alors dans l\u2019expression d\u2019accablement qui conduit au syndrome de Cotard. L\u2019immobilit\u00e9 du temps vient alors nourrir l\u2019emprise mortif\u00e8re de la pens\u00e9e m\u00e9lancolique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">II \u2013 Le fantasme m\u00e9lancolique<\/h2>\n\n\n\n<p>Venons-en \u00e0 l\u2019\u00e9coute psychanalytique de la douleur psychique, celle de la pens\u00e9e m\u00e9lancolique. C\u2019est d\u2019ailleurs elle qui se donne surtout \u00e0 entendre chez l\u2019adolescent. Alors que le b\u00e9b\u00e9 donne \u00e0 voir le figement, l\u2019adolescent donne surtout \u00e0 entendre sa probl\u00e9matique de la pens\u00e9e m\u00e9lancolique. En rapprochant deuil et m\u00e9lancolie, Freud suppose que dans les deux cas un objet d\u2019amour externe dispara\u00eet. Alors que dans le deuil nous \u201cr\u00e9alisons\u201d que l\u2019objet externe a r\u00e9ellement disparu, dans la m\u00e9lancolie, l\u2019objet dispara\u00eet par les sentiments haineux que nous lui portons en m\u00eame temps que nous lui sommes attach\u00e9s comme un objet interne, partie de notre moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais quel rapport entre la personne r\u00e9elle qui nous fait d\u00e9faut dans le deuil, et cet \u00eatre imaginaire, cet objet interne, dont l\u2019existence m\u00eame nous appara\u00eet comme une \u00e9nigme, objet qui tourmente le d\u00e9prim\u00e9 tant par les attaques sadiques surmo\u00efques qu\u2019il adresse au moi du patient que par la figure d\u00e9valoris\u00e9e qu\u2019il donne \u00e0 voir au sujet qui en d\u00e9plore l\u2019existence en son sein. Peut-on se satisfaire pour notre \u00e9coute de cette m\u00e9taphore de l\u2019objet dont Freud fait le plus grand cas dans le texte de 1914&nbsp;? Je ne le pense pas. Je tiens le concept d\u2019objet pour extr\u00eamement ambigu, une m\u00e9taphore qui tr\u00e8s vite nous enferme dans un mod\u00e8le th\u00e9orique appauvrissant. Souvenons-nous de la phrase, si souvent cit\u00e9e de l\u2019ombre de l\u2019objet tombant sur le moi. Laissons-nous nous inspirer de l\u2019imaginaire romantique, celui de l\u2019ombre, double, \u00e2me du sujet, et pensons \u00e0 la <em>femme sans ombre<\/em> de Hugo von Hoffmannsthal. Le travail de Rank sur la fonction du double n\u2019est pas pris en compte dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> alors que Freud vient de le lire et cite Rank. Il ne fera usage de cette vue nouvelle sur le narcissisne que cinq ans plus tard dans <em>L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9<\/em>. Dans cette perspective du double, ce qui occupe le m\u00e9lancolique appara\u00eet plus complexe qu\u2019une simple copie de l\u2019autre. Le d\u00e9prim\u00e9, et c\u2019est bien vrai pour l\u2019adolescent, est tourment\u00e9 et fascin\u00e9 autant par l\u2019\u00eatre absent que par cet \u00eatre trop pr\u00e9sent qui est sa propre image. Il s\u2019agit donc d\u2019un objet, certes, mais d\u2019un objet bien composite. Et qu\u2019est-ce que cet objet&nbsp;? Soi-m\u00eame ou un autre, auquel le m\u00e9lancolique s\u2019adresse \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi&nbsp;? Est-ce un autre dont il attend quelque chose, un \u00eatre-lieu de son d\u00e9sir, ou un autre qui comble ce d\u00e9sir, l\u2019objet m\u00eame de la pulsion&nbsp;? Combien l\u2019adolescent est sensible \u00e0 cet \u00e9cart, entre le lieu de son amour et ce qu\u2019il en attend&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Or si l\u2019objet-lieu, la personne issue d\u2019un monde mat\u00e9riel ext\u00e9rieur, ou celle que le sujet cro\u00eet contenir en lui constitue bien un objet global, les figures qui peuplent ces fantasmes tiennent des r\u00f4les multiples et agissent comme des objets partiels. Dans <em>Pulsion et destin des pulsions<\/em>, Freud a propos\u00e9 une d\u00e9finition composite de l\u2019objet&nbsp;: \u201cL\u2019objet de la pulsion est celui-l\u00e0 m\u00eame en quoi et par quoi la pulsion peut atteindre son but\u201d. Remarquons la double notation&nbsp;: l\u2019objet serait \u00e0 la fois un lieu o\u00f9 la pulsion peut atteindre son but et ce par quoi ce but est obtenu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous faut admettre que l\u2019objet au sens psychanalytique du terme est \u00e0 la fois l\u2019objet-lieu et l\u2019objet-figure de la pulsion. Quand il s\u2019agit de l\u2019objet externe, la distinction ne pose gu\u00e8re de probl\u00e8me&nbsp;: il y a l\u2019autre en tant que personne, celui qui est identifi\u00e9 comme ext\u00e9rieur \u00e0 soi et constituant une totalit\u00e9, et il y a ce que nous venons chercher en lui, dans ce lieu, sa pr\u00e9sence dans une action attendue, esp\u00e9r\u00e9e, qui assure l\u2019accomplissement du fantasme. Mais quand on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un objet interne, la question se pose d\u2019une toute autre mani\u00e8re. L\u2019objet interne est \u00e0 la fois la copie de l\u2019objet externe, celle que l\u2019on observe dans le r\u00eave ou le sympt\u00f4me hyst\u00e9rique, trace mn\u00e9sique plus ou moins r\u00e9-\u00e9labor\u00e9e, et une autre personne trait\u00e9e comme si elle \u00e9tait devenue partie de soi. Plut\u00f4t que de voir l\u00e0 deux objets distincts, consid\u00e9rons donc les deux figures compl\u00e9mentaires d\u2019une sc\u00e8ne fantasmatique qui occupe la pens\u00e9e du sujet d\u00e9prim\u00e9. L\u2019ambivalence ne porte pas sur des sentiments oppos\u00e9s mais sur l\u2019existence d\u2019images contraires, celle d\u2019une personne aim\u00e9e dans un sc\u00e9nario d\u2019amour et celle d\u2019une personne ha\u00efe dans un sc\u00e9nario d\u00e9vastateur. L\u2019ambivalence n\u2019est pas celle de pulsions oppos\u00e9es, mais celle de sc\u00e8nes qui nous mobilisent par la conflictualit\u00e9 de leur mise en acte concurrente.<\/p>\n\n\n\n<p>Jadis, une forme connue du d\u00e9lire m\u00e9lancolique \u00e9tait le d\u00e9lire lycanthropique (<em>ndlr<\/em>&nbsp;: maladie mentale d\u2019un homme qui se croit chang\u00e9 en loup). J\u2019ai connu dans les ann\u00e9es 50 une femme qui croyait sa figure transform\u00e9e en celle d\u2019un loup. Elle ne se prenait pas pour autant pour un loup mais la figure du loup lui tenait lieu de visage, incarnant la sc\u00e8ne d\u00e9vastatrice du loup regardant le sujet terrifi\u00e9. Figure du fantasme, elle \u00e9tait \u00e0 la fois celle qui regarde comme un loup et celle qui est regard\u00e9e par le loup. Plus exactement elle \u00e9tait occup\u00e9e, lieu o\u00f9 s\u2019accomplissait une sc\u00e8ne o\u00f9 il y a un regard de loup. Cette sc\u00e8ne appartient \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 psychique, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une psychose hallucinatoire d\u2019accomplissement (et non de d\u00e9sir). Le loup est d\u00e9vorant dans la sc\u00e8ne hallucin\u00e9e. Dans la r\u00e9alit\u00e9 psychique, le mal se r\u00e9alise. Il s\u2019impose de l\u2019int\u00e9rieur. Il s\u2019accomplit dans le \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Venons-en \u00e0 la distinction que Freud op\u00e8re \u00e0 la fin de son travail quand, apr\u00e8s avoir d\u00e9velopp\u00e9 amplement le point de vue \u00e9conomique, il propose de se soucier du point de vue topique. Dans la perspective \u00e9conomique, il fallait prendre en compte le pulsionnel en tant qu\u2019\u00e9nergie v\u00e9hicul\u00e9e par l\u2019attachement \u00e0 l\u2019objet, c\u2019est-\u00e0-dire au concept de libido. Dans le cas du deuil, le renoncement \u00e0 la personne ou \u00e0 la situation perdue se fait par d\u00e9tachement progressif de l\u2019objet-lieu. Renoncer \u00e0 l\u2019objet perdu prend un certain temps. Mais comment appliquer ce mod\u00e8le \u00e0 l\u2019objet m\u00e9lancolique&nbsp;? C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ici que Freud propose d\u2019en venir au point de vue topique. Il parle alors de l\u2019abandon non plus de l\u2019objet-lieu mais de la repr\u00e9sentation-chose elle-m\u00eame. \u201cMais en r\u00e9alit\u00e9 cette repr\u00e9sentation est vicari\u00e9e par d\u2019innombrables impressions de d\u00e9tail (traces inconscientes de celleci)\u201d. Il s\u2019agit certes d\u2019un processus de longue dur\u00e9e comme dans le travail de deuil&nbsp;; non plus d\u2019un renoncement \u00e0 l\u2019objet r\u00e9el mais aux innombrables figures du fantasme. \u201cDans la m\u00e9lancolie par cons\u00e9quent se nouent autour de l\u2019objet une multitude de combats singuliers dans lesquels haine et amour luttent l\u2019un contre l\u2019autre \u2026 Ces combats un \u00e0 un, nous ne pouvons les situer dans aucun autre syst\u00e8me que dans l\u2019inconscient, dans le royaume des traces mn\u00e9siques de choses (en opposition aux investissements de mot). C\u2019est-\u00e0-dire pour nous dans le royaume des repr\u00e9sentations hallucinatoires d\u2019actions, dans celui de la r\u00e9alit\u00e9 psychique.\u201d<br>Point n\u2019est besoin de g\u00e9om\u00e9triser, comme aurait dit Lacan, de d\u00e9crire un <em>en dedans<\/em> et un <em>en dehors<\/em>, un objet mauvais ou bon. Paula Heimann d\u00e8s 1939, prenant ses distances tant vis-\u00e0-vis de Anna Freud que, implicitement, de M\u00e9lanie Klein, \u00e9crivait \u00e0 propos d\u2019un cas de possession diabolique&nbsp;: \u201cOn peut dire que l\u2019analyse soigne la maladie d\u00fbe \u00e0 des souvenirs inconscients en ce que ceux-ci sont v\u00e9cus par le patient comme un monde int\u00e9rieur d\u2019une intense r\u00e9alit\u00e9 psychique\u201d. Et d\u2019ajouter quelques lignes plus bas&nbsp;: \u201cJ\u2019esp\u00e8re avoir r\u00e9ussi \u00e0 faire sentir le sentiment d\u2019absolue r\u00e9alit\u00e9 que la patiente \u00e9prouvait dans ses fantasmes \u00e0 propos de ses diables et l\u2019\u00e9tat d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 intense dans lequel la plongeaient ces diables. Il n\u2019est pas besoin de leur conf\u00e9rer une sorte d\u2019autonomie, de personnification, pour expliquer leur pouvoir de fascination. Celui-ci r\u00e9sulte du fait que leurs figures ont la force hallucinatoire que leur conf\u00e8re leur statut de r\u00e9alit\u00e9 psychique. C\u2019est dans cette force hallucinatoire que se trouve la source \u00e9nerg\u00e9tique de ce qui mobilise l\u2019esprit, aussi bien dans le sympt\u00f4me que dans sa gu\u00e9rison\u201d.<br>Le moi du d\u00e9prim\u00e9 r\u00e9pond \u00e0 cette prise en compte de la r\u00e9alit\u00e9 psychique de deux mani\u00e8res pathologiques. Il peut se laisser envahir par la sc\u00e8ne et d\u00e9lirer avec le \u00e7a. C\u2019est ce qu\u2019a d\u00e9nonc\u00e9 Freud dans <em>L\u2019Homme Mo\u00efse<\/em> quand il mettait en garde contre le danger d\u2019une interpr\u00e9tation trop directe de la r\u00e9alit\u00e9 psychique inconsciente. Il peut d\u00e9velopper une position phobique vis-\u00e0-vis de cette image destructrice interne et s\u2019enfermer dans une d\u00e9fense n\u00e9vrotique. Reste \u00e9videmment la position tierce, celle de se familiariser avec la r\u00e9alit\u00e9 psychique inconsciente.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">III \u2013 Gu\u00e9rir de la m\u00e9lancolie<\/h2>\n\n\n\n<p>Tout l\u2019article <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> peut \u00eatre lu en d\u00e9finitive comme un questionnement sur la gu\u00e9rison. Il ne s\u2019agit pas de proposer une m\u00e9thode pour traiter les \u00e9tats de d\u00e9pression. La question est plus subtile. Il s\u2019agit de savoir comment le malade gu\u00e9rit spontan\u00e9ment de l\u2019\u00e9tat m\u00e9lancolique et comment la psychanalyse nous aide \u00e0 comprendre ce processus. Ici encore la comparaison avec l\u2019\u00e9tat de deuil prend son importance. Car comme le deuil l\u2019\u00e9tat m\u00e9lancolique est aussi le si\u00e8ge d\u2019un processus d\u2019auto-gu\u00e9rison. En quoi l\u2019auto-gu\u00e9rison m\u00e9lancolique, compar\u00e9e \u00e0 celle du deuil, \u00e9claire la nature m\u00eame de la maladie m\u00e9lancolique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Or la question de l\u2019auto-gu\u00e9rison du deuil n\u2019est pas aussi simple qu\u2019il y para\u00eet. Deux processus sont \u00e0 consid\u00e9rer. Le premier est la prise de conscience de la disparition de l\u2019objet aim\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience de la perte&nbsp;; le second est le renoncement \u00e0 l\u2019objet d\u00e9sir\u00e9, le d\u00e9sinvestissement libidinal. On voit d\u00e9j\u00e0 que ces deux processus ne se situent pas sur le m\u00eame plan. Le premier porte sur le destin de la repr\u00e9sentation, le second sur l\u2019objet de la pulsion. Le moi du sujet, en fonction du principe de r\u00e9alit\u00e9, permet qu\u2019op\u00e8re progressivement le travail de d\u00e9placement du lieu de l\u2019objet aim\u00e9 (il ou elle n\u2019est plus l\u00e0) tandis que le d\u00e9tachement vis-\u00e0-vis de l\u2019action fantasmatique op\u00e8re sur un autre plan (il ou elle ne m\u2019est plus rien qu\u2019un souvenir).<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il dans l\u2019auto-gu\u00e9rison m\u00e9lancolique&nbsp;? Dans le deuil, le renoncement proprement dit porte sur l\u2019objet-lieu. Il convient ensuite de trouver d\u2019autres lieux pour r\u00e9pondre au d\u00e9sir et \u00e0 l\u2019accomplissement du fantasme. Qu\u2019en est-il dans l\u2019\u00e9tat m\u00e9lancolique&nbsp;? Doit-on s\u2019en tenir au mod\u00e8le de la r\u00e9paration maniaque et d\u2019un repli du d\u00e9sir sur le moi lui-m\u00eame dans un mouvement de r\u00e9-investissement narcissique id\u00e9alisant du moi. Mais la manie ne peut \u00eatre tenue pour la seule mani\u00e8re de gu\u00e9rir de la d\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais quittons un instant le texte et revenons \u00e0 notre pratique clinique. Depuis des d\u00e9cennies, notre exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9volution de la m\u00e9lancolie et des effets de l\u2019interpr\u00e9tation psychanalytique ont consid\u00e9rablement enrichi notre connaissance de la diversit\u00e9 des processus d\u2019auto-gu\u00e9rison et de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019auto-gu\u00e9rison. Ces deux journ\u00e9es vont en t\u00e9moigner. Je me limiterai ici \u00e0 \u00e9voquer deux dimensions de ces processus, la dimension r\u00e9paratrice et la dimension de la v\u00e9rit\u00e9. Nous sommes, dans les \u00e9tats m\u00e9lancoliques les plus av\u00e9r\u00e9s, confront\u00e9s \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9elle de la perte. Qu\u2019il s\u2019agisse des carences affectives pr\u00e9coces ou des \u00e9v\u00e9nements de l\u2019histoire personnelle de l\u2019adolescent ou de l\u2019adulte, voire du vieillissement, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s \u201cmat\u00e9rielles\u201d. Le clinicien est donc sollicit\u00e9 pour aider au renoncement de ces objets perdus. Or que fait ici le clinicien sinon faciliter un travail de deuil&nbsp;? Si dans le contre-transfert nous sommes expos\u00e9s \u00e0 des exp\u00e9riences de cruelle impuissance, c\u2019est n\u00e9anmoins dans cette vis\u00e9e r\u00e9paratrice du travail de deuil que nous situons notre t\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus troublante encore est la question de la v\u00e9rit\u00e9. Le m\u00e9lancolique a tort de demeurer m\u00e9lancolique. Si la th\u00e9rapie \u201cmorale\u201d de la d\u00e9pression, l\u2019utilit\u00e9 de confronter le pessimisme \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 des r\u00e9alit\u00e9s de l\u2019existence ont nourri bien des \u00e9checs et des d\u00e9ceptions, il n\u2019en demeure pas moins que notre contre-transfert est toujours mis au d\u00e9fi de la tromperie et de l\u2019erreur qui occupent l\u2019esprit du patient. La r\u00e9sistance que nous rencontrons ici ne nous met pas seulement dans un sentiment d\u2019impuissance mais aussi dans une provocation avec la fausset\u00e9. Le m\u00e9lancolique a tort. Il le sait ou il ne le sait pas mais dans tous les cas il n\u2019est pas en mesure de le reconna\u00eetre. Sommes-nous alors l\u00e0 pour lui faire conna\u00eetre le vrai&nbsp;? Certes, notre \u00e9thique nous conduit \u00e0 regarder la v\u00e9rit\u00e9 en face&nbsp;; \u201cle douloureux aussi peut \u00eatre vrai\u201d \u00e9crit Freud au m\u00eame moment dans <em>L\u2019Eph\u00e9m\u00e8re<\/em> (<em>La Passag\u00e8ret\u00e9<\/em>) mais notre contre-transfert est sans cesse interpell\u00e9 par ce refus de la v\u00e9rit\u00e9. Le m\u00e9lancolique a tort mais il ne veut ni le reconna\u00eetre ni nous en donner <em>quitus<\/em>. Si l\u2019\u00e9thique du psychanalyste est bien une \u00e9thique de la v\u00e9rit\u00e9, ce n\u2019est pas \u00e0 la fin de distinguer le vrai du faux mais, au contraire, de reconna\u00eetre le vrai du faux, le vrai de l\u2019illusion, le vrai de la r\u00e9alit\u00e9 psychique comme radicalement autre de celui de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit de traiter le m\u00e9lancolique ni n\u00e9cessairement en r\u00e9parant la perte ni en r\u00e9tablissant la v\u00e9rit\u00e9 mais en l\u2019aidant \u00e0 compenser l\u2019absence et \u00e0 accepter l\u2019illusion, nous ne pouvons faire que l\u2019aider \u00e0 d\u00e9velopper le processus d\u2019auto-gu\u00e9rison. Nous sommes ainsi confront\u00e9s \u00e0 nouveau \u00e0 la perlaboration n\u00e9cessaire. Il s\u2019agit de travailler la repr\u00e9sentation-chose, de d\u00e9construire les ensembles li\u00e9s \u00e0 des processus secondaires et de faire travailler, de \u201cp\u00e9trir\u201d les liens primaires, les associations qui tissent l\u2019\u00e9cheveau des pens\u00e9es et des affects autour de ce que Freud a appel\u00e9 l\u2019ombilic du r\u00eave et que je situerai volontiers au c\u0153ur du \u00e7a, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019inconscient proprement dit&nbsp;: \u201cIl se trame donc dans la m\u00e9lancolie une multitude de combats un \u00e0 un pour l\u2019objet dans lesquels haine et amour luttent l\u2019une avec l\u2019autre, l\u2019un pour d\u00e9tacher la libido de l\u2019objet, l\u2019autre pour affirmer cette position de la libido contre l\u2019assaut\u201d. Dans un langage moins d\u00e9pendant de la m\u00e9taphore de l\u2019objet on pourrait dire qu\u2019il se trame dans la m\u00e9lancolie une multitude de liens entre figures h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes&nbsp;; des sc\u00e8nes s\u2019opposent, se succ\u00e8dent et se condensent dans lesquelles l\u2019ambivalence constitutive de l\u2019inconscient est mise en acte.<br>Accompagner le m\u00e9lancolique dans ce travail, c\u2019est participer, par nos propres associations de pens\u00e9e, \u00e0 ce travail de co-pens\u00e9e et donc \u00e0 ce d\u00e9gagement progressif des pens\u00e9es des contraintes m\u00e9lancoliques. Notre t\u00e2che est moins de d\u00e9voiler la v\u00e9rit\u00e9 que de d\u00e9velopper dans le royaume des traces mn\u00e9siques inconscientes la libert\u00e9 de pens\u00e9e.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9612?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction g\u00e9n\u00e9rale En guise d\u2019introduction \u00e0 nos journ\u00e9es, je propose de reprendre la lecture de certaines pages de l\u2019article de Freud de 1914, Deuil et m\u00e9lancolie. Il ne s\u2019agit pas ici de revenir sur l\u2019essentiel de la d\u00e9monstration que fait&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1223,1214,1215],"thematique":[244],"auteur":[1517],"dossier":[245],"mode":[61],"revue":[270],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9612","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-depression","auteur-daniel-widlocher","dossier-depression-du-bebe-depression-de-ladolescent","mode-gratuit","revue-270","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9612","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9612"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9612\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15245,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9612\/revisions\/15245"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9612"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9612"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9612"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9612"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9612"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9612"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9612"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9612"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9612"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}