{"id":9610,"date":"2021-08-22T07:30:17","date_gmt":"2021-08-22T05:30:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/nevrose-traumatique-ou-nevrose-traumatisee-a-propos-dune-ancienne-resistante-de-le-seconde-guerre-mondiale-2\/"},"modified":"2021-10-03T12:10:20","modified_gmt":"2021-10-03T10:10:20","slug":"nevrose-traumatique-ou-nevrose-traumatisee-a-propos-dune-ancienne-resistante-de-le-seconde-guerre-mondiale","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/nevrose-traumatique-ou-nevrose-traumatisee-a-propos-dune-ancienne-resistante-de-le-seconde-guerre-mondiale\/","title":{"rendered":"N\u00e9vrose traumatique ou n\u00e9vrose traumatis\u00e9e ? A propos d&rsquo;une ancienne r\u00e9sistante de le seconde guerre mondiale"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p>Le terme grec de <em>trauma<\/em>, r\u00e9serv\u00e9 dans un premier temps de l\u2019histoire m\u00e9dicale aux atteintes et l\u00e9sions corporelles, est d\u00e9finitivement introduit dans l\u2019univers de la psychiatrie \u00e0 la fin du XIX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, pour d\u00e9crire les \u00ab blessures \u00bb physiques et psychiques pr\u00e9sent\u00e9s par les premi\u00e8res victimes des accidents de chemin de fer. L\u2019appellation \u00ab n\u00e9vrose traumatique \u00bb entre ensuite dans les nosographies avec Oppenheim au moment m\u00eame o\u00f9 na\u00eet la psychanalyse\u2026 Freud s\u2019interroge naturellement sur les faits de s\u00e9duction traumatiques exerc\u00e9s sur ses patientes, accordant dans un premier temps un poids cons\u00e9quent \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des traumatismes subis et aux souvenirs pathog\u00e8nes. Pour autant, la place du concept de traumatisme dans la th\u00e9orie freudienne est mouvante et conna\u00eet de nombreuses \u00e9volutions (Bokanowski, 2005) : depuis les remaniements de la th\u00e9orie de la s\u00e9duction, en 1807 avec l\u2019abandon de sa <em>neurotica<\/em>, aux mod\u00e9lisations \u00e9conomiques introduites \u00e0 partir de 1920 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tude des traumatismes positifs et n\u00e9gatifs et de leurs liens avec le narcissisme \u00e0 la fin de son \u0153uvre. Au-del\u00e0 m\u00eame des travaux psychanalytiques, le statut accord\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique dans la gen\u00e8se des pathologies est depuis toujours sujet \u00e0 controverses et d\u00e9bats passionn\u00e9s. En t\u00e9moignent les premiers r\u00e9cits de guerre et combats, qualifiant les soldats traumatis\u00e9s de couards et de simulateurs d\u00e8s le XVII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, ou \u00e0 l\u2019inverse les th\u00e9ories organicistes mettant en avant la gravit\u00e9 neurologique des chocs subis par les victimes d\u2019accidents au XIX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle ou enfin les \u00e9volutions actuelles centr\u00e9es sur le <em>Post Traumatic Stress Disorder<\/em> toujours embarrass\u00e9es par la singularit\u00e9 des v\u00e9cus traumatiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre clinique, centr\u00e9e sur le suivi d\u2019adultes ayant v\u00e9cu des \u00e9v\u00e9nements dits \u00ab traumatiques \u00bb dans une consultation hospitali\u00e8re sp\u00e9cialis\u00e9e, continue de nous interroger sur la place et le poids de la r\u00e9alit\u00e9 externe au regard de la r\u00e9alit\u00e9 interne de ces patients. Dans ce travail, nous cherchons \u00e0 poursuivre le questionnement que Freud laissait ouvert \u00e0 la fin de sa vie lorsqu\u2019il s\u2019interrogeait sur le statut proprement n\u00e9vrotique de la n\u00e9vrose traumatique : \u00ab Il est possible que ce qu\u2019on appelle n\u00e9vroses traumatiques (d\u00e9clench\u00e9es par une frayeur trop intense ou des chocs somatiques graves tels que collision de train, \u00e9boulements, etc.) constituent une exception ; toutefois leurs relations avec le facteur infantile se sont jusqu\u2019ici soustraites \u00e0 nos interrogations \u00bb (Freud, 1938\/1940). Lorsqu\u2019Oppenheim introduit le terme de n\u00e9vrose traumatique dans les nosographies psychiatriques en 1889, il ne fait qu\u2019isoler une affection particuli\u00e8re assign\u00e9e d\u2019une \u00e9tiopathog\u00e9nie commune \u00e0 tous ces troubles pr\u00e9sent\u00e9s par les victimes d\u2019accidents violents. Sa conception est alors organiciste et tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e des perspectives psychanalytiques sur la n\u00e9vrose. Freud, quant \u00e0 lui, a toujours cherch\u00e9 \u00e0 unifier, sous une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale, les n\u00e9vroses de guerre, les n\u00e9vroses traumatiques et les n\u00e9vroses classiques, en insistant sur le r\u00f4le cl\u00e9 de la sexualit\u00e9 et sur le caract\u00e8re psychique des \u00e9v\u00e9nements (Bertrand, 2002). Cependant, la nature m\u00eame de n\u00e9vrose traumatique &#8211; qualifi\u00e9e, r\u00e9cemment encore, d\u2019anti-n\u00e9vrose par Jacques Andr\u00e9 (2009) reste \u00e9nigmatique. En effet, comment peut-il s\u2019agir d\u2019une n\u00e9vrose alors que son expression m\u00eame fige toute conflictualit\u00e9 psychique, an\u00e9antit tout travail de repr\u00e9sentation, semble \u00e0 mille lieues du sexuel et de l\u2019\u00e9rotisation dans un tableau clinique domin\u00e9 par le n\u00e9ant et l\u2019effroi ? Quels liens pouvons-nous \u00e9tablir entre les n\u00e9vroses de guerre, dites actuelles, et les n\u00e9vroses de transfert ? Quelles places accorder successivement aux \u00e9v\u00e9nements r\u00e9els, aux fantasmes, aux <em>traumas<\/em> originaires de ces patients prisonniers de mouvements de r\u00e9p\u00e9tition ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le cas particuli\u00e8rement singulier d\u2019Annette, rencontr\u00e9e en consultation de psychotraumatisme \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, nous permet de revenir sur ces questions toujours en travail dans la pens\u00e9e psychanalytique et notamment de r\u00e9interroger les liens entre n\u00e9vrose hyst\u00e9rique et n\u00e9vrose traumatique. Nous postulerons \u00e0 son propos qu\u2019une n\u00e9vrose de guerre peut mettre hors jeu une n\u00e9vrose classique, la figeant un temps au del\u00e0 de tout compromis ou de tout autre processus de symbolisation propres \u00e0 la n\u00e9vrose de transfert : nous formulerons ainsi l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une \u00ab n\u00e9vrose traumatis\u00e9e \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re description d\u2019une forme hyst\u00e9rique de n\u00e9vrose traumatique est bien plus ancienne qu\u2019on pourrait le croire. Selon Barrois (1988), elle revient \u00e0 H\u00e9rodote lorsqu\u2019il retrace l\u2019\u00e9pop\u00e9e de la premi\u00e8re confrontation entre les Grecs et les M\u00e8des et en particulier la bataille de Marathon en 490 av. J.C. C\u2019est \u00e0 propos de cet affrontement que l\u2019illustre historien grec d\u00e9crit un \u00e9v\u00e9nement devenu c\u00e9l\u00e8bre dans l\u2019histoire du traumatisme : la c\u00e9cit\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e, en plein combat, par Epizelos devant l\u2019effroi g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par sa rencontre avec la mort, analys\u00e9e depuis comme un sympt\u00f4me de conversion (Briole et al, 1994). Pour autant, ces sympt\u00f4mes conversifs, r\u00e9guli\u00e8rement relat\u00e9s dans les r\u00e9cits de guerre, n\u2019ont fait qu\u2019accro\u00eetre les pr\u00e9jug\u00e9s et la m\u00e9fiance que suscitent ces cas. Nous tenterons de saisir \u00e0 travers l\u2019histoire de notre patiente quels liens semblent unir ou plut\u00f4t d\u00e9sunir ces sympt\u00f4mes de conversion et ceux d\u2019une n\u00e9vrose traumatique de guerre : ils nous permettront de revisiter l\u2019histoire infantile d\u2019Annette et surtout d\u2019\u00e9tudier comment leur disparition soudaine aura permis de faire \u00e9clore un <em>trauma<\/em> trop longtemps enfoui et masqu\u00e9 par son corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pr\u00e9senterons son histoire en trois actes, sur un rythme volontairement th\u00e9\u00e2tral, afin de coller au d\u00e9roulement et aux proc\u00e9d\u00e9s transf\u00e9rentiels en jeux dans la th\u00e9rapie de cette patiente.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Histoire d\u2019Annette, premier acte : l\u2019h\u00e9ro\u00efne de guerre<\/h2>\n\n\n\n<p>Une belle femme \u00e0 l\u2019allure dynamique, et au port de t\u00eate majestueux malgr\u00e9 la douleur contenue dans son regard, se pr\u00e9sente \u00e0 nous suite \u00e0 l\u2019apparition brutale et inattendue d\u2019un v\u00e9ritable syndrome de r\u00e9p\u00e9tition traumatique survenu plus de 50 ans apr\u00e8s les faits. Celle que nous appellerons Annette est alors \u00e2g\u00e9e de 76 ans : elle nous expose qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 r\u00e9sistante d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 14 ans pendant la seconde guerre mondiale. Sa m\u00e8re \u00e9tait responsable d\u2019un mouvement de lib\u00e9ration r\u00e9gional auquel son p\u00e8re et ses fr\u00e8res participaient. D\u00e8s 1942, c\u2019est \u00ab tout naturellement \u00bb qu\u2019Annette s\u2019engage dans la r\u00e9sistance et les missions p\u00e9rilleuses : grande blonde aux yeux bleus, perch\u00e9e sur son v\u00e9lo, elle passait inaper\u00e7ue alors qu\u2019elle faisait transiter \u00e0 des groupes d\u2019hommes en r\u00e9sistance contre l\u2019ennemi nazi des informations, des documents puis des explosifs et des armes, destin\u00e9s \u00e0 saboter les aiguillages des voies ferr\u00e9es o\u00f9 circulaient les trains en partance pour les camps. Un an avant la fin de la guerre, la gare de triage subit un terrible bombardement ravageant la ville dans laquelle elle exer\u00e7ait ses activit\u00e9s de r\u00e9sistante. Alors qu\u2019elle s\u2019efforce de retrouver des membres du r\u00e9seau dans les d\u00e9combres, elle est arr\u00eat\u00e9e par les allemands et conduite \u00e0 la <em>Kommandantur<\/em> o\u00f9 elle subit un \u00ab interrogatoire atroce \u00bb. Furieux d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 bern\u00e9s par cette \u00ab gamine \u00bb, les soldats ennemis lui en font voir de toutes les couleurs : menaces verbales, coups, insultes pour commencer, puis tortures diverses comme celle de la t\u00eate dans l\u2019eau souill\u00e9e des cabinets afin qu\u2019elle d\u00e9nonce ses camarades, se terminant par un viol collectif lui sacrifiant sa virginit\u00e9. Faute de preuve et face \u00e0 son silence, elle est finalement laiss\u00e9e inanim\u00e9e dans la rue avant d\u2019\u00eatre secourue par les \u00e9quipes m\u00e9dicales et de d\u00e9blaiement venues aider la population.<\/p>\n\n\n\n<p>Annette relate ses souvenirs de mani\u00e8re tr\u00e8s \u00e9mouvante, elle a vraiment cru qu\u2019ils allaient finir par la tuer, et pourtant elle s\u2019en est sortie, vivante mais profond\u00e9ment meurtrie. Au fil de son r\u00e9cit, son \u0153il brille pour d\u00e9fendre la cause qui reste la sienne, celle de sa famille et de ses fr\u00e8res. Sa souffrance ne peut \u00eatre \u00e9voqu\u00e9e que si elle est contrebalanc\u00e9e par des messages d\u2019espoirs, de lutte, de confiance profonde dans les autres et dans la vie, sur un ton plut\u00f4t dramatique et th\u00e9\u00e2tral. Dans un premier mouvement contre-transf\u00e9rentiel, cette femme, ayant l\u2019\u00e2ge d\u2019\u00eatre ma grand-m\u00e8re, force mon admiration.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la guerre, elle n\u2019a jamais parl\u00e9 de tout \u00e7a en d\u00e9tails, elle a cach\u00e9 \u00e0 ses proches les pires moments de sa d\u00e9tention par les Allemands. Le viol l\u2019a pourtant confront\u00e9e, adolescente, \u00e0 une premi\u00e8re grossesse, rapidement avort\u00e9e dans un r\u00e9seau clandestin avec la complicit\u00e9 de sa m\u00e8re qui lui ordonne de taire \u00e0 jamais cet acte \u00ab honteux \u00bb. Nous y reviendrons\u2026 Pour \u00ab ses \u00e9minents services rendus \u00e0 la patrie \u00bb, elle se voit d\u2019abord remettre la carte de Combattant et la carte du Combattant Volontaire de la R\u00e9sistance. Elle obtient m\u00eame la l\u00e9gion d\u2019honneur, 40 ans apr\u00e8s la fin de la guerre, et l\u2019expos\u00e9 des services qui motivent la proposition, fait \u00e9tat des sentiments patriotiques de ses parents comme de leur non soumission aux ordres du gouvernement de Vichy. Ainsi, elle a gard\u00e9 sa fibre militante et a toujours parl\u00e9 librement de la guerre et des activit\u00e9s des r\u00e9sistants, \u00e0 ses enfants puis \u00e0 ses petits-enfants, mais en \u00e9vitant toujours de se positionner comme sujet et actrice dans cette Histoire ! Annette nous dit avoir men\u00e9 une vie qu\u2019elle qualifie d\u2019\u00e9panouie et d\u2019heureuse. Aux lendemains de la guerre, elle a rencontr\u00e9 un homme plus \u00e2g\u00e9 qu\u2019elle et poss\u00e9dant une certaine fortune, avec qui elle a fond\u00e9 une famille unie. Elle pr\u00e9cise que son mari n\u2019a jamais rien su de ses m\u00e9saventures ni d\u2019ailleurs pos\u00e9 de questions. Elle a exerc\u00e9 en tant qu\u2019institutrice et dit n\u2019avoir jamais souffert de troubles psychopathologiques particuliers.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Histoire d\u2019Annette, deuxi\u00e8me acte : la d\u00e9compensation traumatique\u2026<\/h2>\n\n\n\n<p>Pourtant, son long et apparent solide \u00ab processus de r\u00e9silience \u00bb (Duchet, 2006a) a brutalement c\u00e9d\u00e9 : au moment o\u00f9 elle apprend par les m\u00e9decins que les jours de son mari, atteint d\u2019un cancer et d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s \u00e2g\u00e9, sont compt\u00e9s. Les nuits suivantes, elle est r\u00e9veill\u00e9e brutalement par de v\u00e9ritables cauchemars de r\u00e9p\u00e9tition, reproduisant pr\u00e9cis\u00e9ment des moments de tortures du pass\u00e9 et notamment son viol. Elle crie dans son sommeil et se r\u00e9veille en sursaut avec l\u2019image fig\u00e9e de son visage plong\u00e9 dans l\u2019eau souill\u00e9e des toilettes. Elle pr\u00e9sente \u00e9galement des <em>flash-backs<\/em> diurnes, des ruminations anxieuses, ainsi que des sympt\u00f4mes d\u2019hypervigilance. Annette ne supporte alors plus la moindre vision ou \u00e9vocation de la guerre, celle-ci ou n\u2019importe quelle autre : elle ferme postes de radio et de t\u00e9l\u00e9vision, descend ses livres d\u2019histoire \u00e0 la cave, etc. Enfin, elle \u00e9vite d\u00e9sormais les bains, passe le moins de temps possible aux toilettes : toute vision de l\u2019eau dans un r\u00e9cipient lui est p\u00e9nible. Elle devient tr\u00e8s irritable. Sa famille ne la reconna\u00eet plus.<\/p>\n\n\n\n<p>La nature des troubles est \u00e9minemment classique et signe la pr\u00e9sence d\u2019une v\u00e9ritable n\u00e9vrose traumatique ou n\u00e9vrose de guerre s\u00e9v\u00e8re : syndrome de r\u00e9p\u00e9tition et de reviviscence nocturne et diurne, \u00e9vitements d\u2019allure phobique, hypervigilance, changements de personnalit\u00e9. N\u00e9anmoins, nous ne pouvons manquer de souligner l\u2019incroyable p\u00e9riode, longue de plus de 50 ans, qui s\u2019\u00e9coule entre les \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus et la d\u00e9compensation traumatique ! Si les manuels de psychiatrie ont toujours mentionn\u00e9 le possible d\u00e9clenchement en d\u00e9calage des sympt\u00f4mes post-traumatiques par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement incrimin\u00e9, faisant \u00e9tat d\u2019une possible \u00ab p\u00e9riode de latence \u00bb que les anciens nommaient \u00ab p\u00e9riode d\u2019incubation ou de ruminations \u00bb (Crocq, 1999) et qui continue de compliquer les travaux des experts psychiatriques, jamais nous n\u2019avons relev\u00e9 dans la litt\u00e9rature de latence aussi longue\u2026 Comment expliquer ce ph\u00e9nom\u00e8ne singulier ? Plusieurs hypoth\u00e8ses s\u2019offriront peu \u00e0 peu \u00e0 nous tout au long du travail th\u00e9rapeutique avec cette patiente.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Histoire d\u2019Annette, troisi\u00e8me acte : la r\u00e9v\u00e9lation du langage du corps<\/h2>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s de nombreuses s\u00e9ances centr\u00e9es sur l\u2019\u00e9coute de son pass\u00e9 de r\u00e9sistante et l\u2019accueil de ses plaintes douloureuses t\u00e9moignant de la p\u00e9nibilit\u00e9 de sa nouvelle symptomatologie (va-t-elle finir par devenir folle ? nous demande-t-elle \u00e0 plusieurs reprises), nous apprenons tout-\u00e0-coup qu\u2019elle a consult\u00e9 par le pass\u00e9 de nombreux sp\u00e9cialistes pour une symptomatologie somatique vari\u00e9e et oserons-nous dire \u00ab r\u00e9sistante \u00bb. Ce sont d\u2019ailleurs ces m\u00e9decins, fatigu\u00e9s par la recherche insatisfaisante de causes somatiques palpables, qui ont fini par nous l\u2019adresser. La patiente a toujours souffert de douleurs abdominales inexpliqu\u00e9es, de br\u00fblures gastriques multi-explor\u00e9es avec des ant\u00e9c\u00e9dents d\u2019ulc\u00e8res op\u00e9r\u00e9s, mais aussi de troubles partiels de la marche sans substrat organique. Des explorations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es ont \u00e9cart\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard toute piste neurologique. Elle se souvient de certaines sensations, peu banales dans leur expression : \u00ab j\u2019avais une boule entre les jambes, dans le vagin, comme si la vessie \u00e9tait descendue \u00bb, \u00e9voquant de prime abord une angoisse de descente d\u2019organes due \u00e0 l\u2019\u00e2ge mais rapidement aussi le fantasme ou l\u2019angoisse de voir appara\u00eetre un autre sexe entre ses jambes, d\u2019autant plus que ces troubles sont apparus tr\u00e8s t\u00f4t dans son histoire de femme. Ces perturbations \u00e9taient alors accompagn\u00e9es de br\u00fblures au niveau des muqueuses vaginales sans que les sp\u00e9cialistes ne trouvent de troubles gyn\u00e9cologiques av\u00e9r\u00e9s ; Annette les associe avec nous au souvenir douloureux d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 mal recousue apr\u00e8s sa d\u00e9chirure vaginale due au viol ou \u00e0 l\u2019avortement clandestin (tout se m\u00e9lange), ce qu\u2019elle n\u2019a jamais confi\u00e9 \u00e0 ses gyn\u00e9cologues. Aucun traitement contre la douleur ne s\u2019est av\u00e9r\u00e9 efficace jusqu\u2019\u00e0 la prescription d\u2019anxiolytiques qui l\u2019a finalement apais\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e9poque, si la patiente continue \u00e0 taire son pass\u00e9 traumatique et \u00e0 garder secret tout lien entre ses douleurs et les violences sexuelles subies, l\u2019expression somatique lui permet pourtant une certaine parole : ces troubles sont dicibles et reconnus par la famille qui l\u2019entoure de ses bons soins dans les moments de crise. Bien entendu, le tableau \u00e9voque nettement la conversion hyst\u00e9rique, Annette use d\u2019ailleurs d\u2019expressions th\u00e9\u00e2trales et d\u00e9monstratives sur un fond de belle indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de ces souffrances. Ainsi, avant de souffrir d\u2019une v\u00e9ritable n\u00e9vrose de guerre, Annette pr\u00e9sentait une n\u00e9vrose hyst\u00e9rique, confirm\u00e9e par d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments de la cure. Que s\u2019est-il jou\u00e9 dans le passage d\u2019une n\u00e9vrose \u00e0 l\u2019autre ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Collusion autour du r\u00e9el et de la pulsion de mort<\/h2>\n\n\n\n<p>Une premi\u00e8re hypoth\u00e8se se pr\u00e9sente naturellement \u00e0 nous lorsque nous nous souvenons que les sympt\u00f4mes de la n\u00e9vrose de guerre de notre patiente apparaissent brutalement au moment o\u00f9 elle apprend que les jours de son mari sont compt\u00e9s et qu\u2019il va bient\u00f4t mourir\u2026 En suivant les derni\u00e8res th\u00e9orisations de Freud, nous sommes tent\u00e9s d\u2019affirmer que <em>Thanatos<\/em> a fait brutalement irruption dans la psych\u00e9 d\u2019Annette comme il l\u2019avait fait cinquante ans plus t\u00f4t lorsqu\u2019elle avait cru mourir sous la torture des allemands. Dans la clinique du psychotraumatisme, les auteurs contemporains de r\u00e9f\u00e9rence, inspir\u00e9s des th\u00e9orisations freudiennes et lacaniennes, insistent sur l\u2019importance de la rencontre avec le \u00ab r\u00e9el de la mort \u00bb dans leurs \u00e9crits (Barrois, 1986 ; Lebigot, 1997, 2005). Ces derniers parlent toujours de \u00ab rencontre singuli\u00e8re \u00bb \u00e0 composante traumatog\u00e8ne : l\u2019effet du traumatisme op\u00e8re lorsque le sujet entrevoit sa propre mort par sa mise en danger physique et psychique et\/ou par le truchement de la mort d\u2019un autre. D\u00e8s 1915, dans <em>Consid\u00e9rations actuelles sur la guerre et la mort<\/em>, Freud prenait toute la mesure de la non-figuration de sa propre mort pour un sujet. Ainsi, tout se passe comme si la mort annonc\u00e9e de son mari venait confronter Annette \u00e0 l\u2019\u00e9prouv\u00e9 de mort d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9, jusque l\u00e0 non seulement impensable et indicible, mais litt\u00e9ralement cliv\u00e9 dans une partie non accessible d\u2019elle m\u00eame. L\u2019effraction se situerait l\u00e0, cinquante ans plus tard, dans cet apr\u00e8s-coup magistral\u2026 Nous partageons l\u2019avis de Bool (2001) lorsqu\u2019elle avance que le <em>trauma<\/em> impose au sujet l\u2019\u00e9vidence de la mort, l\u2019arrachant ainsi \u00e0 toute amn\u00e9sie. \u00ab Il n\u2019est pas \u00e9tonnant que le sujet en tombe malade \u00bb ajoute l\u2019auteur. L\u2019apparition du spectre de la mort viendrait d\u00e9truire tout mouvement pulsionnel et proprement n\u00e9vrotique d\u2019Annette, an\u00e9antissant ses recours habituels aux compromis par le corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces premi\u00e8res pistes nous m\u00e8nent \u00e9galement aux travaux de Winnicott (1965) pour qui le <em>trauma<\/em> est en rapport avec la d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019objet, ha\u00ef quand il vient \u00e0 d\u00e9faillir dans sa fonction de protection. Par l\u2019intrusion soudaine d\u2019un fait trop r\u00e9el, l\u2019ambivalence est d\u00e9truite, l\u2019objet id\u00e9alis\u00e9 (ici le mari) est d\u00e9chu de son rang. La rencontre de cet \u00e9poux est en effet celle qui a permis que le secret soit gard\u00e9, que l\u2019honneur soit sauv\u00e9 et que l\u2019ordre de la m\u00e8re (taire le fait honteux du viol) soit accompli : jamais il n\u2019a pos\u00e9 de question sur son histoire personnelle de r\u00e9sistante, jamais il n\u2019a interrog\u00e9 l\u2019absence de virginit\u00e9 au mariage, toujours il l\u2019a prot\u00e9g\u00e9e\u2026 Ainsi sa disparition annonc\u00e9e fait voler en \u00e9clat la fonction de pare- excitation qu\u2019il semblait occuper pour Annette et par l\u00e0 m\u00eame vient r\u00e9v\u00e9ler possiblement le secret. Du jour au lendemain, les images du viol et de la souillure s\u2019imposent \u00e0 cette femme, comme si tout avait eu lieu hier\u2026 Le secret ne tient plus.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Lorsque le sexuel entre en jeu\u2026<\/h2>\n\n\n\n<p>Le \u00ab devoir de m\u00e9moire des survivants de la shoah avec ses effets potentiellement disruptifs \u00bb dont parle R\u00e9gine Waintrater (2000) nous fait penser au \u00ab devoir de transmettre \u00bb tronqu\u00e9 d\u2019Annette. Sa transmission, \u00e0 ses enfants, ses petits-enfants, ses \u00e9l\u00e8ves, porte sur l\u2019Histoire de la r\u00e9sistance mais jamais sur son histoire dans cette Histoire\u2026 mettant en \u00e9vidence soit un ph\u00e9nom\u00e8ne du c\u00f4t\u00e9 du clivage et de la dissociation franche, soit une mise \u00e0 distance qui pourrait faire penser au refoulement r\u00e9ussi et \u00e0 la belle indiff\u00e9rence de l\u2019hyst\u00e9rique car \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle, quelque part\u2026 elle sait.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez d\u2019autres patients, le clivage est facilement \u00e9voqu\u00e9, comme un proc\u00e9d\u00e9 psychotisant o\u00f9 aucune des parties ne conna\u00eet l\u2019existence de l\u2019autre et nous en avons travaill\u00e9 ailleurs les r\u00e9percussions dramatiques au niveau des attaques du corps que cela peut susciter (Duchet, 2006b, 2007). \u00ab Il y a d\u2019une part un Je qui souffre, mais ne le sait pas, de l\u2019autre un Je qui sait, mais ne souffre pas \u00bb (Bertand, 2002, p. 107). Cet \u00e9nonc\u00e9 de Mich\u00e8le Bertrand nous a fait penser \u00e0 Annette. Tout se passe comme si aux lendemains de la guerre, le corps souffrant de la jeune femme lui permettrait de ne rien savoir de toute son histoire, tout en sachant quelque chose qui lui permette de dire aux autres l\u2019Histoire sans en souffrir\u2026 Devoir se taire (et notamment taire le viol) coexiste aux c\u00f4t\u00e9s de devoir transmettre (l\u2019histoire des r\u00e9sistants)\u2026 C\u2019est comme si une partie d\u2019elle ignorait superbement l\u2019autre\u2026 dans un mouvement t\u00e9moignant finalement d\u2019une \u00e9rotisation de la pens\u00e9e. Ainsi, le \u00ab devoir se taire \u00bb (celui \u00e9nonc\u00e9 par la m\u00e8re comme celui qu\u2019elle s\u2019est courageusement impos\u00e9 durant la torture et qui l\u2019a probablement sauv\u00e9e de la d\u00e9portation) est traduit par Annette \u00e0 l\u2019aide d\u2019une expression singuli\u00e8re : \u00ab je me suis mise un b\u0153uf sur la langue \u00bb nous dit-elle sans commentaire. Cette m\u00e9taphore issue du langage populaire des r\u00e9sistants de l\u2019\u00e9poque vient nous interpeller sur le registre du sexuel : le b\u0153uf n\u2019est-il pas le symbole par excellence du m\u00e2le ch\u00e2tr\u00e9 !? Peu apr\u00e8s l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de cette expression, Annette nous conte pour la premi\u00e8re fois l\u2019histoire de son viol collectif par les allemands, et tout \u00e0 coup, elle se souvient : l\u2019un d\u2019eux avait l\u2019\u00e2ge d\u2019\u00eatre son p\u00e8re\u2026 elle pleure alors de mani\u00e8re bien plus authentique qu\u2019aux s\u00e9ances pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que nous saisissons, \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une lev\u00e9e du refoulement, les enjeux \u0153dipiens et l\u2019angoisse de castration \u00e9minemment traumatiques de cet acte survenu \u00e0 l\u2019adolescence, en pleine pubert\u00e9 de la jeune fille, et jusque l\u00e0 pass\u00e9s sous silence. Le drame d\u2019Annette semble bien se situer \u00e0 cet endroit, entrem\u00ealant les probl\u00e9matiques de la n\u00e9vrose classique et de la n\u00e9vrose traumatique. Ainsi la disparition annonc\u00e9e de son mari vient aussi r\u00e9veiller la mort du p\u00e8re et les fantasmes incestueux que sa m\u00e8re lui demande de passer sous silence : \u00ab c\u2019est honteux \u00bb ! La seule et unique fois o\u00f9 Annette nous dit avoir tent\u00e9 de lever le voile sur l\u2019abus sexuel subi, c\u2019est avec sa fille, devenue adulte et m\u00e8re \u00e0 son tour, mais cette derni\u00e8re a eu d\u2019embl\u00e9e une r\u00e9action similaire, \u00ab mais enfin, c\u2019est une honte, je t\u2019interdis d\u2019en parler \u00e0 quiconque et encore moins \u00e0 mon mari \u00bb lui aurait-elle r\u00e9pondu, accentuant encore le poids du tabou de l\u2019inceste. Le choix du conjoint \u00e0 valeur \u0153dipienne ne fait gu\u00e8re de doute : son mari a quinze ans de plus qu\u2019elle et Annette le dote spontan\u00e9ment des m\u00eames qualit\u00e9s : \u00ab aussi courageux, travailleur et protecteur que mon p\u00e8re \u00bb, et tellement admirateur de la beaut\u00e9 d\u2019Annette\u2026 Dans le viol, accompli notamment par un homme pr\u00e9sent\u00e9 comme ayant l\u2019\u00e2ge d\u2019\u00eatre son p\u00e8re, le fantasme inconscient de s\u00e9duction \u0153dipienne s\u2019est vu brutalement r\u00e9alis\u00e9, provoquant ce que Janin (1976) nomme un \u00ab collapsus topique \u00bb : lorsque la r\u00e9alisation interne du fantasme et la r\u00e9alisation externe du d\u00e9sir se rencontrent dans le r\u00e9el. Ici les traumatismes de la mort et du sexuel se conjuguent et se t\u00e9lescopent. Et comme pour compliquer ou \u00e9clairer encore d\u2019avantage l\u2019histoire d\u2019Annette, nous apprendrons plus tard que son p\u00e8re s\u2019est suicid\u00e9 peu de temps apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9matur\u00e9 de sa femme par maladie, laissant une lettre \u00e0 sa fille, emprunte d\u2019une immense culpabilit\u00e9 de l\u2019avoir entrain\u00e9e dans la r\u00e9sistance et t\u00e9moignant d\u2019une douleur insupportable d\u2019avoir \u00e0 vivre sans son \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">En conclusion, les trois temps d\u2019une valse\u2026<\/h2>\n\n\n\n<p>A la suite de Freud, Mich\u00e8le Bertrand (2002) avance l\u2019id\u00e9e d\u2019un caract\u00e8re structurel du <em>trauma<\/em> qui appellerait \u00e0 une conception unifi\u00e9e de celui-ci dans les diff\u00e9rents tableaux n\u00e9vrotiques, n\u00e9vroses traumatiques comprises. Dans l\u2019histoire d\u2019Annette, on peut distinguer deux p\u00e9riodes d\u2019expressions traumatiques radicalement diff\u00e9rentes au premier abord.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier temps est ponctu\u00e9 par des somatisations dont on conna\u00eet le caract\u00e8re protecteur apr\u00e8s un traumatisme, qu\u2019il soit d\u2019origine pulsionnelle interne ou d\u2019origine externe comme dans les situations de guerre. Ces souffrances \u00e9rotis\u00e9es du corps, son lien s\u00e9ducteur \u00e0 l\u2019autre, son d\u00e9go\u00fbt apparent pour la sexualit\u00e9, son apparente candeur, etc. r\u00e9v\u00e8lent un magnifique tableau hyst\u00e9rique, comme aux bons vieux temps des d\u00e9buts de la psychanalyse\u2026 A l\u2019\u00e9poque, Annette n\u2019a cependant pas eu la chance de rencontrer Freud, ni d\u2019autres analystes d\u2019ailleurs : ainsi, elle n\u2019a pu acc\u00e9der \u00e0 la valeur symbolique et d\u00e9fensive de ces sympt\u00f4mes, v\u00e9ritables compromis entre d\u00e9sirs et interdits. Elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 s\u2019accommoder (et son entourage avec) de ses sympt\u00f4mes, par del\u00e0 les d\u00e9sagr\u00e9ments r\u00e9guliers de la douleur physique \u00e9prouv\u00e9e, pendant pr\u00e8s de cinq d\u00e9cennies. Il est vrai que ces troubles ne l\u2019ont pas emp\u00each\u00e9e de mener une vie \u00e9panouie d\u2019\u00e9pouse, de m\u00e8re de famille, d\u2019institutrice, puis de grand-m\u00e8re\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me temps est d\u2019autant plus brutal, plac\u00e9 sous le sceau de la surprise et de l\u2019effroi li\u00e9 \u00e0 l\u2019annonce du cancer foudroyant de son mari alors qu\u2019elle vient de f\u00eater ses 76 ans. Contrairement \u00e0 la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente et au fonctionnement n\u00e9vrotique classique, le refoulement n\u2019est plus op\u00e9rant. Le <em>trauma<\/em> externe est intense, r\u00e9activant dans un apr\u00e8s-coup les traces des tortures et du viol, ne laissant de place qu\u2019\u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition intrusive et incessante d\u2019un pass\u00e9 ravageur, jusque l\u00e0 gard\u00e9 au secret. Le sexuel comme le principe de plaisir sont mis hors jeu et la symptomatologie s\u00e9v\u00e8re permet de mesurer l\u2019\u00e9tendue de l\u2019effraction du pare-excitation. L\u2019\u00e9mergence des sympt\u00f4mes traumatiques (de r\u00e9p\u00e9tition notamment) co\u00efncide avec l\u2019arr\u00eat des sympt\u00f4mes de conversion : les premiers semblent avoir \u00e9cras\u00e9 les seconds. La mort annonc\u00e9e du mari r\u00e9introduit un trop plein de r\u00e9el inassimilable par le Moi d\u2019Annette. Mais nous dirions avec Assoun (1997) que le <em>trauma<\/em> lui \u00ab a fourni une opportunit\u00e9 \u2013 \u00e0 la fois d\u00e9voilante et mortif\u00e8re \u2013 de d\u00e9masquage \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me temps viendra en th\u00e9rapie, il est marqu\u00e9 par le d\u00e9but d\u2019une r\u00e9solution progressive des sympt\u00f4mes post-traumatiques. Ce troisi\u00e8me temps est celui qui permet tout-\u00e0-coup d\u2019unifier les deux n\u00e9vroses : hyst\u00e9rique et traumatique, de r\u00e9introduire tel le troisi\u00e8me temps d\u2019une valse, une continuit\u00e9 dans le mouvement psychique et corporel. C\u2019est lorsque la patiente s\u2019entend dire qu\u2019un des abuseurs avait l\u2019\u00e2ge d\u2019\u00eatre son p\u00e8re\u2026 Ce souvenir refoul\u00e9 a pour ainsi dire remis <em>Eros<\/em> au devant de la sc\u00e8ne et r\u00e9introduit un conflit sexuel, jusque l\u00e0 \u00e9cras\u00e9 par les traumatismes cumul\u00e9s (mort annonc\u00e9e du mari, mort culpabilis\u00e9e du p\u00e8re par suicide, torture pour avoir \u00e9t\u00e9 complice de ses fr\u00e8res, sacrifice de sa virginit\u00e9, etc.). C\u2019est dans ce sens que nous soutenons l\u2019id\u00e9e d\u2019une n\u00e9vrose hyst\u00e9rique classique \u00ab traumatis\u00e9e \u00bb par une n\u00e9vrose de guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019accueil provisoirement ingrat mais n\u00e9cessaire du chaos, des plaintes, de l\u2019irrepr\u00e9sentable et de l\u2019indicible est alors de mise du c\u00f4t\u00e9 du th\u00e9rapeute. Le maintien en vie et en mouvement de l\u2019analyste malgr\u00e9 les attaques incessantes du cadre alli\u00e9 \u00e0 la force de d\u00e9gagement de la patiente font rejaillir les pulsions de vie. Les sc\u00e9narios de s\u00e9duction \u00e9cartent d\u00e9finitivement la reviviscence sans fin du <em>trauma<\/em> (M. Bertrand, 2002) et permettent la reprise des associations et de la symbolisation. Il est probable qu\u2019Annette a puis\u00e9 ses ressources dans les ressorts positifs des <em>traumas<\/em> (Freud, 1939, <em>L\u2019homme Mo\u00efse<\/em>) subis au cours de la R\u00e9sistance comme de sa r\u00e9sistance pass\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes bibliographiques<\/h2>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9 J. (2009). \u00ab La n\u00e9vrose traumatique, une anti-n\u00e9vrose ? \u00bb <em>Journ\u00e9e du CEPP<\/em> (Centre d\u2019Etudes Psychopathologie Psychanalyse \u2013 12 d\u00e9cembre 2009), Universit\u00e9 Paris Diderot.<\/p>\n\n\n\n<p>Assoun P.L. (1997). \u00ab La mauvaise rencontre ou l\u2019inconscient traumatique \u00bb, <em>Champ Psychosomatique<\/em>, 10.<\/p>\n\n\n\n<p>Barrois C. (1986). \u00ab La mort donn\u00e9e, \u00e9tude psychanalytique d\u2019un cas de n\u00e9vrose traumatique \u00bb, <em>Nouvelle Revue de psychanalyse<\/em>, n\u00b0 33, p. 235-247.<\/p>\n\n\n\n<p>Barrois C. (1988). <em>Les N\u00e9vroses traumatiques<\/em>, Paris, Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Bertrand M. (2002). \u00ab Psychologie et psychanalyse devant les traumatismes de guerre \u00bb, <em>Champ Psychosomatique,<\/em> 4, 28, p. 97-112.<\/p>\n\n\n\n<p>Bokanowski, T. (2005). \u00ab Variations sur le concept de \u201c traumatisme \u201d : traumatisme, traumatique, trauma \u00bb. <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>. N\u00b03, vol. 69, p.891-905.<\/p>\n\n\n\n<p>Bool A. (2001). \u00ab Survivant \u00bb, Cahiers de psychologie clinique 2001\/1, 16, p. 69-77.<\/p>\n\n\n\n<p>Briole G., Favre J.-D., Lafont B. et al. (1994). \u00ab Le traumatisme psychique : rencontre et devenir \u00bb, Rapport de psychiatrie du <em>Congr\u00e8s de psychiatrie et de neurologie de langue fran\u00e7ais<\/em>e, Paris, Masson.<\/p>\n\n\n\n<p>Crocq (1999). Les traumatismes psychiques de guerre, 1999<\/p>\n\n\n\n<p>Duchet C. (2006a). \u00ab Du psychotraumatisme \u00e0 la r\u00e9silience : perspectives cliniques \u00bb, in L. Jehel, G. Lopez (eds.), <em>Psychotraumatologie. \u00c9valuation, clinique, traitement<\/em>, Paris, Dunod, p. 57-66.<\/p>\n\n\n\n<p>Duchet C. (2006b). \u00ab Entre pulsions de vie et pulsions de mort : le masochisme \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des exp\u00e9riences traumatiques \u00bb, <em>Psychologie clinique et projective,<\/em> Cliniques du masochisme, n\u00b0 12, p. 101-117.<\/p>\n\n\n\n<p>Duchet C. (2007). \u00ab Entre la vie et la mort : rapports entre trauma et suicide \u00bb, in F. Marty (ed.), <em>Transformer la violence ? Traumatisme et symbolisation<\/em>, Paris, In Press, coll. \u00ab Champs libres \u00bb, p. 61-72.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1915)\/1975\/1986. \u00ab Consid\u00e9rations actuelles sur la guerre et sur la mort \u00bb, in <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Paris, Petite Biblioth\u00e8que Payot, p. 235-267.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1919). <em>Introduction \u00e0 La psychanalyse des n\u00e9vroses de guerre, R\u00e9sultats, id\u00e9es, probl\u00e8mes<\/em>. Paris : P.U.F, 1984.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1920). <em>Rapport d\u2019expert sur le traitement \u00e9lectrique des n\u00e9vros\u00e9s de guerre, R\u00e9sultats, id\u00e9es, probl\u00e8mes<\/em>. Paris : P.U.F, 1984.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1920). <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir, Essais de psychanalyse<\/em>. Paris : Payot, 1981.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1939), <em>L\u2019homme Mo\u00efse et la religion monoth\u00e9iste<\/em>, Paris, Gallimard, 1986.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1940), <em>Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, 1949.<\/p>\n\n\n\n<p>Janin, C. (1996). <em>Figures et destins du traumatisme.<\/em> Paris : PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Lebigot F. (1997). \u00ab La n\u00e9vrose traumatique, la mort r\u00e9elle et la faute originelle \u00bb, <em>Annales m\u00e9dicopsychologiques,<\/em> vol. 155, n\u00b0 8, p 522-526.<\/p>\n\n\n\n<p>Lebigot F. (2005). <em>Traiter les traumatismes psychiques &#8211; Clinique et prise en charge.<\/em> Paris, Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Waintrater R. (2000). \u00ab Le pacte testimonial, une id\u00e9ologie qui fait lien ? \u00bb <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 64 \/1.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott D.W. (1965). \u00ab Le concept de traumatisme par rapport au d\u00e9veloppement de l\u2019individu au sein de la famille, la crainte de l\u2019effondrement et autres situations cliniques \u00bb, Gallimard, 2000, p. 292-312.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9610?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Le terme grec de trauma, r\u00e9serv\u00e9 dans un premier temps de l\u2019histoire m\u00e9dicale aux atteintes et l\u00e9sions corporelles, est d\u00e9finitivement introduit dans l\u2019univers de la psychiatrie \u00e0 la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle, pour d\u00e9crire les \u00ab blessures \u00bb physiques&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[601],"auteur":[1855],"dossier":[801],"mode":[60],"revue":[684],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9610","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-traumatisme","auteur-clara-duchet","dossier-autour-du-traumatisme","mode-payant","revue-684","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9610","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9610"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9610\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16599,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9610\/revisions\/16599"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9610"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9610"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9610"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9610"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9610"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9610"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9610"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9610"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9610"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}